Sur la vieille terrasse du fort Saint-Jean, où l’herbe poussait entre
les pierres disjointes, Orschanow était seul.
Le jour d’été finissait avec apparat.
Les murailles puissantes du fort plongeaient dans l’eau tranquille du
Vieux-Port.
En face, au-dessus des jardins, les hautes fenêtres du château de
l’Impératrice flambaient.
Les voiliers songeurs et les yachts coquets sommeillaient dans le
bassin.
Au delà des mâtures, c’était le grand quai de la Fraternité et la coulée
de vie tumultueuse de la Cannebière descendant du torrent vert des
allées de Meilhan.
Tout en haut, vers la plaine Saint-Michel, les deux flèches jumelles de
l’église des Réformés montaient, grises dans le ciel rouge.
Une brume rose voilait Marseille.
Orschanow se retourna vers le quai de la Joliette où les vapeurs en
panne dormaient comme échoués.
Des soldats veillaient aux embarcadères, jetant la tache sombre de leurs
uniformes sur le vide des dalles pâles.
Parfois, dans le murmure immense de la cité, une brise passait, qui
apportait jusqu’au silence du fort des échos de chants révolutionnaires
et de cris.
Tous ces bruits venaient mourir au pied de la citadelle morose et ceux
qui s’y trouvaient étaient retranchés de toute l’agitation et de toutes
les colères de la ville...
*
* *
Orschanow et Perrin avaient suivi Lombard au bureau de recrutement.
Là, presque machinalement et parce que cela leur semblait indispensable,
ils avaient rempli les formalités nécessaires, bien simples et bien
rapides.
Orschanow s’appelait Kasimirsky, il était Polonais et revenait du Brésil
où il avait essayé de coloniser. Perrin était Suisse bien qu’il en eût,
et Lombard volontairement Belge.
Quand on leur avait demandé auquel des deux régiments étrangers ils
voulaient être envoyés, un inconnu qui devait savoir de quoi il
retournait avait poussé le coude du Polonais:
--Dis que tu veux aller au 2ème. On y est mieux.
Et Orschanow, Lombard et Perrin avaient opté avec ensemble, pour le 2ème
Étranger.
Maintenant, ils étaient au fort Saint-Jean, cette vieille hôtellerie de
l’armée d’Afrique et, avec une dizaine d’autres, ils attendaient le
départ d’un bateau pour Oran.
Orschanow se rendait bien compte de ce qu’il avait fait à cette heure.
Il s’était engagé pour cinq années, il avait aliéné sa liberté, il
n’était plus qu’une chose sans volonté.
Et pourtant, aucune désespérance n’était descendue dans son cerveau.
Un calme infini, une mélancolie d’abîme, la sensation de la fin de tout
en lui et autour de lui.
Il éprouvait presque la même _joie triste_ qu’il avait déjà ressentie le
jour où il avait quitté Genève.
Et il comprenait aussi qu’il serait malgré tout plus libre sous la
capote du légionnaire qu’il ne l’avait été sous la tunique de
l’étudiant.
Parmi les évadés de la vie qui allaient être ses camarades, il saurait
demeurer seul et inconnu, donc libre.
Ce fut avec une mélancolie sans amertume qu’il regarda jusqu’à la
sonnerie hâtive de l’appel ce décor de Marseille qui lui était devenu
familier et qu’il avait fini par aimer.
Encore une fois, une seule, il longerait ce quai de la Joliette où pour
la première fois de sa vie, il s’était grisé de soleil et d’air tiède,
où il avait reçu la révélation inoubliable de la vie méditerranéenne: et
ce serait pour s’embarquer pour cette Afrique inconnue et attirante dont
la hantise l’avait pris un jour pour ne plus le quitter.