CHAPITRE VI

Vers la fin d’août, un vent de colère roula sur les quais.

Les bateaux italiens amenaient tous les jours des bandes d’hommes

décharnés, haillonneux, le masque anguleux et rasé, qui débarquaient, le

dos courbé sous de maigres baluchons.

L’œil sournois, la tête baissée, ils montaient tout de suite vers les

taudis de la haute ville, et tout de suite ils y trouvaient des pays.

Le lendemain, ils réapparaissaient sur les quais.

Ils accostaient les contremaîtres, le chapeau à la main, humbles et

offraient leurs bras noueux de meurt-de-faim, à vil prix.

Les salaires baissaient.

Dès qu’un ouvrier ancien essayait de protester, on le renvoyait, car on

avait une inépuisable réserve d’Italiens.

Un matin, une rixe éclata devant l’embarcadère de la Transatlantique,

comme de nouveaux Calabrais venaient s’offrir.

Les débardeurs les écartèrent, avec des injures et des menaces. On se

battit. Des couteaux luisirent, du sang coula. Dix ouvriers furent

renvoyés le soir. Ils restèrent sur le quai, jusqu’à la nuit, en un

groupe tumultueux où s’esquissaient des gestes violents.

Aux Forges de la Méditerranée, un débardeur resté inconnu assomma à

coups de poings un Italien et le noya...

Alors, les camarades d’Orschanow lui dirent que c’était à lui, le plus

instruit, de les guider.

Ils étaient dans leur droit, ils allaient se défendre. Mais lui seul

savait parler, lui seul pourrait se faire entendre des patrons et des

autorités.

Orschanow s’en défendit tout d’abord. Il n’était qu’un débardeur comme

les autres, il ne voulait pas devenir un chef.

Un lourd ennui l’envahissait, en face de cette tâche qu’on voulait lui

imposer.

Il souffrait sans doute, comme les autres, de la baisse des salaires,

comme les autres, il était bousculé par les contremaîtres devenus

arrogants et querelleurs.

Mais tout cela lui était égal...

Il était là, par l’un des hasards de sa vie de vagabond. Il se sentait

en dehors, à côté de ces gens et il ne voulait pas devenir leur tête,

car cela ne serait bon pour personne. Il savait bien qu’il lui suffirait

d’un effort minime pour les dompter tous, pour faire de leur masse

houleuse sa chose; mais il voulait rester seul et rêveur, seulement.

Pourtant, quand la situation empira, quand les conciliabules d’abord

pacifiques devinrent des meetings tumultueux, il fut pris et emporté par

le torrent débordé.

Il aimait cette vie soudain fiévreuse et il n’eut pas, dès les premiers

jours le courage de s’effacer.

Et très vite, il devint le meneur des compagnons de son groupe, par la

force même, des choses, pour échapper à l’effroyable désarroi et à

l’incohérence de leurs cerveaux exaltés, de leurs tempéraments

superficiels.

Ils se grisaient de mots ronflants, parlaient de vengeance, mêlaient aux

couplets de l’_Internationale_ des boutades d’un chauvinisme

enfantinement féroce. Il fallait massacrer les _Macaroni_, les _Babi_,

qui volaient aux _Français_ leur pain.

Eux-mêmes étaient des épaves de toutes les races, latines et autres,

jetées à la côte par le reflux fécond de la Méditerranée. Et tous, même

Slimane l’Arabe, même Juaneto le Mahonnais, se réclamaient de la France.

Et l’alcool coulait, exaspérant les colères, corrodant les nerfs tendus,

embrumant les raisons vacillantes.

Malgré la lucidité avec laquelle il voyait l’inanité de leur effort et

leur immense faiblesse, Orschanow aux heures de colère, les soulevait,

pitoyables et beaux.

D’ailleurs, n’avait-il pas perdu, jadis, des jours précieux, dans les

clubs révolutionnaires, en de vains palabres?

Pourquoi fuir, maintenant que ces mêmes idées, déformées, troublées,

confuses, descendaient tout à coup dans l’arène tragique de la vie, dans

la gloire du soleil doré et du sang rouge?

* * * * *

Dès que le mot de grève fut prononcé, des hommes surgirent qui parlaient

d’organisation, de défense des travailleurs, de lutte.

Ils répétaient, avec moins d’âpreté et surtout avec moins de rêve, les

idées qui, jadis, avaient conquis Orschanow, qui avaient été son «credo»

et pour lesquelles il avait lutté.

Ces gens se mêlaient aux ouvriers, cherchaient à les grouper. Et, comme

eux-mêmes ne s’entendaient pas entre eux, comme ils se réclamaient de

partis différents, ils entraînaient les débardeurs dans leurs querelles.

Ce qui restait pour Orschanow un sujet d’étonnement et d’indignation,

c’était que l’incohérence régnant dans les milieux ouvriers ne gênât

nullement les orateurs populaires. Au contraire, d’aucuns savaient en

tirer parti.

Personne qui eût souci d’éveiller la pensée des masses. Tous les

traitaient en troupeau servile dont il fallait s’emparer pour les mener

à la conquête du capital. C’était pour eux une force confuse, amorphe,

mais écrasante qui, si on savait s’en servir, balaierait en quelques

instants les ruines de la vieille société.

Les meneurs ne cherchaient pas chez le peuple un vouloir un peu

conscient, la matière brute leur suffisait. Il fallait l’asservir, la

transformer en instrument, et non la façonner.

Et Orschanow voyait bien que ces hommes n’aimaient pas le peuple, qu’ils

le méprisaient même au fond.

En Russie, il avait déjà rencontré quelques doctrinaires de cette

catégorie.

Pourtant, ils étaient peu nombreux et peu sympathiques au reste des

révolutionnaires: l’idéalisme profond et apitoyé du tempérament russe ne

s’accommodait pas de leur conception brutale.

Et Orschanow sourit, un soir, en sortant d’une réunion où il avait

manqué prendre la parole, pour contredire l’orateur qui essayait

d’inféoder les ouvriers à un groupement fondé dans l’un des grands ports

marchands du nord.

Orschanow, sa colère tombée, souriait, parce qu’il sentait que lui seul,

parmi les dix ou douze intellectuels présents à la réunion, aimait le

peuple, réellement, en toute sincérité et aussi en toute douleur, car il

le voyait souffrant, faible et misérable. Et il l’aimait tel qu’il

était, sans mépris et sans réprobation.

Puis, dans le silence de la nuit tiède, comme il regagnait un chaland où

il couchait, il s’attrista.

La grève allait éclater. La misère serait horrible. Du sang coulerait,

des énergies se dépenseraient en pure perte, des existences entières

sombreraient. Menée par les adroits ou les sectaires la grève

avorterait.

Et le doux qu’était Orschanow se prenait à souhaiter de voir ces bandes

douloureuses, gonflées de colère, rouler à travers Marseille, à travers

le monde, pour une œuvre de destruction géante...

Mais ce n’est pas lui qui les y mènerait. Il ne le leur dirait jamais...

et il continuerait à recueillir toute leur douleur, goutte à goutte, en

son cœur ouvert comme un calice...

* * * * *

Dans son groupe, Orschanow prit la parole plusieurs fois. Il essaya

d’éloigner les ouvriers de toute préoccupation étrangère à la question

initiale des salaires. Il leur conseilla, pendant qu’on gagnait encore

quelques sous, de mettre un peu d’argent de côté. Il leur dit surtout

qu’ils ne devaient s’embrigader dans aucun parti politique, qu’ils

devaient rester des ouvriers réclamant leur droit au pain qu’ils

gagnaient si durement.

Tandis qu’il parlait, les débardeurs lui donnaient raison, tant ses

discours étaient simples et sensés. D’ailleurs, il travaillait avec eux,

il leur avait souvent donné de bons conseils.

Mais, le lendemain, les «organisateurs» de la grève devenue imminente

revenaient, payaient à boire, enflammaient les imaginations méridionales

par de grands mots ronflants.

Et de nouveau, soûls d’alcool, de chansons et de tapage, ils

parcouraient les quais en poussant des vivats.

Orschanow avait aussi ses heures de révolte et d’exaspération. Il se

mettait à détester ces êtres stupides qui n’étaient dociles qu’à ceux

qui les méprisaient et se moquaient d’eux.

Un jour, dans une réunion où un avocat parlait de faire rendre gorge aux

bourgeois et où des cris de: Mort aux exploiteurs! l’interrompaient à

chaque instant, Orschanow dit tout haut:

--Si les ouvriers finissent par démolir les bourgeois, le lendemain,

c’est vous autres qu’il faudra balayer, parce que c’est vous qui

prendrez leur place.

L’orateur chercha à ameuter les ouvriers contre leur camarade qui

attendait, pâle et très calme, en face. Alors un de ses copains, ancien

matelot têtu et silencieux, tira sa pipe d’entre ses dents jaunes et

dit:

--Nous nous en foutons. Si le jour de la casse arrive, alors, ben sûr,

on s’arrêtera plus. Si on tue un bourgeois, tous y passeront. Le sang,

c’est pis que la goutte, ça soûle. Moi, j’ai vu ça en Indochine: quand

on tombait sur un village, fallait que tous y passent.

--Oui, affirma un autre, un tout jeune au doux visage, quand on se sera

débarrassé de ceux qui nous mangent à l’heure qu’il est, on trouvera

bien encore du nerf pour démolir ceux qui chercheront à se mettre à leur

place. Ce jour-là, on verra.

Et, devant la défaite de l’orateur qui balbutiait, Orschanow éprouva un

peu d’orgueil. Quelque chose de chaud et de doux afflua à son cœur.

Puis il haussa les épaules et sortit. S’il s’était laissé aller, il en

serait arrivé à souhaiter le rôle méprisable du tribun.

Trimardeur · 第 30 / 52 题