Enfin, un jour, le soleil se leva sur les ports déserts qui parurent
plus vastes. Autour des chalands, autour des tas de marchandises, sur
les quais, seuls les douaniers en tenue bleue et rouge erraient
distraitement. A la Transatlantique, chez Touache, aux Messageries, pas
un débardeur n’était venu.
La grève était proclamée, depuis la veille au soir, dans le tumulte et
les acclamations des salles de réunions, dans les cafés. Très tard dans
la nuit, on avait chanté des refrains libertaires et crié «vive la
grève.» Orschanow, avec ceux de son groupe, s’était promené à travers
cette joie et cette exaltation.
Le petit Henri résuma très bien l’état d’esprit des débardeurs. «Qué
veine! Demain, au lieu d’aller s’esquicher les quilles et les pattes sur
les bateaux, ou pourra aller à la Madrague ou bien à l’Estaque pêcher
une bouillabaisse!»
Très naïvement, les débardeurs se réjouissaient de ces premiers jours de
chômage. Ils avaient encore quelques sous, ils mangeraient, et ils ne
feraient rien. Puis, quand les patrons seraient embêtés, ils céderaient,
et les Italiens, les _Babi_ abhorrés, on les embarquerait à coups de
pied au cul pour leur foutu pays.
C’était si juste et si simple! Orschanow les regardait, ce premier soir
de grève, si joyeux et si pleins d’entrain, coupant d’éclats de rires
leur éternelle blague latine.
Pourquoi leur montrer qu’ils avaient tort de se réjouir, que demain, ils
crèveraient de faim et que si même ils réussissaient à se débarrasser
des Italiens, cette petite victoire leur coûterait des souffrances et
des rancœurs sans nombre?
Orschanow se disait que c’était tout de même quelques heures de vie plus
intense et plus heureuse arrachées à la monotonie lourde de leur
esclavage...
*
* *
Le matin, tandis que les autres se dispersaient dans la haute ville pour
faire la fête, Orschanow s’en alla tout seul dans les pinèdes de
l’Estaque.
Là, couché sur la terre chaude, dans la bonne odeur de résine des pins,
il rêva longtemps.
Il fallait, par orgueil, par curiosité aussi, attendre la fin de la
grève... Puis, quand ça serait fini, il s’en irait plus loin, n’importe
où...
Il partirait seul, sans Perrin qui, avec son gros bon sens, ses
principes de bon travailleur, le fatiguait depuis longtemps.
Perrin avait gardé le silence dans les palabres et les réunions qui
avaient précédé la grève.
Mais, quand les camarades avaient déclaré qu’ils ne travailleraient
plus, il avait dit, très calme toujours, à Orschanow: «Si c’est comme
ça, eh bien, on travaillera pas. Ce serait cochon de travailler quand
les camarades sont pas contents... Bien sûr, moi, ça me casse quelque
chose toute leur politique... N’y a ces messieurs à esbroufe qui parlent
dans les cafés, eh bien, moi je dis que c’est tout des jean-foutres qui
se moquent de nous autres... Y a encore que tous ces «mocos» ça gueule
tout le temps, ça fait trop de pétard. Moi, j’aime pas ça...
Et Perrin conservait son impassibilité de bon ouvrier tranquille qui ne
se mêlait de rien, qui attendait simplement.
Orschanow avait décidé de quitter Perrin, sans brouille et sans colère,
simplement parce qu’il aspirait à reprendre la route seul avec son rêve.
Il aimait bien ce camarade simple et droit, qui l’avait aidé dans ses
débuts de trimardeur en France.
Mais cela encore, cette accoutumance, cette amitié, Orschanow allait le
quitter, volontairement, comme il avait quitté ses camarades d’antan, sa
vie d’étudiant et Véra elle-même.
L’exil et les séparations avaient pour lui un grand charme mélancolique.
Il aimait surtout, le lendemain, en recommençant une vie nouvelle, à se
retrouver seul avec ses souvenirs et les fantômes d’un passé récent.
*
* *
Orschanow prévoyait, à la suite de la grève, de grands troubles. Il y
aurait certainement des rixes entre grévistes et Italiens.
Les _Babi_ travaillaient, surtout aux Transports Maritimes.
Dans la joie du premier jour, on n’était pas allé encore les inquiéter.
On parlait d’eux avec dédain. Mais cela ne durerait pas... Quand
l’alcool aurait échauffé quelques têtes, il y aurait certainement du
tapage.
Si on allait empêcher les Italiens de travailler, Orschanow irait: oui,
n’était-ce pas logique et indispensable?
Il n’avait aucune haine pour ces sobres fourmis venues de loin apporter
leur chair de peine, pour de moindres salaires. Autant que les autres,
il les plaignait... Mais c’était la guerre, l’inévitable guerre.
Orschanow se demandait si la rage ou la peur d’une foule auraient
beaucoup d’action sur lui, le solitaire, l’individualiste si jaloux de
sa liberté.
Il en doutait. D’ailleurs, il savait bien que, dans peu de jours, il
aurait l’occasion d’en faire l’expérience.