CHAPITRE VII

Enfin, un jour, le soleil se leva sur les ports déserts qui parurent

plus vastes. Autour des chalands, autour des tas de marchandises, sur

les quais, seuls les douaniers en tenue bleue et rouge erraient

distraitement. A la Transatlantique, chez Touache, aux Messageries, pas

un débardeur n’était venu.

La grève était proclamée, depuis la veille au soir, dans le tumulte et

les acclamations des salles de réunions, dans les cafés. Très tard dans

la nuit, on avait chanté des refrains libertaires et crié «vive la

grève.» Orschanow, avec ceux de son groupe, s’était promené à travers

cette joie et cette exaltation.

Le petit Henri résuma très bien l’état d’esprit des débardeurs. «Qué

veine! Demain, au lieu d’aller s’esquicher les quilles et les pattes sur

les bateaux, ou pourra aller à la Madrague ou bien à l’Estaque pêcher

une bouillabaisse!»

Très naïvement, les débardeurs se réjouissaient de ces premiers jours de

chômage. Ils avaient encore quelques sous, ils mangeraient, et ils ne

feraient rien. Puis, quand les patrons seraient embêtés, ils céderaient,

et les Italiens, les _Babi_ abhorrés, on les embarquerait à coups de

pied au cul pour leur foutu pays.

C’était si juste et si simple! Orschanow les regardait, ce premier soir

de grève, si joyeux et si pleins d’entrain, coupant d’éclats de rires

leur éternelle blague latine.

Pourquoi leur montrer qu’ils avaient tort de se réjouir, que demain, ils

crèveraient de faim et que si même ils réussissaient à se débarrasser

des Italiens, cette petite victoire leur coûterait des souffrances et

des rancœurs sans nombre?

Orschanow se disait que c’était tout de même quelques heures de vie plus

intense et plus heureuse arrachées à la monotonie lourde de leur

esclavage...

*

* *

Le matin, tandis que les autres se dispersaient dans la haute ville pour

faire la fête, Orschanow s’en alla tout seul dans les pinèdes de

l’Estaque.

Là, couché sur la terre chaude, dans la bonne odeur de résine des pins,

il rêva longtemps.

Il fallait, par orgueil, par curiosité aussi, attendre la fin de la

grève... Puis, quand ça serait fini, il s’en irait plus loin, n’importe

où...

Il partirait seul, sans Perrin qui, avec son gros bon sens, ses

principes de bon travailleur, le fatiguait depuis longtemps.

Perrin avait gardé le silence dans les palabres et les réunions qui

avaient précédé la grève.

Mais, quand les camarades avaient déclaré qu’ils ne travailleraient

plus, il avait dit, très calme toujours, à Orschanow: «Si c’est comme

ça, eh bien, on travaillera pas. Ce serait cochon de travailler quand

les camarades sont pas contents... Bien sûr, moi, ça me casse quelque

chose toute leur politique... N’y a ces messieurs à esbroufe qui parlent

dans les cafés, eh bien, moi je dis que c’est tout des jean-foutres qui

se moquent de nous autres... Y a encore que tous ces «mocos» ça gueule

tout le temps, ça fait trop de pétard. Moi, j’aime pas ça...

Et Perrin conservait son impassibilité de bon ouvrier tranquille qui ne

se mêlait de rien, qui attendait simplement.

Orschanow avait décidé de quitter Perrin, sans brouille et sans colère,

simplement parce qu’il aspirait à reprendre la route seul avec son rêve.

Il aimait bien ce camarade simple et droit, qui l’avait aidé dans ses

débuts de trimardeur en France.

Mais cela encore, cette accoutumance, cette amitié, Orschanow allait le

quitter, volontairement, comme il avait quitté ses camarades d’antan, sa

vie d’étudiant et Véra elle-même.

L’exil et les séparations avaient pour lui un grand charme mélancolique.

Il aimait surtout, le lendemain, en recommençant une vie nouvelle, à se

retrouver seul avec ses souvenirs et les fantômes d’un passé récent.

*

* *

Orschanow prévoyait, à la suite de la grève, de grands troubles. Il y

aurait certainement des rixes entre grévistes et Italiens.

Les _Babi_ travaillaient, surtout aux Transports Maritimes.

Dans la joie du premier jour, on n’était pas allé encore les inquiéter.

On parlait d’eux avec dédain. Mais cela ne durerait pas... Quand

l’alcool aurait échauffé quelques têtes, il y aurait certainement du

tapage.

Si on allait empêcher les Italiens de travailler, Orschanow irait: oui,

n’était-ce pas logique et indispensable?

Il n’avait aucune haine pour ces sobres fourmis venues de loin apporter

leur chair de peine, pour de moindres salaires. Autant que les autres,

il les plaignait... Mais c’était la guerre, l’inévitable guerre.

Orschanow se demandait si la rage ou la peur d’une foule auraient

beaucoup d’action sur lui, le solitaire, l’individualiste si jaloux de

sa liberté.

Il en doutait. D’ailleurs, il savait bien que, dans peu de jours, il

aurait l’occasion d’en faire l’expérience.

Trimardeur · 第 31 / 52 题