Onze heures, en été, sur les quais, dans les rues. La fièvre du travail
s’interrompit brusquement.
Le roulement des wagons, des camions pesants, le grondement perpétuel de
la ville maritime, s’étaient tus pour un instant, dans l’accablement de
la méridienne.
Des flots de lumière dorée coulaient sur les maisons de briques roses de
la place de la Joliette, sur la poussière surchauffée des quais, sur
l’eau violette des ports, immobile, lourde, comme épaissie dans la
chaleur, où de grandes taches métalliques, huileuses, oscillaient
doucement.
Au milieu de la place, sous des tentes légères en toile grise à raies
rouges, des éventaires se chargeaient de victuailles, aux couleurs et
aux parfums violents: tomates saignantes, poivrons verts, olives noires,
piments rouges, gros oignons violacés, charcuteries racornies, poissons
frits à l’huile, d’un brun doré, étoilé de tranches transparentes de
citrons, citrons entiers, tout en or verdâtre, parmi l’écaille noire des
moules, lourds raisins muscats, couleur de miel pâle, pains blancs et
légers, cerises d’un grenat noirâtre.
Tout un régal des yeux, à côté des petits fourneaux improvisés avec de
vieux bidons à pétrole défoncés où cuisaient les mets poivrés et jaunis
au safran de la cuisine marseillaise.
Des vapeurs d’huile montaient de ces étalages et des nuées de mouches
bourdonnaient.
Quittant les quais, des hommes demi-nus, des débardeurs excédés de
fatigue et de chaleur vinrent en bandes.
Ils s’arrêtèrent d’abord près de la fontaine et, les uns après les
autres, se lavèrent les mains qu’ils secouèrent simplement pour les
sécher.
Puis, ils allèrent se presser en masse houleuse et compacte devant les
éventaires.
Les plaisanteries grassement patoisées, les marchandages, les offres,
les discussions allaient leur train, et les sous de cuivre tombaient
avec un bruit sourd et continu, sur les planches.
Et, de toute cette foule affamée, un fumet sauvage de sueur mâle montait
sous le soleil.
Orschanow s’était fait aux nourritures huileuses et pimentées, aux
oignons crus, aux olives.
Perrin haussait les épaules, préférant emporter un bon litre de vin
blanc, avec un pain et un morceau de fromage, des choses _comme chez
eux_, qui vous tenaient au moins au ventre, disait-il.
Portant leurs papiers gras sur le plat de la main droite ouverte, le
pain sous le bras et la bouteille à l’autre main, les ouvriers coururent
occuper les places à l’ombre des maisons, le long du quai. Assis sur le
bord du trottoir, les pieds dans le ruisseau sec où traînaient de la
paille et des ordures, ils mangèrent avidement, sur leurs genoux.
A chaque instant, un bras se levait, avec une bouteille rouge ou
blanche, une tête se renversait en arrière, les muscles d’un cou bronzé
se tendaient et saillaient dans la découpure ronde du maillot.
Orschanow avait toujours fini de manger avant les autres et s’étendait
sur les dalles un peu fraîches du trottoir, son béret sur les yeux, non
pour dormir, mais pour rêver.
*
* *
Il était las et tranquille, sans désirs.
Il pensait à sa vie nouvelle et il s’étonnait qu’il lui eût été si
simple, si facile, après les souffrances et les hésitations des
dernières années, de se faire libre et heureux, du seul bonheur
accessible à sa nature.
Il lui avait suffi de _s’isoler_, de descendre dans ce milieu simple et
rude où il vivait à l’aise, accepté de tous parce qu’en apparence, il
agissait et parlait comme eux, et où, pourtant, il demeurait le
solitaire qu’il avait toujours été et qu’il resterait.
Au contraire des intellectuels, les pauvres et les simples ne
tourmentaient pas Dmitri, parce qu’ils ne faisaient jamais incursion
dans le monde fermé de sensations et d’idées où il vivait et dont
l’existence même leur échappait.
Pour être libre, il faut être seul, toujours, partout, surtout parmi les
êtres.
Orschanow plaignait les hommes de leur misérable besoin de vivre en
collectivités morales, de se grouper, de s’embrigader en commun, de
tendre leurs cous vers le joug écrasant et l’insupportable tyrannie de
l’opinion des autres.
Orschanow, errant et isolé dans un monde où il pouvait rester à jamais
un _inconnu_, était réellement _libre_.
Il pensait et agissait à son gré, et personne ne pouvait prétendre
contrôler ses pensées car il lui suffisait de s’en aller, au moindre
choc, de reprendre la route.
... Orschanow, étendu sur les dalles du trottoir, dans la lassitude de
ses membres durcis, sentit à la pensée de son affranchissement
définitif, une joie et une fierté soulever sa poitrine.
Puis, tout à coup, il se mit à penser à Véra, et son cœur eut un léger
sursaut.
C’était toujours pour lui une volupté très douce, très mélancolique et
sans aucune cruauté de songer à Véra, de se dire qu’il ne la reverrait
plus jamais, qu’il ne saurait plus rien d’elle non plus, car, en
partant, il avait bien senti qu’il ne lui écrirait jamais, qu’aucun lien
ne substituait plus entre lui et son passé.
Les yeux clos, Dmitri revoyait Véra, l’amante si longtemps et si
ardemment désirée, et en qui il avait incarné les voluptés les plus
intenses de ses sens et de son imagination.
C’étaient les boucles noires de Véra, courtes et soyeuses, qui
caressaient son front haut et blanc, et leur ombre atténuait l’éclat des
longs yeux noirs.
C’était le mystère de son sourire, et la ligne onduleuse de son corps
très virginal, allant de l’épaule au genou en courbes parfaites et
mobiles.
A ce souvenir, un obscur regret mordit Orschanow au plus profond de sa
chair.
Il s’étira et rouvrit les yeux pour voir le soleil sur les navires, et
les taches de lumière oscillant sur l’eau des ports... Alors, il se
calma de nouveau et sourit, à la vie, à l’amour, aux formes
changeantes...
*
* *
Le soir, comme quelque chose de brûlant et de trouble restait en lui de
son rêve de midi, Orschanow lâcha les camarades et monta lentement, en
flânant, vers les rues noires où la houle du rut brutal de la cité en
chaleur battait déjà les trottoirs peuplés de filles peintes en jupon
court et tête nue, qui fumaient en attendant les hommes, matelots,
débardeurs, soldats, _nervi_...
Dans la nuit chaude où traînaient des relents de musc et de femelle,
Orschanow se promenait sans hâte, entrant dans les bouges et
s’attablant, sans boire, car il ne recherchait plus l’alcool, depuis
qu’il avait quitté la Russie.
Ces spectacles des vieilles rues de prostitution, de misère et de crime,
pleines de chants et d’ivresse, concordaient bien avec la disposition
d’esprit d’Orschanow.
Au lieu de dégoût ou de curiosité, Orschanow se sentait soulevé par tout
le désir aveugle qui déferlait à travers la ville haute.
Enfin, comme il redescendait du Calvaire des Accoules par des rues
obscures et humides, il vit une femme, en sarrau rouge, avec un fichu
jaune canari sur une extraordinaire chevelure noire, défaite et qui
roulait comme une vague sur ses épaules tombantes.
Elle était très jeune, et son masque pâle, presque exsangue, était d’une
beauté étrange, d’un type méditerranéen si mêlé, si complexé, qu’il
était indéfinissable.
_Digo, pitchoun!_
C’était une autre femme, une grosse en robe à traîne, avec des fleurs
dans ses cheveux blonds, qui appelait Orschanow.
La fille brune gardait le silence, le dos appuyé contre la muraille.
Elle ne souriait même pas.
Orschanow s’aperçut qu’elle était nu-pieds.
Il s’approcha d’elle.
--Où est ta chambre?
--_Vengo, fils._
Et, sans hâte, avec une indifférence profonde, elle précéda Orschanow
dans un couloir obscur et puant.
Dans la chambre, il y avait un lit, une table en bois blanc, deux
tabourets dépaillés, une armoire. Des taches noires d’humidité sur le
plafond bas et sur le papier décollé des murs sales assombrissaient
encore le décor.
La femme poussa le verrou, puis elle se mit à se déshabiller, toujours
sans parler.
Et ce silence de la fille qui seyait à son étrange beauté, achevait de
troubler et de griser Orschanow.
Comme ses gestes brusques, comme sa voix de gorge, presque rauque,
l’amour de la fille fut âpre et brutal, sans les veuleries et les
rengaines tristement bêtes de la plupart des filles...
*
* *
Orschanow s’éveilla. Les persiennes étaient restées entr’ouvertes et la
lumière bleutée du matin glissait vers le lit où, la tête enfoncée dans
l’oreiller, la fille dormait.
Orschanow ne voyait d’elle que sa forme vague sous le drap grossier et
l’écroulement lourd de ses cheveux.
Il se détourna vers la fenêtre.
Quelque part, un serin en cage se mit à chanter.
Un souffle de fraîcheur agita les rideaux, passa comme une caresse, sur
la poitrine d’Orschanow, dans l’entrebâillement de sa chemise d’ouvrier.
Tout à coup, un immense attendrissement l’envahit, mystérieux sans
cause...
Il se sentit l’âme toute neuve et toute blanche.
Il fut heureux de vivre, heureux de savoir que dehors, le jour se levait
et que la brise fraîchissait sur la mer, heureux de penser qu’il allait
travailler, peiner sous le soleil avec les camarades qu’en cet instant
il aimait.
Il fut heureux en même temps de savoir que, dans peu de jours,
inévitablement, il quitterait ces gens et ces choses, et qu’il irait
ailleurs, très loin, au delà de la Méditerranée, pour se griser à
d’autres sources de volupté et de tristesse.