Orschanow se révolta d’abord, devant la nécessité d’attendre. Puis,
subjugué, il se grisa de mélancolie et de désir, trouvant une volupté
amère à cette vie anxieuse, à cet élan continuel de tout son être vers
Véra.
*
* *
L’été finissait, pâle, ensoleillé, en un sourire. C’était les vacances,
et Orschanow ne sortait presque plus, continuant sa besogne, sans
faiblir. Souvent pourtant, vers le soir, Véra venait le chercher et ils
erraient jusqu’à une heure tardive, sur les routes tristes de la
banlieue. Ils se tenaient par la main, comme deux enfants sages:
Orschanow avait eu quelques crises violentes, de brusques éveils de
désir, des poussées de tout ce qui dormait au fond de lui d’atavique, de
sauvage presque. Mais Véra, très calme et très ferme, très douce
pourtant le dominait, et ne cédait pas. Alors, il revenait à sa rêverie
voluptueuse et triste, mais exempte de souffrance.
Ils parlaient peu, quelques mots parfois, sur l’avenir qui leur
apparaissait à tous deux plein de joies ineffables.
*
* *
Un jour, brutalement, tout fut bouleversé: Orschanow reçut, de son frère
Vassily, l’annonce de la mort de leur père, le vieux rêveur Nikita. Et
Vassily, ce frère qu’Orschanow n’avait pas revu depuis tout petit,
l’appelait là-bas, à Pétchal, pour régler les affaires du vieillard,
très embrouillées, afin que son nom restât vénéré.
La mort de ce père qu’il aimait d’un étrange et douloureux amour, laissa
Orschanow tout meurtri, avec une sensation d’isolement profond,
définitif.
Oui, il irait, il retournerait à Pétchal pour un pèlerinage
mélancolique.
Véra le laissa partir, songeant que ce serait un repos salutaire pour
Orschanow, après tout le surmenage de ces derniers mois.
Le jour de son départ, Orschanow fut honteux de ne pas éprouver le
déchirement qu’il prévoyait, quand il se séparerait de Véra... L’idée
qu’il allait trouver là-bas la tombe de son père lui semblait très
mélancolique, très douce, sans rien de désolé ni de lugubre.
Quand le train de Moscou roula à travers la campagne nue et triste,
toute dorée de soleil, Orschanow sentit tout à coup un soulagement
immense, presque une joie.
Et il resta confondu.
Il essaya de se détourner du paysage, il lutta contre l’entrain jeune
qui montait en lui, à mesure qu’il s’éloignait de Pétersbourg.
Il avait peur de se laisser aller à ces sensations qu’il connaissait
bien: la hantise de l’_ailleurs_, la joie de partir.
Dans le wagon de troisième classe, les voyageurs changeaient presque à
chaque station, paysans, encombrés de sacs, de paquets, sentant la peau
de mouton et le goudron, paysannes en _sarafanes_ de couleurs voyantes.
Une grappe de poules gloussait sous une banquette. Un coq s’enhardit,
battit des ailes, chanta. Ce fut un grand éclat de rire, dans le wagon,
dans la bonhomie sans gêne de ce peuple très sociable.
Et Orschanow se surprit à vivre avec ces gens, à les questionner. Il se
méprisa atrocement, de renaître si vite à la vie, dès qu’il avait quitté
Véra, le travail, et quand il allait à Pétchal, pour voir les ruines de
tout ce qu’il avait tant aimé: le père enterré, le jardin et la maison
vendus.
Des paysans, dans un coin, se mirent à chanter: «Ne bruisse pas, mère
chênaie verte!--N’empêche pas le franc gars de poursuivre sa pensée»...
Une vieille complainte des brigands de jadis, écumeurs de la steppe.
Alors, pour Orschanow, ce fut l’appel irrésistible vers la liberté, la
vie errante, vers l’horizon immense.
Et le train continua sa marche vers le sud-est, emportant à travers le
silence des campagnes où soufflait la première brise d’automne, le
fracas de ses roues, et le chant fier et sauvage qui, peu à peu, prenait
Orschanow et le grisait.