A la gare, Orschanow reconnut Térennty, le vieux domestique qui accourut
en pleurant, le bonnet bas, baisant sur l’épaule le fils de son maître.
Et fraternellement, Orschanow étreignit le vieillard.
--Mitri Nikititch! Qui vous aurait reconnu, si vous ne ressembliez pas
tant au barine défunt, Wladimir Nikolaïtch!
Un grand jeune homme, mince et blond, aux longs cheveux soyeux, aux yeux
gris, très longs et très droits, s’avança, les bras tendus.
--Je suis ton frère Vassily. Faisons connaissance, Dmitri! Il faut nous
aimer... Nous ne sommes plus que deux, maintenant...
Sa voix se brisa et tous trois pleurèrent, les deux frères et le vieux
serviteur.
Orschanow éprouva une émotion intense à traverser ainsi les petites rues
désertes, toutes droites, de la ville.
Et là-bas, devant eux, la Volga brillait, large et orgueilleuse, avec
des reflets de cuivre sous le soleil couchant. Les coupoles dorées de la
cathédrale scintillaient, pourpres, sur la colline... Au delà, c’était
l’horizon plat, infini, vaporeux de la steppe.
--Oh, Vassina! Revoir tout cela, après tant d’années, tant de
changements survenus en nous-mêmes!
--Moi aussi, Mitia, je ne croyais pas éprouver une si violente émotion
en retrouvant ces choses que j’ai quittées tout enfant.
Devant la vieille grille en bois, ils s’arrêtèrent un instant. Le jardin
était devenu plus touffu et plus sauvage. Les arbres avaient poussé
librement, géants couvrant de leur ramure puissante le toit en tuiles
pâlies.
L’automne avait jeté là sa riche gamme de couleurs. Les tilleuls
semblaient couverts de pièces d’or, tant leurs feuilles avaient d’éclat.
Les poiriers étaient tous rouges, avec des reflets violets, les bouleaux
alternaient des feuilles encore vertes avec d’autres d’un jaune fauve.
Seuls les chênes séculaires étaient encore verts, d’un vert sombre et
profond.
--Tu vois, Mitia, j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, dit Vassily.
C’est le vieil ami de ton père, Bogdane Ostapow, qui achète tout. Il n’y
changera rien, celui-là!
Ce fut une grande joie pour Dmitri qui s’affligeait à l’idée que des
étrangers dévasteraient ce cher décor.
--Oui, j’ai arrangé cela... Et Ostapow m’a même promis de garder
Térennty.
Ils entrèrent. Dans la maison rien n’avait changé. Orschanow retrouvait
les objets connus, vieillis, usés, mais demeurés à la place coutumière.
Vassily et Dmitri parcoururent en silence toute la maison. Dmitri
évoquait ses souvenirs qui revenaient à flots, maintenant, et Vassily
respectait l’émotion de ce frère qu’il connaissait à peine, mais de qui
le malheur le rapprochait. Et puis, Vassily avait suivi la destinée de
Dmitri, par des amis communs de Pétersbourg.
Il savait tout et éprouvait une grande sympathie pour cet être à part,
en qui semblait revivre le tendre et malheureux Nikita, le père.
Térennty refusa obstinément de s’asseoir à la table des maîtres, demeuré
discret et respectueux.
--Vois-tu, Mitia, j’aurais très bien pu régler les affaires sans toi...
Et c’est pour te voir, et aussi pour que tu te reposes que je t’ai
appelé. Je sais tout de ta vie et je t’avoue que j’ai été bien inquiet
pour toi, pendant que tu errais dans les sphères de misère et de défaite
morale... Pauvre Mitia! Nous ne pouvions venir l’un à l’autre...
T’écrire... Je savais bien que cela ne servirait de rien. A présent que
je vois Gouriéwa auprès de toi, je suis beaucoup plus tranquille. Je la
connais pour l’avoir vue à Moscou et j’ai pour elle une grande estime,
presque de l’admiration. Suis-la, laisse-toi guider par elle. Moi, je
veillerai de loin. Pour le moment ici, je prends tout sur moi: Toi,
repose-toi, vagabonde à ta guise, ne travaille surtout pas.
Depuis qu’il était auprès de son frère, Orschanow s’étonnait de le
trouver si différent de ce qu’il se l’imaginait: une sorte d’homme de
science froid, de révolutionnaire fort et sans tendresse, comme le petit
Rioumine...
Et, il dit cela tout haut.
--Certes, pour tout le monde, je suis un peu ce que tu croyais, mais pas
pour toi. N’y a-t-il pas entre nous le lien mystérieux du sang, cette
communauté d’origines que rien ne peut effacer, que rien aussi ne
saurait remplacer? Pour toi, je serai tel que tu me vois aujourd’hui, de
près ou de loin, toujours.
La nuit tombait, silencieuse. Un vent frais agitait la ramure, tout
près.
Vassily et Dmitri veillèrent très tard, parlant de leurs vies si
différentes cherchant à se rapprocher l’un de l’autre.
*
* *
Tous les matins, Vassily et Dmitri allaient au cimetière, avec Térennty.
C’était au bas de la colline, à l’entrée de la steppe, un champ humble
semé de croix noires, surmontées d’un petit auvent conique, en planches.
Vieille et déjetée, toute penchée vers la terre pétrie de débris
humains, l’église en bois assombrissait le calme de ce coin d’oubli
qu’envahissaient les grandes herbes de la steppe, démesurées presque
arborescentes.
Près du paysan illettré qui priait et pleurait, se signant pieusement,
les frères incrédules s’agenouillaient, se tenant par la main. L’image
triste et douce du défunt passait dans leur souvenir.
Ces heures sans amertume rendirent l’affection naissante de Vassily et
de Dmitri plus attendrie et plus profonde. Elles leur furent salutaires.
Dans la journée, Vassily était pris par le défilé presque ininterrompu
des créanciers qui stationnaient sur le perron.
Juifs en cafetan poisseux, _Koulaki_[7] gras, l’œil en vrille, sanglés
dans leurs _poddiovka_ de drap neuf, tous le bonnet à la main,
respectueux, mais tenaces, ils commençaient par célébrer les vertus du
barine défunt, un homme de Dieu, si doux, si accessible au peuple, et
pas fier... Puis, après s’être gratté la nuque en piétinant sur place,
ils finissaient par exhiber quelques lambeaux de papier graisseux, un
compte plus ou moins fantaisiste.
[7] _Koulaki_, exploiteurs ruraux, issus du peuple, pratiquant l’usure
et l’accaparement des terrains. Littéralement, _koulak_ veut dire
_poing_, c’est-à-dire _force_.
Froidement, tranquillement, Vassily leur répondait invariablement:
Attendez que la maison soit vendue. Je solderai les comptes de ceux
d’entre vous qui justifieront de leurs droits.
Térennty se fâchait. Il ne prenait à parti que les Russes, dédaignant de
discuter avec les Juifs.
--_Vous n’avez pas le signe de la croix sur vous!_ C’est le sceau de
l’Antéchrist que vous portez! Fronts d’airain! Vous ne laissez pas au
barine défunt le temps de se refroidir dans son cercueil, ni à ses fils
celui de le pleurer, et vous tombez sur la maison comme un vol de
corbeaux sur une charogne! _Que le vide se fasse autour de vous!_
Et Dmitri vivait des heures délicieuses dans le jardin où, à mesure que
l’automne venait, les pourpres et les ors de la feuillée devenaient plus
intenses.
Couché sur le dos dans les herbes minces et les ors éparpillés des
tilleuls, il passait des heures, immobile, en un bien-être immense.
Il sortait tous les jours avant l’aube, pour aller sous les chênes, à
l’entrée de la steppe. Il regardait le jour monter, sur la plaine
baignée de brumes irisées. Puis, c’était le soleil qui se levait. A
l’horizon, au ras du sol, des vapeurs d’un gris de lin s’épaississaient.
Plus haut, une bande sulfureuse, trouble, verdâtre, semblait une
échappée de mer incertaine. Plus haut encore, l’horizon passait de
l’orangé foncé au carmin. Et le soleil rouge sombre, sans rayons,
émergeait de ce monde de vapeurs.
Alors, très vite, la brume fuyait et Dmitri voyait au loin les basses
ondulations de terrain, les arbrisseaux clairsemés, vagues mouchetures
noires sur le fond bleu de la steppe libre.
Cette nativité souriante du jour dans la steppe attirante procurait à
Dmitri une joie, presque une ivresse. Il sentait sa poitrine se gonfler
sous l’afflux de forces vitales nouvelles...
Et pourtant, les souvenirs de Pétersbourg, l’image de Véra le hantaient
souvent.
Il savait qu’il retournerait là-bas, qu’il reprendrait ses études, que
plus tard il épouserait Véra et que, pour elle, il redeviendrait un
homme _normal_ et _utile_.
Tout cela, c’étaient des choses raisonnables bonnes, mais qui, en dehors
de l’amour de Vera laissaient Dmitri froid et indifférent. Certes, il en
serait ainsi, c’était bien la formule du lendemain.
Mais derrière cet horizon artificiel, une autre aube se levait, une
autre lueur montait... l’amour de la vie errante et libre, l’amour de
l’ailleurs ensorcelant.
Et Orschanow, comme à un péché véniel, se laissait aller à caresser un
rêve qu’il considérait sincèrement comme à jamais irréalisable: sortir
ainsi un matin et s’en aller seul et pauvre, à la conquête de la terre,
pour toujours... devenir le libre vagabond qui dort sur le bord des
chemins, qui n’a rien et ne convoite rien, qui ne lutte ni contre
lui-même ni contre les êtres et qui s’en va, heureux de son
indépendance, maître des choses qui ne le dominent plus, maîtres des
horizons infinis.
Dmitri, à ces heures, allait jusqu’à se représenter les adieux avec
Véra, avec Vassily qu’il aimait maintenant. Cette scène serait la
première station, très mélancolique, mais très douce, du chemin de
l’affranchissement...
Puis, d’autres fois, le désir de Véra revenait le brûler. Il songeait
alors que son rêve réalisé serait l’abandon de Véra et la perte de
l’espoir qui le faisait vivre depuis des mois.
Et Dmitri se maudissait et accusait la steppe tentatrice. Il s’enfuyait
dans le silence de la maison, dans l’appartement désert de l’oncle
Wladimir. Il se mettait à lire, à travailler. Il écrivait à Véra.
Mais le soleil entrait à flots par les fenêtres, promenant sur les
planches en sapin vaguement rosé l’ombre verdâtre des grands arbres
voisins.
Bientôt, Dmitri, malgré sa promesse à Véra de ne plus «aller dans le
peuple» descendit au port fluvial, et renoua ses vieilles amitiés avec
les _bourlaki_. Il fit des pêcheurs et des gars du faubourg ses
camarades et ses amis.
Les hommes lui plaisaient d’être passifs, d’une force d’inertie
invincible sous la dureté des choses, dans l’inclémence sans espoir de
leur vie. Tout leur besoin inné de poésie, toute leur douleur, toute la
souffrance de leurs âmes frustes et de leur chair endurcie et, parfois,
presque inconsciemment, un souffle plus mâle de révolte et d’audace
s’exprimaient dans leurs chants, ces admirables chants de la Volga qui
grisaient Dmitri, depuis tout petit, d’une si singulière ivresse.
Orschanow se sentait redevenir fort et gai et, sans savoir, il se
laissait envahir de nouveau par tous les ferments destinés à dissoudre
fatalement tout ce qu’il avait échafaudé péniblement d’artificiel dans
sa vie...
Véra serait si heureuse de le retrouver si changé, si fort et si joyeux.
Dmitri ne se reprochait pas même l’attirance invincible qu’exerçaient
une fois de plus sur lui les milieux ouvriers et simples: ces gens, qui
vivaient au grand soleil, qui avaient des muscles de fer et des
poitrines de bronze n’étaient plus les pâles débris humains des
quartiers de misère de Pétersbourg. Certes, ils étaient pauvres, ils
souffraient, et ils buvaient, ils cherchaient les faciles, les brutales
amours... Chanter, boire, s’accoupler, telle était leur seule joie. Mais
ils étaient sains et rieurs, et il y avait l’air pur et vivifiant, et la
bonne lumière bienfaisante.
Dans ces fréquentations, Orschanow oubliait ce qu’il y avait de
douloureux et d’inique dans le sort de ces gens qu’il enviait: les
villages désertés où les femmes s’épuisaient sur le sol ingrat, à
pousser l’archaïque charrue en bois, le _grattoir_ traditionnel, où les
mioches mouraient par milliers de misère et de maladie, et l’écrasant
travail des hommes, rétribué dérisoirement, le perpétuel esclavage du
pauvre, du soumis.
*
* *
Le vent d’automne devint plus froid, aux crépuscules hâtifs. La belle
feuillée multicolore des jardins joncha le sol humide. Une grande
tristesse, un vague et ultime sourire d’agonie sereine, planaient dans
l’air plus souvent brumeux.
Un jour une tempête souffla à travers la steppe. L’étrange herbe
hivernale des déserts slaves, le _Pérékati-polié_[8] roula vers le
lointain.
[8] _Pérékati-polié_, sorte de chardon très dur en forme de boule qui
se détache du sol en automne et que le vent roule à travers les
steppes.
Toute la nuit, le vent hurla et soupira autour de la maison ébranlée.
Le matin, la terre avait revêtu pour des mois son suaire de neige.
--Il faut nous en aller, dit Vassily. Petit frère Mitia, te voilà
redevenu vigoureux, plein d’entrain et courage. Va, retourne à ton
labeur, comme je retourne au mien. Aux heures noires, en plus de
Gouriéwa, n’oublie jamais que tu as un frère, un ami, moins sensitif et
plus solidement taillé que toi pour la dure lutte qu’est et doit être
notre vie d’apôtres et d’éclaireurs. Appuie-toi sur moi et ne crains
rien. Cependant, garde-toi de t’endurcir, de devenir insensible. Songe
toujours à l’exemple de bonté et de douceur que nous a donné
l’inoubliable Nikita, notre père.
*
* *
A Moscou, les deux frères se séparèrent. Brusquement, quand ils
s’embrassèrent pour la dernière fois, tous deux pleurèrent.
Et Dmitri sentit, par une nette et singulière intuition, qu’il ne
reverrait jamais plus ce frère qui était entré dans sa vie si
soudainement.
Cette impression acheva de l’assombrir. Certes, il se réjouissait de
revoir Véra. Mais il y avait ce Pétersbourg qu’il haïssait maintenant et
_le travail_. Tout cela causait à Orschanow un malaise intense, une
sorte d’irritation sourde.
Le train roulait avec un bruit mat, comme étouffé, à travers les plaines
infinies, toutes couvertes de neige. Le ciel bas et couvert semblait
peser sur cette désolation immense.
Combien peu ce voyage de retour ressemblait à l’autre, l’acheminement
radieux vers la liberté et le repos dans le silence de la steppe!
*
* *
Véra, Makarow et Émilie attendaient Orschanow. Il leur sembla grandi,
tellement il était devenu robuste, le visage et le cou bronzés par le
soleil, ses cheveux bruns retombant sur son front large et volontaire
avec une grâce insouciante.
Ce lui fut tout d’abord une émotion charmante de revoir Véra.
Pour la première fois, il la serra dans ses bras, lui mettant un baiser
d’amant sur les lèvres. Véra, un peu étonnée de ces façons nouvelles,
sentit un trouble singulier l’envahir.
Orschanow fut gai, presque exubérant, se donnant tout à la joie du
moment.
Puis, tout à coup, comme ils gagnaient lentement leur faubourg écarté,
tout fut fini. Sans savoir, innocemment, Véra rappela à Dmitri toutes
ses appréhensions et tous ses dégoûts.
--A présent que tu es fort et que ta santé s’est si bien rétablie, tu
vas pouvoir t’atteler à la besogne... C’est que cet hiver, il te faudra
travailler ferme.
Cette évocation de tout ce qu’il redoutait tant, depuis qu’il avait
quitté Pétchal, provoqua en Orschanow une sourde colère. Il ne répondit
pas, les dents serrées, maudissant mentalement le fanatisme aveugle de
ces gens, l’esclavage qu’ils s’imposaient et qu’il les accusait de
vouloir lui imposer.
Et, pendant quelques instants, il détesta Véra, de tout son désir
inassouvi, de tout son besoin d’affranchissement aussi.
Et Véra, toute pâle, sentit qu’il lui échappait de nouveau, sans doute
pour toujours cette fois. Elle se reprocha amèrement de l’avoir laissé
partir, et de s’être sottement réjouie de ce voyage.
Muette, Véra souffrait. Un abîme les séparait. Alors, elle voulut
prouver à Orschanow toute son injustice et elle vint prendre sa tête, le
baisant sur le front.
--Mitia, si tu crois tout ce que la colère te fait dire, tu te trompes.
Je suis à toi, quel que tu sois. Je veux plutôt sacrifier tout ce que
j’avais rêvé pour nous deux, que de me sentir haïe de toi.
Orschanow l’attira à lui et ils demeurèrent ainsi muets. Ce fut un
moment ineffable et amer.
Puis, tout à coup, Orschanow songea que s’il acceptait le sacrifice de
Véra, il s’enchaînerait pour toujours, qu’il ne serait plus jamais assez
fort pour reprendre sa liberté et que toute leur vie ressemblerait aux
jours mortels d’ennui et de révolte qui avaient suivi son retour. Une
perpétuité de souffrance allait s’ouvrir devant eux.