CHAPITRE VI

Orschanow avait complètement cessé d’errer, de fréquenter les bas-fonds.

Cependant, un remords lui restait. Il avait quelque argent que le comité

de secours lui avait remis, sur la demande de Véra, et il avait

abandonné la triste Polia, sans un mot d’adieu, sans quelques roubles

pour l’aider, au moins un peu.

Comme les ténèbres où il l’avait connue n’attiraient plus Orschanow, il

résolut d’aller un jour chez elle, de lui dire adieu, prétextant un

voyage, et de partager avec elle les secours du comité.

Il ferait cela plus tard, dans quelques jours, quand il serait bien sûr

de lui-même.

Et, de peur d’inquiéter Véra, il garda le silence sur ce projet.

Il la voyait tous les jours et, chaque fois, il éprouvait une joie

indicible, une douceur infinie à l’écouter parler, à la regarder.

Elle était si forte et si indulgente, comprenant et excusant toutes les

faiblesses, moyennant qu’on luttât sincèrement, qu’on cherchât à se

vaincre...

Véra avait la parole imaginée et attrayante, le geste aisé et large.

Elle était d’humeur égale et une auréole de gaîté adoucissait le profond

sérieux de cette âme consciente et droite.

Auprès d’elle, Orschanow oubliait toutes ses tortures, tout son ennui

morne.

Malgré sa sensualité intense, Orschanow avait, pour la femme affranchie

et pensante, une estime chaste, une faculté d’amitié absolument

désintéressée et pure. Comme à tous ceux de sa génération et de son

parti, le sens de la _galanterie_ si peu développée en général chez les

vrais Russes, lui faisait absolument défaut.

Pour lui, la femme qui vivait côte-à-côte avec lui, partageant son

labeur et ses aspirations, était un être humain, une individualité

distincte et non un sexe. Ainsi, il n’éprouvait pour Véra qu’une

tendresse toute fraternelle, une affection où il y avait beaucoup de

reconnaissance.

Et Orschanow ne songeait pas qu’il pourrait un jour en être autrement,

qu’il pourrait aimer Véra d’amour...

Orschanow s’était calmé. Il vivait maintenant tantôt seul dans sa

chambre qu’il aimait, et où il travaillait, utilisant les vacances pour

regagner le temps perdu, et tantôt dans la demeure du vieil Anntone avec

Véra et, souvent, Makarow et Émilie.

Rioumine venait aussi parfois, mais ce type de fanatique ne plaisait pas

à Orschanow.

A quinze ans, Rioumine, petit collégien d’aspect chétif et timide, avait

tué, d’un coup de revolver un employé supérieur de la police, et cela au

milieu d’une foule, un jour de fête. On ne l’avait pas vu tirer, dans la

cohue, et il ne fut pas même soupçonné, en raison de son jeune âge.

Depuis lors, pour les affaires de son groupe et du comité sibérien,

Rioumine avait toujours risqué sa vie ou au moins sa liberté avec un

sang-froid rare, une insouciance simple et sans phrases.

Il avait consacré toute sa vie à la cause révolutionnaire, il n’avait

d’autre but, d’autre raison d’être.

Un tel homme ne pouvait comprendre Orschanow, rêveur aux idées larges et

vagues, amoureux d’un idéal de beauté.

Souvent, Orschanow apportait ses livres chez Véra, et ils travaillaient

ensemble, comme deux étudiants qu’ils étaient, sans que rien de

troublant passât jamais entre eux.

Les jours s’écoulaient pour Dmitri, tranquilles, doux, illuminés par la

présence de Véra.

*

* *

Un soir qu’il était seul, Orschanow songea qu’il était assez fort

maintenant pour accomplir le mélancolique pèlerinage de Goutouyew,

auprès de Polia.

Sans un frisson de rappel, presque avec dégoût, Orschanow pénétra dans

le dédale de ruelles sales, entre les masures en planches ou en briques.

Il y avait là beaucoup de manufactures, longues bâtisses lézardées,

basses, laides. C’étaient des suiferies, des peausseries, des fabriques

de papier, des filatures. En plein air, dans des tonneaux, des peaux

fraîches trempaient, grouillantes de vers. Des tas d’os, de chiffons

immondes s’accumulaient, et le soleil couchant jetait de la pourpre et

de l’or sur le trouble miroir des mares puantes.

Orschanow trouva Polia assise sur un madrier, près de la fabrique où

elle travaillait. Elle avait vieilli, son pauvre visage dolent, s’était

enlaidi, tiré par des rides précoces autour des yeux las.

--Oh, Mitia! Moi qui croyais que tu ne reviendrais plus!

--J’étais malade. Maintenant, j’ai trouvé un emploi en province, et je

pars demain matin. Je suis venu te dire adieu, Polia.

--Si tu pars demain, il faut au moins passer la soirée avec moi.

--Je ne puis pas. On m’attend pour des papiers qu’on doit me donner.

Adieu, Polia, pardonne-moi et _ne te souviens pas de moi en mal_[6].

[6] Formule russe (populaire) d’adieu.

Elle s’était laissée retomber sur le madrier et elle regardait

Orschanow.

--Alors tu t’en vas... comme ça?

Et, lentement, des larmes roulèrent sur les joues déjà flétries de

Polia.

Orschanow ne s’attendait pas à cela, qui le remuait au plus profond de

son être. Ainsi Polia, si passive toujours, sans même un seul réveil des

sens, Polia l’aimait!

En effet, pour elle, avec Dmitri, s’en allait pour toujours le pâle

rayon de soleil qui avait pour un instant illuminé l’ombre grise de la

vie... Un tel amant, si bon, si doux, qui ne la battait pas, c’était

quelque chose de si rare et de si bon, pour elle, la loqueteuse

bousculée et méprisée. Et voilà qu’il allait s’en aller!

--Mitia, Mitia! est-il possible que tu vas t’en aller?

Alors, désespérément, Orschanow la prit dans ses bras, la baisant sur

ses lèvres décolorées. Lui aussi pleurait, bégayant:--Pauvre, pauvre

Polia! Ainsi, à cette heure, le seul être, à part son père si étrange et

si lointain, qui aimât Dmitri, c’était elle, Polia la loqueteuse, si

misérable, si écrasée!

Et cette pensée fut à Dmitri à la fois très douce et d’une tristesse

infinie.

--Allons, Mitia, pour le Christ, aie pitié! Pour la dernière fois,

viens, buvons un petit verre et allons _chez nous_, dans le hangar. Tu

sais, depuis que tu es parti, j’y suis allée, comme cela, pour pleurer,

quand j’étais seule. L’herbe y a poussé, et un sorbier a envahi la

porte. C’est comme une vraie chambre, à présent.

Il la suivit: pourquoi ne pas lui faire cette aumône d’un peu d’alcool

et d’amour, puisque c’était fini, qu’après, il ne reviendrait plus

jamais?

Ils entrèrent au cabaret Arkhipour.

Des ouvriers buvaient, déjà ivres. Ils reconnurent Polia.

--Ah, la garce! Dès qu’elle a un galant c’est par l’eau-de-vie qu’elle

commence! Gueule de courge trop mûre, tu bois plus qu’un charretier.

Ils criaient cela, sans animosité, pour la plaisanter. Mais elle se

retourna.

--Qu’est-ce que ça vous fiche, à vous autres? Est-ce vous qui payez?

--Ta sœur est en maison!

--C’est une belle fille, la Lioubka!

--Oui, pas comme cette jument efflanquée.

Dmitri, habitué à ces scènes, intervint tranquillement.

--Allons, laissez-la tranquille. C’est pour m’amuser que je suis venu

ici, et non pour me disputer.

Le cabaretier, gros, au visage apoplectique et luisant, approuva:--Oui,

il a raison, Mitreï Mikititch, faut pas embêter les gens comme ça...

Dmitri et Polia s’attablèrent. Une angoisse inexprimable étreignit tout

à coup le cœur d’Orschanow; il venait de boire un grand verre

d’eau-de-vie. Maintenant, il allait être ivre, et voilà, il s’était

laissé reprendre de nouveau! Un moment d’attendrissement avait suffi.

Il entraîna Polia au dehors, pour ne pas continuer à boire.

Elle le poussa doucement vers l’ombre de _leur_ hangar.

Brusquement, quand Orschanow tint Polia dans ses bras, il eut un violent

sursaut et la broya sous une telle étreinte qu’elle gémit.

Une idée lui était venue, une vision subite, fulgurante, qui l’avait

rendu fou, et qui le laissa brisé en une telle lassitude de volupté,

qu’il pouvait à peine penser: au lieu de Polia dolente, tenir Véra

ainsi, dans ses bras, la posséder.

Puis, comme il se reprenait un peu, cela lui sembla un sacrilège, dans

ce lieu, dans ce décor, avec cette pauvre fille. Il se leva, donna à

Polia la moitié de ce qu’il possédait, et partit, après l’avoir

embrassée sur le front.

Malgré les appels de Polia, il s’enfuit, sans se retourner, emportant en

lui, à travers la nuit chaude et terne, l’intolérable brûlure, le feu

qui s’était si brusquement allumé, et que rien ne pouvait éteindre,

désormais.

Il courait presque, sans raison, puisqu’il était déjà loin de Goutouyew.

Une rage atroce contre lui-même le fouettait, hâtant son pas.

Il était donc maudit! Quand ce n’était pas son caractère de fainéant, de

vagabond, sauvage qui le jetait loin des hommes, c’étaient ses sens qui

le rendaient fou, odieux à ses propres yeux!

Ce qui le torturait, ce qui lui semblait une monstruosité, c’était le

lieu et les circonstances dans lesquelles était né en lui le désir de

Véra. Comment était-ce possible? Dans les bras de Polia, désirer

subitement Véra, tout instinctivement, avec une violence si aiguë qu’il

avait cru en mourir! Et il y avait presque eu _substitution_ pour lui;

ce n’était pas Polia, c’était le fantôme de Véra qui lui avait procuré

cette volupté.

*

* *

Quand il entra, Orschanow n’eut pas même le courage d’allumer sa lampe.

Il se déshabilla, jetant au hasard ses vêtements sur le sol.

Puis, il se coucha.

La fenêtre était ouverte. Dans l’air tiède, des souffles odorants

passaient, la senteur chaude des jardins suburbains.

La lumière discrète, pâle comme un sourire de convalescente, glissait

sur les planches en sapin du parquet, sur la table où des livres ouverts

et des cahiers s’accumulaient.

Orschanow, encore couché, regardait la cime des bouleaux que dorait le

soleil levant. Il avait l’illusion d’être à la campagne, là-bas, au

pays.

Pour la première fois, depuis le cauchemar de sa dernière nuit à

Goutouyew, Orschanow sentait le calme, et la joie de vivre renaître en

lui.

Il travaillait, maintenant, avec passion, comme il faisait tout.

Cependant, ses études ne l’intéressaient plus. Il s’efforçait de croire

encore à sa vocation et y parvenait à certaines heures.

Mais il y avait Véra...

Et l’image de Véra glissa dans la lueur douce du matin qui envahissait

la chambre.

Elle était la force, elle était la vie. Elle portait au front comme une

auréole le rayonnement de sa beauté ennoblie par la pensée.

Et Dmitri la déifiait presque, elle qu’il désirait de toute sa chair.

Pourtant, cette brûlure du désir inassouvi lui était parfois délicieuse,

et il s’y abandonnait.

Sans qu’il en eût conscience, c’était parce qu’il préférait tout, même

la souffrance, au vide des jours ternes.

* * * * *

Longtemps, Orschanow resta couché, se délectant en la sensualité de son

alanguissement.

Puis, il se leva. Il sentait des énergies nouvelles sourdre en lui,

presque une gaîté.

Sans cause apparente, brusquement, il se réveillait après les rêves

troubles de ces dernières semaines.

Il s’accouda à la fenêtre.

Les jardins, coupés de palissades en planches vermoulues, où des mousses

dessinaient des arabesques noires, étaient étroits, envahis par une

végétation un peu étiolée. Des roses trémières allumaient des flammes

rouges, parmi les calices soyeux des volubilis de pourpre violette. Et

les grands tournesols courbaient leurs têtes brunes au nimbe doré.

Un souffle puissant montait des plantes, de la terre noire et grasse,

après le soleil humide de la nuit. Les choses vivaient, les choses

souriaient.

Et Orschanow aima la vie.

*

* *

Vers le soir, Véra entra. Tout de suite elle vit qu’Orschanow avait

changé depuis la veille, et ce lui fut une joie.

Ses sens dormaient. Son mariage avec Stoïlow, jadis, ne les avait pas

éveillés. Véra, dans son grand calme, toute pensée, toute action,

arrivait à se croire presque insexuée.

Pour Orschanow, elle éprouvait une tendresse fraternelle que beaucoup de

sollicitude adoucissait.

Elle s’était accoutumée à l’avoir presque sans cesse auprès d’elle, à

partager ses peines, à s’inquiéter de ses angoisses.

--Vous êtes couleur du temps, aujourd’hui, Orschanow! Le soleil luit et

vous rayonnez. Comme vous avez changé! Hier, encore, vous étiez si

sombre. Quelque événement heureux vous a-t-il surpris et transformé?

--Oh, non! Voyez-vous, quand je suis plongé dans cet état de dépression

morale où vous m’avez vu depuis quelque temps, il s’établit en moi une

lutte sourde, inconsciente de la vie, de la santé, contre cet

engourdissement morbide. Et, un jour, tout à coup, quand la santé a

triomphé, je fais peau neuve.

Orschanow regardait Véra restée debout près de la fenêtre.

Une émotion intense, délicieuse, l’envahissait, un élan de tout son être

vers elle.

Puis, une pensée lui vint, et il s’attrista.

--Écoutez, Gouriéwa, c’est vous, c’est votre présence continuelle près

de moi, c’est l’atmosphère de santé et de raison où vous me faites vivre

qui me transforme... Mais, dans nos camaraderies et nos amitiés

d’étudiants, il y a un moment noir, celui de la séparation... Pour nous

deux, il viendra un jour... Et moi, alors, je vois bien que je

retomberai dans le vague et l’angoisse.

Il avait parlé, sans savoir, sans s’apercevoir de la portée de ce qu’il

disait.

Véra le regarda. Leurs yeux se rencontrèrent, et Orschanow ne sut plus

dissimuler. Il lui prit la main et ils restèrent ainsi, muets, devant la

fenêtre en face des jardins qu’ils ne voyaient plus.

Véra avait pâli. Un grand trouble s’était fait en elle. Son esprit se

révoltait contre l’inconscience où elle avait vécu, depuis des

semaines... Et pour la première fois, elle éprouvait un immense vouloir

d’aimer. Ses sens de vierge s’insurgeaient.

Trimardeur · 第 17 / 52 题