Orschanow avait complètement cessé d’errer, de fréquenter les bas-fonds.
Cependant, un remords lui restait. Il avait quelque argent que le comité
de secours lui avait remis, sur la demande de Véra, et il avait
abandonné la triste Polia, sans un mot d’adieu, sans quelques roubles
pour l’aider, au moins un peu.
Comme les ténèbres où il l’avait connue n’attiraient plus Orschanow, il
résolut d’aller un jour chez elle, de lui dire adieu, prétextant un
voyage, et de partager avec elle les secours du comité.
Il ferait cela plus tard, dans quelques jours, quand il serait bien sûr
de lui-même.
Et, de peur d’inquiéter Véra, il garda le silence sur ce projet.
Il la voyait tous les jours et, chaque fois, il éprouvait une joie
indicible, une douceur infinie à l’écouter parler, à la regarder.
Elle était si forte et si indulgente, comprenant et excusant toutes les
faiblesses, moyennant qu’on luttât sincèrement, qu’on cherchât à se
vaincre...
Véra avait la parole imaginée et attrayante, le geste aisé et large.
Elle était d’humeur égale et une auréole de gaîté adoucissait le profond
sérieux de cette âme consciente et droite.
Auprès d’elle, Orschanow oubliait toutes ses tortures, tout son ennui
morne.
Malgré sa sensualité intense, Orschanow avait, pour la femme affranchie
et pensante, une estime chaste, une faculté d’amitié absolument
désintéressée et pure. Comme à tous ceux de sa génération et de son
parti, le sens de la _galanterie_ si peu développée en général chez les
vrais Russes, lui faisait absolument défaut.
Pour lui, la femme qui vivait côte-à-côte avec lui, partageant son
labeur et ses aspirations, était un être humain, une individualité
distincte et non un sexe. Ainsi, il n’éprouvait pour Véra qu’une
tendresse toute fraternelle, une affection où il y avait beaucoup de
reconnaissance.
Et Orschanow ne songeait pas qu’il pourrait un jour en être autrement,
qu’il pourrait aimer Véra d’amour...
Orschanow s’était calmé. Il vivait maintenant tantôt seul dans sa
chambre qu’il aimait, et où il travaillait, utilisant les vacances pour
regagner le temps perdu, et tantôt dans la demeure du vieil Anntone avec
Véra et, souvent, Makarow et Émilie.
Rioumine venait aussi parfois, mais ce type de fanatique ne plaisait pas
à Orschanow.
A quinze ans, Rioumine, petit collégien d’aspect chétif et timide, avait
tué, d’un coup de revolver un employé supérieur de la police, et cela au
milieu d’une foule, un jour de fête. On ne l’avait pas vu tirer, dans la
cohue, et il ne fut pas même soupçonné, en raison de son jeune âge.
Depuis lors, pour les affaires de son groupe et du comité sibérien,
Rioumine avait toujours risqué sa vie ou au moins sa liberté avec un
sang-froid rare, une insouciance simple et sans phrases.
Il avait consacré toute sa vie à la cause révolutionnaire, il n’avait
d’autre but, d’autre raison d’être.
Un tel homme ne pouvait comprendre Orschanow, rêveur aux idées larges et
vagues, amoureux d’un idéal de beauté.
Souvent, Orschanow apportait ses livres chez Véra, et ils travaillaient
ensemble, comme deux étudiants qu’ils étaient, sans que rien de
troublant passât jamais entre eux.
Les jours s’écoulaient pour Dmitri, tranquilles, doux, illuminés par la
présence de Véra.
*
* *
Un soir qu’il était seul, Orschanow songea qu’il était assez fort
maintenant pour accomplir le mélancolique pèlerinage de Goutouyew,
auprès de Polia.
Sans un frisson de rappel, presque avec dégoût, Orschanow pénétra dans
le dédale de ruelles sales, entre les masures en planches ou en briques.
Il y avait là beaucoup de manufactures, longues bâtisses lézardées,
basses, laides. C’étaient des suiferies, des peausseries, des fabriques
de papier, des filatures. En plein air, dans des tonneaux, des peaux
fraîches trempaient, grouillantes de vers. Des tas d’os, de chiffons
immondes s’accumulaient, et le soleil couchant jetait de la pourpre et
de l’or sur le trouble miroir des mares puantes.
Orschanow trouva Polia assise sur un madrier, près de la fabrique où
elle travaillait. Elle avait vieilli, son pauvre visage dolent, s’était
enlaidi, tiré par des rides précoces autour des yeux las.
--Oh, Mitia! Moi qui croyais que tu ne reviendrais plus!
--J’étais malade. Maintenant, j’ai trouvé un emploi en province, et je
pars demain matin. Je suis venu te dire adieu, Polia.
--Si tu pars demain, il faut au moins passer la soirée avec moi.
--Je ne puis pas. On m’attend pour des papiers qu’on doit me donner.
Adieu, Polia, pardonne-moi et _ne te souviens pas de moi en mal_[6].
[6] Formule russe (populaire) d’adieu.
Elle s’était laissée retomber sur le madrier et elle regardait
Orschanow.
--Alors tu t’en vas... comme ça?
Et, lentement, des larmes roulèrent sur les joues déjà flétries de
Polia.
Orschanow ne s’attendait pas à cela, qui le remuait au plus profond de
son être. Ainsi Polia, si passive toujours, sans même un seul réveil des
sens, Polia l’aimait!
En effet, pour elle, avec Dmitri, s’en allait pour toujours le pâle
rayon de soleil qui avait pour un instant illuminé l’ombre grise de la
vie... Un tel amant, si bon, si doux, qui ne la battait pas, c’était
quelque chose de si rare et de si bon, pour elle, la loqueteuse
bousculée et méprisée. Et voilà qu’il allait s’en aller!
--Mitia, Mitia! est-il possible que tu vas t’en aller?
Alors, désespérément, Orschanow la prit dans ses bras, la baisant sur
ses lèvres décolorées. Lui aussi pleurait, bégayant:--Pauvre, pauvre
Polia! Ainsi, à cette heure, le seul être, à part son père si étrange et
si lointain, qui aimât Dmitri, c’était elle, Polia la loqueteuse, si
misérable, si écrasée!
Et cette pensée fut à Dmitri à la fois très douce et d’une tristesse
infinie.
--Allons, Mitia, pour le Christ, aie pitié! Pour la dernière fois,
viens, buvons un petit verre et allons _chez nous_, dans le hangar. Tu
sais, depuis que tu es parti, j’y suis allée, comme cela, pour pleurer,
quand j’étais seule. L’herbe y a poussé, et un sorbier a envahi la
porte. C’est comme une vraie chambre, à présent.
Il la suivit: pourquoi ne pas lui faire cette aumône d’un peu d’alcool
et d’amour, puisque c’était fini, qu’après, il ne reviendrait plus
jamais?
Ils entrèrent au cabaret Arkhipour.
Des ouvriers buvaient, déjà ivres. Ils reconnurent Polia.
--Ah, la garce! Dès qu’elle a un galant c’est par l’eau-de-vie qu’elle
commence! Gueule de courge trop mûre, tu bois plus qu’un charretier.
Ils criaient cela, sans animosité, pour la plaisanter. Mais elle se
retourna.
--Qu’est-ce que ça vous fiche, à vous autres? Est-ce vous qui payez?
--Ta sœur est en maison!
--C’est une belle fille, la Lioubka!
--Oui, pas comme cette jument efflanquée.
Dmitri, habitué à ces scènes, intervint tranquillement.
--Allons, laissez-la tranquille. C’est pour m’amuser que je suis venu
ici, et non pour me disputer.
Le cabaretier, gros, au visage apoplectique et luisant, approuva:--Oui,
il a raison, Mitreï Mikititch, faut pas embêter les gens comme ça...
Dmitri et Polia s’attablèrent. Une angoisse inexprimable étreignit tout
à coup le cœur d’Orschanow; il venait de boire un grand verre
d’eau-de-vie. Maintenant, il allait être ivre, et voilà, il s’était
laissé reprendre de nouveau! Un moment d’attendrissement avait suffi.
Il entraîna Polia au dehors, pour ne pas continuer à boire.
Elle le poussa doucement vers l’ombre de _leur_ hangar.
Brusquement, quand Orschanow tint Polia dans ses bras, il eut un violent
sursaut et la broya sous une telle étreinte qu’elle gémit.
Une idée lui était venue, une vision subite, fulgurante, qui l’avait
rendu fou, et qui le laissa brisé en une telle lassitude de volupté,
qu’il pouvait à peine penser: au lieu de Polia dolente, tenir Véra
ainsi, dans ses bras, la posséder.
Puis, comme il se reprenait un peu, cela lui sembla un sacrilège, dans
ce lieu, dans ce décor, avec cette pauvre fille. Il se leva, donna à
Polia la moitié de ce qu’il possédait, et partit, après l’avoir
embrassée sur le front.
Malgré les appels de Polia, il s’enfuit, sans se retourner, emportant en
lui, à travers la nuit chaude et terne, l’intolérable brûlure, le feu
qui s’était si brusquement allumé, et que rien ne pouvait éteindre,
désormais.
Il courait presque, sans raison, puisqu’il était déjà loin de Goutouyew.
Une rage atroce contre lui-même le fouettait, hâtant son pas.
Il était donc maudit! Quand ce n’était pas son caractère de fainéant, de
vagabond, sauvage qui le jetait loin des hommes, c’étaient ses sens qui
le rendaient fou, odieux à ses propres yeux!
Ce qui le torturait, ce qui lui semblait une monstruosité, c’était le
lieu et les circonstances dans lesquelles était né en lui le désir de
Véra. Comment était-ce possible? Dans les bras de Polia, désirer
subitement Véra, tout instinctivement, avec une violence si aiguë qu’il
avait cru en mourir! Et il y avait presque eu _substitution_ pour lui;
ce n’était pas Polia, c’était le fantôme de Véra qui lui avait procuré
cette volupté.
*
* *
Quand il entra, Orschanow n’eut pas même le courage d’allumer sa lampe.
Il se déshabilla, jetant au hasard ses vêtements sur le sol.
Puis, il se coucha.
La fenêtre était ouverte. Dans l’air tiède, des souffles odorants
passaient, la senteur chaude des jardins suburbains.
La lumière discrète, pâle comme un sourire de convalescente, glissait
sur les planches en sapin du parquet, sur la table où des livres ouverts
et des cahiers s’accumulaient.
Orschanow, encore couché, regardait la cime des bouleaux que dorait le
soleil levant. Il avait l’illusion d’être à la campagne, là-bas, au
pays.
Pour la première fois, depuis le cauchemar de sa dernière nuit à
Goutouyew, Orschanow sentait le calme, et la joie de vivre renaître en
lui.
Il travaillait, maintenant, avec passion, comme il faisait tout.
Cependant, ses études ne l’intéressaient plus. Il s’efforçait de croire
encore à sa vocation et y parvenait à certaines heures.
Mais il y avait Véra...
Et l’image de Véra glissa dans la lueur douce du matin qui envahissait
la chambre.
Elle était la force, elle était la vie. Elle portait au front comme une
auréole le rayonnement de sa beauté ennoblie par la pensée.
Et Dmitri la déifiait presque, elle qu’il désirait de toute sa chair.
Pourtant, cette brûlure du désir inassouvi lui était parfois délicieuse,
et il s’y abandonnait.
Sans qu’il en eût conscience, c’était parce qu’il préférait tout, même
la souffrance, au vide des jours ternes.
* * * * *
Longtemps, Orschanow resta couché, se délectant en la sensualité de son
alanguissement.
Puis, il se leva. Il sentait des énergies nouvelles sourdre en lui,
presque une gaîté.
Sans cause apparente, brusquement, il se réveillait après les rêves
troubles de ces dernières semaines.
Il s’accouda à la fenêtre.
Les jardins, coupés de palissades en planches vermoulues, où des mousses
dessinaient des arabesques noires, étaient étroits, envahis par une
végétation un peu étiolée. Des roses trémières allumaient des flammes
rouges, parmi les calices soyeux des volubilis de pourpre violette. Et
les grands tournesols courbaient leurs têtes brunes au nimbe doré.
Un souffle puissant montait des plantes, de la terre noire et grasse,
après le soleil humide de la nuit. Les choses vivaient, les choses
souriaient.
Et Orschanow aima la vie.
*
* *
Vers le soir, Véra entra. Tout de suite elle vit qu’Orschanow avait
changé depuis la veille, et ce lui fut une joie.
Ses sens dormaient. Son mariage avec Stoïlow, jadis, ne les avait pas
éveillés. Véra, dans son grand calme, toute pensée, toute action,
arrivait à se croire presque insexuée.
Pour Orschanow, elle éprouvait une tendresse fraternelle que beaucoup de
sollicitude adoucissait.
Elle s’était accoutumée à l’avoir presque sans cesse auprès d’elle, à
partager ses peines, à s’inquiéter de ses angoisses.
--Vous êtes couleur du temps, aujourd’hui, Orschanow! Le soleil luit et
vous rayonnez. Comme vous avez changé! Hier, encore, vous étiez si
sombre. Quelque événement heureux vous a-t-il surpris et transformé?
--Oh, non! Voyez-vous, quand je suis plongé dans cet état de dépression
morale où vous m’avez vu depuis quelque temps, il s’établit en moi une
lutte sourde, inconsciente de la vie, de la santé, contre cet
engourdissement morbide. Et, un jour, tout à coup, quand la santé a
triomphé, je fais peau neuve.
Orschanow regardait Véra restée debout près de la fenêtre.
Une émotion intense, délicieuse, l’envahissait, un élan de tout son être
vers elle.
Puis, une pensée lui vint, et il s’attrista.
--Écoutez, Gouriéwa, c’est vous, c’est votre présence continuelle près
de moi, c’est l’atmosphère de santé et de raison où vous me faites vivre
qui me transforme... Mais, dans nos camaraderies et nos amitiés
d’étudiants, il y a un moment noir, celui de la séparation... Pour nous
deux, il viendra un jour... Et moi, alors, je vois bien que je
retomberai dans le vague et l’angoisse.
Il avait parlé, sans savoir, sans s’apercevoir de la portée de ce qu’il
disait.
Véra le regarda. Leurs yeux se rencontrèrent, et Orschanow ne sut plus
dissimuler. Il lui prit la main et ils restèrent ainsi, muets, devant la
fenêtre en face des jardins qu’ils ne voyaient plus.
Véra avait pâli. Un grand trouble s’était fait en elle. Son esprit se
révoltait contre l’inconscience où elle avait vécu, depuis des
semaines... Et pour la première fois, elle éprouvait un immense vouloir
d’aimer. Ses sens de vierge s’insurgeaient.