CHAPITRE V

Près d’un mois s’était écoulé depuis qu’Orschanow avait comparu devant

le Comité, et il n’avait pas trouvé le courage d’aller chez Véra.

Presque tous les jours cependant, il songeait à cela, au soulagement

immense qu’il éprouverait, s’il pouvait tout avouer, mettre à nu son

cœur devant elle, et si elle voulait devenir son amie, lui tendre la

main. Puis, un sombre dédain de lui-même le retenait. A quoi bon aller

là-bas, puisqu’il se sentait à son aise dans la boue?

Pourtant, aux heures de lucidité, Orschanow sentait bien qu’il n’était

pas heureux, que cela ne pouvait durer ainsi. Il buvait, mais il n’était

pas devenu un ivrogne. Il vivait avec les voyous et les repris de

justice, mais il ne se sentait pas devenir leur semblable.

Ce qu’il lui fallait, ce à quoi, dans la brume grise de son existence

présente, il aspirait de toute son âme, de toute la tension douloureuse

de ses nerfs exaspérés, c’était _une solution définitive_.

Se résoudre enfin, redevenir étudiant, ou sombrer pour toujours en bas,

devenir ouvrier ou vagabond, mais pas rester là, en suspens parmi tous

ces vaincus de la vie.

Il aimait encore la vie, il avait encore besoin de lumière, d’air pur et

d’espace.

Obscurément, à travers son désespoir croissant, il sentait bien cela, et

c’était ce qu’il le poussait vers Véra, irrésistiblement.

*

* *

Orschanow se réveilla à l’aube, dans un chantier désert où il avait

dormi.

Le soleil montait, tout rouge, et une lueur rose passait à la face des

choses, comme une ombre de pudeur.

Il faisait tiède et doux. Dans le silence des rues encore désertes, les

oiseaux sauvages s’éveillaient, et une gaîté calme montait de ce coin

perdu de la banlieue.

De tout temps, Orschanow avait subi, avec une intensité extrême,

l’influence des aspects extérieurs. Les jours pluvieux et gris le

plongeaient en un morne ennui, tandis qu’il se sentait revivre au

moindre rayon de soleil.

Ce jour-là, dans la lumière opaline du matin, Orschanow sentit une joie

sans cause, presque un attendrissement sourd en lui.

Pourquoi se laissait-il aller au désespoir? Pourquoi cherchait-il la

torturante laideur chez les êtres et dans les choses, quand il eût fallu

au contraire se griser de toutes les beautés, respirer à pleins poumons

l’air et la lumière chaude, vivifiante?

Et, très tôt, il alla chez Véra.

La chambre de l’étudiante, très grande, peinte en bleu pâle avec

d’humbles rideaux d’indienne blanche à petites fleurs roses, ne

contenait qu’un étroit petit lit, une table en sapin, un bureau, des

casiers et des rayons chargés de livre, sur le mur. Deux fenêtres

ouvertes donnaient sur la joie du jardin en fleurs, où se jouait le

soleil, à travers les branches, entrant à flots dans la pièce.

Véra, en simple robe bleu sombre, achevait la correction d’un article

sur l’émigration des paysans en Sibérie, promis à une revue. Elle fumait

son éternelle cigarette, écrivant d’une main rapide, sabrant parfois

nerveusement le texte, à l’encre rouge.

Quand Orschanow entra, Véra ne parut pas surprise.

--Soyez le bienvenu, Orschanow! Mais à une condition, vous allez vous

asseoir et rester bien tranquille pendant cinq minutes. Je suis très en

retard.

Orschanow la regarda travailler. L’attention donnait un quelque chose à

la fois enfantin et sérieux à son visage. Elle se hâtait, se penchant

sur son manuscrit, et ses boucles noires retombaient sur son front, lui

donnant une délicieuse beauté d’éphèbe.

Quand elle eut fini, elle sourit à Dmitri.

--Je savais bien que vous viendriez un jour. Mais où avez-vous été,

depuis ce dernier soir, là-bas? Makarow et Himmelschein sont allés chez

vous, plusieurs fois. Ils ont trouvé la porte ouverte et la chambre

vide... D’ailleurs, vous avez très mauvaise mine... Que vous est-il

arrivé? Vous, vous n’avez pas besoin de solitude et de silence: c’est

très dangereux pour vous! Allez, parlez, dites-moi tout ce que vous avez

fait depuis lors.

Elle devinait, elle allait au devant de la confession. Cela soulagea

beaucoup Orschanow que la honte avait repris, et qui se croyait très

ridicule de venir raconter sa vie à cette femme qu’il connaissait à

peine.

Alors, avec la brutalité involontaire des timides, il raconta tout,

depuis ses rêves de jadis, au bord de la Volga, jusqu’à ses troubles

vagabondages des derniers mois, jusqu’à sa liaison avec Polia et son

ivrognerie. Il ne retrancha rien, ne chercha ni à gazer la sombre

vérité, ni même à s’excuser.

--Je comprends tout... Une seule chose me reste inintelligible, dit

Véra, pensive. Qu’est-ce qui vous a si rapidement dégoûté de la vie

d’étudiant, qu’est-ce qui vous a fait renier notre credo moral qui était

naguère le vôtre? Si vous m’expliquez clairement cela, je pourrai

peut-être répondre à votre question: Que devenir?

--C’est d’abord la monotonie de cette vie qui m’a dégoûté... Puis,

presque inconsciemment, j’ai commencé à me révolter contre

l’_obligation_ d’être un homme d’action sociale que m’imposait le milieu

où je vivais. J’ai soif de liberté, Gouriéwa, et je n’ai pas trouvé la

liberté chez nos libertaires.

--Mais certes, nous ne sommes pas libres. Nous ne sommes que les obscurs

ouvriers de la liberté future.

--Je le croyais aussi, avant. A présent, il me semble au contraire qu’il

vaudrait mieux que chacun prenne dès aujourd’hui toute la liberté

morale, intellectuelle et matérielle possible, sans être supprimé par la

société moderne. Que les individus s’affranchissent eux-mêmes!

L’affranchissement général ne viendra pas autrement. Remarquez que c’est

la première fois que je tâche de coordonner ce fouillis de sensations et

de pensées. C’est aussi la première fois que j’en parle à qui que ce

soit.

Véra resta songeuse.

--Mais qu’appelez-vous l’affranchissement de l’individu par lui-même?

Est-ce suivre ses penchants sans s’embarrasser d’aucune solidarité avec

les autres, vivre comme bon vous semble, tournant résolument le dos à

toutes les conventions, à tous les mensonges, et aussi à toutes les

coopérations de l’ancien monde? Si oui, est-il possible que vous pensiez

réaliser ce rêve, en vivant comme vous l’avez fait depuis tantôt six

mois?

--Oh, non, mille fois non! Mais voilà, j’ai encore trop d’attaches

sentimentales avec ma vie passée, je suis encore trop étudiant pour m’en

aller définitivement, pour devenir ce que je voudrais être: un vagabond,

mais pas le sombre vagabond déchu que je suis à présent: un vagabond se

grisant à toutes les sources de beauté, s’en allant à travers le vaste

univers, radieux et libre. C’est cette irrésolution, ces regrets du

passé, en insupportable conflit avec le présent, qui m’ont poussé aux

chutes successives que je vous ai racontées.

--Mais alors, pourquoi me demandez-vous ce qu’il faut faire? C’est si

simple! Faites un effort sur vous-même et prenez une résolution. Je

doute fort que, dans l’état moral où vous êtes, vous puissiez prendre

une décision définitive. Alors, reprenez empire sur vous-même, rentrez

chez vous, essayez, de toutes vos forces, en toute énergie et en toute

sincérité, de redevenir étudiant et homme d’action. Si, sans faiblir,

sans vous laisser aller, vous sentez que votre cœur n’y est plus, que

cette vie ne vous est plus tolérable, quittez-la bravement, et

allez-vous-en, pour vous faire _bourlak_ ou vagabond, ou n’importe quoi,

selon ce que vous voudrez être. Mais ne laissez pas le désordre

s’implanter dans votre vie, ne vous laissez pas aller à la dérive: c’est

le gage le plus certain d’une perpétuité de malheur et de souffrance.

Orschanow avait écouté Véra, attentivement. Comme elle avait raison!

C’était si simple, le salut! Il obéirait, et puis, elle était là: cela

faciliterait tout.

--Merci, Gouriéwa, merci! Seulement, j’aurai besoin de vous pendant

longtemps encore.

--Je serai là. N’ayez jamais honte de moi, ne pensez jamais que vous

pourriez m’ennuyer ou me lasser. En un mot, ne me considérez pas comme

une étrangère. Maintenant faites attention de ne pas vous emballer:

c’est très dangereux cela aussi. Makarow m’a dit que votre chambre est

noire et triste. Vous n’y avez vécu, ces derniers temps, que des jours

affreux. Tout de suite, allez, cherchez une autre chambre. Choisissez-la

en banlieue, propre et claire, claire surtout. Puis, rendez-la

habitable. Jetez vos loques de _valet de cœur_ au feu, et mettez-vous au

travail. Toutes les fois que cela vous sera difficile ou pénible, venez,

le jour, le soir, peu importe. Parmi les camarades, il y a Makarow et

Himmelschein.

Tous les autres pourraient vous être moralement nuisibles, pour le

moment. Une dernière recommandation: cessez tout de suite, dès

aujourd’hui, vos vagabondages. Promenez-vous beaucoup, mais ni à

Goutouyew, ni à la Siennaya; allez au soleil, aux îles, dans la

banlieue.

Comme Orschanow allait sortir, le vieil Anntone entra.

--Vérotschka! tu catéchises Orschanow... Mais à quoi bon? Eh, travailler

pour l’affranchissement du peuple, créer des chefs-d’œuvre, contempler

le long des routes la splendeur de l’Univers, ou prier Dieu au fond d’un

cloître, c’est tout un. Peu importe, pourvu qu’on cherche la _lumière_

avec sincérité et simplicité.

Dmitri Orschanow devait se souvenir toute sa vie de ces paroles du vieux

prophète de douceur. Véra se mit à rire.--Oh! Oncle ne prêchez pas la

vie contemplative à Orschanow; il n’en a pas besoin, il y est déjà assez

enclin!...»

Elle comprenait, certes, l’idée large et belle énoncée par son oncle,

mais elle devinait encore autre chose.

Orschanow suivit, point par point, les conseils de Véra. Il loua une

chambre claire et gaie, il y rangea les quelques choses rapportées jadis

de Pétchal, il classa ses livres et ses cahiers.

Dans toute cette tentative de résurrection de son ancienne vie, une

seule chose le réjouissait réellement, profondément: l’amitié acquise de

Véra. Cela suffisait à tout ensoleiller, à le ranimer.

Pourtant, Orschanow attribuait très sincèrement et très naïvement le

calme moral très vite reconquis, la sérénité des jours qui suivirent, à

ce fait qu’il avait pris une résolution, qu’il était sorti des ténèbres.

Dès lors, de plus en plus, il s’illusionna sur ce point, et finit par

vivre en plein rêve.

Véra, toujours secourable, capable d’apprécier d’un coup d’œil la

valeur, même cachée, des êtres qui l’approchaient, se réjouissait de

cette tâche ardue à accomplir, et captivante: Orschanow à tirer de

l’ombre morbide où il s’était laissé choir.

Cet homme n’était certes pas fort, mais il n’était pas non plus vulgaire

ni lâche. Il était versatile, mais capable de sentir profondément; et

l’intensité même de sa souffrance, l’étendue de la misère morale où il

était tombé, disait la hauteur de son idéal, sa soif de beauté et de

pureté. «Plus sombre est la nuit, plus proche est Dieu»... Véra se

souvint de cette phrase, trouvée jadis dans une biographie du grand

Dostoïevski, le poète des déchéances et des souffrances humaines.

Trimardeur · 第 16 / 52 题