Près d’un mois s’était écoulé depuis qu’Orschanow avait comparu devant
le Comité, et il n’avait pas trouvé le courage d’aller chez Véra.
Presque tous les jours cependant, il songeait à cela, au soulagement
immense qu’il éprouverait, s’il pouvait tout avouer, mettre à nu son
cœur devant elle, et si elle voulait devenir son amie, lui tendre la
main. Puis, un sombre dédain de lui-même le retenait. A quoi bon aller
là-bas, puisqu’il se sentait à son aise dans la boue?
Pourtant, aux heures de lucidité, Orschanow sentait bien qu’il n’était
pas heureux, que cela ne pouvait durer ainsi. Il buvait, mais il n’était
pas devenu un ivrogne. Il vivait avec les voyous et les repris de
justice, mais il ne se sentait pas devenir leur semblable.
Ce qu’il lui fallait, ce à quoi, dans la brume grise de son existence
présente, il aspirait de toute son âme, de toute la tension douloureuse
de ses nerfs exaspérés, c’était _une solution définitive_.
Se résoudre enfin, redevenir étudiant, ou sombrer pour toujours en bas,
devenir ouvrier ou vagabond, mais pas rester là, en suspens parmi tous
ces vaincus de la vie.
Il aimait encore la vie, il avait encore besoin de lumière, d’air pur et
d’espace.
Obscurément, à travers son désespoir croissant, il sentait bien cela, et
c’était ce qu’il le poussait vers Véra, irrésistiblement.
*
* *
Orschanow se réveilla à l’aube, dans un chantier désert où il avait
dormi.
Le soleil montait, tout rouge, et une lueur rose passait à la face des
choses, comme une ombre de pudeur.
Il faisait tiède et doux. Dans le silence des rues encore désertes, les
oiseaux sauvages s’éveillaient, et une gaîté calme montait de ce coin
perdu de la banlieue.
De tout temps, Orschanow avait subi, avec une intensité extrême,
l’influence des aspects extérieurs. Les jours pluvieux et gris le
plongeaient en un morne ennui, tandis qu’il se sentait revivre au
moindre rayon de soleil.
Ce jour-là, dans la lumière opaline du matin, Orschanow sentit une joie
sans cause, presque un attendrissement sourd en lui.
Pourquoi se laissait-il aller au désespoir? Pourquoi cherchait-il la
torturante laideur chez les êtres et dans les choses, quand il eût fallu
au contraire se griser de toutes les beautés, respirer à pleins poumons
l’air et la lumière chaude, vivifiante?
Et, très tôt, il alla chez Véra.
La chambre de l’étudiante, très grande, peinte en bleu pâle avec
d’humbles rideaux d’indienne blanche à petites fleurs roses, ne
contenait qu’un étroit petit lit, une table en sapin, un bureau, des
casiers et des rayons chargés de livre, sur le mur. Deux fenêtres
ouvertes donnaient sur la joie du jardin en fleurs, où se jouait le
soleil, à travers les branches, entrant à flots dans la pièce.
Véra, en simple robe bleu sombre, achevait la correction d’un article
sur l’émigration des paysans en Sibérie, promis à une revue. Elle fumait
son éternelle cigarette, écrivant d’une main rapide, sabrant parfois
nerveusement le texte, à l’encre rouge.
Quand Orschanow entra, Véra ne parut pas surprise.
--Soyez le bienvenu, Orschanow! Mais à une condition, vous allez vous
asseoir et rester bien tranquille pendant cinq minutes. Je suis très en
retard.
Orschanow la regarda travailler. L’attention donnait un quelque chose à
la fois enfantin et sérieux à son visage. Elle se hâtait, se penchant
sur son manuscrit, et ses boucles noires retombaient sur son front, lui
donnant une délicieuse beauté d’éphèbe.
Quand elle eut fini, elle sourit à Dmitri.
--Je savais bien que vous viendriez un jour. Mais où avez-vous été,
depuis ce dernier soir, là-bas? Makarow et Himmelschein sont allés chez
vous, plusieurs fois. Ils ont trouvé la porte ouverte et la chambre
vide... D’ailleurs, vous avez très mauvaise mine... Que vous est-il
arrivé? Vous, vous n’avez pas besoin de solitude et de silence: c’est
très dangereux pour vous! Allez, parlez, dites-moi tout ce que vous avez
fait depuis lors.
Elle devinait, elle allait au devant de la confession. Cela soulagea
beaucoup Orschanow que la honte avait repris, et qui se croyait très
ridicule de venir raconter sa vie à cette femme qu’il connaissait à
peine.
Alors, avec la brutalité involontaire des timides, il raconta tout,
depuis ses rêves de jadis, au bord de la Volga, jusqu’à ses troubles
vagabondages des derniers mois, jusqu’à sa liaison avec Polia et son
ivrognerie. Il ne retrancha rien, ne chercha ni à gazer la sombre
vérité, ni même à s’excuser.
--Je comprends tout... Une seule chose me reste inintelligible, dit
Véra, pensive. Qu’est-ce qui vous a si rapidement dégoûté de la vie
d’étudiant, qu’est-ce qui vous a fait renier notre credo moral qui était
naguère le vôtre? Si vous m’expliquez clairement cela, je pourrai
peut-être répondre à votre question: Que devenir?
--C’est d’abord la monotonie de cette vie qui m’a dégoûté... Puis,
presque inconsciemment, j’ai commencé à me révolter contre
l’_obligation_ d’être un homme d’action sociale que m’imposait le milieu
où je vivais. J’ai soif de liberté, Gouriéwa, et je n’ai pas trouvé la
liberté chez nos libertaires.
--Mais certes, nous ne sommes pas libres. Nous ne sommes que les obscurs
ouvriers de la liberté future.
--Je le croyais aussi, avant. A présent, il me semble au contraire qu’il
vaudrait mieux que chacun prenne dès aujourd’hui toute la liberté
morale, intellectuelle et matérielle possible, sans être supprimé par la
société moderne. Que les individus s’affranchissent eux-mêmes!
L’affranchissement général ne viendra pas autrement. Remarquez que c’est
la première fois que je tâche de coordonner ce fouillis de sensations et
de pensées. C’est aussi la première fois que j’en parle à qui que ce
soit.
Véra resta songeuse.
--Mais qu’appelez-vous l’affranchissement de l’individu par lui-même?
Est-ce suivre ses penchants sans s’embarrasser d’aucune solidarité avec
les autres, vivre comme bon vous semble, tournant résolument le dos à
toutes les conventions, à tous les mensonges, et aussi à toutes les
coopérations de l’ancien monde? Si oui, est-il possible que vous pensiez
réaliser ce rêve, en vivant comme vous l’avez fait depuis tantôt six
mois?
--Oh, non, mille fois non! Mais voilà, j’ai encore trop d’attaches
sentimentales avec ma vie passée, je suis encore trop étudiant pour m’en
aller définitivement, pour devenir ce que je voudrais être: un vagabond,
mais pas le sombre vagabond déchu que je suis à présent: un vagabond se
grisant à toutes les sources de beauté, s’en allant à travers le vaste
univers, radieux et libre. C’est cette irrésolution, ces regrets du
passé, en insupportable conflit avec le présent, qui m’ont poussé aux
chutes successives que je vous ai racontées.
--Mais alors, pourquoi me demandez-vous ce qu’il faut faire? C’est si
simple! Faites un effort sur vous-même et prenez une résolution. Je
doute fort que, dans l’état moral où vous êtes, vous puissiez prendre
une décision définitive. Alors, reprenez empire sur vous-même, rentrez
chez vous, essayez, de toutes vos forces, en toute énergie et en toute
sincérité, de redevenir étudiant et homme d’action. Si, sans faiblir,
sans vous laisser aller, vous sentez que votre cœur n’y est plus, que
cette vie ne vous est plus tolérable, quittez-la bravement, et
allez-vous-en, pour vous faire _bourlak_ ou vagabond, ou n’importe quoi,
selon ce que vous voudrez être. Mais ne laissez pas le désordre
s’implanter dans votre vie, ne vous laissez pas aller à la dérive: c’est
le gage le plus certain d’une perpétuité de malheur et de souffrance.
Orschanow avait écouté Véra, attentivement. Comme elle avait raison!
C’était si simple, le salut! Il obéirait, et puis, elle était là: cela
faciliterait tout.
--Merci, Gouriéwa, merci! Seulement, j’aurai besoin de vous pendant
longtemps encore.
--Je serai là. N’ayez jamais honte de moi, ne pensez jamais que vous
pourriez m’ennuyer ou me lasser. En un mot, ne me considérez pas comme
une étrangère. Maintenant faites attention de ne pas vous emballer:
c’est très dangereux cela aussi. Makarow m’a dit que votre chambre est
noire et triste. Vous n’y avez vécu, ces derniers temps, que des jours
affreux. Tout de suite, allez, cherchez une autre chambre. Choisissez-la
en banlieue, propre et claire, claire surtout. Puis, rendez-la
habitable. Jetez vos loques de _valet de cœur_ au feu, et mettez-vous au
travail. Toutes les fois que cela vous sera difficile ou pénible, venez,
le jour, le soir, peu importe. Parmi les camarades, il y a Makarow et
Himmelschein.
Tous les autres pourraient vous être moralement nuisibles, pour le
moment. Une dernière recommandation: cessez tout de suite, dès
aujourd’hui, vos vagabondages. Promenez-vous beaucoup, mais ni à
Goutouyew, ni à la Siennaya; allez au soleil, aux îles, dans la
banlieue.
Comme Orschanow allait sortir, le vieil Anntone entra.
--Vérotschka! tu catéchises Orschanow... Mais à quoi bon? Eh, travailler
pour l’affranchissement du peuple, créer des chefs-d’œuvre, contempler
le long des routes la splendeur de l’Univers, ou prier Dieu au fond d’un
cloître, c’est tout un. Peu importe, pourvu qu’on cherche la _lumière_
avec sincérité et simplicité.
Dmitri Orschanow devait se souvenir toute sa vie de ces paroles du vieux
prophète de douceur. Véra se mit à rire.--Oh! Oncle ne prêchez pas la
vie contemplative à Orschanow; il n’en a pas besoin, il y est déjà assez
enclin!...»
Elle comprenait, certes, l’idée large et belle énoncée par son oncle,
mais elle devinait encore autre chose.
Orschanow suivit, point par point, les conseils de Véra. Il loua une
chambre claire et gaie, il y rangea les quelques choses rapportées jadis
de Pétchal, il classa ses livres et ses cahiers.
Dans toute cette tentative de résurrection de son ancienne vie, une
seule chose le réjouissait réellement, profondément: l’amitié acquise de
Véra. Cela suffisait à tout ensoleiller, à le ranimer.
Pourtant, Orschanow attribuait très sincèrement et très naïvement le
calme moral très vite reconquis, la sérénité des jours qui suivirent, à
ce fait qu’il avait pris une résolution, qu’il était sorti des ténèbres.
Dès lors, de plus en plus, il s’illusionna sur ce point, et finit par
vivre en plein rêve.
Véra, toujours secourable, capable d’apprécier d’un coup d’œil la
valeur, même cachée, des êtres qui l’approchaient, se réjouissait de
cette tâche ardue à accomplir, et captivante: Orschanow à tirer de
l’ombre morbide où il s’était laissé choir.
Cet homme n’était certes pas fort, mais il n’était pas non plus vulgaire
ni lâche. Il était versatile, mais capable de sentir profondément; et
l’intensité même de sa souffrance, l’étendue de la misère morale où il
était tombé, disait la hauteur de son idéal, sa soif de beauté et de
pureté. «Plus sombre est la nuit, plus proche est Dieu»... Véra se
souvint de cette phrase, trouvée jadis dans une biographie du grand
Dostoïevski, le poète des déchéances et des souffrances humaines.