D’abord, dans les milieux populaires, on s’était méfié d’Orschanow,
devinant le _barine_ sous les loques qu’il endossait. Puis, peu à peu,
avec la sociabilité innée chez le peuple russe, et son sens de l’égalité
que des siècles d’oppression n’ont pu émousser, on accepta
l’ex-étudiant.
Du jour où il s’enivra _par chagrin_, il fut des leurs, et il acquit
droit de cité chez les miséreux.
Ce lui fut une joie, un soulagement immense.
Un soir, n’ayant pas trouvé Polia, il erra, sans but, à travers la
ville, revenant sans savoir vers la place Siennaya, le marché au foin,
qui est la Cour des Miracles de Pétersbourg, le rendez-vous et le refuge
de toute la lie souffrante, prostituée et criminelle de la capitale.
Quelques gouttes de pluie firent qu’Orschanow se réfugia dans un
cabaret, une longue salle aux parois enfumées et luisantes, qui
semblaient en bronze poli. Devant le comptoir en planches mal clouées,
le patron trônait, un grand jeune homme robuste, au visage sec et
bronzé, aux yeux noirs et obliques: un tartare. Il avait le front rasé,
sous un bonnet en peau de mouton, et son corps souple était sanglé dans
un vieux cafetan bleu ceinturé de rouge.
Il se disait de Kazan, se faisant appeler Akhmatow, se nommant
réellement _Ahmetka_, et resté musulman.
Une forte gaîté régnait chez Akhmatow, on jouait de la _balalaïka_ et de
l’harmonica, et des filles y venaient boire, en foulard de paysannes,
traînant des galoches éculées.
Orschanow, installé dans un coin, observa avec curiosité la clientèle du
cabaret. A première vue ces gens eussent pu passer pour des ouvriers,
mais l’œil expérimenté d’Orschanow ne s’y trompait pas, et il se
félicitait d’être entré dans ce lieu. Les études qu’il pourrait y faire,
les amitiés qu’il pourrait y lier rompraient la monotonie de sa vie et
de ses errances dans les milieux ouvriers.
Dans un groupe, près d’Orschanow, quelqu’un cria:
--Commençons un _maïdane_!
Au pays, Orschanow avait vu souvent des _brodiaga_, des évadés de
Sibérie devenus des vagabonds.
Et ce mot caractéristique de _maïdane_ qui, en Sibérie désigne le jeu de
cartes, lui dévoila tout de suite ce qu’était le cabaret d’Akhmatow: un
repaire de repris de justice, de _brodiaga_.
Il savait que la plupart des évadés de Sibérie sont des vagabonds-nés,
des hommes qui ne sont heureux que sur les grand’routes, pour qui la
seule vie désirable et délectable est la vie errante.
Et il se sentit à son aise parmi eux, il éprouva le besoin de les
connaître, de leur parler.
Parmi ceux qui jouaient aux cartes, Orschanow remarqua un homme de son
âge, vêtu d’un cafetan en loques et coiffé d’un bonnet de renard usé.
Malgré ces haillons, le joueur avait grand air. De haute taille, svelte,
avec un profil régulier et aquilin, de longs yeux fauves et des cheveux
très bruns, il avait une grâce sauvage qui attirait.
Ses camarades l’appelaient _Oriol_ (aigle) ou _Tête-Perdue_.
L’_Aigle_ buvait beaucoup et, vers la fin de la soirée, une dispute
éclata entre lui et le patron, pour le payement.
--Tête de Veau! Front rasé! cria l’_Aigle_.
--Oui, peut-être. Et toi? Tu pues les travaux forcés!
--C’est ton chemin!
--Si j’y vais, Dieu le sait. Quant à toi, c’est sûr que tu en viens!
Puis, brusquement, avec un regard oblique vers Orschanow, ils se turent,
et l’_Aigle_ paya sans rechigner.
Le lendemain, Orschanow retourna chez Akhmatow, avec Pétrow, un ancien
ouvrier de Goutouyew, ivrogne et devenu ce que l’on appelle dans les
bas-fonds un _valet de cœur_, c’est-à-dire un voyou.
Pétrow s’était pris d’affection pour Dmitri et, comme il était connu à
la Siennaya, Orschanow, accompagné de lui, ne provoqua plus aucune
méfiance. C’était un _barine_, un ex-étudiant, mais il s’était mis à
boire, _par chagrin_, et il préférait la société des moujiks à celle de
ses semblables, les nobles et les lettrés.
Tout ce qu’on lui demandait, c’était de ne pas être un policier, et la
recommandation de Pétrow suffisait pour écarter tout soupçon de ce
genre.
A l’inverse de ce qui se passe en Occident, le peuple russe a de la
pitié et de la sympathie pour les _déclassés_ qui viennent à lui.
L’_Aigle_ manifestait le plus écrasant mépris pour presque tous les
clients d’Akhmatow et pour ce dernier lui-même, qu’il traitait à chaque
instant de _païen_ et d’_antéchrist_.
Ce soir-là pourtant, l’_Aigle_ se rapprocha d’Orschanow et lui parla,
l’interrogeant sur son passé, par petites phrases brèves et sèches. Les
yeux fauves du _brodiaga_ fixaient ceux de Dmitri, disant clairement:
«Mens-tu, ou ne mens-tu pas?»
L’_Aigle_ dédaignait visiblement d’interroger Pétrow sur le nouveau
venu.
Orschanow disait toujours la vérité sur sa personnalité et sa vie.
Cependant, il donnait sa résolution de vivre dans la «Légion dorée»[3]
pour définitive.
[3] La «Légion dorée», les miséreux vivant d’expédients, de crimes et
de mendicité.
D’ailleurs, cette idée lui plaisait, il la couvait, dans la mélancolie
de ses rêveries solitaires.
L’_Aigle_ poussa la politesse jusqu’à offrir à Orschanow de
l’eau-de-vie. Ils jouèrent, et comme Dmitri perdait, l’_Aigle_ jeta
négligemment les cartes sur la table.
--Tu en as assez. Si tu as encore quelques kopeck, garde-les pour toi.
Quand ils sortirent, Pétrow félicita Orschanow.
--Tu as su gagner les bonnes grâces de l’_Aigle_, tu as de la chance!
Bien peu peuvent se vanter d’avoir bu et joué avec lui.
Et l’ancien ouvrier raconte à Dmitri ce qu’il savait du passé d’Orlow,
le vrai nom de l’_Aigle_, à ce que lui-même prétendait.
Originaire du territoire des cosaques de l’Oural, Orlow avait, tout
jeune, commis un meurtre passionnel. Envoyé en Sibérie, il s’était
enfui, était devenu un _brodiaga_. On l’avait repris, après un nouveau
crime, un acte de brigandage, cette fois. Tous les printemps, Orlow se
sauvait, repris par la nostalgie de la liberté dans les bois et la
steppe. L’année précédente, il avait fui de Nertchinsk avec un vieux
_brodiaga_. Un peu avant Tioumène, les fugitifs se cachèrent dans un
cabaret, au village de Néoplatimowka. La nuit, ils surprirent un
entretien entre le cabaretier et son fils. Le moujik envoyait le jeune
homme chercher la police pour arrêter les _brodiaga_. Alors, Orlow et
son camarade égorgèrent le vieux et son fils, et mirent le feu au
village avant de partir.
Cependant, le même Orlow avait retiré d’une rivière une femme qui se
noyait et il avait toujours épargné les paysans qui lui avaient donné
l’hospitalité et gardé son secret. Il y avait en lui un singulier
mélange d’orgueil, de mélancolie, de cruauté et de douceur. Tantôt, il
s’enivrait, faisait du tapage, devenait terrible, tantôt, pendant des
semaines il se tenait dans quelque cabaret et restait plongé en une
sorte d’apathie morne, en une tristesse sans bornes.
Tous ces détails augmentèrent la curiosité et la sympathie qu’Orlow
avait inspirée à Orschanow, dès le premier jour.
Ils devinrent amis.
Quand Orschanow avoua au _brodiaga_ qu’il connaissait en partie son
histoire, celui-ci eut un sursaut farouche.
--Fais attention, diable de nuit! _Oriol_ ne plaisante pas. Orschanow
haussa les épaules. Il parla à l’_Aigle_ de Néoplatimowka, de la steppe
et de la forêt.
--Écoute, dit le _brodiaga_: Tous ceux qui sont ici sont des valets, des
larbins toujours prêts à lécher les bottes des forts, de ceux qui savent
se faire craindre. La plupart sont des misérables, des voleurs. Moi
aussi, j’ai volé... mais pas dans les poches.
Eux, ils sont lâches, malgré que _leurs visages ne sont pas à la
ressemblance de l’image de Dieu_. Tu vois je ne leur parle pas. Toi, je
t’ai parlé, parce que tu es triste. Tu ne ris pas à gorge déployée,
comme une bête brute, quand il n’y a rien de drôle et quand les hommes
ont envie de parler. Seulement, Miska, si tu vois que je te respecte, ne
va pas croire que c’est pour ta science... C’est le cœur de l’homme qui
importe, et non sa science. Nous tous, nous sommes des gens obscurs et
pauvres d’esprit... Mais ceux qui ont du cœur, ceux-là peuvent se passer
de science. N’oublie pas cela.
--Quand tu t’es enfui, étais-tu bien dans la steppe?
Les yeux d’Orlow luisirent. Il sourit.
--Surtout la dernière fois. C’était tout au commencement du printemps.
J’étais avec un ancien boucher de Penu, qu’on appelle _Couteau-d’Or_.
Les vieux nous avaient bien recommandé de ne pas descendre vers le Sud,
chez les _Manzi_ (Chinois). Ils traquent les _brodiaga_ pour les rendre
à la police russe. Nous avons quitté Nertchinsk et nous sommes restés
cachés pendant huit jours dans un marais, dévorés par les moustiques et
tremblants de fièvre. La nuit, le bruit du vent dans les roseaux nous
faisait tressaillir, car nous avions peur d’être repris. Puis, nous
avons gagné la forêt. Ah, là, c’était autre chose. Nous couchions sur la
mousse, sous les grands chênes, et nous nous nourrissions de poisson
pêché avec des épines courbes et des ficelles en herbe tressée et de
gibier pris avec des pièges que nous construisions.
Le _brodiaga_ se redressa, à ces souvenirs, et ses yeux fauves
s’allumèrent.--Nous allions, libres, où nous voulions, sur la terre de
Dieu. Nous dormions sur les feuilles sèches, sur l’herbe fine, qui
sentait bon. Quand il faisait chaud, dans les bois de sapins, il y avait
une odeur d’encens, comme à l’église.
Le _brodiaga_ eut un geste large.--Tout était à nous, alors, frère, la
forêt, la steppe, les rivières, les grands fleuves... Quelquefois, nous
montions sur un très grand arbre, et de là, nous regardions la forêt, de
tous les côtés, jusqu’à l’endroit où le _ciel rejoint la terre_. Le vent
pleurait, la nuit, il hurlait comme les loups, en hiver, et, quelquefois
nous nous serrions l’un contre l’autre, Dieu sait pourquoi.
Les narines du _brodiaga_ se dilataient, sa poitrine puissante se
gonflait à ces souvenirs.
--Moi, j’aurais aimé rester. Mais les vieux, comme mon compagnon
_Couteau-d’Or_, savent mieux, et, il m’a traité d’imbécile, me demandant
comment je ferais, en hiver. Alors, nous avons pris la route de
Russie... Puis, près de Thioumène, le diable nous a embrouillés, nous
avons été obligés de prendre encore le péché sur notre tête.
--Oui, je vois, vous avez brûlé Néoplatimowka...
Le _brodiaga_ attacha sur Orschanow un regard long et pénétrant...
--Qui te connaît?... Et pourtant, je vois bien que tu n’iras pas _chez
les chefs_, pour leur dire... Non, tu n’iras pas.
--Comment sais-tu que je n’irai pas?
--Je suis comme le renard ou la _Bête-à-trois-pieds_[4], je sens de loin
les chiens de chasse.
[4] Bête-à-trois-pieds, loup, de l’habitude de ces animaux de courir
en relevant une de leurs pattes de derrière.
--Alors, tu as brûlé Néoplatimowka?
--Oui... Tu comprends, moi, quand nous avons tué le vieux et son fils,
pour nous sauver, je voulais partir. Mais _Couteau d’Or_, m’a dit: Non,
il faut brûler le maudit village. Ils n’ont pas l’image de Dieu sur leur
village, ici. Il faut brûler ceux qui vendent les malheureux...
--Mais d’où es-tu, enfin, et comment te nommes-tu?
--D’où je suis? Je n’y suis plus, là-bas. Mon nom? On m’appelle Orlow,
_Oriol_, _Sachka-à-l’œil-vif_... Beaucoup de noms!
Le visage du _brodiaga_, s’était brusquement rembruni, et Orschanow
n’insista pas.
Depuis ce soir-là, l’_Aigle_ devint l’ami et le compagnon d’Orschanow.
Ce fut lui qui l’initia aux secrets de la Siennaya. L’_Aigle_ y était
comme chez lui. Il connaissait tout le monde, il était respecté et même
admiré. Tout le monde savait que c’était un _brodiaga_, un évadé de
Sibérie, et cela augmentait encore son prestige.
Orschanow aima la Siennaya. C’était un monde à part, on y voyait tous
les types, tous les costumes, on y exerçait tous les métiers, même les
plus extraordinaires. On y vendait de tout. Dès l’aube, la place était
envahie. Les marchands s’installaient, qui sur des tables, sur des
bancs, des planches, qui à terre. Des marchandes en _Katsaveïka_[5]
trouée, en mitaines, vendaient des victuailles défraîchies, des œufs pas
frais, du foie rôti, des poissons salés, fumés, ou séchés, racornis...
Elles débitaient de l’ail, de l’oignon cru et du pain noir, avec de la
cuisine qu’elles préparaient sur des réchauds en tôle.
[5] Katsaveïka, sorte de _spencer_ de femme en drap ou en fourrure.
Les ouvriers et les rôdeurs venaient se nourrir là, pour quelques
kopeck.
Des femmes, une planche chargée de pain sur la tête, traversaient la
foule, en criant d’une voix traînante et aiguë. _Zalatchi! Zalatchi_
(pain blanc).
Les célibataires gîtaient tout près, en de grandes chambrées où des
bancs remplaçaient les lits. Une table grossière, couverte de graisse,
quelques ustensiles de popote entassés dans un coin, des coffres en bois
peint contenant les hardes des ouvriers, et, dans un coin, le grand
poêle russe, en briques, servant à la fois pour la cuisine et pour le
chauffage... Aux croisées, les vitres brisées étaient remplacées par du
papier, des feuilles de zinc, des tampons de chiffons.
Les ouvriers s’entassaient là, dans la puanteur et l’encombrement, sans
air et sans lumière.
Dehors, abandonnés, les enfants malingres, en simple chemise de toile,
grouillaient, nombreux, précoces.
Les femmes, d’une pâle beauté frêle avant la puberté, vieillissaient
vite enlaidissant, les chairs molles, les traits tirés.
La prostitution et l’alcool résumaient tout. C’étaient l’abominable
salariat russe, le travail écrasant, dérisoirement rétribué, dans les
pires conditions matérielles et morales.
C’étaient la pourriture et la déchéance de tout un peuple.
Orschanow n’allait plus là-bas en apôtre. Il n’y portait, comme à la
Siennaya, du temps de l’_Aigle_, que son noir ennui, le noyant dans
celui, immense et éternel, des êtres écrasés et des choses laides.
Il se sentait mieux, parmi ces gens-là, moins seul. Personne ne lui
reprochait son inaction, ses stations interminables au cabaret, où il
s’habituait à boire, comme les autres.
Il lui arriva de passer ainsi des semaines entières sans rentrer chez
lui couchant au hasard, dans les bouges où il s’endormait, étourdi par
l’alcool et l’oisiveté, insouciant.