Après le demi-sommeil trouble d’une nuit mauvaise Orschanow passa la
journée presque entière dans le vague de l’indécision; irait-il chez
Véra? Puis, une honte le retint. Comment lui dire que depuis plus de six
mois, il vivait dans les plus sordides cabarets, qu’il s’enivrait avec
des prostituées et des repris de justice, qu’il roulait sciemment dans
l’immondice, _et que cela lui plaisait_?
Ce qui le décida à rester, ce fut l’idée très nette que, si même il
fallait tout dire à Véra et chercher un refuge auprès d’elle, après, à
cinq heures, il retournerait _quand même_ à l’île Goutouyew, le plus
pauvre des quartiers maritimes, retrouver sa maîtresse Polia... Et quand
il serait avec elle, inévitablement, ils iraient au cabaret, ils se
soûleraient.
Alors, puisqu’il restait le chien errant et crotté, trouvant la boue
noire du ruisseau bonne et délectable, à quoi bon aller faire ce qu’il
appela amèrement la «comédie», chez Véra?
*
* *
... Polia pouvait avoir vingt ans. Ses cheveux blonds auréolaient un
mince visage de souffrance et les larges yeux gris, de vrais yeux de
russes, s’ouvraient comme étonnés, presque effrayés de tant de laideurs
et de misères.
A dix-huit ans, elle était entrée à la fabrique de papier des frères
Kozlow. Son père et sa marâtre buvaient, ne faisant aucune attention à
la fillette.
Polia subit les promiscuités délétères du logis et de l’atelier. Avant
l’âge, elle fut violée par les ouvriers, comme toutes ses pareilles. Ce
fut une galopade brutale de mâles insouciants, et sa santé frêle en fut
ébranlée pour toujours. Elle était restée passive, comme hébétée, les
sens endormis subissant les hommes avec résignation, comme une des
formes de la misère. A l’église, le pope répétait bien que les filles
perdues brûleraient éternellement en enfer, mais il n’indiquait aucun
moyen d’éviter le rut débordant, la houle violente qui montait de toute
part.
Polia buvait, comme toutes les autres et elle avait pris l’habitude de
se prostituer pour de l’argent, après la fatigue de la journée.
Souvent, sortant de son indifférence, elle jurait contre sa chienne de
vie, elle parlait de faire comme sa sœur Liouba, qui était en maison,
chez la mère Schmidt. Au moins, on mangeait à sa faim, on se collait de
la soie sur le dos et on avait chaud, en hiver, tandis qu’à la maison,
c’était le besoin perpétuel, depuis que le frère Kolia était au
régiment.
Un soir qu’Orschanow errait dans l’île, Polia l’avait appelé.
Lui, en proie à l’une de ses crises périodiques de sensualité, et aussi
par besoin de n’être plus seul, l’avait suivie dans un hangar en ruines
où de l’herbe avait poussé.
Les sens de Polia ne s’étaient pas éveillés. Les ardeurs de Dmitri la
faisaient sourire, l’étonnant. D’ailleurs, Dmitri ne put savoir, même
plus tard, si elle l’aimait.
Lui, s’étant attaché à elle, parce qu’elle incarnait pour lui la
souffrance et la déchéance où il se plaisait à vivre.
Dans l’île, on appelait Polia la _Loqueteuse_, tellement ses robes
étaient toujours déchirées et sales: elle dépensait en eau-de-vie tout
ce qu’elle gagnait comme ouvrière et comme racoleuse.
Et, peu à peu, éprouvant dans l’ivresse un apaisement mêlé d’une étrange
volupté sombre, Orschanow s’était mis à boire, avec Polia qui, le regard
trouble et lointain, semblait écouter les choses, bien inintelligibles
pour elle, que lui disait Orschanow, dans l’ivresse. «Elle me comprend
avec son cœur», se disait-il, quand, parfois, simplement, de le voir
pleurer, Polia sanglotait désespérément.
... Le lendemain de sa comparution devant le Comité sibérien, Orschanow,
renonçant à aller chez Véra, retourna, vers le soir, dans la désolation
laide de l’île Goutouyew, à travers le dédale des fabriques délabrées,
des hangars aux vitres brisées, lugubres comme des yeux crevés...