Les membres du Comité sibérien étaient réunis chez Arsény Makarow qui
habitait un ancien atelier de photographie à toiture vitrée.
Des livres et des instruments chirurgicaux traînaient pêle-mêle sur les
tables, sur les sièges.
Par les fenêtres ouvertes, la tiédeur du soir entrait. Makarow, presque
un géant, aux larges yeux bleus et à l’épaisse toison blonde, arpentait
la pièce, nerveusement, les mains fourrées dans sa ceinture bleue de
paysan.
Il y avait là Véra Gouriéwa, qui venait d’entrer dans le comité, Marie
Garnicha, petite et contrefaite, institutrice primaire, Émilie
Himmelschein, une juive rousse, très belle, au visage reposé et sérieux,
Hospodian, un arménien brun aux yeux de braise, toujours en mouvement,
se donnant des attitudes tragiques, Dawidow, phtisique, l’œil soucieux
et morose, et le petit Rioumine, sortant à peine du gymnase, encore
presque imberbe, avec un visage dur et ferme et de beaux yeux gris fer
où flambaient l’intelligence et la volonté. Celui-là, ne souriait
jamais.
--Que le diable vous emporte! C’est absurde! criait Makarow très
excité.--Orschanow, un traître! C’est idiot. Voyons, vous, Gouriéwa, et
vous, Rioumine, qui êtes les plus calmes, et vous aussi, Himmelschein,
qui connaissez bien Orschanow, vous fait-il l’effet d’un traître?
Véra fumait en silence. Elle sourit.
--Je ne connais Orschanow que pour l’avoir vu deux ou trois fois. Encore
n’a-t-il pas desserré les dents. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il
n’y a rien, ni dans sa physionomie, ni dans ses manières, de suspect...
--Ni dans ses actes non plus, trancha Émilie Himmelschein qui semblait
très émue.
Dawidow, le promoteur de cette réunion protesta.
--Mais je n’ai jamais dit qu’Orschanow était un traître! Dieu m’en
préserve. Seulement j’ai dit et je répète qu’il se détache complètement
de nous.
Garnicha intervint, de sa voix grêle d’infirme.
--Oui, c’est vrai, et il connaît tous les secrets du Comité, et bien
d’autres! Dawidow a raison, cela devient dangereux.
Hospodian se cala sur sa chaise et déclara sentencieusement: «Ou avec
nous, ou contre nous».
Émilie Himmelschein jeta sa cigarette avec colère.
--Dieu sait ce que vous dites! Ne voyez-vous pas qu’Orschanow souffre,
qu’il est miné par un chagrin que nous ignorons tous? Vous avez donc
emprunté aux terroristes de la génération précédente la manie des
machinations romantiques, que vous soupçonnez ainsi un camarade, pour un
simple changement de caractère?
--Mais ne comprenez-vous pas qu’au contraire, s’il voulait nous trahir,
il ne manifesterait pas un éloignement intempestif!
Makarow était au comble de l’agitation. Il n’était pas l’ami
d’Orschanow, n’ayant avec lui aucunes relations en dehors du comité.
Mais il s’emballait ainsi pour toutes les causes qui lui semblaient
justes.
Il cria, s’adressant à ceux qui semblaient suspecter Dmitri:--Alors,
selon vous, que faut-il faire? Faut-il, comme dans les romans
nihilistes, supprimer Orschanow?
Dawidow blêmit.
--Oh, Makarow, comme vous êtes injuste! Qui a dit cela? Il faut tirer
cette affaire au clair, voilà tout!
--Si l’un de nous était _convaincu_ de trahison, oui, il faudrait le
supprimer, puisqu’il n’y aurait pas d’autre moyen de l’empêcher de nous
perdre tous, nous, notre œuvre et les malheureux qui espèrent en nous,
là-bas, et dont les vies sont entre nos mains. Mais quelle certitude
absolue il faut pour oser prononcer un arrêt semblable! Dans le cas
présent, il n’y a pas même, pour le moment, de présomption sérieuse. Il
faut enquêter, et décider après.
Rioumine avait parlé sans passion, sèchement, avec son souci de la
stricte justice.
--Il faudra l’obliger à s’expliquer clairement. Je m’en charge!
Dawidow, involontairement, gardait un ton si agressif, que Véra sourit
de nouveau.
--Si vous voulez suivre mon conseil, Dawidow, laissez-moi lui parler.
Dans l’état d’esprit où il est, vous n’obtiendrez rien de lui... Il ne
faut pas s’échauffer.
En rentrant d’une course sans but, morne, à travers les rues, Orschanow
trouva, glissé sous sa porte, un bout de papier, sans signature:
«A dix heures, chez moi, urgent».
Un signe conventionnel, au coin du billet, signifiait _Makarow_.
Dmitri eut un sursaut, puis, un mouvement de colère. C’était
l’interrogatoire, la torture qu’il prévoyait depuis longtemps.
Une trahison entraînait des malheurs irréparables. C’était une question
de vie ou de mort.
Orschanow se jeta tout habillé sur son lit. Il songea aux membres du
Comité... Dawidow, Garnicha, Hospodian, ceux-là l’accuseraient, par
tempérament. Les autres...
Mais comment savoir? N’étaient-ce pas des convaincus, presque des
fanatiques, et le danger qu’on leur ferait entrevoir était si terrible,
leur responsabilité si lourde! Si on croyait acquérir la _conviction_ de
sa faute, on le détruirait.
Et Orschanow sentit qu’il n’aurait rien à leur dire, rien, ni pour
expliquer sa conduite, ni pour se défendre. Il sentit qu’il serait
agressif et violent, qu’il se les aliénerait.
Sans avoir le courage d’aller chez Véra, il était retombé à sa lutte
torturante et vaine...
Depuis quelque temps il souffrait d’ailleurs de privations et
s’anémiait. Il était resté presque sans ressources, son père,
complètement ruiné, ne pouvant plus rien lui envoyer... Et Dmitri ne
tentait même pas de gagner quelque argent, comme les autres, par des
leçons ou des traductions.
Il se coucha sans manger, dans l’obscurité, pour attendre l’heure.
Et il se prit à songer à Véra, avec une tristesse étrange. La pensée
qu’elle aurait, parmi les autres, à se prononcer sur son sort, lui était
d’une singulière douceur... Sa révolte et sa colère tombèrent quand il
pensa que, s’il était condamné, elle aurait contribué à sa mort...
*
* *
À dix heures. Orschanow entra chez Makarow. Tout de suite, il perçut la
gêne et l’angoisse planant autour de lui. On lui serra la main en
silence.
Les visages demeurèrent pâles et soucieux.
Orschanow resta debout.
De nouveau, de la colère et de l’amertume bouillonnaient en lui. Il dit
brutalement:--Vous m’avez appelé! Me voilà. Que me voulez-vous encore?
Véra parla, doucement.
--Asseyez-vous, Orschanow. Vous n’ignorez pas la gravité des
intérêts,--les nôtres et ceux d’autrui,--qui nous lient les uns aux
autres. Inutile d’insister sur la responsabilité qui nous incombe. Or,
nous avons tous remarqué un tel changement dans votre attitude, que nous
vous avons appelé, pour tâcher de nous expliquer.
--Dites simplement que vous me soupçonnez de trahison!
La voix d’Orschanow tremblait, son regard s’était assombri. Il souffrait
horriblement.
Sa phrase jeta un froid glacial.
Mais Makarow bondit.
--Personne ne vous soupçonne! vous avez été le plus brave et le plus
actif d’entre nous. Qui oserait vous faire une semblable injure?
Dawidow ne put se contenir.
--Oui, vous avez été le plus méritant d’entre nous tous. Mais,
maintenant, vous menez un genre de vie mystérieux. Vous ne venez presque
plus aux réunions, vous ne vous occupez plus de rien. De plus, vous
disparaissez pendant des semaines. On a beau aller chez vous pour les
affaires les plus urgentes, vous n’y êtes jamais, ou vous feignez de ne
pas y être. Avouez que tout cela peut sembler bien étrange.
Orschanow eut une brusque révolte de son orgueil, comme jadis à l’école.
--De quel droit prétendez-vous contrôler ma vie privée? Vous vous dites
libertaires, et vous voulez exercer la pire des tyrannies, espionner et
juger la vie privée des hommes! Je vous récuse ce droit, entendez-vous?
Émilie Himmelschein se rapprocha.
--Orschanow, cher, ne vous fâchez pas, Dawidow, vous le savez bien, ne
sait pas parler calmement. Nous vous demandons simplement la cause de
l’abandon où vous laissez les affaires du groupe.
Peut-être Dmitri se fut-il calmé, mais Garnicha intervint de nouveau.
--Nous n’avons pas de vie privée, nous nous devons entièrement à l’œuvre
commune. Vous devez répondre.
Dmitri se leva.
--Eh bien, non, je ne dirai rien. Je n’ai rien à dire. Si vous me croyez
un traître, tuez-moi. Car, c’est cela, n’est-ce pas, que vous avez à
décider. Si cela vous pèse, eh bien, espionnez-moi, apprenez par
vous-mêmes ce que je suis, si vous êtes assez adroits. Mais moi, je vous
récuse pour juges, et je m’en vais, pour toujours.
Rioumine, tranquillement, lui barra la porte. Véra s’était levée, elle
força Orschanow à se rasseoir, laissant sa main sur l’épaule de
l’étudiant.
Il la regardait d’en bas, et elle lui semblait très lointaine, une sorte
d’extase lui vint.
Makarow vit des larmes dans les yeux de Dmitri, et un brusque
attendrissement le rejeta contre les autres.
--Vous êtes inhumains! Le camarade souffre, il est peut-être à
l’agonie... Qu’en savez-vous? Et vous le torturez, au nom de vos sacrés
préjugés!
Véra voyait, dans le regard d’Orschanow, qu’il était bien loin des idées
qu’on lui prêtait, et qu’il souffrait.
Elle se retourna:
--Que ceux qui soupçonnent Orschanow le disent enfin! dit-elle.
Il y eut un silence.
--Vous voyez bien que personne ne parle. Je vais leur expliquer, moi,
votre attitude. Votre âme est ailleurs, vous avez un chagrin, une
préoccupation personnelle qui vous éloigne de nos affaires. Voilà tout.
Vous avez besoin de repos... Nous n’allons donc pas vous tourmenter
davantage. Pour finir cette pénible scène, nous nous portons garants
pour vous, Himmelschein, Makarow et moi. Si vous voulez vous éloigner du
Comité pendant quelques temps, faites-le. Vous avez raison de
revendiquer votre liberté.
Orschanow se leva:
--Merci à vous qui avez eu le courage d’agir comme des hommes libres...
A présent, laissez-moi m’en aller. Si jamais je puis revenir, je
reviendrai. Sinon, adieu!
Gauchement, sans serrer la main à personne, Orschanow sortit.
Devant la calme assurance de Véra, les autres membres du Comité
s’inclinaient, par respect pour son caractère et sa droiture connus et
appréciés de tous.
Un silence régna, après lequel Makarow pensa tout haut:
--Il a raison, il faut agir en hommes libres. A quoi bon tous ces décors
à la Dumas père, tous ces comités avec président, vice-président, etc.,
etc., toute cette puérile et illogique imitation des formes
gouvernementales que nous combattons?
*
* *
Orschanow était rentré chez lui, brûlé par une fièvre intense, en proie
à une sorte d’irritation amère, à une révolte profonde de tout son être,
pourquoi avait-on essayé de régler sa vie privée, de pénétrer les
douloureux secrets de son cœur? Cela l’exaspérait. Les figures
soupçonneuses et pédantes de Dawidow, de Garnicha et de l’Arménien
grimaçaient dans son délire lucide.
Cependant, quatre d’entre ces gens avaient eu le courage d’abréger sa
souffrance... Véra surtout. Cette image acheva de le calmer. Il n’était
plus seul, puisqu’il y avait Véra. Tôt ou tard, quand il pourrait, il
irait à elle.