De Dom Michel au Très Révérend Père Abbé.
Nous continuons la visite du village et je vois bien que Dom Thierry
avait raison de nous la faire faire. C’est beaucoup de connaître le
visage et le nom de ceux dont on répond devant Dieu. Il arrive que ces
bonnes gens sont un peu gênés de leur pauvreté quand nous entrons dans
leurs maisons, mais je leur dis notre profonde détresse dans les années
qui suivirent notre exil et ce récit de notre dénûment leur ôte aussitôt
toute honte. Dom Thierry m’étonne par l’extrême facilité avec laquelle
il entre dans leurs moindres intérêts. Je découvre qu’il a une science
profonde de l’agriculture dont ces pauvres gens paraissent ravis. Il
parle surtout savamment des abeilles qui, dit-il, font des rayons d’or
dans son pays. Il a une manière admirable d’enseigner à la fois le
mépris des richesses et la façon de les acquérir. A mesure que je
l’entends et que j’entre davantage dans ses idées, des projets qu’il
fait pour améliorer le sort des paysans en rassemblant leurs efforts me
paraissent moins chimériques. Il dit que les esprits chimériques sont
ceux qui se figurent les choses toujours au même point pendant qu’elles
changent sans cesse, et que Bonaparte, qu’il déteste, a été seul à bien
entendre les temps nouveaux.
Avant-hier nous sommes allés à Scilly et nous avons pu enfin pénétrer
dans la maison de Saint-Aubin. Je vous l’ai dit, mon Très Révérend Père,
cette maison était la campagne de l’Abbé. On y arrive par une avenue de
cyprès plantés il y a moins de vingt ans et qui conviennent bien à la
triste retraite d’un apostat. Le jardin est rempli de fleurs et de beaux
arbres chargés de fruits. Au-dessus de la porte est une inscription
latine à la louange du repos des champs qui a été fraîchement repeinte
en incarnat. Au moment que nous arrivions à la porte, non sans quelque
émotion pénible, cette porte s’est ouverte et l’injuste possesseur du
lieu a paru. C’est un grand homme extrêmement maigre avec des cheveux
tout blancs. Bien qu’il fût vêtu avec un soin proche de la recherche et
que ses manières soient d’une noblesse singulière dans un homme de son
origine, son abord n’est pas engageant. Il a dans le regard quelque
chose de froid et de hautain qui glace. «Entrez, mes Pères, nous dit-il,
ma fille et M. de Souville m’avaient fait espérer votre visite.» Il nous
introduisit alors dans une vaste pièce ornée de boiseries anciennes et
garnie d’un côté d’une haute bibliothèque, mais sans autres meubles
qu’une grande table et, devant une fenêtre, une cage immense très ornée
et remplie d’oiseaux de toutes sortes. Au bout de peu d’instants il
envoya chercher sa femme et sa fille et, s’excusant sur quelque affaire,
nous laissa. Cette femme est bien huguenote. Avec un air de mélancolie
qui préviendrait en sa faveur, elle a la politesse sans cordialité des
calvinistes et un talent singulier de dire civilement des choses amères.
Heureusement qu’elle aussi n’a demeuré que le temps qu’il fallait pour
la bienséance et nous a laissé sa fille, disant d’un ton assez sec
qu’elle nous montrerait la maison si nous voulions. La pauvre fille
souffrait sans aucun doute de l’accueil mortifiant qu’elle nous voyait
essuyer et son air était à chaque instant comme une réparation de ce
qu’elle ne pouvait prévenir.
A peine sa mère fut-elle sortie qu’elle nous dit toute sa joie de nous
voir enfin dans sa maison. Elle nous promena de chambre en chambre de la
meilleure grâce et parut aussi surprise que ravie de voir que nous
raisonnions tous les deux de peintures et de curiosités. Saint-Aubin a
une très belle galerie de tableaux italiens, mais à part la petite
châsse d’ivoire dont M. de Souville avait parlé, il n’y a rien qui
provienne de l’abbaye. Sa fille nous a dit que cette châsse était un
présent du préfet, ou peut-être qu’elle avait été donnée en échange
d’autres objets de prix. C’est une imitation de la châsse de Sainte
Ursule et le travail en est curieux et délicat, car toutes les parties
en ont été conservées réduites, mais il y a dans ce morceau plus
d’application et de curiosité que d’art véritable. Quant aux manuscrits
anciens, ce sont deux antiphonaires de Trêves assez rares et une
_Quinzaine de Pâques_ dont les enluminures sont d’une naïveté singulière
et le chant d’une barbarie exceptionnelle, même pour le temps.
L’_Exultet_ sur lequel je me suis arrêté un instant offre quelques
variantes assez dignes de remarque.
Il faut vous avouer, mon Très Révérend Père, que tandis que nous allions
par la maison, nous ne pouvions faire qu’en esprit elle ne nous reparût
dans son ancien état et que nous donnions plus d’attention à ces
souvenirs qu’aux paroles pourtant empreintes de sincérité de la fille
d’un usurpateur. Nous sommes revenus à la cure tous les deux rêveurs et
affectés.