2 juillet 182...

De Dom Michel au Très Révérend Père Abbé.

Nous continuons la visite du village et je vois bien que Dom Thierry

avait raison de nous la faire faire. C’est beaucoup de connaître le

visage et le nom de ceux dont on répond devant Dieu. Il arrive que ces

bonnes gens sont un peu gênés de leur pauvreté quand nous entrons dans

leurs maisons, mais je leur dis notre profonde détresse dans les années

qui suivirent notre exil et ce récit de notre dénûment leur ôte aussitôt

toute honte. Dom Thierry m’étonne par l’extrême facilité avec laquelle

il entre dans leurs moindres intérêts. Je découvre qu’il a une science

profonde de l’agriculture dont ces pauvres gens paraissent ravis. Il

parle surtout savamment des abeilles qui, dit-il, font des rayons d’or

dans son pays. Il a une manière admirable d’enseigner à la fois le

mépris des richesses et la façon de les acquérir. A mesure que je

l’entends et que j’entre davantage dans ses idées, des projets qu’il

fait pour améliorer le sort des paysans en rassemblant leurs efforts me

paraissent moins chimériques. Il dit que les esprits chimériques sont

ceux qui se figurent les choses toujours au même point pendant qu’elles

changent sans cesse, et que Bonaparte, qu’il déteste, a été seul à bien

entendre les temps nouveaux.

Avant-hier nous sommes allés à Scilly et nous avons pu enfin pénétrer

dans la maison de Saint-Aubin. Je vous l’ai dit, mon Très Révérend Père,

cette maison était la campagne de l’Abbé. On y arrive par une avenue de

cyprès plantés il y a moins de vingt ans et qui conviennent bien à la

triste retraite d’un apostat. Le jardin est rempli de fleurs et de beaux

arbres chargés de fruits. Au-dessus de la porte est une inscription

latine à la louange du repos des champs qui a été fraîchement repeinte

en incarnat. Au moment que nous arrivions à la porte, non sans quelque

émotion pénible, cette porte s’est ouverte et l’injuste possesseur du

lieu a paru. C’est un grand homme extrêmement maigre avec des cheveux

tout blancs. Bien qu’il fût vêtu avec un soin proche de la recherche et

que ses manières soient d’une noblesse singulière dans un homme de son

origine, son abord n’est pas engageant. Il a dans le regard quelque

chose de froid et de hautain qui glace. «Entrez, mes Pères, nous dit-il,

ma fille et M. de Souville m’avaient fait espérer votre visite.» Il nous

introduisit alors dans une vaste pièce ornée de boiseries anciennes et

garnie d’un côté d’une haute bibliothèque, mais sans autres meubles

qu’une grande table et, devant une fenêtre, une cage immense très ornée

et remplie d’oiseaux de toutes sortes. Au bout de peu d’instants il

envoya chercher sa femme et sa fille et, s’excusant sur quelque affaire,

nous laissa. Cette femme est bien huguenote. Avec un air de mélancolie

qui préviendrait en sa faveur, elle a la politesse sans cordialité des

calvinistes et un talent singulier de dire civilement des choses amères.

Heureusement qu’elle aussi n’a demeuré que le temps qu’il fallait pour

la bienséance et nous a laissé sa fille, disant d’un ton assez sec

qu’elle nous montrerait la maison si nous voulions. La pauvre fille

souffrait sans aucun doute de l’accueil mortifiant qu’elle nous voyait

essuyer et son air était à chaque instant comme une réparation de ce

qu’elle ne pouvait prévenir.

A peine sa mère fut-elle sortie qu’elle nous dit toute sa joie de nous

voir enfin dans sa maison. Elle nous promena de chambre en chambre de la

meilleure grâce et parut aussi surprise que ravie de voir que nous

raisonnions tous les deux de peintures et de curiosités. Saint-Aubin a

une très belle galerie de tableaux italiens, mais à part la petite

châsse d’ivoire dont M. de Souville avait parlé, il n’y a rien qui

provienne de l’abbaye. Sa fille nous a dit que cette châsse était un

présent du préfet, ou peut-être qu’elle avait été donnée en échange

d’autres objets de prix. C’est une imitation de la châsse de Sainte

Ursule et le travail en est curieux et délicat, car toutes les parties

en ont été conservées réduites, mais il y a dans ce morceau plus

d’application et de curiosité que d’art véritable. Quant aux manuscrits

anciens, ce sont deux antiphonaires de Trêves assez rares et une

_Quinzaine de Pâques_ dont les enluminures sont d’une naïveté singulière

et le chant d’une barbarie exceptionnelle, même pour le temps.

L’_Exultet_ sur lequel je me suis arrêté un instant offre quelques

variantes assez dignes de remarque.

Il faut vous avouer, mon Très Révérend Père, que tandis que nous allions

par la maison, nous ne pouvions faire qu’en esprit elle ne nous reparût

dans son ancien état et que nous donnions plus d’attention à ces

souvenirs qu’aux paroles pourtant empreintes de sincérité de la fille

d’un usurpateur. Nous sommes revenus à la cure tous les deux rêveurs et

affectés.

Figures de moines · 第 18 / 23 题