25 juin 182...

De Dom Thierry au Très Révérend Père Abbé.

Vous avez eu la bonté de vous plaindre, Très Révérend Père, de ce que je

n’écrivisse point, mais Dom Michel ne vous laisse rien ignorer de ce qui

nous arrive; et d’ailleurs, c’est moi qui, dans ce dernier voyage, ai

presque constamment tenu à jour notre _itinerarium_, et je n’y ai pas

épargné l’encre. Dom Michel se moque parce que j’y consigne parfois des

circonstances futiles, comme la couleur du ciel ou la direction des

vents. Il veut que notre journal ressemble à celui d’un capitaine de mer

qui écrivît en latin. Mais, pour moi, j’ai toujours cru que c’est une

fausse honte ridicule qui empêche d’écrire tout ce que l’on sent. Les

mouvements de notre cœur sont très souvent liés à ceux de la nature et

ceux qui l’ignorent ne remarquent sans doute pas que le Psalmiste en

était persuadé. Je ne traverse jamais un bois de pins chauffés par le

soleil sans que l’odeur subtile de l’encens me rappelle aussitôt le

matin où ma vocation se décida, et cette vapeur résineuse me ramène plus

efficacement à mon premier propos que le sermon le plus éloquent. J’ai

toujours remarqué que cette vérité pourtant très certaine ne touche pas

les Français. A la réserve de quelques romanciers pernicieux, il semble

que leur âme soit toute raison et que le Créateur ne leur ait donné

l’imagination, l’appétit et toutes les puissances sensibles que pour en

faire un holocauste. Que veulent donc dire les Psaumes, quand presque à

chaque verset on y lit les mots de _cor_, _renes_, _jecur_, _carnes_ et

autres semblables? Et l’auteur du _Cantique_ est-il ridicule quand il

dénombre la nature entière et la convie à adorer son Seigneur?

Excusez, Très Révérend Père, la chaleur que je mets à soutenir mon

sentiment sur ce point. C’est qu’en vérité il m’a toujours paru autre

chose qu’un enfantillage oiseux.

J’ai fait des dessins des objets précieux qui sont restés du trésor de

l’abbaye dans cette église et chez un bourgeois de la ville de C..., à

trois lieues d’ici. M. Lécu ignore les circonstances dans lesquelles ces

choses précieuses sont tombées entre les mains de ce particulier,

d’ailleurs riche et bienveillant, et je n’ai pas cru devoir m’en

informer. Des recherches exactes dans quelques vieux registres nous ont

permis d’établir un inventaire assez considérable, à tout le moins, des

tableaux et sculptures. Quant à la bibliothèque, ce qui en a échappé aux

faiseurs de cartouches est au dépôt du département, et un abbé Dupuis,

qui en a la garde, a paru peu soucieux de nous le laisser voir. Au

surplus, l’Ordre bénédictin, n’existant plus en France, y est déjà

presque oublié; la génération qui nous a dépouillés va s’éteindre, et le

décret de Pie VII rassurant les consciences, c’est sans doute bien

vainement que nous poursuivons la trace de richesses que nous ne pouvons

nous faire rendre. Cette pensée remplit Dom Michel d’amertume, et moi,

vous l’avouerai-je? de dégoûts. C’est avec joie que j’ai accueilli

l’occasion où nous sommes de ranimer et d’éclairer la foi du peuple de

ce village.

Dom Michel vous a parlé de la présence en ce lieu d’un ancien moine

jureur et marié. Il vous a dit aussi que cet homme n’a rien de la

grossièreté de tant de ses pareils que nous avons trouvés dans la misère

ou l’infamie. Un hasard singulier m’a mis aujourd’hui en présence de sa

fille. Il faut que vous sachiez, Très Révérend Père, qu’on a établi le

télégraphe sur la tour de l’église. Scilly est dans une vallée, mais à

égale distance de deux postes trop éloignés pour qu’on voie en tous

temps les signaux. Le magister est payé pour être dans la tour, mais

comme il est le plus souvent à l’école ou à l’église, c’est son fils,

garçon d’environ dix-huit ans, qui fait le guet et répète les signaux.

Il n’y faudrait pas grande habileté si les messages qui cheminent ainsi

par l’air étaient tous en langage convenu, mais il en passe tous les

jours qu’il faut comprendre et dont il faut garder copie, et ceci

demande de l’intelligence, de l’habitude et du soin. Le fils du maître

d’école est de santé fragile. Souvent il est malade, et quand il tient

le lit, la seule personne capable de le soulager en prenant son office

est la fille de Saint-Aubin. Il paraît que le jeu du télégraphe

l’amusait, et sa charité lui fait maintenant trouver plaisir à ce qui

n’était qu’un badinage. C’est dans un réduit attenant à la chambre des

cloches que je l’ai découverte aujourd’hui. Elle n’a paru ni embarrassée

ni surprise et a montré beaucoup de bonne grâce à m’expliquer la

manœuvre des cordes et des poulies. Une expression de tristesse altière

qu’elle a quand elle se tait, fait place sitôt qu’elle parle, à une

vivacité naturelle et enfantine dont un cœur dur et prévenu pourrait

seul n’être pas touché. Au bout de peu d’instants, j’ai vu un nuage et

une rougeur passer rapidement sur son front et elle s’est mise à me

parler sans préambule d’un sermon que j’ai prêché dimanche passé.

J’ai été surpris d’abord de l’entendre me parler du ton des personnes

familiarisées dès longtemps avec notre habit. Le récit qu’elle n’a guère

tardé à me faire m’en a bientôt donné les raisons. Cette jeune femme

n’est pas la fille de Saint-Aubin, mais d’un Italien dont elle parle

sans aucune tendresse, et son enfance s’est écoulée à Gênes et à

Florence. Sa mère est Vaudoise, fille d’un pasteur d’un bourg près de

Genève. Il ne semble pas que cette protestante et son premier mari

fussent faits pour s’accorder. Ce Génois, fils d’un marchand assez aisé

avait à peine vingt ans et suivait en tout son inclination plus que son

devoir. Sa femme qu’il avait rencontrée à Turin, où les Vaudois sont

nombreux, et épousée de pure passion, ne tarda guère à s’en apercevoir

et tomba dans la mélancolie. Leur fille dont le nom est Mariana fut

abandonnée aux domestiques et élevée à la grâce de Dieu. Elle avait à

peine quatre ans que sa mère excédée retourna chez ses parents et sa

seule amitié fut dès lors une vieille nourrice de son père qui la

soignait. Leur maison était tout près de Sainte-Marie-des-Vignes, grande

et belle église dont les cloches ont une harmonie céleste que je me

rappelle après trente années, mais la nourrice était sœur d’un des

moines de l’église Saint-Mathieu située tout auprès, entre un cloître

gothique, le seul qui soit dans l’Italie du Nord, et une petite place où

l’on remarque toutes sortes de souvenirs d’André Doria et des doges de

ce nom avec plusieurs inscriptions fort belles. Ce bon religieux lui

tint lieu de père et de mère, lui apprit un peu à lire et lui inspira

des sentiments de foi qui ne se sont jamais effacés. Elle avait environ

dix ans lorsque son père mourut. Sa mère vint aussitôt la chercher et

l’emmena à Florence où elle épousa peu après Saint-Aubin. Vous auriez

été touché comme moi, mon Très Révérend Père, du ton passionné dont

cette pauvre jeune femme me dit la suite de son histoire. Tandis que sa

mère semblait voir en elle une image de son funeste passé, Saint-Aubin

lui marqua aussitôt la tendresse la plus sincère. Il l’avait presque

toujours dans sa chambre, la formant et l’instruisant, et prenait le

même soin de ses plaisirs d’enfant que de son avancement. Son esprit

s’ouvrit en même temps que son cœur. En peu de temps Saint-Aubin lui fit

lire l’histoire et lui montra les premiers éléments des sciences. Tout

dans sa vie nouvelle lui paraissait charmant et délicieux. Elle eût été

parfaitement heureuse si le souvenir de sa vieille nourrice ne l’eût

poursuivie comme il arrive aux enfants dont le cœur est fidèle dans un

âge où tous les sentiments sont éphémères. Mais elle revoyait

incessamment cette bonne vieille et le Frère qui l’instruisait et la

petite église de Saint-Mathieu et l’épée d’André Doria suspendue au

dessus de l’autel. Elle entendait les chants qui naguère la touchaient;

elle se rappelait des lambeaux de phrases apprises dans la _Doctrine

chrétienne_ ou restées comme des échos de sermons oubliés. Hélas! mon

Père, me dit-elle, vous ne pourrez jamais concevoir ce que quelques

paroles ainsi retenues me firent souffrir. J’avais treize ou quatorze

ans, quand mon père voyant mon désir de revoir la vieille Angèle, ma

nourrice, me confia un jour à une sœur de ma mère qui allait à Gênes

pour quelque affaire. Je pensai mourir de bonheur en revoyant les arbres

de l’Acqua Sola sous lesquels ma nourrice m’avait promenée si souvent et

peu après en me jetant dans ses bras. Je restai six semaines à

Saint-Pierre d’Arène où ma tante avait à faire. Pendant ce temps je

revis souvent ma nourrice et elle m’emmena plus d’une fois entendre la

messe ou les vêpres à Saint-Mathieu. Je n’étais pas entrée une seule

fois dans une église depuis que je demeurais à Florence. Tout ce que je

voyais maintenant me frappait avec une vivacité extraordinaire. La

veille de notre départ, le Fr. Mario, frère de la vieille Angèle, fit le

sermon. Je n’ai retenu qu’un mot qu’il répétait incessamment avec une

force qui me faisait trembler: _Fuori Chiesa non c’ è salvezza._ Je

prenais ces paroles dans leur sens naturel et elles résonnaient à mon

oreille comme une malédiction. Quand je dis adieu à Angèle pour ne la

revoir jamais, elle me dit tout bas: Ne manque plus jamais d’aller à

l’église afin que Dieu te bénisse. J’embrassai son cou de toutes mes

forces, et quand nous fûmes de retour à Florence, je priai mon père de

me laisser aller à l’église d’une voix si suppliante qu’il en parut

étonné et m’y fit conduire dès le premier dimanche. Un jeune Français

qui commençait sa carrière sous ses ordres s’offrait à m’y mener. Il

avait une nature religieuse quoique ardente. Souvent il me récitait des

vers que j’oubliais, mais dont le son me charmait plus qu’aucune musique

et me laissait infiniment heureuse d’être catholique. Il avait le plus

profond respect pour mon père et quelquefois priait avec moi pour lui.

Car, mon Père, ajouta-t-elle, depuis quinze ans, je prie incessamment

pour lui. J’ai eu parfois le cœur si serré à la pensée qu’il est

maintenant hors de l’Église que je défaillais. Comprenez donc ma joie

quand je vous ai entendu dimanche expliquer les paroles qui m’ont

épouvantée pendant tant d’années. S’il est vrai, comme vous l’avez dit,

que de vouloir tout ce qui est bien est un commencement de religion et

que l’Église est le lieu des âmes et non des corps certainement mon père

ne sera pas damné, dût un ange lui apporter du ciel, comme vous disiez,

les paroles qui le feront chrétien. En disant ces mots, ses yeux se

remplirent de larmes, et sa figure revêtit une expression mêlée de

douleur et d’espérance telle que j’en fus dans la même émotion et que je

trouvai à peine les paroles capables de l’encourager et de la consoler.

Assurément, mon Très Révérend Père, cette jeune fille est chrétienne, et

bien que je ne comprenne pas ce qui l’éloigne des sacrements puisqu’elle

est si fort attirée par l’église, elle l’est sans doute beaucoup plus

que d’autres qui en ont le nom et l’apparence plus que la réalité.

Figures de moines · 第 17 / 23 题