De Dom Thierry au Très Révérend Père Abbé.
Vous avez eu la bonté de vous plaindre, Très Révérend Père, de ce que je
n’écrivisse point, mais Dom Michel ne vous laisse rien ignorer de ce qui
nous arrive; et d’ailleurs, c’est moi qui, dans ce dernier voyage, ai
presque constamment tenu à jour notre _itinerarium_, et je n’y ai pas
épargné l’encre. Dom Michel se moque parce que j’y consigne parfois des
circonstances futiles, comme la couleur du ciel ou la direction des
vents. Il veut que notre journal ressemble à celui d’un capitaine de mer
qui écrivît en latin. Mais, pour moi, j’ai toujours cru que c’est une
fausse honte ridicule qui empêche d’écrire tout ce que l’on sent. Les
mouvements de notre cœur sont très souvent liés à ceux de la nature et
ceux qui l’ignorent ne remarquent sans doute pas que le Psalmiste en
était persuadé. Je ne traverse jamais un bois de pins chauffés par le
soleil sans que l’odeur subtile de l’encens me rappelle aussitôt le
matin où ma vocation se décida, et cette vapeur résineuse me ramène plus
efficacement à mon premier propos que le sermon le plus éloquent. J’ai
toujours remarqué que cette vérité pourtant très certaine ne touche pas
les Français. A la réserve de quelques romanciers pernicieux, il semble
que leur âme soit toute raison et que le Créateur ne leur ait donné
l’imagination, l’appétit et toutes les puissances sensibles que pour en
faire un holocauste. Que veulent donc dire les Psaumes, quand presque à
chaque verset on y lit les mots de _cor_, _renes_, _jecur_, _carnes_ et
autres semblables? Et l’auteur du _Cantique_ est-il ridicule quand il
dénombre la nature entière et la convie à adorer son Seigneur?
Excusez, Très Révérend Père, la chaleur que je mets à soutenir mon
sentiment sur ce point. C’est qu’en vérité il m’a toujours paru autre
chose qu’un enfantillage oiseux.
J’ai fait des dessins des objets précieux qui sont restés du trésor de
l’abbaye dans cette église et chez un bourgeois de la ville de C..., à
trois lieues d’ici. M. Lécu ignore les circonstances dans lesquelles ces
choses précieuses sont tombées entre les mains de ce particulier,
d’ailleurs riche et bienveillant, et je n’ai pas cru devoir m’en
informer. Des recherches exactes dans quelques vieux registres nous ont
permis d’établir un inventaire assez considérable, à tout le moins, des
tableaux et sculptures. Quant à la bibliothèque, ce qui en a échappé aux
faiseurs de cartouches est au dépôt du département, et un abbé Dupuis,
qui en a la garde, a paru peu soucieux de nous le laisser voir. Au
surplus, l’Ordre bénédictin, n’existant plus en France, y est déjà
presque oublié; la génération qui nous a dépouillés va s’éteindre, et le
décret de Pie VII rassurant les consciences, c’est sans doute bien
vainement que nous poursuivons la trace de richesses que nous ne pouvons
nous faire rendre. Cette pensée remplit Dom Michel d’amertume, et moi,
vous l’avouerai-je? de dégoûts. C’est avec joie que j’ai accueilli
l’occasion où nous sommes de ranimer et d’éclairer la foi du peuple de
ce village.
Dom Michel vous a parlé de la présence en ce lieu d’un ancien moine
jureur et marié. Il vous a dit aussi que cet homme n’a rien de la
grossièreté de tant de ses pareils que nous avons trouvés dans la misère
ou l’infamie. Un hasard singulier m’a mis aujourd’hui en présence de sa
fille. Il faut que vous sachiez, Très Révérend Père, qu’on a établi le
télégraphe sur la tour de l’église. Scilly est dans une vallée, mais à
égale distance de deux postes trop éloignés pour qu’on voie en tous
temps les signaux. Le magister est payé pour être dans la tour, mais
comme il est le plus souvent à l’école ou à l’église, c’est son fils,
garçon d’environ dix-huit ans, qui fait le guet et répète les signaux.
Il n’y faudrait pas grande habileté si les messages qui cheminent ainsi
par l’air étaient tous en langage convenu, mais il en passe tous les
jours qu’il faut comprendre et dont il faut garder copie, et ceci
demande de l’intelligence, de l’habitude et du soin. Le fils du maître
d’école est de santé fragile. Souvent il est malade, et quand il tient
le lit, la seule personne capable de le soulager en prenant son office
est la fille de Saint-Aubin. Il paraît que le jeu du télégraphe
l’amusait, et sa charité lui fait maintenant trouver plaisir à ce qui
n’était qu’un badinage. C’est dans un réduit attenant à la chambre des
cloches que je l’ai découverte aujourd’hui. Elle n’a paru ni embarrassée
ni surprise et a montré beaucoup de bonne grâce à m’expliquer la
manœuvre des cordes et des poulies. Une expression de tristesse altière
qu’elle a quand elle se tait, fait place sitôt qu’elle parle, à une
vivacité naturelle et enfantine dont un cœur dur et prévenu pourrait
seul n’être pas touché. Au bout de peu d’instants, j’ai vu un nuage et
une rougeur passer rapidement sur son front et elle s’est mise à me
parler sans préambule d’un sermon que j’ai prêché dimanche passé.
J’ai été surpris d’abord de l’entendre me parler du ton des personnes
familiarisées dès longtemps avec notre habit. Le récit qu’elle n’a guère
tardé à me faire m’en a bientôt donné les raisons. Cette jeune femme
n’est pas la fille de Saint-Aubin, mais d’un Italien dont elle parle
sans aucune tendresse, et son enfance s’est écoulée à Gênes et à
Florence. Sa mère est Vaudoise, fille d’un pasteur d’un bourg près de
Genève. Il ne semble pas que cette protestante et son premier mari
fussent faits pour s’accorder. Ce Génois, fils d’un marchand assez aisé
avait à peine vingt ans et suivait en tout son inclination plus que son
devoir. Sa femme qu’il avait rencontrée à Turin, où les Vaudois sont
nombreux, et épousée de pure passion, ne tarda guère à s’en apercevoir
et tomba dans la mélancolie. Leur fille dont le nom est Mariana fut
abandonnée aux domestiques et élevée à la grâce de Dieu. Elle avait à
peine quatre ans que sa mère excédée retourna chez ses parents et sa
seule amitié fut dès lors une vieille nourrice de son père qui la
soignait. Leur maison était tout près de Sainte-Marie-des-Vignes, grande
et belle église dont les cloches ont une harmonie céleste que je me
rappelle après trente années, mais la nourrice était sœur d’un des
moines de l’église Saint-Mathieu située tout auprès, entre un cloître
gothique, le seul qui soit dans l’Italie du Nord, et une petite place où
l’on remarque toutes sortes de souvenirs d’André Doria et des doges de
ce nom avec plusieurs inscriptions fort belles. Ce bon religieux lui
tint lieu de père et de mère, lui apprit un peu à lire et lui inspira
des sentiments de foi qui ne se sont jamais effacés. Elle avait environ
dix ans lorsque son père mourut. Sa mère vint aussitôt la chercher et
l’emmena à Florence où elle épousa peu après Saint-Aubin. Vous auriez
été touché comme moi, mon Très Révérend Père, du ton passionné dont
cette pauvre jeune femme me dit la suite de son histoire. Tandis que sa
mère semblait voir en elle une image de son funeste passé, Saint-Aubin
lui marqua aussitôt la tendresse la plus sincère. Il l’avait presque
toujours dans sa chambre, la formant et l’instruisant, et prenait le
même soin de ses plaisirs d’enfant que de son avancement. Son esprit
s’ouvrit en même temps que son cœur. En peu de temps Saint-Aubin lui fit
lire l’histoire et lui montra les premiers éléments des sciences. Tout
dans sa vie nouvelle lui paraissait charmant et délicieux. Elle eût été
parfaitement heureuse si le souvenir de sa vieille nourrice ne l’eût
poursuivie comme il arrive aux enfants dont le cœur est fidèle dans un
âge où tous les sentiments sont éphémères. Mais elle revoyait
incessamment cette bonne vieille et le Frère qui l’instruisait et la
petite église de Saint-Mathieu et l’épée d’André Doria suspendue au
dessus de l’autel. Elle entendait les chants qui naguère la touchaient;
elle se rappelait des lambeaux de phrases apprises dans la _Doctrine
chrétienne_ ou restées comme des échos de sermons oubliés. Hélas! mon
Père, me dit-elle, vous ne pourrez jamais concevoir ce que quelques
paroles ainsi retenues me firent souffrir. J’avais treize ou quatorze
ans, quand mon père voyant mon désir de revoir la vieille Angèle, ma
nourrice, me confia un jour à une sœur de ma mère qui allait à Gênes
pour quelque affaire. Je pensai mourir de bonheur en revoyant les arbres
de l’Acqua Sola sous lesquels ma nourrice m’avait promenée si souvent et
peu après en me jetant dans ses bras. Je restai six semaines à
Saint-Pierre d’Arène où ma tante avait à faire. Pendant ce temps je
revis souvent ma nourrice et elle m’emmena plus d’une fois entendre la
messe ou les vêpres à Saint-Mathieu. Je n’étais pas entrée une seule
fois dans une église depuis que je demeurais à Florence. Tout ce que je
voyais maintenant me frappait avec une vivacité extraordinaire. La
veille de notre départ, le Fr. Mario, frère de la vieille Angèle, fit le
sermon. Je n’ai retenu qu’un mot qu’il répétait incessamment avec une
force qui me faisait trembler: _Fuori Chiesa non c’ è salvezza._ Je
prenais ces paroles dans leur sens naturel et elles résonnaient à mon
oreille comme une malédiction. Quand je dis adieu à Angèle pour ne la
revoir jamais, elle me dit tout bas: Ne manque plus jamais d’aller à
l’église afin que Dieu te bénisse. J’embrassai son cou de toutes mes
forces, et quand nous fûmes de retour à Florence, je priai mon père de
me laisser aller à l’église d’une voix si suppliante qu’il en parut
étonné et m’y fit conduire dès le premier dimanche. Un jeune Français
qui commençait sa carrière sous ses ordres s’offrait à m’y mener. Il
avait une nature religieuse quoique ardente. Souvent il me récitait des
vers que j’oubliais, mais dont le son me charmait plus qu’aucune musique
et me laissait infiniment heureuse d’être catholique. Il avait le plus
profond respect pour mon père et quelquefois priait avec moi pour lui.
Car, mon Père, ajouta-t-elle, depuis quinze ans, je prie incessamment
pour lui. J’ai eu parfois le cœur si serré à la pensée qu’il est
maintenant hors de l’Église que je défaillais. Comprenez donc ma joie
quand je vous ai entendu dimanche expliquer les paroles qui m’ont
épouvantée pendant tant d’années. S’il est vrai, comme vous l’avez dit,
que de vouloir tout ce qui est bien est un commencement de religion et
que l’Église est le lieu des âmes et non des corps certainement mon père
ne sera pas damné, dût un ange lui apporter du ciel, comme vous disiez,
les paroles qui le feront chrétien. En disant ces mots, ses yeux se
remplirent de larmes, et sa figure revêtit une expression mêlée de
douleur et d’espérance telle que j’en fus dans la même émotion et que je
trouvai à peine les paroles capables de l’encourager et de la consoler.
Assurément, mon Très Révérend Père, cette jeune fille est chrétienne, et
bien que je ne comprenne pas ce qui l’éloigne des sacrements puisqu’elle
est si fort attirée par l’église, elle l’est sans doute beaucoup plus
que d’autres qui en ont le nom et l’apparence plus que la réalité.