De Saint-Aubin à M. de Souville.
Vous êtes parti, mon cher Souville, mécontent et contristé de la manière
dont j’avais reçu ces deux religieux. Laissez-moi dire quelques mots à
ma décharge. Nous nous connaissons depuis longtemps et voici dix ans que
je n’ai guère d’ami que vous: il est convenable que vous sachiez ce qui
se passe dans mon cœur.
Vous savez par quelle bizarre chaîne d’événements ma jeunesse a été ce
qu’elle fut: comment le prieur de Saint-Marc me distingua parmi d’autres
enfants et commença de me faire instruire; comment un père chargé de
famille fut trop heureux de me voir me tourner vers l’Église où, à
défaut d’honneurs, je devais du moins trouver l’aisance et le bien-être;
comment enfin le bon prieur, attentif et inquiet sur ma complexion
délicate, m’envoya, vers l’âge de dix-huit ans, à Scilly qui était
devenu ce que, dans l’Ordre bénédictin, on nomme un monastère de
campagne et demanda qu’on m’y traitât avec une particulière douceur.
Quelques années séparaient le moment où j’y arrivai de la Révolution, et
j’ai la certitude qu’une inquiétude sourde qu’on remarquait dans presque
tous les couvents d’alors venait, sinon de la prévision, du moins de
l’approche de ces grands événements. C’est ainsi que l’instinct des
oiseaux les agite, même à l’abri dans une volière, quand l’orage est
menaçant ou que le temps des migrations revient. Scilly n’était pas un
monastère des plus réguliers. L’Abbé, qui me prit aussitôt en amitié,
avait près de soixante et dix ans et se souciait peu de réformes. Je
passai presque tout mon temps avec lui, dans cette maison même que
j’habite et qu’il ne quittait presque plus. Chaque matin, j’allais au
monastère prendre une leçon de théologie et entendre l’explication des
règles. Celui qui la faisait était un homme d’environ soixante ans, qui
avait été rival de l’Abbé au moment de son élection. C’était un moine
austère et d’une régularité extraordinaire. Sa vie était le seul lien
assurément qui empêchât l’observance claustrale de se dissoudre
entièrement. Il le sentait et s’attribuait une autorité fort au-dessus
de celle de prieur, qui contribuait encore à éloigner l’Abbé. Cette
situation retentit sur la mienne. Les profès me connaissaient à peine.
Parmi les novices, les uns me jalousaient, les autres me trouvaient de
l’esprit et le laissaient voir d’une manière qui tournait à mon
préjudice. Le prieur enseignait une doctrine étroite et rigide qui me
dégoûtait et dans laquelle il ne m’était guère difficile de faire
brèche. L’Abbé était savant en histoire ecclésiastique et, avec la
bonhomie de la vieillesse, il m’en disait souvent des détails qui
m’étonnaient secrètement, mais dont je me servais avec plus
d’impertinence que de malice véritable contre les thèses du prieur. Les
livres réservés se trouvaient aussi dans notre maison et tout à fait à
part de la bibliothèque commune. Je ne tardai guère à y aller voir.
Calmet me conduisit par une route naturelle au _Dictionnaire
philosophique_, à Diderot et à Rousseau où je sentais la vie, tandis que
mes cahiers latins me semblaient être des sépulcres vides. Plus d’une
fois le prieur m’appela M. le philosophe, non par une ironie dont il
était incapable, mais dans une indignation qu’il ne pouvait maîtriser et
qui me déconcerta. Je revenais lire Tillemont à l’Abbé dans un sentiment
confus que ni mes goûts ni mes idées ne me portaient vers une vie que je
n’avais pas choisie et j’en appelais sourdement le terme. Quand la
Révolution nous dispersa, bien que ma vie eût été constamment facile et
agréable, il me sembla que des barrières s’ouvraient. Je n’eus cependant
pas un instant l’idée d’abandonner l’Abbé dans des circonstances que son
âge et la tranquillité où il avait vécu lui rendaient plus cruelles qu’à
personne. Nous allâmes à Neufchâtel où nous passâmes l’hiver de 1793.
Cette ville était pleine d’émigrés qui y menaient une existence joyeuse.
Il nous avait fallu prendre des habits séculiers et je fus ravi de me
donner les airs d’un jeune cavalier. La naissance de l’Abbé, sa noblesse
et son infortune le mettaient naturellement dans la société la plus
relevée. J’en profitai et il ne me fallut pas longtemps pour oublier
l’air conventuel et avec lui toutes les leçons que j’avais reçues.
J’étais jeune et agréable. La liberté me donnait de l’esprit et de la
légèreté: je fus gâté, et pour la première fois de ma vie je me crus
heureux. Cependant je remarquais un sentiment étrange dans l’Abbé. Ce
vieillard que la vie claustrale paraissait rebuter et qui s’en était
retiré sitôt qu’il en avait eu le pouvoir était miné maintenant par la
tristesse d’en être éloigné à jamais. Il en parlait peu, mais quand il
le faisait, c’était avec une douleur contenue qui me pénétrait. Parfois,
le son de quelques cloches lui rappelait les nôtres, et sa mélancolie
redoublait. Voyant ce triste état, je lui proposai de changer pour un
temps de résidence. Nous fûmes reçus avec une extrême bonté par les
religieux de Saint-Maurice en Valais, qui sont des Chanoines augustins.
L’Abbé s’appliqua à observer leur règle et on eut pour lui tous les
égards. Il assistait très exactement au chœur et vivait dans un
recueillement que je ne lui avais jamais connu. Cependant sa santé
s’altéra insensiblement et il mourut le jour de la Pentecôte 1794, avec
un courage et une religion dont tout le monastère fut dans l’admiration.
Je restai à Saint-Maurice encore quelques semaines après sa mort, mais
la régularité conventuelle qui ne m’avait été possible que par la
crainte d’affliger mon bienfaiteur me devint promptement insupportable.
Je trouvai un prétexte pour remercier ces bons Augustins de leur
hospitalité et gagnai Berne, où je devins, par une aventure singulière,
secrétaire d’un commissaire du Gouvernement. Cet homme fut pour moi, à
cette époque critique de mon existence, ce qu’avait été l’abbé de
Scilly. Il avait un esprit vaste et puissant, une âme élevée et grave.
Il me fit comprendre l’esprit de la Révolution dont je n’avais vu
jusque-là que les dehors et pour ainsi dire l’écorce effrayante. Il
avait beaucoup lu et me fit apprendre l’allemand que personne ne sait en
France. Lessing et Herder me montrèrent combien les adversaires aussi
bien que les champions du christianisme, dans notre pays, étaient
superficiels, étroits et éloignés même de l’intelligence la plus
rudimentaire des questions qu’ils débattent. En même temps, je pris goût
aux affaires et commençai à sentir l’ambition. Vous avez quelquefois été
surpris, mon cher Souville, de voir qu’il ne restât en moi aucune trace
de mon éducation première. C’est dans ces années d’activité, de
réflexion et un peu aussi d’intrigue, que je les perdis entièrement.
Quand le Premier Consul me chargea d’une mission importante à Parme, je
me souviens que je remarquai à quel point j’étais un homme nouveau, ou
plutôt combien il me paraissait étrange que mes idées, sinon ma vie,
eussent jamais été autres que ce qu’elles étaient. Tous ceux qui ont
suivi le même chemin que moi n’en pourraient dire autant. J’ai entendu,
un jour, dans un repas et devant une société nombreuse, M. de Talleyrand
et le baron Louis, ancien prêtre, comme vous le savez, faire des
plaisanteries révoltantes sur leur premier état. J’ai toujours été à
l’abri de cette bassesse et de cette grossièreté, vous en avez eu
souvent la preuve, et depuis mon retour dans ce pays, la solitude, la
réflexion et l’âge m’ont fait perdre peu à peu un sentiment assez
semblable à de la rancune que j’avais contre les institutions
religieuses parce qu’elles étaient vieillies et décrépites quand j’étais
jeune et que tout, autour de moi, était jeune; peut-être aussi parce que
de vivre en Italie confirme inévitablement dans le mépris qu’on peut
avoir de la superstition. Aujourd’hui, je vois clairement que, quoi
qu’on puisse dire contre la Bible et les mystères, la religion a une
influence heureuse sur les peuples, et que le catholicisme avec la
tolérance ne pourrait manquer de rendre une nation prospère. Ce n’est
pas tout. Je retrouve en moi-même, à mesure que je vais, un sentiment
élargi et fortifié de la puissance de la prière. Oui, Rousseau aurait
raison et la prière serait une absurdité et une sauvagerie si nous
savions ce qu’est l’Être suprême. Mais nous n’en avons que des idées
faibles ou fausses parce que notre intelligence ne peut lui appliquer
que des mesures humaines et toutes trompeuses. Je vieillis. Dans
quelques années je mourrai, c’est-à-dire que je serai séparé de tout ce
qui m’attache et surtout des deux femmes qui m’environnent de leur
affection. Je sens, mon cher Souville, que tout dans ma nature se
révolte à l’idée de tomber seul, épouvantablement seul, dans ce gouffre
obscur du trépas. C’est ici que l’idée du Dieu de l’Évangile, du Père
céleste qui pardonne et accueille, me revient avec une force qu’aucun
raisonnement n’ébranle et devant laquelle toute philosophie semble
dérisoire. Un Voltairien ne manquerait pas de me dire que je n’éprouve
ce sentiment à un tel degré que parce que j’aime tendrement ma fille. Il
est vrai, mais il est vrai aussi que d’aimer ou de ne pas aimer fait
qu’on entre ou qu’on n’entre pas dans certaines raisons et que, telles
qu’elles sont, les miennes me paraissent démonstratives. Apprenez
maintenant que je n’ai montré tant de froideur au P. Thierry et au P.
Michel que parce que je croyais voir des inquisiteurs entrer dans ma
maison à la recherche de biens qui n’y sont pas, que depuis j’ai revu
souvent ces bons religieux et que je regarde le P. Thierry comme un
génie. Aucun homme ne me paraît être entré aussi avant que lui dans
l’esprit véritable du christianisme; personne n’y sait découvrir comme
lui des harmonies où le siècle passé ne voyait que des absurdités.
Hélas! mon cher Souville, si j’avais rencontré un tel homme il y a
quarante ans, ma vie n’aurait pas été sans doute ce qu’elle a été. Mais
peut-être aussi que si ma vie eût été autre, je n’aurais pas apprécié
comme je fais les étonnantes clartés qu’il jette sur la doctrine de
l’Évangile. Laissez-moi, en tous cas, vous remercier de m’avoir envoyé
ces très honnêtes gens dont l’un est assurément le plus grand esprit que
j’aie jamais rencontré.