Le même au même.
La chaleur est très grande et Dom Thierry en a été incommodé. Il a
laissé fondre dans un grand verre d’eau exactement sept de ces dragées
infiniment petites qu’il porte partout dans ses voyages; il a bu une
cuillerée de cette eau, toutes les heures, avec beaucoup de gravité et
en peu de temps cette boisson magique lui a ôté son malaise. Je lui
reproche quelquefois ces pratiques superstitieuses, quand nous n’avons
rien de mieux à faire en cheminant sur les grandes routes, mais il les
défend avec beaucoup de chaleur par des arguments qu’il tire du parfum
des fleurs et par l’autorité d’un savant médecin viennois. Il soutient
que la médecine est toute pénétrée de scolastique et que cela empêche
qu’elle fasse aucun progrès. «Qu’on laisse agir, dit-il, l’esprit de
divination qui est dans l’homme, au lieu de s’arrêter à l’écorce des
théories et des observations, et l’on trouvera bientôt les secrets de la
vie.» Il rêve aussi d’une langue universelle et, en attendant qu’elle
s’établisse, d’une réforme radicale de l’orthographe. Il me semble que
son esprit voyage incessamment pendant que sa main dessine, et le dédain
qu’il laisse voir pour la plupart des doctrines reçues le dégoûtant de
presque tous les livres, il n’enfante que des idées singulières.
Notre hôte reçoit assez fréquemment les visites de M. de Souville,
maître de forges et ancien militaire. C’est un homme déjà âgé et qui a
beaucoup vu. Il nous a donné sur l’ancien moine dont nous voudrions
faire la connaissance, un grand nombre de détails que, sans doute faute
de mémoire, M. Lécu nous avait laissé ignorer. Ce malheureux se nomme
Saint-Aubin. Il a eu une carrière assez remarquable. Il ne paraît pas
qu’il se soit séparé de ses confrères dès les débuts de la Révolution.
Au contraire, il aurait accompagné l’Abbé de Scilly jusqu’à la fin de
1794, époque à laquelle ils vivaient l’un et l’autre dans une petite
ville de la Suisse romande. C’est l’année suivante qu’on l’aurait revu à
Scilly, sécularisé et porteur de papiers du Gouvernement au moyen
desquels il aurait mis la main sur ce qui restait encore de livres et
d’objets précieux dans l’abbaye. Sous l’Empire il tint plusieurs charges
assez importantes et fut même préfet du département du Pô. Le
Gouvernement de Louis XVIII ne l’inquiéta point: il lui laissa, au
contraire, des fonctions diplomatiques à Florence et il demeura dans
cette ville jusque vers 1820 où il reparut subitement dans ce pays avec
sa femme et sa fille, acheta du Gouvernement la maison de l’Abbé, la
seule qui fût demeurée à peu près habitable après de longues années, et
s’y fixa d’une manière définitive.
M. de Souville le voit souvent. Il assure que c’est un homme d’un
naturel très aimable et d’un esprit extrêmement orné, et qu’il possède
une belle bibliothèque. Sa femme est Savoyarde ou Suisse. Leur fille est
d’un autre mariage, mais Saint-Aubin la chérit comme si elle était
vraiment son sang. La bonté de ces femmes leur a concilié les gens de ce
pays ordinairement mal disposés pour les prêtres mariés; d’ailleurs
celui-ci n’était connu que d’un très petit nombre de personnes quand il
appartenait à l’abbaye, et il s’est écoulé tant d’années que les paysans
ont presque perdu la mémoire de son ancien état. De savoir aussi que
pendant très longtemps il a tenu des charges considérables et qu’il s’y
est enrichi, donne à ces gens simples une sorte de crainte révérentielle
qui les détourne de chercher trop avant dans son passé.
M. de Souville dit que nous ne devons nullement craindre de nous
présenter chez lui et qu’il montrera au contraire beaucoup d’obligeance
à nous laisser voir les antiquités qu’il possède et dont il parle
volontiers. Nous aurions sans doute déjà fait cette démarche si quelques
observations de M. Lécu ne nous avaient retenus. Notre hôte assure en
effet que les gens du pays seraient étonnés de nous voir passer ce
seuil. Il a fait tout ce qu’il a pu pour détourner même les plus pauvres
du village d’avoir rien à faire avec Saint-Aubin et ce serait ruiner son
œuvre et causer un grand scandale, assure-t-il, que de passer
par-dessus. Cette considération nous laisse hésitants.
Sans date.
Le même au même.
Nous avons dû prendre sans vous consulter, Très Révérend Père, une assez
grave décision. M. Lécu étant allé voir son frère au commencement de la
semaine passée est subitement tombé malade et assez gravement pour que
le curé de Saint-Rémy, où habite ce frère, ait cru devoir avertir
l’évêque de son état. Presque au même temps que nous recevions avis de
ce fâcheux accident, arrivait une lettre du chancelier nous priant
d’accepter la charge des Fagnes au moins pendant quelques semaines et
nous transférant les pleins pouvoirs de M. Lécu. Nous aurions bien voulu
nous en remettre d’abord à votre jugement, mais la lettre de l’évêque
était pressante et nous nous sommes vus dans le cas évident de
nécessité. Nous voilà donc curés tous les deux sans nous y être
attendus. Il faut dire que le soin des Fagnes n’est pas des plus
pesants. Le village ne compte pas quatre-vingts feux et il ne reste à
Scilly que cinq ou six maisons habitées.
Dom Thierry s’est jeté avec sa fougue ordinaire dans ses nouvelles
fonctions. Ce n’est pas manquer à la charité que de dire que sa prudence
n’apparaît jamais qu’après son ardeur. A peine avais-je écrit au
chancelier que nous le remercions de la confiance qu’on nous marque et
il se répandait en projets pour la réforme de ce petit village. C’est la
Providence, disait-il, qui nous a conduits ici, dans une telle
conjoncture, et il faut que notre passage laisse une trace ineffaçable.
Il me répète hautement ce que je lui ai entendu dire tant de fois en des
lieux où la vue des ruines de nos monastères me brisait le cœur, que le
souvenir des abbayes parle plus de richesses que de vertus et que leur
disparition n’a guère ruiné que les avocats et les hommes d’affaires. Il
veut montrer que la règle de Saint-Benoît favorise autant l’action d’un
vigilant pasteur que celle d’un reclus occupé de son avancement, de ses
études ou de son office, et dès le jour même, il m’a tracé le plan qu’il
veut suivre. Il ne s’agit de rien moins que d’aller voir tous les gens
du village les uns après les autres dans leur maison. Comme M. Lécu sera
peut-être rétabli plus promptement que son médecin ne le suppose, Dom
Thierry veut que nous ayons fini ces visites dans les vingt jours,
c’est-à-dire que nous entrions dans cinq maisons par après-midi. Dom
procureur sollicitait souvent, dit-il, chez quatre ou cinq conseillers
dans la même journée et il vaut sans doute mieux parler de ses devoirs à
un paysan que de s’entendre avec un homme de loi pour l’emporter sur un
Chapitre. Je ferai ce qu’il voudra sans me dissimuler que paraître ainsi
de porte en porte nous donnera la mine de colporteurs et de gagne-petits
et ne peut manquer d’étonner beaucoup nos villageois.
Dom Thierry a prêché dimanche à la messe. L’église était pleine, comme
elle l’est d’ailleurs tous les dimanches, mais les hommes se tiennent
debout d’un air assez indifférent près des portes, tandis que les
femmes, décemment vêtues de leurs mantes et de leurs capuchons, récitent
leur chapelet. Presque aucune ne sait lire. Une seule, que j’ai
remarquée debout contre une colonne vis-à-vis de la chaire, se servait
d’un livre. C’est la fille de Saint-Aubin. Sa figure m’avait frappé.
Italienne au premier regard, grande et forte, les cheveux et les yeux
noirs, un air d’assurance qui serait presque blessant si elle n’avait
dans l’expression quelque chose de rêveur et de tragique à la fois qui
fait revenir sur ce premier mouvement. Elle n’a guère moins de trente
ans. Je l’observais pendant le sermon: sa physionomie était parlante.
Dom Thierry a repris la suite des instructions de M. Lécu et expliquait
ce qu’il faut entendre par l’âme de l’Église. Son accent étranger, la
chaleur de son débit et la rapidité de son geste étonnaient visiblement
la plupart des auditeurs. Seule cette fille paraissait suspendue à ses
lèvres et laissait voir l’effet de son discours avec la fidélité d’un
miroir. Vous vous rappelez assurément, Très Révérend Père, la manière
étrange, mais frappante, du P. Thierry. Les choses semblent toujours
nouvelles dans cette bouche qu’on ne peut cependant appeler éloquente.
Je l’écoutais moi-même avec admiration. Il ne disait rien que je n’aie
su dès le temps où je faisais mes études. Je reconnaissais le
raisonnement si clair de Dom Charles: Que l’âme est répandue partout où
se laisse deviner la vie, et que la vie spirituelle, si elle a son
achèvement dans la vision béatifique et le rayonnement de la gloire,
commence, à vrai dire, dans les dispositions les plus humbles par
lesquelles la grâce prévient les âmes et les tourne vers la vérité. Mais
il semble toujours que Dom Thierry touche du doigt ce dont il parle et
le fasse toucher de ceux qui l’écoutent. Il a une façon singulière
d’éclairer ce qu’il dit par les choses de la nature et de faire voir les
manifestations de ce qu’il appelle la vie universelle dans des objets où
personne autre que lui ne les soupçonne et où il découvre l’action du
Saint-Esprit.
Certainement la fille de Saint-Aubin était agitée jusqu’au fond de l’âme
par ce qu’elle entendait. Son front rougissait et pâlissait tour à tour.
Le feu sombre qui brille dans ses yeux s’éteignait dans des larmes. Qui
pourrait douter que cette malheureuse fille ne soit un exemple étrange
de ce que Dom Thierry disait dans le moment même, et que son cœur ne fût
en proie à la plus cruelle alternative d’incertitude et d’espérance sur
le sort éternel de son père adoptif? La vue de ce trouble, d’une émotion
si peu feinte et si évidemment produite par la grâce, m’a fait souhaiter
une fois de plus que quelque circonstance heureuse nous ouvre un abord
naturel dans la famille de Saint-Aubin. Peut-être la visite de Dom
Thierry aura-t-elle cet heureux effet.