2 juin 182...

Le même au même.

La chaleur est très grande et Dom Thierry en a été incommodé. Il a

laissé fondre dans un grand verre d’eau exactement sept de ces dragées

infiniment petites qu’il porte partout dans ses voyages; il a bu une

cuillerée de cette eau, toutes les heures, avec beaucoup de gravité et

en peu de temps cette boisson magique lui a ôté son malaise. Je lui

reproche quelquefois ces pratiques superstitieuses, quand nous n’avons

rien de mieux à faire en cheminant sur les grandes routes, mais il les

défend avec beaucoup de chaleur par des arguments qu’il tire du parfum

des fleurs et par l’autorité d’un savant médecin viennois. Il soutient

que la médecine est toute pénétrée de scolastique et que cela empêche

qu’elle fasse aucun progrès. «Qu’on laisse agir, dit-il, l’esprit de

divination qui est dans l’homme, au lieu de s’arrêter à l’écorce des

théories et des observations, et l’on trouvera bientôt les secrets de la

vie.» Il rêve aussi d’une langue universelle et, en attendant qu’elle

s’établisse, d’une réforme radicale de l’orthographe. Il me semble que

son esprit voyage incessamment pendant que sa main dessine, et le dédain

qu’il laisse voir pour la plupart des doctrines reçues le dégoûtant de

presque tous les livres, il n’enfante que des idées singulières.

Notre hôte reçoit assez fréquemment les visites de M. de Souville,

maître de forges et ancien militaire. C’est un homme déjà âgé et qui a

beaucoup vu. Il nous a donné sur l’ancien moine dont nous voudrions

faire la connaissance, un grand nombre de détails que, sans doute faute

de mémoire, M. Lécu nous avait laissé ignorer. Ce malheureux se nomme

Saint-Aubin. Il a eu une carrière assez remarquable. Il ne paraît pas

qu’il se soit séparé de ses confrères dès les débuts de la Révolution.

Au contraire, il aurait accompagné l’Abbé de Scilly jusqu’à la fin de

1794, époque à laquelle ils vivaient l’un et l’autre dans une petite

ville de la Suisse romande. C’est l’année suivante qu’on l’aurait revu à

Scilly, sécularisé et porteur de papiers du Gouvernement au moyen

desquels il aurait mis la main sur ce qui restait encore de livres et

d’objets précieux dans l’abbaye. Sous l’Empire il tint plusieurs charges

assez importantes et fut même préfet du département du Pô. Le

Gouvernement de Louis XVIII ne l’inquiéta point: il lui laissa, au

contraire, des fonctions diplomatiques à Florence et il demeura dans

cette ville jusque vers 1820 où il reparut subitement dans ce pays avec

sa femme et sa fille, acheta du Gouvernement la maison de l’Abbé, la

seule qui fût demeurée à peu près habitable après de longues années, et

s’y fixa d’une manière définitive.

M. de Souville le voit souvent. Il assure que c’est un homme d’un

naturel très aimable et d’un esprit extrêmement orné, et qu’il possède

une belle bibliothèque. Sa femme est Savoyarde ou Suisse. Leur fille est

d’un autre mariage, mais Saint-Aubin la chérit comme si elle était

vraiment son sang. La bonté de ces femmes leur a concilié les gens de ce

pays ordinairement mal disposés pour les prêtres mariés; d’ailleurs

celui-ci n’était connu que d’un très petit nombre de personnes quand il

appartenait à l’abbaye, et il s’est écoulé tant d’années que les paysans

ont presque perdu la mémoire de son ancien état. De savoir aussi que

pendant très longtemps il a tenu des charges considérables et qu’il s’y

est enrichi, donne à ces gens simples une sorte de crainte révérentielle

qui les détourne de chercher trop avant dans son passé.

M. de Souville dit que nous ne devons nullement craindre de nous

présenter chez lui et qu’il montrera au contraire beaucoup d’obligeance

à nous laisser voir les antiquités qu’il possède et dont il parle

volontiers. Nous aurions sans doute déjà fait cette démarche si quelques

observations de M. Lécu ne nous avaient retenus. Notre hôte assure en

effet que les gens du pays seraient étonnés de nous voir passer ce

seuil. Il a fait tout ce qu’il a pu pour détourner même les plus pauvres

du village d’avoir rien à faire avec Saint-Aubin et ce serait ruiner son

œuvre et causer un grand scandale, assure-t-il, que de passer

par-dessus. Cette considération nous laisse hésitants.

Sans date.

Le même au même.

Nous avons dû prendre sans vous consulter, Très Révérend Père, une assez

grave décision. M. Lécu étant allé voir son frère au commencement de la

semaine passée est subitement tombé malade et assez gravement pour que

le curé de Saint-Rémy, où habite ce frère, ait cru devoir avertir

l’évêque de son état. Presque au même temps que nous recevions avis de

ce fâcheux accident, arrivait une lettre du chancelier nous priant

d’accepter la charge des Fagnes au moins pendant quelques semaines et

nous transférant les pleins pouvoirs de M. Lécu. Nous aurions bien voulu

nous en remettre d’abord à votre jugement, mais la lettre de l’évêque

était pressante et nous nous sommes vus dans le cas évident de

nécessité. Nous voilà donc curés tous les deux sans nous y être

attendus. Il faut dire que le soin des Fagnes n’est pas des plus

pesants. Le village ne compte pas quatre-vingts feux et il ne reste à

Scilly que cinq ou six maisons habitées.

Dom Thierry s’est jeté avec sa fougue ordinaire dans ses nouvelles

fonctions. Ce n’est pas manquer à la charité que de dire que sa prudence

n’apparaît jamais qu’après son ardeur. A peine avais-je écrit au

chancelier que nous le remercions de la confiance qu’on nous marque et

il se répandait en projets pour la réforme de ce petit village. C’est la

Providence, disait-il, qui nous a conduits ici, dans une telle

conjoncture, et il faut que notre passage laisse une trace ineffaçable.

Il me répète hautement ce que je lui ai entendu dire tant de fois en des

lieux où la vue des ruines de nos monastères me brisait le cœur, que le

souvenir des abbayes parle plus de richesses que de vertus et que leur

disparition n’a guère ruiné que les avocats et les hommes d’affaires. Il

veut montrer que la règle de Saint-Benoît favorise autant l’action d’un

vigilant pasteur que celle d’un reclus occupé de son avancement, de ses

études ou de son office, et dès le jour même, il m’a tracé le plan qu’il

veut suivre. Il ne s’agit de rien moins que d’aller voir tous les gens

du village les uns après les autres dans leur maison. Comme M. Lécu sera

peut-être rétabli plus promptement que son médecin ne le suppose, Dom

Thierry veut que nous ayons fini ces visites dans les vingt jours,

c’est-à-dire que nous entrions dans cinq maisons par après-midi. Dom

procureur sollicitait souvent, dit-il, chez quatre ou cinq conseillers

dans la même journée et il vaut sans doute mieux parler de ses devoirs à

un paysan que de s’entendre avec un homme de loi pour l’emporter sur un

Chapitre. Je ferai ce qu’il voudra sans me dissimuler que paraître ainsi

de porte en porte nous donnera la mine de colporteurs et de gagne-petits

et ne peut manquer d’étonner beaucoup nos villageois.

Dom Thierry a prêché dimanche à la messe. L’église était pleine, comme

elle l’est d’ailleurs tous les dimanches, mais les hommes se tiennent

debout d’un air assez indifférent près des portes, tandis que les

femmes, décemment vêtues de leurs mantes et de leurs capuchons, récitent

leur chapelet. Presque aucune ne sait lire. Une seule, que j’ai

remarquée debout contre une colonne vis-à-vis de la chaire, se servait

d’un livre. C’est la fille de Saint-Aubin. Sa figure m’avait frappé.

Italienne au premier regard, grande et forte, les cheveux et les yeux

noirs, un air d’assurance qui serait presque blessant si elle n’avait

dans l’expression quelque chose de rêveur et de tragique à la fois qui

fait revenir sur ce premier mouvement. Elle n’a guère moins de trente

ans. Je l’observais pendant le sermon: sa physionomie était parlante.

Dom Thierry a repris la suite des instructions de M. Lécu et expliquait

ce qu’il faut entendre par l’âme de l’Église. Son accent étranger, la

chaleur de son débit et la rapidité de son geste étonnaient visiblement

la plupart des auditeurs. Seule cette fille paraissait suspendue à ses

lèvres et laissait voir l’effet de son discours avec la fidélité d’un

miroir. Vous vous rappelez assurément, Très Révérend Père, la manière

étrange, mais frappante, du P. Thierry. Les choses semblent toujours

nouvelles dans cette bouche qu’on ne peut cependant appeler éloquente.

Je l’écoutais moi-même avec admiration. Il ne disait rien que je n’aie

su dès le temps où je faisais mes études. Je reconnaissais le

raisonnement si clair de Dom Charles: Que l’âme est répandue partout où

se laisse deviner la vie, et que la vie spirituelle, si elle a son

achèvement dans la vision béatifique et le rayonnement de la gloire,

commence, à vrai dire, dans les dispositions les plus humbles par

lesquelles la grâce prévient les âmes et les tourne vers la vérité. Mais

il semble toujours que Dom Thierry touche du doigt ce dont il parle et

le fasse toucher de ceux qui l’écoutent. Il a une façon singulière

d’éclairer ce qu’il dit par les choses de la nature et de faire voir les

manifestations de ce qu’il appelle la vie universelle dans des objets où

personne autre que lui ne les soupçonne et où il découvre l’action du

Saint-Esprit.

Certainement la fille de Saint-Aubin était agitée jusqu’au fond de l’âme

par ce qu’elle entendait. Son front rougissait et pâlissait tour à tour.

Le feu sombre qui brille dans ses yeux s’éteignait dans des larmes. Qui

pourrait douter que cette malheureuse fille ne soit un exemple étrange

de ce que Dom Thierry disait dans le moment même, et que son cœur ne fût

en proie à la plus cruelle alternative d’incertitude et d’espérance sur

le sort éternel de son père adoptif? La vue de ce trouble, d’une émotion

si peu feinte et si évidemment produite par la grâce, m’a fait souhaiter

une fois de plus que quelque circonstance heureuse nous ouvre un abord

naturel dans la famille de Saint-Aubin. Peut-être la visite de Dom

Thierry aura-t-elle cet heureux effet.

Figures de moines · 第 16 / 23 题