28 mai 182...

Le même au même.

M. Lécu, notre hôte, continue, mon Très Révérend Père, à nous marquer

une extrême bonté. Ce n’est pas un homme d’une très grande science, mais

après tant d’années il a conservé toute la régularité monastique. Depuis

plus de trente ans il dit les heures canoniales dans son église et fait

dans sa maison les exercices de règle aux heures marquées. Ce souci

d’une règle que tant de circonstances funestes ont cessé de rendre

obligatoire pour lui, ne laisse pas de nous édifier beaucoup; cependant

il ne nous semble pas entièrement compatible avec les devoirs plus

immédiats d’un pasteur et nous craignons que ce saint vieillard n’ait

vécu dans une trop grande solitude. Les curés que j’ai vus autrefois en

Irlande et dans quelques parties de la Pologne, bien que leurs manières

et leurs démarches eussent quelquefois une franchise à laquelle nos

mœurs répugnent, m’étonnaient, au contraire, par l’empire que le

commerce journalier avec leurs paroissiens leur donnait sur eux.

Celui-ci croit toujours que prier peut tenir lieu d’action ou plutôt,

sans se former aucun raisonnement précis, son âme pieuse et tendre se

réfugie tout entière dans le passé, comme les poètes fuient dans leurs

rêves la réalité qui les blesse. Je commence à comprendre que la

Révolution n’eût pas été si désastreuse si ceux qui nous ont précédés ne

s’étaient pas autant tenu à l’écart des hommes qui ont conduit ces

atroces bouleversements; mais sans doute qu’on ne voit jamais les pièges

vers lesquels on marche et que peut-être, en dépit des leçons du passé,

nous n’apercevons pas d’autres dangers dont nous pourrions préserver la

foi des peuples et qui lui porteront quelque jour une profonde atteinte.

Dom Thierry s’occupe à dessiner un crucifix admirable qui est placé sur

le maître-autel de cette petite église et qui est le seul objet

important que M. Lécu ait réussi à soustraire à la rapacité des bandes.

Il nous assure que plusieurs autres objets d’une grande valeur, entre

autres une petite châsse d’ivoire d’un travail extraordinairement délié,

sont tombés entre les mains d’un ancien moine, jureur et marié, et que

cet apostat aurait également en sa possession quelques antiphonaires

très précieux. Mais que sont ces faibles restes en comparaison des

richesses de toutes sortes que l’art avait accumulées dans la montagne

de marbre, comme on appelait l’église de l’ancien monastère. Je vous

assure, mon Très Révérend Père, qu’il est difficile de soutenir cette

pensée sans que les larmes vous en viennent aux yeux.

Pendant que Dom Thierry dessine, j’ai examiné le jeu du carillon dont

nous vous avons parlé. Il est ancien et extrêmement composé. Il ne

comprend pas moins de huit gros cylindres et plus de soixante et dix

cloches jouant seize airs, aux quarts, aux demi-quarts, et avec une

répétition aux heures. J’ai recueilli douze de ces airs qui ne m’étaient

pas connus. Les quatre autres, qui sont ceux des demi-quarts, sont des

refrains de vieilles chansons assez peu convenables, comme cela se

trouve trop souvent dans les carillons. J’écoute avec délices ces

charmantes mélodies portées au loin à travers le silence de la vallée.

Elles me transportent aussitôt dans un temps si éloigné du nôtre par

mille circonstances, bien qu’en réalité un petit nombre d’années nous en

sépare seul. Elles font renaître devant mes yeux un état de choses que

vous serez déjà bientôt seul, mon Très Révérend Père, avec quelques

hommes comme M. Lécu, à avoir connu.

J’aurais un extrême désir d’avoir un entretien avec le moine infortuné

dont notre hôte nous parle. Les livres anciens qu’on dit qu’il a chez

lui allument ma curiosité et peut-être ne serait-il pas impossible de

lui rendre la foi que les égarements de sa vie sans doute plus que la

perversion de son esprit lui ont faire perdre. Il est père d’une fille

que le curé nous dépeint comme très assidue à l’église bien qu’elle

n’approche jamais des sacrements, et ce goût de sa fille pour le lieu

saint nous ouvre au moins une espérance. M. Lécu en doute cependant.

L’hiver dernier, ce malheureux apostat ayant été frappé subitement d’une

attaque très violente et le curé en ayant eu avis par la fille dont nous

parlons, il y courut, mais aux premiers mots que ce saint prêtre plus

zélé qu’éclairé lui dit d’une séparation qu’il jugeait nécessaire, le

malade recouvra assez de force pour lui dire d’une voix ferme qu’il ne

souhaitait aucunement d’entrer en conférence avec lui.

Cela nous donne quelque appréhension de l’approcher. Nous avons conservé

aussi un souvenir fâcheux d’une visite que nous fîmes, le mois dernier,

à un autre ancien moine. Celui-là demeure seul dans l’infirmerie de

l’ancien prieuré de Laudrissart, et les gens du hameau le craignent si

vivement qu’ils n’approchent jamais de sa triste retraite. Il passe ses

journées à faire le travail des derniers valets, et les bœufs même, qui

sont les seuls êtres vivants qu’il voit, sont d’une telle sauvagerie que

le boucher qui les achète les tue à coups de fusil avant de les emmener

à la ville. Ce moine conserve des tableaux que nous eussions aimé voir,

et nous avons aperçu, en effet, un volet de diptyque qu’il avait placé

en guise de vitres à l’une des fenêtres de sa maison, mais quand nous

avons voulu faire quelques pas dans la cour de cette silencieuse et

triste demeure, un chien d’un aspect féroce a élevé un si horrible

aboiement et il est apparu au seuil une figure si menaçante et vomissant

des blasphèmes si épouvantables que nous nous sommes retirés sans

pouvoir proférer une seule parole.

Figures de moines · 第 15 / 23 题