Le même au même.
M. Lécu, notre hôte, continue, mon Très Révérend Père, à nous marquer
une extrême bonté. Ce n’est pas un homme d’une très grande science, mais
après tant d’années il a conservé toute la régularité monastique. Depuis
plus de trente ans il dit les heures canoniales dans son église et fait
dans sa maison les exercices de règle aux heures marquées. Ce souci
d’une règle que tant de circonstances funestes ont cessé de rendre
obligatoire pour lui, ne laisse pas de nous édifier beaucoup; cependant
il ne nous semble pas entièrement compatible avec les devoirs plus
immédiats d’un pasteur et nous craignons que ce saint vieillard n’ait
vécu dans une trop grande solitude. Les curés que j’ai vus autrefois en
Irlande et dans quelques parties de la Pologne, bien que leurs manières
et leurs démarches eussent quelquefois une franchise à laquelle nos
mœurs répugnent, m’étonnaient, au contraire, par l’empire que le
commerce journalier avec leurs paroissiens leur donnait sur eux.
Celui-ci croit toujours que prier peut tenir lieu d’action ou plutôt,
sans se former aucun raisonnement précis, son âme pieuse et tendre se
réfugie tout entière dans le passé, comme les poètes fuient dans leurs
rêves la réalité qui les blesse. Je commence à comprendre que la
Révolution n’eût pas été si désastreuse si ceux qui nous ont précédés ne
s’étaient pas autant tenu à l’écart des hommes qui ont conduit ces
atroces bouleversements; mais sans doute qu’on ne voit jamais les pièges
vers lesquels on marche et que peut-être, en dépit des leçons du passé,
nous n’apercevons pas d’autres dangers dont nous pourrions préserver la
foi des peuples et qui lui porteront quelque jour une profonde atteinte.
Dom Thierry s’occupe à dessiner un crucifix admirable qui est placé sur
le maître-autel de cette petite église et qui est le seul objet
important que M. Lécu ait réussi à soustraire à la rapacité des bandes.
Il nous assure que plusieurs autres objets d’une grande valeur, entre
autres une petite châsse d’ivoire d’un travail extraordinairement délié,
sont tombés entre les mains d’un ancien moine, jureur et marié, et que
cet apostat aurait également en sa possession quelques antiphonaires
très précieux. Mais que sont ces faibles restes en comparaison des
richesses de toutes sortes que l’art avait accumulées dans la montagne
de marbre, comme on appelait l’église de l’ancien monastère. Je vous
assure, mon Très Révérend Père, qu’il est difficile de soutenir cette
pensée sans que les larmes vous en viennent aux yeux.
Pendant que Dom Thierry dessine, j’ai examiné le jeu du carillon dont
nous vous avons parlé. Il est ancien et extrêmement composé. Il ne
comprend pas moins de huit gros cylindres et plus de soixante et dix
cloches jouant seize airs, aux quarts, aux demi-quarts, et avec une
répétition aux heures. J’ai recueilli douze de ces airs qui ne m’étaient
pas connus. Les quatre autres, qui sont ceux des demi-quarts, sont des
refrains de vieilles chansons assez peu convenables, comme cela se
trouve trop souvent dans les carillons. J’écoute avec délices ces
charmantes mélodies portées au loin à travers le silence de la vallée.
Elles me transportent aussitôt dans un temps si éloigné du nôtre par
mille circonstances, bien qu’en réalité un petit nombre d’années nous en
sépare seul. Elles font renaître devant mes yeux un état de choses que
vous serez déjà bientôt seul, mon Très Révérend Père, avec quelques
hommes comme M. Lécu, à avoir connu.
J’aurais un extrême désir d’avoir un entretien avec le moine infortuné
dont notre hôte nous parle. Les livres anciens qu’on dit qu’il a chez
lui allument ma curiosité et peut-être ne serait-il pas impossible de
lui rendre la foi que les égarements de sa vie sans doute plus que la
perversion de son esprit lui ont faire perdre. Il est père d’une fille
que le curé nous dépeint comme très assidue à l’église bien qu’elle
n’approche jamais des sacrements, et ce goût de sa fille pour le lieu
saint nous ouvre au moins une espérance. M. Lécu en doute cependant.
L’hiver dernier, ce malheureux apostat ayant été frappé subitement d’une
attaque très violente et le curé en ayant eu avis par la fille dont nous
parlons, il y courut, mais aux premiers mots que ce saint prêtre plus
zélé qu’éclairé lui dit d’une séparation qu’il jugeait nécessaire, le
malade recouvra assez de force pour lui dire d’une voix ferme qu’il ne
souhaitait aucunement d’entrer en conférence avec lui.
Cela nous donne quelque appréhension de l’approcher. Nous avons conservé
aussi un souvenir fâcheux d’une visite que nous fîmes, le mois dernier,
à un autre ancien moine. Celui-là demeure seul dans l’infirmerie de
l’ancien prieuré de Laudrissart, et les gens du hameau le craignent si
vivement qu’ils n’approchent jamais de sa triste retraite. Il passe ses
journées à faire le travail des derniers valets, et les bœufs même, qui
sont les seuls êtres vivants qu’il voit, sont d’une telle sauvagerie que
le boucher qui les achète les tue à coups de fusil avant de les emmener
à la ville. Ce moine conserve des tableaux que nous eussions aimé voir,
et nous avons aperçu, en effet, un volet de diptyque qu’il avait placé
en guise de vitres à l’une des fenêtres de sa maison, mais quand nous
avons voulu faire quelques pas dans la cour de cette silencieuse et
triste demeure, un chien d’un aspect féroce a élevé un si horrible
aboiement et il est apparu au seuil une figure si menaçante et vomissant
des blasphèmes si épouvantables que nous nous sommes retirés sans
pouvoir proférer une seule parole.