[8] Les lettres qu’on va lire n’offrent aucunement l’intérêt d’un
récit dramatique ou même suivi. Telles qu’elles sont, elles
retiendront peut-être l’attention du lecteur par des ressemblances
assez inattendues avec le temps présent. Ces traits épars frapperont
sans doute davantage dans le cadre vieilli et sans apprêts où on les
a laissés.
Dom Michel Vénard au Révérendissime Abbé du monastère de Steinberg, en
Syrie.
Mon Très Révérend Père, nous sommes arrivés de ce soir à Scilly. Un
voiturier qui nous a précédés portait notre bagage et nos hardes, en
sorte qu’il nous a été facile de faire à pied les sept lieues qu’il y a
entre Robbes et cet endroit-ci. Don Thierry a cependant voulu porter
lui-même tous les dessins qu’il a faits dans cette abbaye et prenant
tour à tour ce léger fardeau qu’il avait fixé dans des courroies nous
n’en avons pour ainsi dire pas senti la fatigue. La route qui mène de
Robbes au lieu où nous venons d’arriver a été construite au siècle passé
par les ordres de l’Abbé de Scilly dont Robbes dépendait, n’étant alors
qu’un prieuré fort riche, et on l’appelle encore aujourd’hui le chemin
de l’Abbé. Elle est parfaitement droite et si elle ne s’élevait et
s’abaissait incessamment avec le terrain on verrait sans doute d’un bout
de la forêt à l’autre. Ces bois sont d’une beauté extraordinaire, bien
qu’en plusieurs endroits le taillis longtemps négligé soit devenu
sauvage et impénétrable: les hêtres qui forment presque partout la
futaie s’élèvent au-dessus de cette confusion d’une manière très noble.
Les chevreuils n’y manquent pas, mais nous n’avons aperçu ni renards, ni
lièvres, comme on en voit à chaque instant en Allemagne. Ce chemin est
d’ailleurs extrêmement solitaire. A deux lieues de Robbes, on trouve un
village assez considérable qu’on nomme la Roverée et où nous n’avons
rien vu qui fût digne de remarque, et, à demi-heure de là, la maison
d’un forestier, mais plus loin il ne se trouve aucune habitation et
c’est à peine si nous avons aperçu quelques charbonniers. Environ trois
quarts d’heure d’ici, les bois cessent tout d’un coup ou plutôt
s’élargissent pour borner un grand creux fait de prairies et dans lequel
la route descend suivant une pente assez rapide. Elle est alors bordée
de hêtres énormes et de mélèzes grands et beaux, mais tristes et qui
donnent à ce chemin un ton de mélancolie, au lieu que dans la forêt sa
blancheur inspirait la gaieté. Cette tristesse s’accroît de la vue d’un
village entièrement ruiné auquel on parvient bientôt et dont les
maisons, la plupart sans toiture, sont désertes. En plusieurs endroits
il y a des masses de débris, briques et pierres et autres matériaux, qui
semblent attester des bâtiments considérables. Seule, une maison assez
vaste, conçue dans le style du XVIIe siècle et embellie d’une guirlande
d’un travail délicat, nous a paru habitée. Elle est en partie couverte
de lierre, ce qui est aussi rare dans cette contrée que fréquent en
Angleterre, et environnée d’un jardin agréable. Plus loin, nous sommes
passés au-dessus d’une eau courante fort rapide sur un pont orné à
chaque bout de deux grandes colonnes de pierre et bientôt nous sommes
entrés dans ce village que nous croyions être Scilly et qui se nomme en
réalité les Fagnes, sans doute à cause des bois de hêtres qui
l’entourent. Nous sommes entrés dans l’église qui est petite et nue,
mais dans le clocher de laquelle nous avons été étonnés d’entendre un
carillon d’une sonorité merveilleuse et dont les sons nous avaient déja
charmés quand nous n’apercevions ni église, ni village. Nous sommes
allés ensuite rendre visite au curé, homme âgé et vénérable, qui nous a
reçus en versant des larmes et avec toutes les marques de la joie. Cet
ecclésiastique appartenait à l’abbaye avant qu’elle fût dispersée et il
ne s’en est jamais éloigné même pendant la Terreur, et quand tous les
autres étaient passés à l’étranger. Il n’avait jamais revu le costume de
l’Ordre depuis ces temps malheureux, et cette vue subite l’a ému
jusqu’au fond de l’âme. Nous n’avons vu, jusqu’ici, que peu de livres
dans sa maison, mais nul doute que sa mémoire ne soit une riche
bibliothèque. Il nous a appris, ce soir, que le village dévasté que nous
traversâmes avant d’arriver à celui-ci n’était autre que Scilly
lui-même, et les tas de décombres, les ruines informes de l’abbaye dont
les bandes noires n’ont pas laissé pierre sur pierre et dont, à vrai
dire, il ne subsiste que le nom. Nos cœurs se sont serrés à ce récit, au
souvenir de cette riche bibliothèque traitée comme un vil rebut et des
reliques du bienheureux Herbert jetées au vent. Après vingt épreuves,
nous ne sommes pas encore habitués à l’horreur de ces ruines, et chaque
nouveau récit qu’on nous en fait nous pénètre d’amertume.