remuer, _décharger_, dans celui de poser à terre un paquet, un fardeau,
ne peuvent plus se dire, à moins qu'on ne veuille de propos délibéré
faire une équivoque, comme dans l'épigramme de Vasselier où un
portefaix, causant un embarras de voitures au milieu d'une rue étroite,
est sommé de décharger par l'homme au carrosse:
... Je ne puis me branler,
Comment veux-tu que je décharge?
répond avec beaucoup de présence d'esprit le pauvre diable. _Le faire_,
_le mettre_, sont dans le même cas. Les vers de Corneille:
Dis-moi donc, lorsqu'Othon s'est offert à Camille,
A-t-il paru contraint? a-t-elle été facile?
Son hommage auprès d'elle a-t-il eu plein effet?
Comment l'a-t-elle pris, et comment l'a-t-il fait?
seraient aujourd'hui insupportables à la scène. On dit encore _érection_
en parlant de celle d'une statue, mais le temps n'est peut-être pas très
éloigné où l'on n'osera plus le dire. L'_instrument de paix_, _dresser
l'instrument_, sont des locutions encore usitées, dans le langage
diplomatique, pour signifier l'acte authentique d'un traité, d'une
convention: elles n'ont pas longtemps à vivre, mais on les remplacera
aisément. La perte du verbe actif _baiser_ est plus regrettable. Le sens
honnête du mot, donner un baiser, n'était pas, du temps de Molière,
aussi complètement oblitéré par l'autre sens, qu'il l'est à
présent.--«Baiserai-je?» demande ingénument Thomas Diafoirus à son père,
quand on lui présente sa future. «_Baiseuse_, s. f., celle qui baise
volontiers,» dit Richelet, probablement sans y entendre malice,
quoiqu'il soit assez sujet à caution, et qu'il vienne de définir
_baiser_: «avoir la dernière faveur d'une dame.»
Viens, Margot, viens qu'on te baise,
disait Béranger. Des deux verbes, _baiser_ et _embrasser_, ce serait
plutôt le dernier qui aurait dû devenir indécent, puisqu'il signifie
tenir entre ses bras; c'est le premier à qui est échu ce mauvais sort,
et on le remplace par _embrasser_, non sans faire gauchir la langue, car
il est absurde de dire _embrasser_ pour: donner un baiser, et encore
plus de dire: _embrasser sur la bouche_. Les mots deviennent obscènes ou
grossiers par le temps, par l'usage, sans qu'on puisse bien se rendre
compte du pourquoi, ni de l'époque à laquelle la métamorphose s'est
opérée. On trouve dans Richelet: «_Instrument_, parties naturelles de
l'homme. _Pine_, parties naturelles d'un petit garçon; ex.: Elle lui
prend la pine. _Queue_ (_pudenda hominis_); ex.: La queue lui pend au
petit bonhomme. _Trou du cul_; ex.: Se torcher le trou du cul.» Tous ces
mots sont maintenant bannis des Dictionnaires. Éloi Johanneau
(_Épigrammes contre Martial_, p. 50) dit que de son temps, le jour de
Pâques, à la porte de la cathédrale de Saintes, des femmes vendaient des
gâteaux en forme de Priapes, et criaient: «_A mes pines! qui veut de mes
pines?_» La police y mettrait aujourd'hui bon ordre. Le gendarme qui
arrêterait la délinquante serait sans doute bien embarrassé de dire
pourquoi _pine_ est obscène quand _pénis_ ne l'est pas, mais cela est.
[25] Entendus dans le sens érotique, _ductare exercitus_ voudrait
dire: branler l'armée, et _patrare bellum_: décharger la guerre,
tropes violents qui n'étaient aucunement dans l'esprit de Salluste,
et dont pourtant Mirabeau a égalé sinon surpassé l'énergie: «Ce
d'Orléans est un Jeanfoutre qui toujours bande le crime et qui n'ose
le décharger.»
* * * * *
Les médecins sont en possession de l'immunité complète pour tous les
termes dont ils ont besoin dans l'exercice de leur art. Même dans les
livres qu'ils écrivent pour «l'instruction des gens du monde,» ils
disent librement: pénis, gland, verge, membre viril, vulve, vagin,
érection, sperme, et traitent non seulement de ce qui touche aux
rapports sexuels, mais de toutes les dépravations du sens génital:
pédérastie et Saphisme ou tribadisme, onanisme manuel, anal, vulvaire,
buccal, mammaire, axillaire, titillations uréthrales et clitoridiennes,
etc. Les termes techniques dont ils se servent sont d'ailleurs, sauf
quelques-uns, assez peu accessibles au vulgaire, par leur étymologie
savante, pour que beaucoup de gens fassent leur première connaissance
avec eux lorsqu'Éros les amène, l'oreille basse, dans le cabinet du
docteur. La vieille langue médicale avait plus de sans-façon, barbiers
et sages-femmes, pompeusement qualifiés de chirurgiens et d'obstétrices,
en ayant fourni une bonne moitié, sans que la Faculté y trouvât à
redire. Le jardin et verger de nature, le cabinet de Vénus, le cloître
virginal, le soc viril, le baume naturel, et autres expressions
métaphoriques, n'en étaient pas bannis comme à présent. Les appellations
affectées aux diverses parties de «l'ovale féminin» et de ses alentours:
les barres, les barboles, les landies, l'entreprend, le ponnant, le
guillocquet, le guillevart, les hallerons ou ailerons, la dame du
milieu, se rencontrent quelquefois dans Brantôme et les conteurs; elles
appartiennent par là à la langue érotique. Les anciens prédicateurs, et
surtout les casuistes, se sont également trouvés dans la nécessité de se
constituer un vocabulaire spécial qu'ils ont en partie inventé pour
leurs besoins, en partie emprunté soit aux Latins, soit à la langue
médicale de leur temps. Les casuistes disent _mollities_ pour
_masturbatio_, et distinguent dans ses effets la _distillatio_ de la
_seminatio_, la première étant simplement préparatoire à la seconde;
_fornicatio_, _concupiscentia_, _tactus impudici_, _copula carnalis_,
_delectatio Venerea, amorosa_ et _morosa_, _pollutio in ore_, _osculari
verenda_, appartiennent à cette langue des théologiens, ainsi que le
_vas debitum, legitimum, naturale_, opposé au _vas illegitimum,
innaturale, praeposterum_, la _copula naturalis_ à la _copula
Sodomitica_. L'expression _peccatum mutum_, dont ils se servent aussi,
fait penser au _tacere_, de Martial, _reddere Harpocratem_, de Catulle,
mais n'est pas chez eux synonyme d'irrumation; leur «péché muet» est la
Sodomie. Ils appellent le clitoris: douceur d'amour, _dulcedo amoris_,
et par incubes ou succubes n'entendent pas toujours ces êtres vaporeux
que l'on voit en rêve: ils désignent ainsi, à mots couverts, les
diverses positions que l'homme et la femme peuvent prendre dans le
congrès. Les vieux prédicateurs, parlant en public, avaient un langage
plus familier: Paillards, Sodomites, ribauds, maquereaux, ruffians;
paillarder, forniquer, faire l'oeuvre de chair, hanter les bourdeaux,
trousser les chambrières, payer des manches rouges à sa putain, être à
pot et à cuiller avec sa servante (ce que le populaire, en abrégeant,
traduisait par: être à pot et à cul), gagner sa dot de mariage à la
sueur de son corps, jetter ses enfants ès-rivières et retraits, etc.,
sont les expressions dont se servent Maillard, Menot et Barlette en
reprochant leurs mauvaises moeurs à leurs contemporains[26].
[26] V. Henri Estienne, _Apologie pour Hérodote_, chap. VI; Dulaure,
_Des Divinités génératrices_, chap. XV.
Les traducteurs Français des grands satiriques Latins auraient pu, eux
aussi, tenter d'enrichir notre langue érotique en y faisant passer les
hardiesses de Juvénal, de Perse, de Pétrone, de Martial surtout, dont le
vocabulaire est si opulent. Leurs essais n'ont été jusqu'à présent
qu'insuffisants ou ridicules. Trois traductions assez estimées de
Martial: celle de l'abbé de Marolles, une seconde attribuée sur le titre
à des «militaires», et qu'on croit être de Volland, la troisième de
Simon de Troyes et publiée par Auguis, ont été examinées à ce point de
vue par Éloi Johanneau[27]. On se ferait difficilement une idée de leur
niaiserie. L'abbé de Marolles traduit _Priapus_ par visage!
_Gallo turpius est nihil Priapo_,
(I, 36.)
«Il n'y a rien de plus vilain que le _visage_ d'un prêtre de Cybèle.» Il
rend _futuere_, par «cajoler, se divertir, passer le temps, aimer,
entretenir, avoir une entrevue»; _fututor_ par «galant, effronté»;
_cunnus_ par «chaînon»; _fellare_ par «ne pas bien user de sa langue»,
_arrigere_ par «se roidir dans les combats, désirer quelque faveur»; sa
manie de décence quand même le conduit tout droit à faire des
contre-sens d'écolier, comme lorsqu'il traduit _paedicare_ par «faire
l'amour»; ailleurs il dit que c'est «faire d'étranges choses», ce qui,
sans être meilleur, montre pourtant qu'il comprenait. Il a le privilège
des périphrases souvent plus lestes que le mot propre de l'original; il
traduit _mentula_ par «je ne sçay quoy qui fait aimer les hommes», et
ajoute en note: «Quelque lasciveté, sans doute»; ailleurs, c'est
«quelque chose que l'on porte». _Inguina_, c'est: «ce que je ne puis
nommer»; _canus cunnus_, «une vieille passion»; _vellere cunnum_,
«farder sa vieillesse»; _percidi_, équivalent de _paedicari_, «se faire
gratter». Il abuse de «quelque chose»; ce «quelque chose» rend les mots
les plus divers: _mentula_, c'est «quelque chose», _inguina_, «quelque
chose», qu'il s'agisse de l'homme (VII, 57) ou de la femme (III, 72), et
_culus_ est «quelque autre chose» (III, 71). _Paedicare_ étant «faire
d'étranges choses», _paedicari_, _irrumari_, c'est «faire quelque chose
de plus» ou «de pis;» mais quoi? l'abbé ne le dit pas, et encore
faudrait-il dire: se laisser faire.
[27] _Épigrammes contre Martial, ou les mille et une drôleries,
sottises et platitudes de ses traducteurs_, par un ami de Martial
(Paris, 1835, in-8º).
Les «militaires» ou Volland se sont dressé à l'avance une espèce de
Barême; ils traduisent constamment les mêmes mots Latins par les mêmes
mots Français auxquels ils donnent souvent un sens conventionnel:
_futuere_ par «aimer» et «forniquer»; entre femmes (VII, 69) c'est aussi
«forniquer»; _fututor_, par «amant, amateur»; _vulva_, _barathrum_,
_cunnus_, par «anneau»; _mentula_, _penis_, _columna_, _veretrum_, par
«béquille», s'inspirant sans doute de la chanson de Collé, _La béquille
du Père Barnaba_; _fellare_ et _lingere_ par «breloquer», d'où
_fellator_, «breloqueur», et _fellatrix_, «breloqueuse»; _irrumare_, qui
signifie une chose, et _percidere_, _irrumpere_ qui en signifient une
autre, par «se faire breloquer»: contre-sens énorme du moment qu'ils
prennent «breloquer» pour l'équivalent de _lingere_ et de _fellare_. Ce
mélange de breloques, de béquilles et d'anneaux, nous donne des
«breloqueurs et breloqueuses d'anneaux», une «béquille énervée», une
«béquille à poils», une «béquille en fureur», une béquille qui «apprend
une route inconnue», ailleurs, des «testicules de cerf remplacés par une
jeune béquille»; un «anneau qui parle», des anneaux «qui se
réjouissent». De temps à autre, ils veulent cependant varier un peu; ils
traduisent alors _paedicare_, tantôt par «faire des polissonneries», et
tantôt par «jouer le second rôle», ce qui montre combien peu ils savent
ce qu'ils disent; _fellator_ par «fripon», _paedico_ par «badin», et
continuellement confondent le rôle actif avec le rôle passif.
Simon de Troyes, et son reviseur Auguis, n'entendaient pas beaucoup
mieux le Latin, car pour eux le _paedico_ est un Ganymède (VI, 33); ils
affectionnent les périphrases les plus pompeuses: _mentula_, organe des
plaisirs, frêle instrument des amours, intention directe; _cunnus_,
ceinture de Vénus; _colei_, les recoins les plus secrets du corps;
_paedicare_, se livrer à une débauche irrégulière, avoir des habitudes
vicieuses; _lingere_, faire d'impudiques caresses aux appas les plus
secrets d'une belle (douze mots pour un), et _irrumare_, demander à
avoir part aux bonnes grâces d'une belle (dix seulement). Encore ces
périphrases, toutes niaises qu'elles sont, feraient-elles croire qu'ils
comprennent; mais non: ils traduisent ailleurs le même verbe _irrumare_
par: «avaler le plaisir avec sa bouche», c'est tout le contraire; et
_periclitari capite_, synonyme d'_irrumari_, par «perdre la tête».
La seule bonne méthode de traduction que l'on doive, suivant nous,
appliquer aux érotiques Grecs et Latins, est celle qui s'impose comme
règle de dire à mots couverts seulement ce que l'auteur a dit à mots
couverts, de ne pas mettre de périphrases où il n'en a pas mis, de
rendre le mot propre par le mot propre, et les métaphores par des
métaphores semblables, tirées des mêmes termes de comparaison. Traduire
autrement sera toujours donner une idée fausse du goût personnel de
l'auteur, de ce qui constitue son style ou sa manière. Mais le mot
propre serait souvent bien plus obscène en Français qu'il n'était en
Latin; les dérivés populaires de _cunnus_, _colei_, _futuere_, les
équivalents de _paedico_, de _cinaedus_, sont absolument ignobles, et
les termes Latins ne l'étaient pas, du moins au même degré[28]. Pour
obvier à cette difficulté, rien n'empêche qu'on ne francise tous ceux
qu'on pourra, conformément au génie de la langue. Mentule, gluber,
vérètre, quelques autres encore, se trouvent dans Rabelais; irrumation,
fellation, dans La Mothe Le Vayer; l'abbé de Marolles a osé fellatrice;
pourquoi ne dirait-on pas fellateur, pédicon et pédiquer, fututeur,
drauque, cinède, cunnilinge, liguriteur, exolète, irrumer, etc? Ces
mots, nous objectera-t-on, ne seront compris que de ceux qui savent le
Latin, et le traducteur doit se faire entendre de tout le monde. Mais
n'en est-il pas de même de sesterce, modius, laticlave, pallium, atrium,
impluvium, vomitoire, vélite, belluaire, et de tant d'autres termes
francisés depuis longtemps par les archéologues? Les définitions vagues
qu'en fournissent les Dictionnaires: monnaie, mesure Romaine, partie du
vêtement, de l'édifice Romain, soldat, gladiateur, donnent-elles la
valeur précise du mot à celui qui ignore le Latin et les moeurs de
l'ancienne Rome?
[28] «Il y a tout lieu de croire que beaucoup d'expressions dont la
malhonnêteté nous choque n'avaient pas la même portée chez les
Romains et n'étaient pas si brutales. Martial dit quelque part que
les jeunes filles peuvent le lire sans danger. Admettons que ce
propos soit une fanfaronnade Bilbilitaine, et réduisons l'innocence
de son recueil à ce qu'elle est en réalité: encore est-il vrai qu'on
ne se cachait pas pour le lire, que les gens de bon ton, comme on
dirait chez nous, gens qui ont d'autant plus de pruderie en paroles
qu'ils sont plus libres dans la conduite, avouaient publiquement
leur admiration pour Martial. J'ai sans doute bien mauvaise idée de
la Rome impériale, et je crois peu à la chasteté d'une ville où des
statues nues de Priape souillaient les palais, les temples, les
places publiques, les carrefours; où, dans les fêtes de Flore, on
voyait courir sur le soir, à travers les rues, non pas des
prostituées, mais des dames Romaines échevelées et nues; où les
femmes se baignaient pêle-mêle avec les hommes; où les comédiennes
se déshabillaient quand on leur avait crié du parterre:
Déshabillez-vous. Mais j'ai peine à croire qu'on pût s'y vanter
ouvertement de faire ses délices de Martial, si Martial eût été
aussi impur qu'il nous paraît aujourd'hui.» (Désiré Nisard, les
_Poètes Latins de la décadence_.)
Le _Dictionnarium eroticum_ de Nicolas Blondeau ne fera pas faire de
grands progrès dans cette voie aux chercheurs de traduction exacte et
littérale. L'auteur, et François Noël qui l'a complété, sont tous les
deux des partisans à outrance de la périphrase, qui enveloppe le mot
comme une orange dans du papier, et de l'équivalent, qui n'équivaut
jamais, qui est toujours au-dessous, au-dessus ou à côté de l'expression
dont il s'agit de rendre l'énergie, la grâce ou la finesse. Il n'en est
pas moins curieux par le nombre, l'abondance de ces équivalents, de ces
périphrases patiemment colligées dans les auteurs ou plaisamment
imaginées, et dont quelques-unes sont de véritables trouvailles[29].
Publié en son temps, il eût été le premier, ce qui est la meilleure
excuse de ses imperfections et de ses lacunes: la série des mots et
surtout des locutions érotiques est loin d'être complète dans les
volumineux Glossaires d'Henri Estienne, de Forcellini et de Du Cange, et
la difficulté de trouver l'acception spéciale au milieu d'une foule
d'autres, fait qu'on songe rarement à y avoir recours. Resté si
longtemps manuscrit, il a été devancé par un autre, bien connu des
amateurs, le _Glossarium eroticum linguae Latinae, sive theogoniae,
legum et morum nuptialium apud Romanos explanatio nova, auctore P. P._
(_Parisiis_, 1826, in-8º), auquel on croit qu'Éloi Johanneau a
collaboré, mais dont l'auteur est resté incertain[30]. Ce recueil est
d'une utilité incontestable pour tous ceux qui veulent lire et
comprendre les érotiques ou satiriques Latins; il abonde en citations
qui éclaircissent les passages obscurs ou douteux, mais les explications
sont en Latin, ce qui laisse à celui de Blondeau et Noël une certaine
supériorité. La comparaison des deux ouvrages est instructive et montre
les difficultés d'un pareil genre de travail. Rien que dans la lettre A,
nous relevons chez Noël et Blondeau soixante-quinze mots ou locutions
qui ne se trouvent pas, au moins à cette place, dans le _Glossarium_ dit
de Pierrugues; en revanche, celui-ci en a deux cent vingt-huit négligés
par ses devanciers, et vingt-deux articles seulement sont communs aux
deux recueils. De plus, si on les collationne avec l'_Index_ du _Manuel
d'Érotologie_, on se convainc que près de la moitié des mots commentés
par Forberg ne se trouvent ni dans l'un ni dans l'autre. Une refonte
générale de ces trois ouvrages, sur un bon plan, donnerait un résultat
sinon parfait, du moins très satisfaisant.
[29] Le suppositoire vivant, le gobet amoureux, le Calendrier naturel,
le combat de cinq contre un, le Manuel des solitaires, etc.
[30] Quérard dit que les initiales P. P. cachent le chevalier P.
Pierrugues, ingénieur à Bordeaux, qui publia en la même année 1826
un bon plan de cette ville. On lui attribue également, mais
peut-être à tort, les Notes de l'_Errotica Biblion_. C. de Katrix,
auteur d'un Avant-Propos placé en tête de ce dernier ouvrage, dit
avoir eu entre les mains un exemplaire du _Glossarium_ portant cette
mention: «_Ab Eligio Johanno constructum, auspicio et cura
(forsitan) baronis Schonen._ S. E.»
* * * * *
Il nous resterait, en terminant, à dire un mot de la langue érotique
contemporaine; mais quoique nous ayons des «naturalistes», qui ne
reculent pas devant les mots, et même des «pornographes», on serait
embarrassé de relever chez eux les éléments d'un vocabulaire original,
qui leur soit propre. Les plus timides ou les moins maladroits
s'essayent dans les réticences, les sous-entendus de Laclos et de
Crébillon fils; mais comme ils n'ont pas l'art exquis et la finesse de
ces maîtres, on devine l'intention qu'ils avaient de dire quelque chose,
plus qu'on ne voit clairement la scène qu'ils ont voulu décrire.
D'autres se sont fait avec des crudités du vieux Français, mélangées à
des trivialités de faubourg, à ce que Richepin appelle la gueulée
populacière, une langue hybride, bâtarde, assez écoeurante, et il en est
une pire encore, celle dont Alfred Delvau s'est constitué hardiment le
lexicographe dans son _Dictionnaire de la langue verte_, puis dans son
_Dictionnaire érotique moderne_. Nos pères avaient déjà, pour désigner
ces bonnes filles dont le métier est de faire plaisir aux hommes, un
nombre plus que suffisant d'appellations désobligeantes: carogne, catau,
catin, coureuse, créature, donzelle, drôlesse, gueuse, gourgandine,
poupée, putain; comme nous sommes plus riches! nous avons: allumeuse,
baladeuse, blanchisseuse de tuyaux de pipes, bouchère en chambre,
chahuteuse, chameau, chausson, crevette, éponge, gadoue, gaupe, gibier
de Saint-Lazare, gonzesse, gouge, gouine, grenouille, loupeuse, marmite,
menesse, morue, omnibus, paillasse, peau, pierreuse, punaise, rouchie,
rouleuse, rulière, sangsue, taupe, tireuse de vinaigre, tocandine,
toupie, traînée, vache, vadrouille ou vadrouilleuse, et vessie! Ce que
peuvent être les locutions imagées où ces termes choisis entrent en
combinaison avec d'autres de plus basse catégorie encore, on le conçoit
sans peine. Ni l'énergie ni le pittoresque ne leur manquent; mais à part
quelques bonnes et vertes Gauloiseries, ce vocabulaire est par trop
ordurier. Malgré toutes les raisons qu'on peut donner en faveur du
parler à la bonne franquette et contre la pruderie bégueule, nous
penchons à partager l'aversion de beaucoup de gens pour ces mots que
l'on nous dit être la langue de l'amour, et qui sentent mauvais, qui
font sur le papier comme des taches malpropres. Nous sommes volontiers
de l'avis de La Fontaine:
L'Amour est nu, mais il n'est pas crotté.
Paris, Avril 1885.
DICTIONARIUM
EROTICUM
LATINO-GALLICUM
A
ABSOLVERE HOMINEM VENERI. _Cicero._ Priver un homme des marques de la
virilité; le décharger des soins que l'on rend à Vénus; l'exempter de
faire ses hommages à la déesse d'amour; le dispenser de servir les
dames; mettre un frein à ses désirs amoureux; donner des bornes à ses
galants exploits; retenir l'inclination qu'il peut avoir de faire
service aux belles; le délier des engagements qu'il peut avoir avec la
mère d'Amour; lui retrancher tout commerce galant. Ou, au contraire:
rendre un homme capable de servir Vénus; le perfectionner de manière que
ses soins soient toujours agréables; lui procurer tous les avantages
nécessaires pour faire recevoir ses hommages; le rendre parfait dans
l'art de faire service aux dames; le tourner de sorte qu'il plaise
partout; lui faire prendre un air à réussir près des belles; le mettre
en état de se rendre digne des regards de la mère d'Amour; en faire un
joli homme, un homme consommé dans l'art de la galanterie; rendre un
homme aimable et tout galant. Ou: absoudre un homme de tout ce que Vénus
lui fait faire; lui pardonner tout ce qu'il entreprend en faveur de ses
feux; excuser les fautes amoureuses d'un galant; avoir de l'indulgence
pour les erreurs où sa passion le plonge.
ACERSECOMES, _ae_, m. _Juv._ Catamite.
ADDUCTRIX, _icis_, f. Conciliatrice de volontés, médiatrice[31].
[31] Voyez AGABULA, LENO.
(N) ADHINNIO, _is, ire_. Crier de joie en voyant une belle femme; se
sentir vivement ému par sa présence, et ne pouvoir modérer les
transports qu'elle excite.
ADINEO, ADINIO, _is, ivi, itum, ire_. _Col._ Dormir à l'Hébraïque.
ADVERSUS ET AVERSUS IMPUDICUS EST. _Cic._ A découvert ou en secret, il
est toujours débauché; qu'on le regarde ou qu'on ne le regarde pas, il
ne s'en livre pas moins à sa passion déréglée; qu'on puisse le savoir ou
l'ignorer, c'est tout un pour son tempérament amoureux; qu'il soit en
compagnie ou sans témoins, il faut que son dérèglement ait son cours;
qu'on le voie ou non, il donne tout au plaisir de ses sens. Ou: l'une et
l'autre Vénus le touchent également; de quelque côté qu'on le prenne, on
n'y trouvera que débauche; s'il aime l'action, il veut bien la souffrir.
AEDOEICA ULCERA, n. Chancres aux parties naturelles.
AEDOEICON, _i_, n. Le membre, la verge.
AEDOEPALMUS, _i_, m. Priapisme, érection continuelle; maladie qui cause
une tension du v.. douloureuse et continue[32].
[32] Une tension douloureuse et continue dans la partie reproductive
de l'espèce humaine.
AFFERRE CONSECUTIONEM VOLUPTATIS. _Cic._ Faire jouir de ses amours;
procurer le plaisir de la jouissance; mettre en possession de l'objet de
ses voeux; faire venir le moment heureux en amour; donner la facilité
d'exécuter ses desseins galants; faire naître l'occasion de satisfaire
ses désirs amoureux; mettre un amant au comble de la joie; faire
apercevoir que l'heure du berger sonne; mettre en état de donner dans le
but des amants; rendre un amant heureux; fournir les moyens de se
divertir.
AGABULA, _ae_, m. f. Maquereau; maquerelle.
AGAGULA, _ae_, m. f. Maquereau; maquerelle.
AGAGULO, _onis_, m. Maquereau.