Grecs qu’on sait devoir leurs connaissances astronomiques aux Égyptiens.
Ptolémée, au commencement de son Catalogue d’étoiles, dit qu’il a fait
des changements aux constellations qui avaient été en usage avant lui.
Il faut donc recourir à des zodiaques plus anciens: nous en trouvons un
qui l’est incontestablement, c’est celui de l’Atlas de Farnèse (ainsi
appelé de son possesseur), dont Passeri a donné la figure et
l’explication dans le troisième volume de ses _Gemmœ astriferœ_, et dont
Bentley a inséré la figure dans son Manilius. Le zodiaque de cet Atlas
appartient à des temps antérieurs à Ptolémée, puisque le colure des
équinoxes du printemps passe par la corne précédente du Bélier. Dans ce
zodiaque le Lion n’est point figuré la tête avancée sur le Cancer, comme
dans le zodiaque moderne; au contraire, elle est retirée très en arrière
de ses pattes de devant; de sorte qu’une ligne droite, menée de
l’extrémité d’une des serres du Cancer à l’autre, passe par les pattes
antérieures du Lion et que la tête du Lion suit d’assez loin cette
ligne.
Il résulte de là que les étoiles qui forment la tête du Lion dans le
zodiaque de Ptolémée suivi par les modernes, appartiennent au Cancer
dans cet ancien zodiaque de l’Atlas de Farnèse, et que la tête du Lion
de cet ancien zodiaque est toute entière dans cette partie du Lion que
nous appelons sa _crinière_.
Dans la position que le zodiaque de Dendéra donne à l’équinoxe
d’automne, le colure du solstice passe par les étoiles les moins
avancées en longitude de la crinière du Lion. C’est tout ce qu’il faut
ici pour faire voir que le colure du solstice ne coupe pas le Lion dans
le zodiaque de Dendéra, et laisse le Lion tout entier dans les
constellations descendantes.
De même, dans la position que le zodiaque de Dendéra assigne à
l’équinoxe d’automne, la constellation du Capricorne se trouve toute
entière dans les constellations descendantes. On pourrait dire qu’une
partie du Verseau, son bras précédent, se trouve dans les constellations
descendantes, tandis que la figure entière du Verseau est dans les
constellations ascendantes du zodiaque de Dendéra; mais on peut répondre
ici que dans l’ancien Atlas de Farnèse, le bras du Verseau n’est point
avancé par-dessus le Capricorne, et qu’il est ramené vers la poitrine
même du Verseau.
Les Égyptiens, avant cette époque, connaissaient le mouvement rétrograde
des solstices, comme on peut s’en convaincre en consultant le zodiaque
du temple d’Esneh (latitude 25° 18). Ce zodiaque est placé aux deux
extrémités du plafond du péristyle, comme celui de Dendéra. Les
constellations ascendantes sont à gauche en entrant, et les
constellations descendantes sont à droite. Ces constellations paraissent
espacées également dans leurs plates-bandes respectives et se
correspondre exactement. Les constellations ascendantes sont, à partir
du mur du temple, _les Poissons_, _le Bélier_, _le Taureau_, _les
Gémeaux_, _le Cancer_, _le Lion_; les constellations descendantes sont,
à partir de l’entrée du péristyle au mur du temple, _la Vierge_, _la
Balance_, _le Scorpion_, _le Sagittaire_, _Le Capricorne_, _le Verseau_.
D’après cette disposition, le solstice se trouve exactement entre les
constellations du Lion et de la Vierge. Le mouvement rétrograde des
solstices depuis cette époque jusqu’en 1800 de notre ère, correspond à
6400 ans (4600 avant J.-C.), époque de la construction de ce temple, qui
se trouve entièrement sous la ville, par l’amas successif des débris des
maisons qui se sont succédées pendant une longue suite de siècles; il ne
reste plus qu’une ouverture en avant du péristyle par laquelle on
descend les décombres des environs; et dans quelques siècles on perdra
le souvenir de l’existence d’un temple entièrement conservé, enseveli
sous terre.
Au reste, avant nous, et avant nos raisonnements actuels, Edouard
Bernard avait déjà découvert et prononcé d’après d’anciens monuments,
que les prêtres égyptiens faisaient, comme nous, le mouvement de
précession de 50″ 9‴ ¾ par an[292]; par conséquent qu’ils le
connaissaient avec autant de précision que nous prétendons le faire
aujourd’hui. Il serait singulier que nous prissions notre ignorance de
leurs mystères pour un argument de la leur.
NOUET.
D’après ces principes, qui sont ceux de tous les astronomes, nous voyons
que la précession annuelle étant de 50″ et d’une fraction d’environ ¼ ou
⅓, il en résulte qu’un degré entier est déplacé en 71 ans 8 ou 9 mois,
et un signe entier en 2152 ou 53 ans.
Or si, comme il est de fait en astronomie, le point équinoxial du
printemps se trouvait au premier degré du Bélier en l’an 388 avant
J.-C.[293], il en résulte qu’il était au premier degré du Taureau
environ 2152 ans auparavant, c’est-à-dire vers l’an 2540 avant J.-C.; et
ainsi remontant de signe en signe, le premier degré du Bélier se trouva
être le point équinoxial d’automne, environ 12,921 ans avant l’an 388,
c’est-à-dire 13,300 ans avant notre ère: ne serait-ce pas ce qu’a voulu
dire _Pomponius Mela_, lorsqu’il rapporte que, selon les Égyptiens,
l’_origine du monde_ (c’est-à-dire du _grand cercle céleste_), remonte à
13,000 ans? notre surplus de 300 ans ne serait pas une difficulté, parce
que _Pomponius_ a pu citer un calcul savant fait vers le temps de
Ptolémée ou d’Alexandre[294].
Il est d’ailleurs digne de remarque que jamais les Égyptiens n’ont admis
ou reconnu dans leur chronologie le _déluge_ des Chaldéens dans le sens
où nous le prenons; et cela, sans doute, parce que chez les Chaldéens
eux-mêmes il n’était qu’une manière allégorique d’exprimer la présence
du _Verseau_ au point solsticial d’hiver, laquelle présence eut
réellement lieu à l’époque où le point équinoxial du printemps se
trouvait dans le Taureau, ce qui nous reporte vers le 31 ou 32e
siècle avant notre ère, c’est-à-dire précisément aux dates établies par
les Indiens et par les Juifs copistes des Chaldéens. Une belle carrière
est ouverte en ce genre de recherches, aux savants qui y porteront le
désir impartial de la vérité uni aux _connaissances scientifiques_ de
l’_astronomie_. Sans ces deux conditions il n’est plus possible de
pénétrer dans l’antiquité. Notre tâche est finie...
Époques et dates principales de la chronologie d’Égypte, éclaircies et
appuyées par des dates parallèles, étrangères.
1° Règnes des _Dieux_, c’est-à-dire des astres et des constellations
personnifiés par suite de l’emploi des figures hiéroglyphiques qui
servirent à exprimer leurs attributs, leurs influences, leurs rapports
avec les êtres terrestres.
Leurs prétendus âges ne sont que des périodes vraies ou fictives,
simples ou composées.
2° Première époque historique où l’Égypte fut habitée par des peuplades
diverses à la manière des sauvages. Durée indéfinie. Le Delta put alors
être dans l’état de golfe dont parle Hérodote.
3° Deuxième époque, où commencèrent de se former de petits états ou
royaumes dont il put y avoir 30, 40 ou davantage. L’astronomie fit des
progrès par l’établissement des colléges de prêtres: l’invention du
zodiaque a pu avoir lieu dans cette époque, conformément à l’indication
de _Pomponius Mela_................ 13,300 ans av. J.-C.
4° Troisième époque, où les petits états furent peu à peu fondus en
trois grands; savoir, la Haute-Égypte ou Thébaïde, la Basse-Égypte ou
Delta, et l’Égypte moyenne ou Heptanomis.
A _cette époque_ appartiennent le temple d’_Esneh_,
dont le zodiaque date de l’an 4600 avant avant J.-C.
notre ère, ci........................ 4600 ans.
et l’établissement du culte du _Taureau_
ou _Bœuf Apis_, symbole du _Taureau céleste_,
où le soleil commença de marquer
l’équinoxe du printemps.
Le zodiaque Indien se rapporte aussi
aux dates de 4700 à................. 4600
Observation de l’étoile _Aldébaram_, par
Hermès, citée à la date de............ 3362
En Chaldée, fondation de la pyramide
de Bélus.............................. 3191
Déluge, selon le texte grec........... 3195
Époque indienne de l’âge actuel....... 3101
État du ciel, indiqué dans le livre perse
intitulé _Ioub_, vers l’an.......(_Voyez_
Bailly.).............................. 3000
Départ d’un cycle sothiaque, et du cycle
callipique de 76 ans, à la date de....... 2782 ans.
Fondation du temple d’Hercule à Tyr. 27
Calendrier de Hoang-ti, en Chine......... 2686
Monuments de Mithra, et travaux d’Hercule
selon les Grecs............(_Voyez_
Dupuis.)................................ 2550
Entrée du soleil au Belier............... 2428
Commencement du culte, du Belier.........
Fondation du temple d’Ammon dans
l’_Oasis_; construction des monuments
de _Karnak_ et de l’avenue des Beliers,
vers.................................... 2400 à 2300
Déluge selon Varron et Censorin.......... 2376
Déluge selon le texte hébreu, calcul de
Petau....................:............... 2329
Le cycle chinois prend son départ à
l’an..................................... 2277
Le calendrier d’Hésiode y correspond.
Observation chaldéennes de Kallisthènes.. 2234
Observations des Pléiades en Égypte,
citée par Ptolomée....................... 2200
Observation des colures, citée dans le
Sourya Sidhanta.......................... 2068
Date du zodiaque de Dendéra.............. 2056
Invasion du royaume de Memphis par
les pasteurs arabes, présumés être les
tribus de Tamoud Aâd, Madian, Amalek,
etc....... vers...................... 1810 ans.
Par suite de cet événement l’on présume
à cette époque plusieurs migrations
et colonies des Égyptiens en Grèce,
en Étrurie, en Asie.
Fondation d’Héliopolis par les pasteurs
arabes..................................... 1800
Expulsion des Arabes par Tethmos...
vers....................................... 1556
Réunion de toute l’Égypte en une seule
monarchie.
Fondation de Memphis la neuve, vers
l’an....................................... 1500
Lac de Mœris, vers l’an.................... 1430
Construction des villes de Heroopolis
ou Phitom et de Ramessés par les Juifs,
vers....................................... 1420
Les Égyptiens, sous le roi Amenoph,
chassent d’Égypte les Juifs et une quantité
de menu peuple que Moïse organise
en corps de nation et partage en 12 tribus,
selon les 12 signes célestes............... 1410
Règne et conquêtes de _Sésostris_ entre
les années............................... 1350 et 1390
Rhampsinit _le Riche_, indiqué par Pline
sous le nom de _Rhamsès_, comme auteur
du grand obélisque d’Héliopolis, et contemporain
de Troie, a dû régner vers................ 1080
parce que son successeur Chéops a élevé
la grande pyramide vers.................. 1050 ans
Sesach, roi d’Égypte, rançonne Jérusalem
en ...................................... 974
(Il est possible que ce roi soit l’_Asuchis_
d’Hérodote).
Des rois obscurs, tels qu’ils sont mentionnés
par les listes, se succèdent plus
ou moins régulièrement, et affaiblissent
l’Égypte par leur mauvaise administration.
Les Carthaginois, profitant de cet état
de choses, dirigent sur l’opulente ville
de Thèbes une armée qui la prend par
surprise, la saccage, et emporte un immense
butin, vers l’an .......................... 790
Bouchoris, dit _le Sage_, arrive au trône,
et s’efforce de rétablir l’ordre par des lois
qui l’ont fait placer au rang des législateurs
du pays ...... vers ....................... 781
Un aveugle de la ville d’_Anysis_, appelé
par Diodore, _Amasis_, ou _Amosis_, règne
tyranniquement pendant 6 ans ... vers ..... 755
_Seva le Kusithe_ ou _l’Éthiopien_, dit aussi
_Sevechus_, _Sabakos_ et _Actisanes_, envahit
l’Égypte et règne avec justice et sagesse
environ 25 ans depuis ..................... 750
Séthon, prêtre de Vulcain, gouverne
l’Égypte, tombée dans l’anarchie, à l’époque
où Sennachérib vient en Palestine,
vers ...................................... 722
(Pour la suite, _voyez_ le tableau d’Hérodote, à la fin de ce volume.)
Note sur le système des générations.
Dans[295] sa Chronologie (tome VII), chapitre des Héraclides, page 474,
M. Larcher nous dit:
«La règle des générations n’est pas la même chez les Lacédémoniens que
chez les autres nations. Ce peuple, _comme je l’ai observé_ dans le
chapitre XIV de la prise de Troie, avait défendu de se marier avant
l’âge de 36 ans ou même 37... Les générations étaient donc de 37 ans à
Lacédémone, tandis qu’elles n’étaient que de 33 ans dans le reste de la
Grèce.»
On croirait, d’après ce texte, que réellement Larcher a _prouvé_ ce fait
étrange, qu’un peuple entier ne se mariait qu’à 36 ou 37 ans: nous
avions lu une première fois le ch. XIV, sans apercevoir cette
démonstration; nous l’avons relu une seconde fois avec une scrupuleuse
attention, et voici les seuls raisonnements que nous y trouvons (pag.
398 et suiv.): «C’était une maxime universellement reçue dans les
premiers temps de la Grèce, qu’on ne se mariait qu’à 33 ans, et ensuite
à 30.»
(Nous nions à L*** cette prétendue maxime, ou plutôt ce fait bizarre,
incroyable: qu’il nous le prouve d’abord et par des témoignages et par
des exemples.)
«De là les générations _étaient évaluées_ à 33 ans et quelque chose, et
dans la suite elles le furent a 30 ans.»
Nous disons qu’elles _furent évaluées systématiquement_ par les
Égyptiens, puis par les Grecs, pour avoir un moyen _quelconque_
d’estimer des temps incertains. Mais nous nions qu’elles fussent
_civilement_ évaluées _par les peuples_, même dans les temps dont il
s’agit.
«Les Lacédémoniens faisaient une exception à la règle générale:
Lycurgue, dont toutes les institutions _tendaient à former des soldats
vigoureux,--voulant empêcher ses concitoyens de prendre femme quand ils
le jugeraient à propos, ordonna qu’ils ne se marieraient que lorsque le
corps aurait acquis toute sa vigueur, regardant ce réglement comme
très-utile pour se procurer des enfants robustes_.» (Xénophon, de
Republicâ Lacedæm., cap. I § VI.)
Raisonnons sur ce passage de Xénophon:--Si Lycurgue fit une telle loi,
ce ne put être que parce que l’on _avait senti l’abus_ de se marier trop
jeune: l’_abus existait_, il le réprima; et cet abus devait d’autant
mieux exister dans toute l’ancienne Grèce, qu’on le trouve chez tous les
peuples anciens et modernes, en raison de ce que leurs mœurs
domestiques sont plus simples, sont moins contraintes par des réglements
de police et de civilisation. Larcher a senti cette objection, car il
reprend (page 400):
«On peut m’objecter que ce réglement n’étant pas antérieur à Lycurgue,
les générations qui ont précédé ce législateur ne doivent être évaluées
qu’à 33 ans, comme dans le reste de la Grèce... Cette objection aurait
quelque force, si l’on _pouvait prouver_ qu’avant la législation de
Lycurgue les usages reçus à Sparte fussent _absolument contraires_ à
ceux adoptés par ce législateur... Si tel eût été le cas, _comment se
persuader_ qu’il eût réussi à réformer l’État.... On _connaît
l’attachement des peuples_ à leurs usages... Il eût _certainement
révolté_ toutes les classes de citoyens... Il y avait _sans doute_ alors
à Lacédémone des coutumes que l’on _suivait_ ou que l’on _négligeait_
impunément, parce que la _loi n’avait point prononcé_: Lycurgue choisit
parmi ces usages ceux qui lui parurent les plus raisonnables.... Il est
_donc vraisemblable_ que Lycurgue _trouva établie avant lui_ la coutume
de ne se marier qu’à 36 ans.»
N’est-ce pas là une logique vraiment curieuse? Larcher a d’abord posé en
fait que «_c’était une maxime des anciens Grecs de ne se marier qu’à_
33 _ans, et même à_ 37...» Il dit avoir prouvé ce fait relativement aux
Lacédémoniens, dans son chapitre XIV. Ses preuves consistent dans une
loi de Lycurgue _qui défend de se marier avant que le corps ait atteint
toute sa vigueur_: il s’aperçoit que cette _défense_ indique comme
existant, l’abus de se marier trop jeune. Pour esquiver la conséquence,
il a recours à des _suppositions_, à des _vraisemblances; Lycurgue n’eût
ôsé faire cette loi, si l’usage n’eût déjà existé: le peuple se fût
certainement révolté_... C’est-à-dire que, selon Larcher, toutes les
lois de Lycurgue existaient déjà avant d’être mises en vigueur par ce
prince; car le raisonnement de notre logicien peut s’appliquer à toutes.
On peut dire de chacune: _le peuple se fût révolté_... _il est attaché à
ses usages... il y avait sans doute une coutume_..... il _est
vraisemblable_ que Lycurgue... etc.; _certainement, sans doute,
vraisemblable_; telle est la gradation de Larcher. «Il faudrait prouver,
dit-il, qu’avant Lycurgue, les usages de Sparte fussent contraires à ses
lois.»--Mais c’est à vous, Monsieur, de prouver qu’ils furent les mêmes;
et vous avez d’abord contre vous le cri de toute l’antiquité, qui
atteste que la législation de Lycurgue fut _un phénomène d’innovation_
contre les usages reçus; un _système spéculatif_ et _philosophique_ qui
heurta tellement les esprits que le peuple de Sparte _s’ameuta_; que
dans cette émeute _Lycurgue perdit un œil_[296]; et que pour arriver à
son but, cet homme sévère et opiniâtre fut obligé d’user de supercherie
en faisant espérer qu’il modifierait ses lois après un voyage entrepris
pour consulter les oracles, et en faisant promettre au peuple, _par
serment, de les exécuter_ provisoirement jusqu’à son retour, _qui n’eut
point lieu_, puisqu’il préféra de mourir...
Vous avez ensuite contre vous cet axiome, «que toute loi prohibitive
_prouve par son fait_ l’existence de l’acte qu’elle change ou
supprime...»--_Lycurgue voulut empêcher que l’on prit femme à
volonté_.--Donc l’on en usait ainsi.--Il _ordonna de ne se marier_
(expression impropre); il défendit de se marier _avant d’avoir acquis
toute la vigueur_;--donc l’on se mariait ainsi; donc l’usage dominant
était de marier les enfants trop jeunes; et cet usage devait exister,
parce qu’il avait pour cause deux puissants motifs, l’un physique,
l’autre politique, que nous retrouvons dans tous les temps et dans tous
les pays.
Le premier de ces motifs est la passion naturelle commune à tous les
parents de marier leurs enfants de bonne heure, afin de se voir revivre
dans leur postérité.
De nos jours nous voyons encore cette passion avec ses effets subsister
dans cette même Grèce dont on nous parle, dans l’ancienne Asie mineure,
dans la Syrie, l’Égypte, la Perse, dans tout l’Orient. Tous les
voyageurs modernes qui ont parcouru la Turkie, l’Inde, la Chine,
attestent que dans ces pays les mariages sont généralement précoces;
d’abord par le développement précoce de la puberté dans l’un et l’autre
sexe; ensuite, et plus spécialement, par le désir qu’ont les parents de
marier leurs enfants qui, sans cela et de leur propre volonté, ne
pourraient contracter l’acte civil appelé _mariage_. L’abus est porté au
point qu’il n’est pas rare de voir des enfants de 12 ans qui cohabitent
avant 15; et cet abus existe chez les Grecs de Morée comme chez ceux de
l’Asie mineure; en général les filles y sont mariées avant 15 et 18 ans,
et les hommes avant 20. Direz-vous que c’est un effet de la religion
chrétienne afin de prévenir le libertinage? Pourquoi cet effet a-t-il
également lieu dans la religion musulmane, dans celle de Brahma, et dans
celle de Foë? Les anciens païens, adorateurs du _libertin_ Jupiter,
étaient donc plus continens, et plus chastes? Direz-vous que c’est un
effet du climat? Pourquoi, dans toute l’Amérique septentrionale, même au
Canada, les mariages se font-ils généralement avant 20 ans pour les
femmes, et avant 24 pour les hommes; et cela chez un peuple de sang
anglais, écossais, allemand? Pourquoi, dans notre Europe même, les
mariages se font-ils généralement à ce même âge dans certaines classes
du peuple, telles que les gens de la campagne et les ouvriers de tout
genre, tandis qu’ils sont généralement plus tardifs dans d’autres
classés, et spécialement dans les classes bourgeoises vivant de leurs
rentes? Pourquoi sont-ils généralement plus tardifs dans les villes que
dans les campagnes, dans les capitales que dans les provinces? La vraie
raison se fait sentir par ces contrastes. On se marie plus tôt partout
où l’on peut élever des enfants sans trop de gêne, partout où la
subsistance est facile, abondante. Dans de tels pays et dans un tel
ordre social, on obéit de bonne heure aux penchants de la nature, au
plus impérieux de ses désirs. On se marie plus tard là où la subsistance
est difficile, où les enfants deviennent un fardeau dès le bas âge, où
l’on ne sait comment les placer quand ils sont grands... Et parce que
chez certains peuples et dans certaines organisations politiques, il y a
plus ou moins de facilité à éluder le fardeau du mariage sans se priver
de ses douceurs; parce que dans les villes, et surtout dans les grandes
villes, cette facilité existe, surtout pour les classes riches ou
aisées; les mariages y sont soumis à des calculs de convenances de
société et de luxe, qui intervertissent ou modifient l’ordre naturel...
En sorte que le régulateur le plus général des mariages est, d’une
part, la simplicité, la grossièreté même des besoins et des mœurs (et de
là les mariages plus faciles et plus précoces dans les classes pauvres);
d’autre part, le luxe, c’est-à-dire l’extension des besoins factices et
conventionnels (et de là les mariages plus onéreux, plus difficiles,
plus tardifs et moins féconds dans les classes d’une aisance précaire et
moyenne). Ici j’ai le bonheur d’être d’accord avec Montesquieu.
Le second motif qui dut rendre les mariages précoces et faciles chez les
anciens Grecs, fut le besoin politique qu’éprouvaient les familles
d’avoir beaucoup de bras pour leurs travaux agricoles, et surtout pour
leur défense et pour leur sûreté. Ces peuples, comme l’on sait,
composant chacun une _société_ de 50 à 60,000; tout au plus de 100,000
citoyens, resserrés au nombre de 15 ou 20 _sociétés_, dans un espace
borné de mers et de montagnes, vivaient entre eux dans un état habituel
de jalousie et de guerre, et par cela même faisaient une grande
consommation d’hommes. La _chose publique_, la société avait besoin de
défenseurs, avait intérêt que l’on se mariât: aussi voit-on que le
célibat y était décrié dans l’opinion, qu’il fut même puni par les lois
quand il y eut des lois; mais de plus, avant ces lois, dans l’état de
liberté ou d’anarchie qui fut celui dont nous traitons, aucune police
intérieure ne réprimant les délits, la sûreté de chaque famille
dépendait de ses propres moyens, de ses seules forces... Était-elle
faible, on la vexait, elle était pillée, et pouvait être détruite;
était-elle forte, c’est-à-dire nombreuse, on la respectait: elle armait
tous ses membres pour réprimer un empiétement, pour punir un meurtre.
C’était exactement l’état civil des Hébreux, des Arabes anciens et
modernes, et de nos jours celui des Druses, des Maïnotes et des Corses
sous les Génois. Chaque famille avait donc, à être nombreuse, le même
intérêt, les mêmes motifs qu’avait la nation; et imaginer que, dans un
tel état de choses, des peuples en guerre et en anarchie constantes
fussent convenus de la _maxime_ de ne se marier qu’à 33 ans, est une
chimère, un vrai rêve de cabinet.
La loi de Lycurgue, citée par Xénophon, n’exprime pas l’âge où il devint
licite de se marier: pour le fixer, voici comme Larcher raisonne (page
474, 475): Aristote a connu, a eu en main les lois de Lycurgue: or
_Aristote_ (dans son plan systématique de république) _dit qu’il ne faut
point se marier tant que le corps prend de l’accroissement, et que les
hommes ne doivent prendre une compagne que vers leurs 37e année_:
donc _Aristote fait ici allusion_ à la loi de Lycurgue; donc Lycurgue a
établi l’âge de 37 ans; donc les Lacédémoniens, _dès avant Lycurgue, ne
se mariaient qu’à 37 ans; car, sans cela, Lycurgue les eût révoltés_...
Et page 40: _Il est bien vrai que Platon, qui en cent endroits fait
l’éloge des lois de Lycurgue, prescrit pour se marier l’âge de 30 à 35
ans; en sorte que l’on pourrait croire qu’il a imité celle-ci, et que le
terme fixé à Sparte eût été de 30 à 35 ans. Mais_, etc.