Ainsi voilà bien plus de 157 règnes cités, sans compter les inconnus de

la dynastie 14e, et tous ceux qui se placent entre _Sésostris-Séthos_

et Sabako: nous ne pouvons douter que ce ne soit ici la source où a

puisé Diodore, et alors il est démontré, 1° qu’il a partagé l’erreur

dont nous avons convaincu Africanus par le propre texte de Manéthon en

Josèphe, au sujet de l’époque de Sésostris, rejetée par-delà l’an 2600

avant J.-C.; 2° que Manéthon lui-même est atteint et convaincu de cette

erreur, puisque Diodore qui a écrit 280 ans avant Africanus, nous

retrace le même système que ce prêtre. Nous devons donc regarder

Manéthon, non pas comme l’auteur premier, comme l’inventeur prémédité de

tout ce système de confusion, mais comme le compilateur malhabile et

ignorant qui ayant eu en sa possession des archives de diverses villes,

des chroniques de diverses mains, rédigées peut-être en idiomes divers,

n’a pas eu le tact d’y reconnaître des faits foncièrement les mêmes,

présentés sous des formes un peu différentes. De telles méprises sont

grossières, sans doute; mais si l’on considère que les manuscrits

anciens furent souvent écrits énigmatiquement, par suite de l’esprit

mystérieux et jaloux des prêtres et des gouvernants; que, bornés à

très-peu de copies, ils n’étaient soumis à aucun contrôle; que plus tard

les copistes les altérèrent habituellement et impunément; que tout

travail de collation et de correction devint d’une grande difficulté;

qu’à des époques tardives, des compilateurs, tels que Ktésias et

Manéthon, se prévalant des notions presque exclusives qu’ils eurent

chacun en leur genre, s’en firent un moyen de faveur et de fortune près

des princes, on concevra, comment et jusqu’à quel point de tels abus

ont été faciles. Maintenant que celui de notre sujet est signalé et

reconnu, revenons au point d’où nous sommes partis, au règne de

_Sésostris_, considéré comme moyen de calculer et de mettre en ordre les

règnes antérieurs mentionnés par Diodore.

Cet auteur nous a dit (ci-devant, pag. 378) que le roi _Moïris_, qui

creusa le célèbre lac de son nom, avait vécu 7 générations avant

Sésostris; c’est-à-dire, selon sa méthode, qu’il y aurait eu cinq règnes

entre ces deux princes: s’il était exact en ce récit, _Moïris_ serait le

12e roi de la dynastie 18e, nommé _Acherrès_; la différence de nom

ne serait pas une difficulté, puisqu’il est constant que la plupart des

rois eurent plusieurs noms, ou surnoms épithétiques provenants de leurs

actions ou de leur caractère; mais parce que Diodore ajoute que 12

générations avant Moïris le roi _Uchoreus_ avait bâti de fond en comble

Memphis la neuve, en détournant le Nil, en comblant son lit, etc., nous

avons le droit de lui opposer un de ses propres guides, Manéthon, qui,

dans le passage très-détaillé que cite Josèphe, et dans toutes les

listes de ses copistes, établit toujours la dynastie 18e comme ayant

précédé immédiatement le règne de Séthos bien indiqué par Josèphe et par

Manéthon, pour être Sésostris, chef de la dynastie 19e..... Or, s’il

est prouvé, comme nous le croyons, qu’avant le sixième roi de la

dynastie 18e, c’est-à-dire avant _Tethmos_, les rois de Thèbes ne

régnèrent point sur l’ancienne Memphis; que cette capitale et toute la

Basse-Égypte furent alors sous la domination des pasteurs, et

précédemment sous celle des rois indigènes: s’il est prouvé que c’est

_Tethmos_, qui, le premier des rois de Thèbes, régna sur l’ancienne

Memphis, et cela, douze générations avant Sésostris (en style de

Diodore); il s’ensuit que _Memphis-la-Neuve_ n’a pu être bâtie que par

l’un des successeurs de Tethmos; que par conséquent _Uchoreus_ et

_Moïris_ doivent se trouver dans les dix princes qui séparent Tethmos de

Sésostris, et que les dix-sept générations entre ce dernier et

_Uchoreus_, rentrent dans la classe de celles dont nous avons vu Diodore

être si prodigue dans tout son récit. Nous répéterons donc ce que nous

avons dit plus haut, «que _Uchoreus_ a dû être _Achoris_, 10e roi de

la dynastie 18e, et que _Moïris_ doit avoir été _Acherrès_, et

peut-être encore mieux _Ramessès_, aïeul de Sésostris[280], lequel, par

la longueur de son règne, offre le temps nécessaire à de grands

ouvrages, tandis que par son rapprochement de Sésostris, il remplit

l’indication d’Hérodote sur la contiguïté de ce dernier prince et de

Moïris.»

Maintenant si nous partons de cette hypothèse, et que nous disions avec

Diodore, que «huit générations avant _Uchoreus-Achoris_, avait régné à

Thèbes un prince nommé par les Thébains _Osymandua_,» ce roi se trouvera

être ou _Chebron_ ou _Amenoph I_ (2e ou 3e rois de la dynastie

18e), lesquels régnèrent à Thèbes, tandis que les pasteurs régnaient

dans l’ancienne Memphis.

Cet Osymandua dut être un prince riche, puissant et ami des arts,

puisqu’il fit construire à Thèbes un zodiaque de 360 coudées de

circonférence sur une coudée de largeur ou hauteur, tout en or massif,

et qu’il eut une bibliothèque nombreuse, à laquelle il fit mettre pour

inscription: _Médecine_ ou _Pharmacie_ de l’_âme_. Il fit aussi bâtir un

palais dont les ruines viennent d’être splendidement ressuscitées par

les savants français de l’expédition d’Égypte. Sur les murs de ce palais

«les prêtres thébains, au temps de Ptolomée Lagus[281]; montraient aux

voyageurs grecs des sculptures d’un travail exquis, qui, entre autres

scènes, représentaient une guerre mémorable que fit (ou soutint)

Osymandua contre des étrangers révoltés. Sur un premier mur on voyait ce

roi attaquant une muraille baignée par un fleuve, et combattant à la

tête de ses troupes, escorté d’un lion terrible qui le défend: les uns

disent que ce fut réellement un lion privé que posséda le prince;

d’autres soutiennent que ce n’est qu’un emblème par lequel _Osymandua_,

qui fut aussi _vaniteux_ que brave, a voulu figurer son propre

caractère. Sur un second mur, on lui présente des prisonniers qui n’ont

ni _mains_ ni _parties génitales_, pour signifier, dit-on, que dans le

danger, ces hommes n’ont eu que des _cœurs de femmes_ et des mains

faibles et incapables.--Les prêtres disaient encore que l’armée

d’Osymandua, dans cette expédition, avait été composée de 400,000

piétons et de 20,000 cavaliers; qu’il l’avait divisée en _quatre_ corps,

commandés par ses fils; enfin ils ajoutaient que ces _étrangers

révoltés_ furent les _Bactriens_.»

Si ce dernier mot ne résout pas l’énigme, il va la compliquer

beaucoup... En effet, d’après l’autorité d’Hérodote et des prêtres de

son temps, il était de foi historique en Égypte, qu’_aucun roi du pays

ne s’était illustré par des guerres étrangères avant Sésostris_, et

cependant ici Diodore nous présente un roi qui, dans son système

généalogique, aurait précédé Sésostris de 27 générations, et ce roi

aurait fait contre un pays aussi lointain que la Bactriane, _deux

expéditions, deux guerres!_ Car dès-lors que les _Bactriens_ sont des

_révoltés_, il faut admettre qu’antécédemment il a fallu les _attaquer_,

les _soumettre_: comment un fait si marquant eût-il été totalement

oublié? et à quelle époque, en quel temps avant Sésostris a-t-il pu

arriver? Aurait-il précédé l’invasion des pasteurs? cela choque toute

vraisemblance. Aurait-il été subséquent? il tombe dans une période

connue qui ne saurait l’admettre. D’après ces préliminaires, méditant

notre texte, voici ce qui nous a paru être, sinon la vérité, du moins la

vraisemblance.

D’abord nous remarquons ces mots: _un roi que les habitants de Thèbes

nomment Osymandua_. Les Thébains ou _Hauts-Égyptiens_, en beaucoup de

choses, et notamment en dialecte, différèrent des Memphites ou

_Bas-Égyptiens_[282]. Ils auront pu donner un nom différent à un roi qui

leur aurait été commun, et qui serait foncièrement le même. Voyons si

les circonstances citées ne nous le feraient pas reconnaître.

«_Osymandua_ fait la guerre aux Bactriens.»

Sésostris la fit aux Mèdes et aux Perses, qui furent leurs voisins.

«L’armée d’_Osymandua_ est de 400,000 piétons et de 20,000 cavaliers.»

L’armée de Sésostris fut de 600,000.

«Les prisonniers sont présentés à _Osymandua_, privés de leurs mains et

de l’organe viril, pour désigner leur faiblesse, leur incapacité.»

Sur les monuments de Sésostris on voyait l’image sculptée de l’organe

viril, pour désigner les peuples qui s’étaient bravement défendus, et

celui du sexe féminin, pour désigner ceux qui s’étaient d’abord soumis.

«L’un des traits caractéristiques d’_Osymandua_ fut l’_orgueil_, la

_vanité_.»

Pline a dit de Sésostris, _tanta superbia elatus_, roi bouffi de tant

d’orgueil.

«Osymandua avait fait faire sa statue dans l’attitude d’un homme assis,

et cela d’une seule pierre si _grande_, que le pied avait _sept_ coudées

de longueur. C’était la plus grande de toutes celles d’Égypte..... Les

statues de sa mère et de sa fille, aussi d’un seul morceau, mais moins

grandes, étaient appuyées contre ses genoux, l’une à droite, l’autre à

gauche.»

Sésostris fit placer à Memphis, dans le temple de Phtha, sa statue et

celle de sa femme, l’une et l’autre de 30 coudées de hauteur, et d’un

seul bloc de pierre; il y joignit celles de ses fils, hautes de 20

coudées.

Sur la statue d’Osymandua était cette inscription:

«Je suis Osymandua, _roi des rois_: si quelqu’un veut connaître ma

puissance et où je repose, qu’il démolisse quelqu’un de mes ouvrages!»

Sur les monuments militaires de Sésostris on lisait:

«Sésostris, _roi des rois_, seigneur des seigneurs, a subjugué ce pays

par la force de ses armes.»

Pourquoi tant d’analogie d’actions et de caractère? N’indiquent-elles

pas un seul et même personnage? La différence de nom n’y fait rien: nous

avons vu nombre de ces rois anciens en avoir plusieurs: nous savons que

Sésostris lui-même en porte cinq, et entre autres celui de _Ramessés_ ou

_Ramsis_, qui diffère de celui-là autant qu’_Osymandua_? Ce nom de

_Ramessés_, nous devient même la preuve positive que _Sésostris_ régna

dans Thèbes, y habita temporairement, et y fit construire de ces grands

ouvrages destinés à immortaliser son nom. Écoutons Tacite[283] lorsque,

parlant du voyage que _Germanicus_ fit dans la Haute-Égypte, il décrit

l’étonnement de ce prince à la vue «des prodigieux monuments de Thèbes,

et entre autres, des immenses obélisques, chargés d’inscriptions qui

exprimaient son ancienne puissance. Le plus ancien des prêtres,

interrogé par Germanicus sur le sens littéral des mots égyptiens,

interpréta que, jadis le pays eut 700,000 hommes portant les armes;

qu’avec cette armée _Rhamsés_ subjugua la Libye, l’Éthiopie, les Mèdes,

les Perses, les _Bactriens_ et les Scythes; qu’il conquit également la

Syrie, l’Arménie, la Cappàdoce, la Bithynie et la Lycie jusqu’à la

mer[284]. Le prêtre lut ensuite quels tributs (annuels) avaient été

imposés aux peuples vaincus, tant en or qu’en argent; le nombre des

armes, des chevaux et des offrandes faites aux dieux, en ivoire et en

aromates; enfin les quantités de blé et de denrées fournies, qui

égalaient tout ce que lèvent les Romains et les Parthes au faîte de leur

puissance.»

Voilà trait pour trait le conquérant Sésostris, tel que nous le peignent

tous les historiens: ainsi nous avons la certitude que, dans la

répartition de ses monuments, il n’oublia pas Thèbes, qui, à raison de

son antique suprématie et de la beauté des carrières voisines, dut avoir

un attrait particulier pour lui. Dans cette inscription nous avons une

mention spéciale des _Bactriens_ cités dans l’histoire d’Osymandua:

l’armée de celui-ci n’est que de 400,000 hommes; mais il peut avoir

existé ce cas où les _Bactriens_ s’étant révoltés, Sésostris, irrité,

aura porté sur eux 400,000 hommes, avec une rapidité qui n’aura exigé

que quelques mois de campagne. D’ailleurs, comment imaginer qu’un homme

du caractère de Sésostris eût souffert sous ses yeux une statue, _la

plus finie, la plus grande_ de toutes celles de l’Égypte, si elle n’eût

été la sienne? Nous sommes donc portés à penser que tout ce palais, vu

par les voyageurs grecs du temps de Ptolémée Lagus, et restauré en ce

moment sous nos yeux par les savants voyageurs français, a été un

ouvrage spécial de Sésostris, qui lui a donné cette forme singulière

dont ils font la remarque, et que l’on ne trouve dans aucune autre

construction. Ce prince régnant à la fois sur Memphis et Thèbes, aura

partagé ses faveurs entre ces deux métropoles, et nous avons tout droit

d’attribuer à sa magnificence les 100 écuries royales distribuées par

relais égaux entre ces deux cités, et fournies chacune de 200 chevaux

toujours prêts à partir, et formant ensemble le nombre des 20,000

chevaux de l’expédition d’_Osymandua_: notez que Memphis n’étant pas

encore bâtie, selon Diodore, au temps de ce dernier, il n’a pu établir

ces relais, qui eussent été sans objet. Concluons qu’Osymandua n’a dû

être qu’un nom épithétique donné à _Sésostris_ par les Thébains, à

raison de quelque _qualité_ ou _action_ de ce prince, qui les aura plus

frappés. En pareil cas les Arabes l’eussent appelé le _père du cercle

d’or_; et puisque le mot _mand_, _mund_ et _mandala_ a signifié dans

beaucoup de langues anciennes le _cercle céleste_ et _zodiacal_,

peut-être en langage thébain _Osymandua_ a-t-il signifié quelque chose

de semblable à _roi du monde_.

Maintenant, si Diodore a commis, à l’égard de ce prince, une de ces

confusions dont il nous a fourni plusieurs exemples, quelle confiance

lui accorderons-nous pour les temps qu’il dit avoir précédé, surtout

lorsqu’il ne nous dit rien de précis sur le nombre et la durée des

règnes remontant d’Osymandua à Busiris II? Tout ce que nous pouvons

inférer de son récit, c’est que réellement ce dernier prince ajouta des

embellissements considérables à la ville de Thèbes, et cela à une époque

reculée, que les anciens n’ont pu fixer. Aujourd’hui que les savants

français, dans leur description pittoresque de cette cité, nous

fournissent de nouveaux moyens de raisonnement, nous remarquerons, dans

la totalité des monuments, une circonstance qui donne quelque

lumière..... Cette circonstance est que l’image du _taureau_ ou _bœuf

Apis_ ne se montre presque nulle part, tandis que partout on trouve

prodiguée celle du _belier_, emblème du soleil, parcourant le signe de

ce nom, sous le nom et la forme de _Jupiter Ammon_: c’est évidemment en

l’honneur de cette constellation qu’a été dressée la ligne étonnante des

beliers colossaux de Karnak, laquelle se prolonge sur deux rangs,

pendant une demi-lieue. Or, puisque le soleil ne commença de quitter le

signe du taureau que dans le 26e siècle avant notre ère, pour entrer

en celui du _belier_; et puisque sa présence en ce dernier signe ne

devint bien sensible que vers l’an 2450, ou 2400, n’est-il pas naturel

d’en inférer que ce fut seulement à cette époque et après cette date,

que fut bâtie cette portion de Thèbes qui porte le nom de _Karnak_, et

qui, par les soins de Busiris et de ses successeurs, atteignit ce degré

de magnificence dont la renommée remplit l’ancien monde, et dont les

ruines restaurées étonnent notre imagination?... Dans cette hypothèse

nous dirons que Thèbes, dès-lors ancienne, dès-lors puissante, prit un

nouveau degré d’activité par suite, soit d’accroissement de territoire,

soit d’exploitation d’une nouvelle branche de commerce qui aurait

procuré plus de richesses et plus de bras. Six siècles se seraient

écoulés dans une paix industrieuse, jusqu’à ce que les pasteurs arabes

eussent envahi la Basse-Égypte (vers l’an 1800). Le voisinage de ces

étrangers aurait occasioné d’abord un régime défensif, puis un système

d’agression et d’habitudes militaires, qui, en délivrant l’Égypte de ses

oppresseurs, y opéra le double changement très-important de réunir

toutes ses parties en une monarchie unique, et de constituer cette

monarchie sous des auspices militaires... Les rois de Thèbes, devenus

libérateurs et possesseurs de Memphis, dans le 16e siècle, furent

obligés de se rapprocher souvent du Delta, où se trouvait la plus grande

masse de population et le plus pressant besoin d’administration, à

raison des mouvements du fleuve. L’un d’eux bâtit une ville neuve qui

devint rivale de l’antique métropole; mais cette dernière, toujours

riche de son territoire, de son commerce, de ses carrières, de ses

monuments, et de la présence des anciennes familles opulentes, perdit

peu de son activité et rien de sa magnificence. Sésostris trouva Thèbes

en cette situation à l’époque de 1370 à 1360. Loin d’y rien soustraire,

il y ajouta: aussi voyons-nous que cinq siècles après lui, l’Asie

occidentale et la Grèce parlaient de Thèbes avec cette admiration dont

Homère nous a transmis le témoignage, et avec cette circonstance

remarquable, que de ses 100 portes il fait sortir précisément le même

nombre de 20,000[285] cavaliers mentionnés dans l’armée d’Osymandua, et

dans les 100 écuries royales de Memphis à Thèbes. Après cette époque, il

paraît qu’un premier et grave revers fut essuyé par cette métropole,

selon le témoignage d’Ammien Marcellin, lorsqu’il nous dit[286]: «que

vers le temps où les Carthaginois commencèrent d’étendre au loin leur

puissance, une armée conduite par leurs généraux fondit à l’improviste

sur Thèbes et la saccagea.»

Selon Josèphe, Carthage fut fondée par Didon, l’an 889 av. J.-C., selon

_Solin_ (chap. 30), ce fut l’an 894; mais la plupart des historiens

assurent que Didon n’y conduisit qu’un nouveau supplément de colons.

Quoi qu’il en soit, nous avons un moyen de préciser le temps indiqué par

Ammien Marcellin, et ce moyen nous est fourni par des écrivains juifs,

contemporains de l’événement.

Le docte Bochard a démontré que dans les livres juifs le nom de

_No-amon_ est celui de la ville appelée _Thèbes_ par les Grecs: or, vers

la fin du règne de Jéroboam II sur les dix tribus, c’est-à-dire un peu

avant l’an 780, nous trouvons un prophète qui, menaçant Ninive d’une

grande catastrophe, lui cite l’exemple récent d’une cité qui l’aurait

égalée en splendeur et en puissance.

(Ville superbe) dit Nahum,[287] «es-tu meilleure que _No-ammon_, assise

entre les fleuves (ou canaux), entourée d’eau de tous côtés, qui pour

rempart a les _eaux des eaux_, qui pour ses défenseurs a l’Éthiopien

(_Kush_), et les Égyptiens, et le _sans-bornes_[288] _Phut_, et les

Lybiens;... et cependant elle a été déportée et emmenée captive.... Ses

enfants ont été brisés dans ses places publiques, et ses riches ont été

tirés au sort (par le vainqueur), et liés de chaînes de fer.»

Quelques savants critiques ont prétendu voir dans l’expression du texte,

les _eaux des eaux_, une mention expresse de la _mer_, et par cette

raison ils ont prétendu que _No-ammon_ devait se trouver dans la

Basse-Égypte; mais dans l’idiome hébreu, la mer n’a pas d’autre nom que

les _eaux des eaux_, c’est-à-dire une grande étendue d’eau: or, cette

circonstance avait lieu pour Thèbes pendant les deux mois de

l’inondation, qui donnait au pays l’apparence d’une mer... Une seule

expression eût pu constater le voisinage réel de la vraie mer, c’eût été

de dire l’_eau salée_.... On peut donc assurer que le prophète a eu en

vue _Thèbes_, demeure du dieu _Amon_ (na amoun), et qu’il a fait

allusion à son pillage par les Carthaginois. Or, comme Ninive n’offre

aucun indice de _secousse_ et de _danger_ depuis Phul, qui paraît avoir

commencé de régner vers 770; comme l’époque de cette secousse ou danger

paraît avoir précédé et même préparé le règne de ce prince; et comme le

règne de Jéroboam II se trouve finir à l’an 780, nous pensons que le sac

de Thèbes eut lieu entre les années 700 à 790, environ 30 ou 40 ans

avant la fondation de Rome, et à une époque où réellement Carthage

commença de développer sa puissance en Afrique.

Un second revers dut avoir lieu du temps de Sabako, lorsque, vers l’an

750, ce roi éthiopien vint s’emparer de l’Égypte; il est de toute

vraisemblance que Thèbes fut encore pillée ou rançonnée: d’après ces

atteintes portées à sa sécurité et à sa richesse, cette ville dut

décliner de jour en jour; le fanatisme insensé de Kambyses lui porta un

dernier coup lorsque ce tyran la fit incendier et saccager pendant

plusieurs jours, en 525. Enfin la création d’Alexandrie, en attirant au

bord de la mer tout le commerce et toute l’industrie du pays, acheva

d’éteindre la vie et la splendeur de cette cité.

Voilà en peu de mots l’histoire du royaume de Thèbes, depuis le XXVe

siècle avant notre ère: dans cette période de 2,000 ans vaguement

décrite par Diodore, ce compilateur mérite deux nouveaux reproches;

l’un d’avoir omis l’invasion et le régne des pasteurs arabes qui eurent

une influence si marquée sur le sort et la direction des affaires de

toute l’Égypte; l’autre de n’avoir fait aucune mention de la liste des

rois thébains, découverte par Ératosthènes[289]. S’il eût lié cette

liste à quelque époque connue, nous eussions pu tirer parti de la série

des règnes qu’elle présente, quoique le Syncelle qui nous l’a transmise,

l’ait beaucoup altérée: tout ce que nous y pouvons voir, c’est que ces

rois régnèrent uniquement sur la Haute-Égypte, et non sur Memphis et sur

le Delta, mais en quel siècle, c’est ce que rien n’indique, aucun d’eux

n’ayant de ressemblance avec ceux des listes. Il est bien vrai qu’entre

_Menès_ et _Busiris I_ Diodore compte 1,400 ans répartis sur 52 règnes

successifs (27 ans par règne); puis entre Busiris I et Busiris II, 7

règnes complets, c’est-à-dire près de 200 ans: comptons pour le tout,

1,600 ans: d’où les ferons-nous partir? La date de Busiris II n’est pas

connue: seulement nous voyons que ce roi n’a pu précéder le XXVe

siècle avant notre ère, puisque tous ses monuments sont marqués du signe

d’_Aries_: si nous partons de ce XXVe siècle, les 1,600 ans nous

mènent au siècle XLe; mais alors Menés sera postérieur de 600 ans au

zodiaque d’_Esneh_, qui date de 4600: et Diodore lui-même (page 186) dit

que les lois des Égyptiens florissaient selon eux depuis 4,700 ans....

Il faut donc convenir que l’antiquité de Thèbes remonte par-delà tout ce

qui nous est connu, et que les savants égyptiens avaient de bonnes

raisons pour parler de 9,000 ans à Solon, et de 13,000 à _Pomponius

Mela_. Nous autres modernes nous sommes devenus si habiles, que nous

avons trouvé le secret de bâillonner la nature et les monuments.

Ici se présente une objection contre l’antiquité du royaume de Thèbes,

admise comme plus grande que celle du royaume de Memphis. Pourquoi,

dira-t-on, le culte du _Taureau_ se trouve-t-il conservé presque

exclusivement en cette dernière ville, quand le culte plus récent du

Belier se montre presque exclusivement dans les ruines de Thèbes? Nous

trouvons à cette singularité une réponse qui nous semble naturelle. Les

Égyptiens de Memphis ayant été subjugués au XIXe siècle avant notre

ère, par les pasteurs arabes, le cours des observations astronomiques et

du culte religieux fut arrêté; la doctrine et les usages restèrent où

ils étaient; et si l’on observe que les Grecs et les Latins parlaient

encore du Taureau comme constellation dominante au printemps, quand le

Belier était déja très-avancé, l’on sera porté à croire que les

Égyptiens de Memphis n’avaient pas encore, au XIXe siècle avant

notre ère, changé leurs habitudes à cet égard: les Thébains, au

contraire, n’ayant subi aucune interruption, ni de gouvernement civil,

ni d’observations astronomiques, ont suivi le cours du ciel, la marche

du zodiaque, et lorsqu’ils ont vu le soleil entré d’_un_ degré dans le

signe du Belier, ils ont délaissé le Taureau que délaissait l’astre

dominateur et régulateur.

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II · 第 19 / 25 段