la dynastie 14e, et tous ceux qui se placent entre _Sésostris-Séthos_
et Sabako: nous ne pouvons douter que ce ne soit ici la source où a
puisé Diodore, et alors il est démontré, 1° qu’il a partagé l’erreur
dont nous avons convaincu Africanus par le propre texte de Manéthon en
Josèphe, au sujet de l’époque de Sésostris, rejetée par-delà l’an 2600
avant J.-C.; 2° que Manéthon lui-même est atteint et convaincu de cette
erreur, puisque Diodore qui a écrit 280 ans avant Africanus, nous
retrace le même système que ce prêtre. Nous devons donc regarder
Manéthon, non pas comme l’auteur premier, comme l’inventeur prémédité de
tout ce système de confusion, mais comme le compilateur malhabile et
ignorant qui ayant eu en sa possession des archives de diverses villes,
des chroniques de diverses mains, rédigées peut-être en idiomes divers,
n’a pas eu le tact d’y reconnaître des faits foncièrement les mêmes,
présentés sous des formes un peu différentes. De telles méprises sont
grossières, sans doute; mais si l’on considère que les manuscrits
anciens furent souvent écrits énigmatiquement, par suite de l’esprit
mystérieux et jaloux des prêtres et des gouvernants; que, bornés à
très-peu de copies, ils n’étaient soumis à aucun contrôle; que plus tard
les copistes les altérèrent habituellement et impunément; que tout
travail de collation et de correction devint d’une grande difficulté;
qu’à des époques tardives, des compilateurs, tels que Ktésias et
Manéthon, se prévalant des notions presque exclusives qu’ils eurent
chacun en leur genre, s’en firent un moyen de faveur et de fortune près
des princes, on concevra, comment et jusqu’à quel point de tels abus
ont été faciles. Maintenant que celui de notre sujet est signalé et
reconnu, revenons au point d’où nous sommes partis, au règne de
_Sésostris_, considéré comme moyen de calculer et de mettre en ordre les
règnes antérieurs mentionnés par Diodore.
Cet auteur nous a dit (ci-devant, pag. 378) que le roi _Moïris_, qui
creusa le célèbre lac de son nom, avait vécu 7 générations avant
Sésostris; c’est-à-dire, selon sa méthode, qu’il y aurait eu cinq règnes
entre ces deux princes: s’il était exact en ce récit, _Moïris_ serait le
12e roi de la dynastie 18e, nommé _Acherrès_; la différence de nom
ne serait pas une difficulté, puisqu’il est constant que la plupart des
rois eurent plusieurs noms, ou surnoms épithétiques provenants de leurs
actions ou de leur caractère; mais parce que Diodore ajoute que 12
générations avant Moïris le roi _Uchoreus_ avait bâti de fond en comble
Memphis la neuve, en détournant le Nil, en comblant son lit, etc., nous
avons le droit de lui opposer un de ses propres guides, Manéthon, qui,
dans le passage très-détaillé que cite Josèphe, et dans toutes les
listes de ses copistes, établit toujours la dynastie 18e comme ayant
précédé immédiatement le règne de Séthos bien indiqué par Josèphe et par
Manéthon, pour être Sésostris, chef de la dynastie 19e..... Or, s’il
est prouvé, comme nous le croyons, qu’avant le sixième roi de la
dynastie 18e, c’est-à-dire avant _Tethmos_, les rois de Thèbes ne
régnèrent point sur l’ancienne Memphis; que cette capitale et toute la
Basse-Égypte furent alors sous la domination des pasteurs, et
précédemment sous celle des rois indigènes: s’il est prouvé que c’est
_Tethmos_, qui, le premier des rois de Thèbes, régna sur l’ancienne
Memphis, et cela, douze générations avant Sésostris (en style de
Diodore); il s’ensuit que _Memphis-la-Neuve_ n’a pu être bâtie que par
l’un des successeurs de Tethmos; que par conséquent _Uchoreus_ et
_Moïris_ doivent se trouver dans les dix princes qui séparent Tethmos de
Sésostris, et que les dix-sept générations entre ce dernier et
_Uchoreus_, rentrent dans la classe de celles dont nous avons vu Diodore
être si prodigue dans tout son récit. Nous répéterons donc ce que nous
avons dit plus haut, «que _Uchoreus_ a dû être _Achoris_, 10e roi de
la dynastie 18e, et que _Moïris_ doit avoir été _Acherrès_, et
peut-être encore mieux _Ramessès_, aïeul de Sésostris[280], lequel, par
la longueur de son règne, offre le temps nécessaire à de grands
ouvrages, tandis que par son rapprochement de Sésostris, il remplit
l’indication d’Hérodote sur la contiguïté de ce dernier prince et de
Moïris.»
Maintenant si nous partons de cette hypothèse, et que nous disions avec
Diodore, que «huit générations avant _Uchoreus-Achoris_, avait régné à
Thèbes un prince nommé par les Thébains _Osymandua_,» ce roi se trouvera
être ou _Chebron_ ou _Amenoph I_ (2e ou 3e rois de la dynastie
18e), lesquels régnèrent à Thèbes, tandis que les pasteurs régnaient
dans l’ancienne Memphis.
Cet Osymandua dut être un prince riche, puissant et ami des arts,
puisqu’il fit construire à Thèbes un zodiaque de 360 coudées de
circonférence sur une coudée de largeur ou hauteur, tout en or massif,
et qu’il eut une bibliothèque nombreuse, à laquelle il fit mettre pour
inscription: _Médecine_ ou _Pharmacie_ de l’_âme_. Il fit aussi bâtir un
palais dont les ruines viennent d’être splendidement ressuscitées par
les savants français de l’expédition d’Égypte. Sur les murs de ce palais
«les prêtres thébains, au temps de Ptolomée Lagus[281]; montraient aux
voyageurs grecs des sculptures d’un travail exquis, qui, entre autres
scènes, représentaient une guerre mémorable que fit (ou soutint)
Osymandua contre des étrangers révoltés. Sur un premier mur on voyait ce
roi attaquant une muraille baignée par un fleuve, et combattant à la
tête de ses troupes, escorté d’un lion terrible qui le défend: les uns
disent que ce fut réellement un lion privé que posséda le prince;
d’autres soutiennent que ce n’est qu’un emblème par lequel _Osymandua_,
qui fut aussi _vaniteux_ que brave, a voulu figurer son propre
caractère. Sur un second mur, on lui présente des prisonniers qui n’ont
ni _mains_ ni _parties génitales_, pour signifier, dit-on, que dans le
danger, ces hommes n’ont eu que des _cœurs de femmes_ et des mains
faibles et incapables.--Les prêtres disaient encore que l’armée
d’Osymandua, dans cette expédition, avait été composée de 400,000
piétons et de 20,000 cavaliers; qu’il l’avait divisée en _quatre_ corps,
commandés par ses fils; enfin ils ajoutaient que ces _étrangers
révoltés_ furent les _Bactriens_.»
Si ce dernier mot ne résout pas l’énigme, il va la compliquer
beaucoup... En effet, d’après l’autorité d’Hérodote et des prêtres de
son temps, il était de foi historique en Égypte, qu’_aucun roi du pays
ne s’était illustré par des guerres étrangères avant Sésostris_, et
cependant ici Diodore nous présente un roi qui, dans son système
généalogique, aurait précédé Sésostris de 27 générations, et ce roi
aurait fait contre un pays aussi lointain que la Bactriane, _deux
expéditions, deux guerres!_ Car dès-lors que les _Bactriens_ sont des
_révoltés_, il faut admettre qu’antécédemment il a fallu les _attaquer_,
les _soumettre_: comment un fait si marquant eût-il été totalement
oublié? et à quelle époque, en quel temps avant Sésostris a-t-il pu
arriver? Aurait-il précédé l’invasion des pasteurs? cela choque toute
vraisemblance. Aurait-il été subséquent? il tombe dans une période
connue qui ne saurait l’admettre. D’après ces préliminaires, méditant
notre texte, voici ce qui nous a paru être, sinon la vérité, du moins la
vraisemblance.
D’abord nous remarquons ces mots: _un roi que les habitants de Thèbes
nomment Osymandua_. Les Thébains ou _Hauts-Égyptiens_, en beaucoup de
choses, et notamment en dialecte, différèrent des Memphites ou
_Bas-Égyptiens_[282]. Ils auront pu donner un nom différent à un roi qui
leur aurait été commun, et qui serait foncièrement le même. Voyons si
les circonstances citées ne nous le feraient pas reconnaître.
«_Osymandua_ fait la guerre aux Bactriens.»
Sésostris la fit aux Mèdes et aux Perses, qui furent leurs voisins.
«L’armée d’_Osymandua_ est de 400,000 piétons et de 20,000 cavaliers.»
L’armée de Sésostris fut de 600,000.
«Les prisonniers sont présentés à _Osymandua_, privés de leurs mains et
de l’organe viril, pour désigner leur faiblesse, leur incapacité.»
Sur les monuments de Sésostris on voyait l’image sculptée de l’organe
viril, pour désigner les peuples qui s’étaient bravement défendus, et
celui du sexe féminin, pour désigner ceux qui s’étaient d’abord soumis.
«L’un des traits caractéristiques d’_Osymandua_ fut l’_orgueil_, la
_vanité_.»
Pline a dit de Sésostris, _tanta superbia elatus_, roi bouffi de tant
d’orgueil.
«Osymandua avait fait faire sa statue dans l’attitude d’un homme assis,
et cela d’une seule pierre si _grande_, que le pied avait _sept_ coudées
de longueur. C’était la plus grande de toutes celles d’Égypte..... Les
statues de sa mère et de sa fille, aussi d’un seul morceau, mais moins
grandes, étaient appuyées contre ses genoux, l’une à droite, l’autre à
gauche.»
Sésostris fit placer à Memphis, dans le temple de Phtha, sa statue et
celle de sa femme, l’une et l’autre de 30 coudées de hauteur, et d’un
seul bloc de pierre; il y joignit celles de ses fils, hautes de 20
coudées.
Sur la statue d’Osymandua était cette inscription:
«Je suis Osymandua, _roi des rois_: si quelqu’un veut connaître ma
puissance et où je repose, qu’il démolisse quelqu’un de mes ouvrages!»
Sur les monuments militaires de Sésostris on lisait:
«Sésostris, _roi des rois_, seigneur des seigneurs, a subjugué ce pays
par la force de ses armes.»
Pourquoi tant d’analogie d’actions et de caractère? N’indiquent-elles
pas un seul et même personnage? La différence de nom n’y fait rien: nous
avons vu nombre de ces rois anciens en avoir plusieurs: nous savons que
Sésostris lui-même en porte cinq, et entre autres celui de _Ramessés_ ou
_Ramsis_, qui diffère de celui-là autant qu’_Osymandua_? Ce nom de
_Ramessés_, nous devient même la preuve positive que _Sésostris_ régna
dans Thèbes, y habita temporairement, et y fit construire de ces grands
ouvrages destinés à immortaliser son nom. Écoutons Tacite[283] lorsque,
parlant du voyage que _Germanicus_ fit dans la Haute-Égypte, il décrit
l’étonnement de ce prince à la vue «des prodigieux monuments de Thèbes,
et entre autres, des immenses obélisques, chargés d’inscriptions qui
exprimaient son ancienne puissance. Le plus ancien des prêtres,
interrogé par Germanicus sur le sens littéral des mots égyptiens,
interpréta que, jadis le pays eut 700,000 hommes portant les armes;
qu’avec cette armée _Rhamsés_ subjugua la Libye, l’Éthiopie, les Mèdes,
les Perses, les _Bactriens_ et les Scythes; qu’il conquit également la
Syrie, l’Arménie, la Cappàdoce, la Bithynie et la Lycie jusqu’à la
mer[284]. Le prêtre lut ensuite quels tributs (annuels) avaient été
imposés aux peuples vaincus, tant en or qu’en argent; le nombre des
armes, des chevaux et des offrandes faites aux dieux, en ivoire et en
aromates; enfin les quantités de blé et de denrées fournies, qui
égalaient tout ce que lèvent les Romains et les Parthes au faîte de leur
puissance.»
Voilà trait pour trait le conquérant Sésostris, tel que nous le peignent
tous les historiens: ainsi nous avons la certitude que, dans la
répartition de ses monuments, il n’oublia pas Thèbes, qui, à raison de
son antique suprématie et de la beauté des carrières voisines, dut avoir
un attrait particulier pour lui. Dans cette inscription nous avons une
mention spéciale des _Bactriens_ cités dans l’histoire d’Osymandua:
l’armée de celui-ci n’est que de 400,000 hommes; mais il peut avoir
existé ce cas où les _Bactriens_ s’étant révoltés, Sésostris, irrité,
aura porté sur eux 400,000 hommes, avec une rapidité qui n’aura exigé
que quelques mois de campagne. D’ailleurs, comment imaginer qu’un homme
du caractère de Sésostris eût souffert sous ses yeux une statue, _la
plus finie, la plus grande_ de toutes celles de l’Égypte, si elle n’eût
été la sienne? Nous sommes donc portés à penser que tout ce palais, vu
par les voyageurs grecs du temps de Ptolémée Lagus, et restauré en ce
moment sous nos yeux par les savants voyageurs français, a été un
ouvrage spécial de Sésostris, qui lui a donné cette forme singulière
dont ils font la remarque, et que l’on ne trouve dans aucune autre
construction. Ce prince régnant à la fois sur Memphis et Thèbes, aura
partagé ses faveurs entre ces deux métropoles, et nous avons tout droit
d’attribuer à sa magnificence les 100 écuries royales distribuées par
relais égaux entre ces deux cités, et fournies chacune de 200 chevaux
toujours prêts à partir, et formant ensemble le nombre des 20,000
chevaux de l’expédition d’_Osymandua_: notez que Memphis n’étant pas
encore bâtie, selon Diodore, au temps de ce dernier, il n’a pu établir
ces relais, qui eussent été sans objet. Concluons qu’Osymandua n’a dû
être qu’un nom épithétique donné à _Sésostris_ par les Thébains, à
raison de quelque _qualité_ ou _action_ de ce prince, qui les aura plus
frappés. En pareil cas les Arabes l’eussent appelé le _père du cercle
d’or_; et puisque le mot _mand_, _mund_ et _mandala_ a signifié dans
beaucoup de langues anciennes le _cercle céleste_ et _zodiacal_,
peut-être en langage thébain _Osymandua_ a-t-il signifié quelque chose
de semblable à _roi du monde_.
Maintenant, si Diodore a commis, à l’égard de ce prince, une de ces
confusions dont il nous a fourni plusieurs exemples, quelle confiance
lui accorderons-nous pour les temps qu’il dit avoir précédé, surtout
lorsqu’il ne nous dit rien de précis sur le nombre et la durée des
règnes remontant d’Osymandua à Busiris II? Tout ce que nous pouvons
inférer de son récit, c’est que réellement ce dernier prince ajouta des
embellissements considérables à la ville de Thèbes, et cela à une époque
reculée, que les anciens n’ont pu fixer. Aujourd’hui que les savants
français, dans leur description pittoresque de cette cité, nous
fournissent de nouveaux moyens de raisonnement, nous remarquerons, dans
la totalité des monuments, une circonstance qui donne quelque
lumière..... Cette circonstance est que l’image du _taureau_ ou _bœuf
Apis_ ne se montre presque nulle part, tandis que partout on trouve
prodiguée celle du _belier_, emblème du soleil, parcourant le signe de
ce nom, sous le nom et la forme de _Jupiter Ammon_: c’est évidemment en
l’honneur de cette constellation qu’a été dressée la ligne étonnante des
beliers colossaux de Karnak, laquelle se prolonge sur deux rangs,
pendant une demi-lieue. Or, puisque le soleil ne commença de quitter le
signe du taureau que dans le 26e siècle avant notre ère, pour entrer
en celui du _belier_; et puisque sa présence en ce dernier signe ne
devint bien sensible que vers l’an 2450, ou 2400, n’est-il pas naturel
d’en inférer que ce fut seulement à cette époque et après cette date,
que fut bâtie cette portion de Thèbes qui porte le nom de _Karnak_, et
qui, par les soins de Busiris et de ses successeurs, atteignit ce degré
de magnificence dont la renommée remplit l’ancien monde, et dont les
ruines restaurées étonnent notre imagination?... Dans cette hypothèse
nous dirons que Thèbes, dès-lors ancienne, dès-lors puissante, prit un
nouveau degré d’activité par suite, soit d’accroissement de territoire,
soit d’exploitation d’une nouvelle branche de commerce qui aurait
procuré plus de richesses et plus de bras. Six siècles se seraient
écoulés dans une paix industrieuse, jusqu’à ce que les pasteurs arabes
eussent envahi la Basse-Égypte (vers l’an 1800). Le voisinage de ces
étrangers aurait occasioné d’abord un régime défensif, puis un système
d’agression et d’habitudes militaires, qui, en délivrant l’Égypte de ses
oppresseurs, y opéra le double changement très-important de réunir
toutes ses parties en une monarchie unique, et de constituer cette
monarchie sous des auspices militaires... Les rois de Thèbes, devenus
libérateurs et possesseurs de Memphis, dans le 16e siècle, furent
obligés de se rapprocher souvent du Delta, où se trouvait la plus grande
masse de population et le plus pressant besoin d’administration, à
raison des mouvements du fleuve. L’un d’eux bâtit une ville neuve qui
devint rivale de l’antique métropole; mais cette dernière, toujours
riche de son territoire, de son commerce, de ses carrières, de ses
monuments, et de la présence des anciennes familles opulentes, perdit
peu de son activité et rien de sa magnificence. Sésostris trouva Thèbes
en cette situation à l’époque de 1370 à 1360. Loin d’y rien soustraire,
il y ajouta: aussi voyons-nous que cinq siècles après lui, l’Asie
occidentale et la Grèce parlaient de Thèbes avec cette admiration dont
Homère nous a transmis le témoignage, et avec cette circonstance
remarquable, que de ses 100 portes il fait sortir précisément le même
nombre de 20,000[285] cavaliers mentionnés dans l’armée d’Osymandua, et
dans les 100 écuries royales de Memphis à Thèbes. Après cette époque, il
paraît qu’un premier et grave revers fut essuyé par cette métropole,
selon le témoignage d’Ammien Marcellin, lorsqu’il nous dit[286]: «que
vers le temps où les Carthaginois commencèrent d’étendre au loin leur
puissance, une armée conduite par leurs généraux fondit à l’improviste
sur Thèbes et la saccagea.»
Selon Josèphe, Carthage fut fondée par Didon, l’an 889 av. J.-C., selon
_Solin_ (chap. 30), ce fut l’an 894; mais la plupart des historiens
assurent que Didon n’y conduisit qu’un nouveau supplément de colons.
Quoi qu’il en soit, nous avons un moyen de préciser le temps indiqué par
Ammien Marcellin, et ce moyen nous est fourni par des écrivains juifs,
contemporains de l’événement.
Le docte Bochard a démontré que dans les livres juifs le nom de
_No-amon_ est celui de la ville appelée _Thèbes_ par les Grecs: or, vers
la fin du règne de Jéroboam II sur les dix tribus, c’est-à-dire un peu
avant l’an 780, nous trouvons un prophète qui, menaçant Ninive d’une
grande catastrophe, lui cite l’exemple récent d’une cité qui l’aurait
égalée en splendeur et en puissance.
(Ville superbe) dit Nahum,[287] «es-tu meilleure que _No-ammon_, assise
entre les fleuves (ou canaux), entourée d’eau de tous côtés, qui pour
rempart a les _eaux des eaux_, qui pour ses défenseurs a l’Éthiopien
(_Kush_), et les Égyptiens, et le _sans-bornes_[288] _Phut_, et les
Lybiens;... et cependant elle a été déportée et emmenée captive.... Ses
enfants ont été brisés dans ses places publiques, et ses riches ont été
tirés au sort (par le vainqueur), et liés de chaînes de fer.»
Quelques savants critiques ont prétendu voir dans l’expression du texte,
les _eaux des eaux_, une mention expresse de la _mer_, et par cette
raison ils ont prétendu que _No-ammon_ devait se trouver dans la
Basse-Égypte; mais dans l’idiome hébreu, la mer n’a pas d’autre nom que
les _eaux des eaux_, c’est-à-dire une grande étendue d’eau: or, cette
circonstance avait lieu pour Thèbes pendant les deux mois de
l’inondation, qui donnait au pays l’apparence d’une mer... Une seule
expression eût pu constater le voisinage réel de la vraie mer, c’eût été
de dire l’_eau salée_.... On peut donc assurer que le prophète a eu en
vue _Thèbes_, demeure du dieu _Amon_ (na amoun), et qu’il a fait
allusion à son pillage par les Carthaginois. Or, comme Ninive n’offre
aucun indice de _secousse_ et de _danger_ depuis Phul, qui paraît avoir
commencé de régner vers 770; comme l’époque de cette secousse ou danger
paraît avoir précédé et même préparé le règne de ce prince; et comme le
règne de Jéroboam II se trouve finir à l’an 780, nous pensons que le sac
de Thèbes eut lieu entre les années 700 à 790, environ 30 ou 40 ans
avant la fondation de Rome, et à une époque où réellement Carthage
commença de développer sa puissance en Afrique.
Un second revers dut avoir lieu du temps de Sabako, lorsque, vers l’an
750, ce roi éthiopien vint s’emparer de l’Égypte; il est de toute
vraisemblance que Thèbes fut encore pillée ou rançonnée: d’après ces
atteintes portées à sa sécurité et à sa richesse, cette ville dut
décliner de jour en jour; le fanatisme insensé de Kambyses lui porta un
dernier coup lorsque ce tyran la fit incendier et saccager pendant
plusieurs jours, en 525. Enfin la création d’Alexandrie, en attirant au
bord de la mer tout le commerce et toute l’industrie du pays, acheva
d’éteindre la vie et la splendeur de cette cité.
Voilà en peu de mots l’histoire du royaume de Thèbes, depuis le XXVe
siècle avant notre ère: dans cette période de 2,000 ans vaguement
décrite par Diodore, ce compilateur mérite deux nouveaux reproches;
l’un d’avoir omis l’invasion et le régne des pasteurs arabes qui eurent
une influence si marquée sur le sort et la direction des affaires de
toute l’Égypte; l’autre de n’avoir fait aucune mention de la liste des
rois thébains, découverte par Ératosthènes[289]. S’il eût lié cette
liste à quelque époque connue, nous eussions pu tirer parti de la série
des règnes qu’elle présente, quoique le Syncelle qui nous l’a transmise,
l’ait beaucoup altérée: tout ce que nous y pouvons voir, c’est que ces
rois régnèrent uniquement sur la Haute-Égypte, et non sur Memphis et sur
le Delta, mais en quel siècle, c’est ce que rien n’indique, aucun d’eux
n’ayant de ressemblance avec ceux des listes. Il est bien vrai qu’entre
_Menès_ et _Busiris I_ Diodore compte 1,400 ans répartis sur 52 règnes
successifs (27 ans par règne); puis entre Busiris I et Busiris II, 7
règnes complets, c’est-à-dire près de 200 ans: comptons pour le tout,
1,600 ans: d’où les ferons-nous partir? La date de Busiris II n’est pas
connue: seulement nous voyons que ce roi n’a pu précéder le XXVe
siècle avant notre ère, puisque tous ses monuments sont marqués du signe
d’_Aries_: si nous partons de ce XXVe siècle, les 1,600 ans nous
mènent au siècle XLe; mais alors Menés sera postérieur de 600 ans au
zodiaque d’_Esneh_, qui date de 4600: et Diodore lui-même (page 186) dit
que les lois des Égyptiens florissaient selon eux depuis 4,700 ans....
Il faut donc convenir que l’antiquité de Thèbes remonte par-delà tout ce
qui nous est connu, et que les savants égyptiens avaient de bonnes
raisons pour parler de 9,000 ans à Solon, et de 13,000 à _Pomponius
Mela_. Nous autres modernes nous sommes devenus si habiles, que nous
avons trouvé le secret de bâillonner la nature et les monuments.
Ici se présente une objection contre l’antiquité du royaume de Thèbes,
admise comme plus grande que celle du royaume de Memphis. Pourquoi,
dira-t-on, le culte du _Taureau_ se trouve-t-il conservé presque
exclusivement en cette dernière ville, quand le culte plus récent du
Belier se montre presque exclusivement dans les ruines de Thèbes? Nous
trouvons à cette singularité une réponse qui nous semble naturelle. Les
Égyptiens de Memphis ayant été subjugués au XIXe siècle avant notre
ère, par les pasteurs arabes, le cours des observations astronomiques et
du culte religieux fut arrêté; la doctrine et les usages restèrent où
ils étaient; et si l’on observe que les Grecs et les Latins parlaient
encore du Taureau comme constellation dominante au printemps, quand le
Belier était déja très-avancé, l’on sera porté à croire que les
Égyptiens de Memphis n’avaient pas encore, au XIXe siècle avant
notre ère, changé leurs habitudes à cet égard: les Thébains, au
contraire, n’ayant subi aucune interruption, ni de gouvernement civil,
ni d’observations astronomiques, ont suivi le cours du ciel, la marche
du zodiaque, et lorsqu’ils ont vu le soleil entré d’_un_ degré dans le
signe du Belier, ils ont délaissé le Taureau que délaissait l’astre
dominateur et régulateur.