Selon les livres chaldéens cités par Bérose, et selon les livres

égyptiens cités par le Persan _Artapanus_,[267] Abraham enseigna

l’astrologie ou astronomie aux _Égyptiens_; comment croire que les

Égyptiens, inventeurs du zodiaque, et de tout temps célèbres par leur

science astronomique, aient reçu des leçons d’un étranger vagabond; mais

cela peut se croire des _pasteurs arabes_ d’Égypte qui arrivèrent et

purent rester ignorants en cette science. Artapanus ajoute que Joseph

établit le mesurage des terres et autres institutions utiles, lesquelles

n’ont pu être ignorées que des pasteurs qui avaient tout

bouleversé.--Quant à l’_accaparement_ de toutes les terres dont parle la

Genèse, comme conseillé par Joseph en temps de famine, cela convient

encore à l’esprit des rois pasteurs, spoliateurs et tyrans: ce livre

d’_Artapanus_, qui sous quelque rapport diffère des récits de la Genèse

et de Manéthon, a, sous d’autres rapports, des analogies marquées... Il

fait élever Moïse par la fille du roi de Memphis, en disant qu’il y

avait en ce temps-là un autre roi dans _le pays au-dessus_ et _divers

rois en Égypte_. Il fait de Moïse un ministre et un général du roi qui

l’aime d’abord, puis qui redoute son grand crédit et veut le faire périr

dans une guerre d’_Éthiopie_. Moïse part pour ce pays, s’arrête en

chemin _pendant_ 10 _ans_, et avec les seuls bras de sa famille ou de

ses nationaux, il bâtit une ville appelée _Hermopolis_... Tout cela

pêche par invraisemblance; mais si l’on se rappelle que l’_Éthiopie_ des

Grecs est le pays de _Kush_ des Orientaux; que le pays de _Madian_, où

se retira Moïse, était une dépendance, une terre de _Kush_, comme nous

l’avons prouvé,[268] et que près de ce pays, sur la frontière d’Égypte,

est la ville d’_Héroopolis_, tout près de celle de _Phitom_ (Patumos

d’Hérodote), bâtie par les Hébreux, on sera porté à croire qu’Artapanus

ou ses copistes ont commis l’altération d’_Héroopolis_ en _Hermopolis_.

Du reste, Artapanus parle des miracles opérés par Moïse et de la sortie

de son peuple, presque comme l’Exode, excepté qu’il les répartit sur une

durée de temps plus ou moins longue, pendant laquelle Moïse se serait

prévalu des accidents et phénomènes naturels. On veut aujourd’hui

traiter Artapanus de romancier; mais Josephe et Alexandre Polyhistor

l’ont regardé comme un homme savant, nourri de la lecture des livres

égyptiens. De tout ce mélange de variantes[269], d’analogies,

d’invraisemblances, que conclure, sinon qu’il a réellement existé des

faits qui ont été la base de l’histoire, mais qui, vu leur antiquité, vu

la négligence des écrivains à les recueillir près de leur source, ont

été altérés par les récits populaires d’une génération à l’autre, et se

sont présentés sous cette forme aux historiens tardifs? Il est probable

que la nation juive doit son origine à un premier noyau de peuple

d’origine chaldéenne, puisque l’idiome chaldéen est resté sa langue. Il

est probable encore qu’il y a quelque chose de vrai dans ce que Manéthon

dit de sa sortie, puisque les livres hébreux, et Artapanus, et Tacite

même[270], citent des circonstances très-ressemblantes.

Quant aux dates fixes, puisque les Juifs même n’ont pu nous les donner,

qu’ils se montrent au contraire tout-à-fait ignorants sur la période

entière du séjour et sur l’état de l’Égypte lors de la sortie, il faut

nous contenter de celles qu’indique le raisonnement; mais n’omettons pas

de remarquer, en finissant cet article, qu’il sera toujours étrange de

voir l’auteur quelconque de la Genèse se prétendre si bien instruit de

tant de détails minutieux sur Abraham, Jacob et Joseph, quand il l’est

si peu de tout ce qui concerne le séjour en Égypte, et la sortie sous

Moïse, et la vie errante du désert jusqu’au moment de passer le

Jourdain. Cela est contre tout état probable de monuments; et cela nous

confirme dans l’opinion émise ailleurs, savoir que les matériaux de la

Genèse sont totalement étrangers aux Juifs, et qu’ils sont un composé

artificiel de légendes chaldéennes dans lesquelles l’esprit allégorique

des Arabes a représenté l’histoire des personnages astronomiques du

calendrier sous les formes anthropomorphiques. Mais rentrons dans notre

domaine chronologique, et voyons quels secours ajoute Diodore de Sicile

aux cadres tronqués de Manéthon et d’Hérodote.

CHAPITRE IV.

Récit de Diodore.

D’après tout ce que nous avons vu du désordre et des contradictions de

la liste d’Africanus, copiste apparent de Manéthon, nous avons droit de

croire que la dynastie des _pasteurs_ a été la borne historique des

savants de Memphis, et cela par la double raison que ces étrangers

auront détruit les archives nationales, et que l’école de Memphis, ne

trouvant au-delà de leur époque que des rois thébains, les aura négligés

par esprit de parti pour sa métropole. Si nous avions la liste complète

de ces rois, trouvée par Ératosthènes, et copiée par Apollodore,

peut-être y trouverions-nous le moyen de renouer le fil de succession

par l’entremise de la 18e dynastie: à son défaut, il faut nous

adresser à Diodore.

Cet auteur, qui lût et compulsa un grand nombre de livres sur ces

matières, dans la bibliothèque d’Alexandrie, eut de grands moyens de

s’instruire et de nous instruire avec lui: malheureusement il s’est

moins appliqué à la précision qu’à l’étendue.--Cet historien nous donne

comme résultat de ses recherches, et comme un fait non contesté de son

temps, «que le royaume de Thèbes fut le premier civilisé et le plus

célèbre de toute l’Égypte. La ville de Thèbes, dit-il[271], fut fondée,

selon quelques-uns, par le dieu Osiris même, qui lui donna le nom de sa

mère; mais ni les auteurs ni les prêtres ne sont d’accord à ce sujet,

plusieurs assurant que cette ville a été bâtie bien plus tard, par un

roi nommé _Busiris_.»

Nous laissons à part ce que Diodore dit avec Hérodote, Manéthon et la

_vielle chronique_, du règne des dieux, qui dura des milliers d’années,

10,000, selon les uns, 18,000 et même 23,000 selon d’autres, depuis

Osiris ou le soleil, jusqu’à Alexandre... Ce sont là des allégories

astrologiques, de même que l’invention prétendue de toutes les sciences,

par un dieu ou homme nommé _Hermès_.--Mais Diodore parle historiquement,

lorsqu’il peint l’état primitif des anciens habitants de l’Égypte, et

leur vie sauvage entièrement semblable à celle des nègres et des

Caraïbes des temps modernes[272]. «Alors, dit-il, ceux-là étaient rois

qui inventaient les choses et les moyens utiles aux besoins de la vie:

le sceptre ne passait pas au fils du régnant, mais à celui qui avait

rendu le plus de services (comme dans l’ancienne Chine).

«Parmi les rois d’Égypte, la plupart ont été indigènes, quelques-uns

furent étrangers: on compte, entre autres, _quatre Éthiopiens_ qui ont

régné 36 ans, non pas de suite, mais par intervalles.»

Nous avons vu Hérodote en compter 18: il semble que Diodore n’aurait

connu que ceux postérieurs à Sabako.

«Les rois, avant Kambyses, ont été au nombre de 470, et 5 reines.»

Voici une grave différence, puisque ce serait au-delà de _cent_ plus

qu’Hérodote. Diodore suit Manéthon ou s’en rapproche.

«Après les dieux, le premier roi fut _Menas_», que Diodore fait régner à

Thèbes et non à _Memphis_ (qui en effet ne dut pas exister). Il est

singulier que ce _Menas_ ou _Menès_ se retrouve premier homme-roi à

Memphis, à Thèbes, en _Crète_, sous le nom de _Minos_, dans l’Inde sous

celui de _Ménou_. Il est singulier encore que Manéthon, dans Africanus,

ait noté qu’il fut tué par un _cheval_ de _rivière_ (hippopotamos)

nomme _Isp_. Comment une bête sauvage a-t-elle eu un nom propre? Il y a

ici de l’allégorie: l’_hippopotame_ fut l’emblème de _Typhon_, ce génie

du mal, qui tua _Osiris_, génie du bien; _Menès_ doit être un nom

d’_Osiris_, peut-être même le nom le plus ancien. Osiris fut, comme

Bacchus, le dieu de l’abondance et de la joie; «_Menès_, comme Osiris,

enseigna aux hommes toutes les commodités, tout le luxe de la vie, la

bonne chère, les beaux meubles, les bonnes étoffes, etc.:» l’identité

est sensible. Quant au nom du _cheval, Isp_, comment se fait-il qu’il

soit le mot persan _asp_, un _cheval_? Manéthon aurait-il copié un

auteur perse, qui, après Kambyses, aurait traduit un livre égyptien?

Le nom de _Menas_ fut aboli, nous dit Diodore, par un roi d’Égypte qui,

pendant une guerre qu’il fit aux Arabes du désert, trouva de si grands

inconvénients dans le luxe et l’épicurisme inventé par _Menas_, qu’il

maudit son nom, et fit inscrire cette malédiction en lettres sacrées

dans le temple de Ioupiter à Thèbes. Ne serait-ce pas à dater de cette

époque que le nom d’Osiris aurait prévalu? Mais pourquoi _man_ en langue

sanscrite signifie-t-il _homme_, et en chaldæo-hébreu, _intelligence_?

«Après Ménas, d’autres rois, dit Diodore, se succédèrent pendant 1,400

ans, sans rien faire de remarquable; puis régna _Busiris_, premier du

nom; puis son 8e successeur, nommé aussi _Busiris_, bâtit la grande

ville de Thèbes avec cette magnificence qui l’a rendue la plus célèbre

des temps anciens.»

Faire bâtir Thèbes quand on dit qu’elle existait depuis 1,400 ans, est

une contradiction manifeste; mais aujourd’hui que les savants français

de l’expédition d’Égypte nous ont fait connaître géométriquement le

local de Thèbes; qu’ils nous y font distinguer 4 et même 5 enceintes

différentes, où la nature et l’emploi des matériaux, les uns de briques,

les autres de pierre, le style et l’art des constructions, les unes

petites et simples, les autres grandes et compliquées, attestent des

époques diverses, nous concevons que là, plus qu’ailleurs, il a existé

une gradation d’industrie et de puissance qui, selon les besoins ou les

fantaisies du temps, a plusieurs fois déplacé l’habitation des rois et

de leur cour, et qui, par l’agglomération qui se fait toujours autour de

ces foyers d’activité, a formé plusieurs cités que leur voisinage

réciproque a fait comprendre sous le même nom... D’après ce que Diodore

dit de la grandeur des temples, des palais et autres ouvrages de

_Bousiris_, l’on pourrait lui attribuer l’enceinte dite _Karnâq_[273],

mais ne quittons pas notre fil chronologique.

Après Busiris II, plusieurs de ses successeurs embellirent la ville de

Thèbes. Ici Diodore place d’intéressants détails sur un roi _Osymandua_,

dont il ne détermine point l’époque.

Le huitième successeur d’_Osymandua_ porta le nom d’_Uchoreus_ comme son

père: ce fut lui qui _bâtit Memphis_.

Diodore entre dans des détails qui diffèrent peu de ceux d’Hérodote...

«_Uchoreus_ rendit le séjour de cette nouvelle ville si commode, si

délicieux, que _presque_ tous ses successeurs le préférèrent à celui de

_Thèbes_, dont la splendeur baissa de jour en jour, tandis que celle de

Memphis ne cessa de croître jusqu’à la fondation d’Alexandrie.

«Douze générations après _Uchoreus_, régna _Moïris_ qui construisit le

lac célèbre dont parle Hérodote; 7 générations après Moïris, régna

_Sésoosis_ (le Sésostris d’Hérodote), devenu si célébre par ses

conquêtes.»

Nous voici arrivés à un point à peu près connu, et nous pourrions nous

en servir pour calculer et mettre en ordre les faits cités par Diodore;

mais parce qu’il nous importe de savoir quel degré de confiance mérite

ce compilateur souvent négligent et superficiel, nous préférons de

descendre à une époque plus tardive et plus sûre qui nous fournisse des

moyens positifs d’apprécier son degré d’instruction et d’exactitude.

Diodore parlant de la conquête de l’Égypte par Kambyse, fils de Kyrus,

assigne cet événement à l’an 3 de la 63e olympiade, ce qui répond à

l’an 526 avant J.-C. Il y a ici erreur apparente d’une année, puisque

tous les critiques modernes sont d’accord que Kambyse n’entra qu’en l’an

525; mais parce que l’année olympique s’ouvrait au solstice d’été, et

que Kambyses put n’entrer que dans le mois de février subséquent,

c’est-à-dire après le commencement de l’année romaine et de l’année

chaldéenne qui nous servent de guide, l’erreur n’est ni réelle, ni

grave: admettons l’an 526, et voyons comment Diodore dispose les faits

antérieurs.

SELON DIODORE,

Il y a eu 470 rois en Égypte, depuis _Menas_ jusqu’à _Kambyses_. Quatre

de ces rois furent Éthiopiens, et régnèrent, non de suite, mais par

intervalles.

1 _Menas_, premier roi homme et non dieu, régna

à Thèbes (et non à Memphis).

2 Après _Menas_, des rois obscurs se succédèrent

pendant 1400 ans............................... ci 1400 ans;

3 Busiris I succède.

4 Busiris II, son 8e successeur, bâtit Thèbes et y

élève les grands monuments qui subsistent encore.

5 Après Busiris II, règne une série de rois non

définie.

6 Puis Osymandua.

7 Le 8e successeur, nommé _Uchoreus_, fonde _Memphis_

à l’ouest du Nil.

12 générations après _Uchoreus_, règne _Moïris_, qui

construit le lac.

7 générations après _Moïris_ règne _Sésoosis_ [Sésostris][274],

qui conquiert l’Asie............................. 33 ans.

Son fils _Sésoosis II_.

Nombre indéfini de successeurs obscurs.

Après eux vient _Amosis_, tyran.

_Amosis_, tyran, chassé par

_Actisanes_, éthiopien.

Mendès ou Marrus bâtit le labyrinthe.

Interrègne de 5 générations.

_Protée_ ou _Ketés_ est élu roi.

Remphis, le riche en or.

7 générations.

_Nileus_ fait de très-grands ouvrages au fleuve qui

prend son nom.

8 générations.

_Chembès_ bâtit la grande pyramide.

_Chephren_, son frère.

Mykerinus, fils de Chembès.

Bocchoris le sage.

Plusieurs générations.

Sabako, _éthiopien_.

Interrègne.......................................... 2 ans

12 rois, dont _Psammétik_ est un.

Ils font un grand ouvrage, et régnent............... 15

1 _Psammétik_ (règne omis).

2

3

4 génération. Apriès.......... 22

Amasis.......... 55

av. J.-C.

Kambyses, perse, l’an......... 526

«Avant Kambyses, dit-il[275], avait régné Amasis pendant 55 ans.»

Il y a ici omission totale du fils d’Amasis, _Psamménit_, qui lui

succéda, régna 6 mois et périt, avec des détails intéressants mentionnés

par Hérodote.

Ensuite pourquoi Diodore porte-t-il à 55 ans le règne d’Amasis qui,

selon Hérodote, ne fut que de 44? Notez que Diodore paraît n’être que le

copiste d’Hérodote depuis le règne de Protée: Amasis aurait donc

commencé en 581.

Avant Amasis avait régné Apriès pendant 22 ans (il aurait commencé en

l’an 603).

«_Quatre générations_ avant Apriès avait régné Psammitichus[276].»

Pourquoi Diodore omet-il encore ici la durée de ce règne important? et

de plus, pourquoi cette expression vague _quatre générations_? Ne

dirait-on pas qu’il y eut 4 règnes entre les 2 rois nommés, et qu’à

raison de 30 ans par génération, selon le système de Diodore, on dut

compter 120 ans? En ce cas Psammitichus serait rejeté à l’an 723; mais

cette année sera-t-elle le commencement ou la fin de son règne? Notre

embarras serait grand si Hérodote ne nous eût décrit les règnes

d’Apriès, fils de Psammis; de Psammis, fils de Nékos; de Nékos, fils de

Psammétik, avec toutes leurs circonstances d’action et de durée: on voit

bien ici _quatre générations_, mais qui eût deviné que Diodore y

comprenait les deux termes qu’il donne pour limites? Cette négligence

rompt déjà le fil chronologique que nous attendions de lui; mais

supposons que pour ses _quatre générations_, il ait compté 120 ans,

selon sa méthode, le règne de Psammitichus aura commencé l’an 701.

«Avant lui, avait eu lieu pendant 15 ans[277], une oligarchie de 12

régents ou rois dont il avait été l’un.»

Cette oligarchie avait donc commencé en l’an 716, et elle avait succédé

à une anarchie de 2 ans, qui elle-même succéda au règne de l’Éthiopien

Sabako. Ce règne aurait donc fini en l’an 718. Nous avons contre cette

date les témoignages des Juifs et des listes copiées de Manéthon: encore

si Diodore nous donnait la durée du règne de Sabako; mais il l’omet

nettement, et se contente de dire qu’il était venu régner en Égypte

_plusieurs temps_ après Bocchoris (le sage). Voilà notre fil de dates

encore interrompu.

«Or Bocchoris avait succédé[278] à _Mykerin_, dit aussi _Mecherin_

(règne omis), lequel avait succédé à son oncle _Chephren_, qui régna 56

ans et bâtit l’une des grandes pyramides; et Chephren avait succédé à

son frère _Chembès_, lequel régna 50 ans, et bâtit la plus grande de

toutes les pyramides connues.»

Nous avons ici les rois _Mykerin_, _Chephren_ et _Cheops_ d’Hérodote, et

dans les détails que récite Diodore, il se montre purement l’écho de cet

auteur; mais il ne nous donne aucun moyen de rétablir la série

chronologique rompue depuis Psammitichus: seulement il observe que

depuis l’érection de la grande pyramide (de Chembès ou Cheops), jusqu’à

l’année où il écrivait, plusieurs savants égyptiens comptaient une durée

de 1,000 ans, ce qui correspond à l’année 1056 avant J.-C.; et

cependant, dit-il, d’autres _prétendent qu’il s’est écoulé_ 3,400 _ans_.

Nous pensons que cette seconde opinion doit s’entendre de quelque

pyramide bien plus ancienne, et dont l’érection eut un but réellement

astronomique, ainsi que la pyramide de Bel, érigée à _Babyl-on_ vers

cette époque.

Antérieurement à Chembès, Diodore place le roi Remphis, «lequel n’eut

d’autres soins que d’amasser d’immenses trésors. On prétend qu’il

entassa jusqu’à 400,000 talents, tant en or qu’en argent (à 3,000 fr.

le talent, c’est 1,200,000,000 francs).»

Ce Remphis est évidemment le Rampsinit d’Hérodote. «Après Remphis,

pendant 7 _générations_, régnèrent des rois fainéants, livrés aux

voluptés... Il faut cependant en excepter _Nileus_, qui, selon les

annales sacerdotales, fit creuser des canaux, élever des digues, et

exécuter une foule d’autres ouvrages tellement utiles à la navigation,

qu’alors le fleuve reçut le nom de _Nil_, au lieu du nom d’_Ægyptus_

qu’il portait auparavant.»

«Le huitième roi fut Chembès....»

(Il nous semble qu’ici Chembès est le huitième depuis Remphis et non

depuis _Nileus_, comme le veulent quelques traducteurs: ce terme 8 est

une suite, un complément des 7 _générations_ mentionnées auparavant.

«Or Remphis avait été le successeur et le fils d’un roi que les

Égyptiens nomment _Ketès_, et les grecs _Protée_, qui fut contemporain

de la guerre de Troie» (dont l’époque est fixée par Diodore à l’an 1188

avant notre ère, c’est-à-dire 1138 ans avant lui-même). Diodore est

encore ici copiste d’Hérodote. Il semblerait, d’après cela, que peu de

règnes avant Protée devrait venir Sésostris; point du tout: Diodore

recourant à quelque autre historien, soit Manéthon, soit Hécatée,

introduit une série de rois, dont il ne cite que 4 ou 5, avec des

détails qui éveillent contre lui nos soupçons.

«Le fils de Sésoosis (il nomme ainsi Sésostris), en lui succédant, prit

le nom de son père..... Il devint aveugle, etc. Il eut pour successeurs

une immense série de rois qui ne firent rien de remarquable. Enfin,

après _plusieurs siècles_, le pouvoir passa aux mains d’_Amasis_ qui en

usa tyranniquement: il fit mourir les uns, confisqua le bien des autres,

traita tout le monde avec insolence..... Le peuple supporta l’oppression

qu’il ne pouvait empêcher; mais un roi des Éthiopiens, nommé

_Actisanes_, étant venu attaquer _Amasis_, les Égyptiens saisirent

l’occasion de lui montrer leur haine, et se soumirent sans combat à

l’étranger. Actisanes usa de la victoire avec douceur et bonté. Il ne

voulut pas même que l’on punît de mort les criminels (en justice); et

cependant, comme il ne voulut pas les laisser impunis, il fit couper le

nez à ceux qui furent légalement convaincus, et il les envoya habiter et

coloniser un lieu désert, que pour cette raison l’on a nommé

_rhinocolure_ (_narines coupées_).

«Après la mort d’_Actisanes_, les Égyptiens, devenus libres, se

nommèrent un roi, appelé _Mendès_ par les uns, et _Marras_ par les

autres. Ce prince ne s’illustra point par la guerre, mais il fit

construire un ouvrage aussi admirable pour l’art que pour la masse: cet

_ouvrage fut_ le labyrinthe devenu si célèbre, même parmi les Grecs.

«Après la mort de Mendès, 5 générations s’étant écoulées dans

l’anarchie, un homme des basses classes du peuple fut élu roi. Les

Égypttiens le nomment Ketès, et les Grecs _Protée_, qui fut contemporain

de la guerre de Troie, etc.» (comme nous l’avons dit plus haut).

Remarquez que Diodore place la guerre de Troie vers l’an 1188. Comment

compte-t-il une immense série de rois entre cette guerre et le règne de

Sésostris, quand Hérodote, Porphyre, Strabon et plusieurs autres anciens

nous indiquent ces deux époques comme assez rapprochées? En examinant

son récit, nous pensons découvrir la source de son erreur dans un défaut

de jugement et dans la négligence habituelle de cet auteur qui,

empruntant ses récits de diverses mains, en a fait de vicieuses

combinaisons, et qui, dans le cas présent, ne s’est pas aperçu qu’il

employait deux fois des temps et des rois qui sont en partie les mêmes.

En effet, si l’on compare les deux parties de sa liste, qui sont, l’une

entre Bocchoris et Psammétik, l’autre entre Amasis et Mendès, on verra

que les personnages et les faits sont absolument les mêmes, quoique sous

des noms différents. Le tableau ci-après rend cette identité sensible.

RÉCIT Ier.

_Amasis_(ou Amosis),

tyran détesté; ses sujets

se livrent de plein

gré à

_Acyisanes_, roi des

Éthiopiens, lequel gouverne

avec douceur: il

abolit la peine de _mort_,

et se contente d’envoyer

les criminels habiter un

lieu désert.

Après _Actisanes_, le

peuple égyptien _devenu_

_libre_, élit un roi appelé

_Mendès_, qui construisit

le _labyrinthe_.

Après _Mendès, anarchie_

ou interrègne.

RÉCIT IIe.

DIODORE | HÉRODOTE

Bocchoris (_selon les_ | Anusis (prononcé

_listes_) fut brûlé vif au | Anousis par les Grecs

bout de 6 ans de règne | lequel se rapproche

(sans doute pour cause | beaucoup d’_Amasis_),

de tyrannie), | après un court règne

| est détrôné par

Par _Sabako_, roi d’_Éthiopie_ |

que sa douceur | Sabako, roi d’Éthiopie,

et sa piété distinguent | qui régna avec douceur

d’ailleurs des rois précédents; | pendant 50 ans; _il_

il abolit la peine | _ne fait mourir personne_;

de _mort_, même pour les | mais, selon la qualité

criminels, et il la commua | du crime, il condamnait

en travaux publics | le coupable à travailler

de canaux, de chaussées, | aux canaux et aux chaussées.

etc., utiles au pays. | Il se retira sur un

| avis qu’il reçut en songe.

Il se retira, sur un | (Diodore a copié le

avis qu’il reçut en songe. | reste).

Après _Sabako, anarchie_ | Après _Sabako_ revient

de 2 ans. Douze | _Anusis_, puis _Séthon_,

grands se lignent et se | prêtre de Phtha.

font rois: ils construisent |

ensemble le _labyrinthe_. | Puis les Égyptiens

| _devenus libres_, et ne

Puis la guerre éclate | pouvant vivre sans roi,

entre eux: Psammitichus | en élisent _douze_, etc.

reste seul. |

Il est sensible dans ce tableau, qu’_Actisanes_ et _Sabako_ sont un seul

et même personnage, cité par des auteurs divers, sous deux noms

différents. Sabako peut être son nom _éthiopien_, et l’autre, un nom

égyptien ou composé grec: non-seulement ses actions caractéristiques

sont les mêmes, les faits antécédents et les subséquents sont encore

identiques. «Il règne avec douceur et justice; il «_abolit_ la peine de

mort; il se retire volontairement; les Égyptiens _restent libres_; ils

se font un _roi_ ou un _gouvernement spontané_ sous lequel est bâti le

labyrinthe, etc.....» Avant l’invasion de l’_Éthiopien_ régnait un

tyran. Hérodote ne le dit pas positivement d’_Anusis_, mais il ne dit

rien de contraire; et entre ce nom d’_Anousis_, et celui d’_Amosis_ ou

_Amasis_, il y a tant d’analogie, que l’on a droit de supposer

l’altération d’une lettre par les copistes: il est vrai que Diodore

représente _Bocchoris_ comme un sage[279] et un législateur, antérieur

de _plusieurs temps_ à Sabako; tandis que les listes font brûler vif

_Bocchoris_, sans doute pour cause de tyrannie; mais, outre que ce nom a

pu être commun à plusieurs princes, les dissonances des auteurs sur

cette circonstance prouvent seulement leur peu de soin et d’instruction.

C’est un reproche dont ne peut se laver le compilateur Diodore; il est

clair qu’il a composé son récit de morceaux tirés de divers historiens,

l’un évidemment Hérodote, et l’autre Manéthon, comme nous allons le

voir, et peut-être _Hécatée_, ou quelque Grec du temps des Ptolomées;

malheureusement pour lui et pour nous, n’ayant pas pris le temps, ou

n’ayant pas eu l’art d’analyser et de comparer, il a commis ici les

mêmes fautes que dans sa Chronologie des Mèdes et des Assyriens, en

doublant des faits et des personnages qui essentiellement sont les

mêmes: il faut donc supprimer de sa liste tout ce qu’il dit des

successeurs du fils de _Sésostris_ ou _Sésoosis_, jusqu’à Protée, et

alors on voit qu’il reste purement copiste d’Hérodote en cette

période.....

Mais où a-t-il pris _cette immense série de rois_ entre Sésostris et

l’_Amosis_ ou _Anousis_ de _Sabako_? Nous trouvons la solution de cette

énigme dans la liste qu’Africanus nous présente comme copiée de

Manéthon.

En effet, après y avoir supposé que _Sésostris_ fut le 3e prince de

la 12e dynastie, cet auteur lui donne pour successeurs, d’abord 50

rois diospolites ou thébains (dynastie 13e), puis un nombre indéfini

de rois xoithes (dynastie 14e), plus les 6 rois pasteurs arabes qui

envahirent l’Égypte (dynastie 15e), plus les pasteurs grecs au nombre

de 32 (dynastie 16e), et encore d’autres rois pasteurs et thébains,

au nombre de 43 (dynastie 17e); enfin les 16 rois connus de la

dynastie 18e, laquelle précéda le vrai Sésostris, Séthos de Manéthon,

etc.

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II · 第 18 / 25 段