Il nous semble encore que Manéthon lui-même appuie notre conjecture sur

sa _nouveauté_, en donnant l’épithète d’_ancienne_ à la Chronique

anonyme jointe par lui à son livre d’où le Syncelle l’a tirée par

l’entremise d’Africanus[256]. Quelques érudits ont voulu qu’elle fût de

composition tardive et postérieure à Nectanebus II, c’est-à-dire à l’an

350, où se terminait aussi l’ouvrage de Manéthon; mais il est prouvé par

nombre d’exemples, que les manuscrits anciens de chroniques pareilles

ont reçu des additions et des continuations posthumes à leur premier

auteur, et cela de la main des savants qui les possédèrent ou qui en

donnèrent des copies... Ainsi la mention de Nectanebus II ne prouve

rien; et si l’on considère, d’une part, que Manéthon dut avoir ses

raisons d’appeler _ancienne_ la chronique dont nous parlons, et d’autre

part, qu’elle diffère essentiellement du plan de cet écrivain, en ce

qu’au-dessus de la seizième dynastie, c’est-à-dire, un peu au-dessus des

pasteurs, elle n’admet ou ne connaît aucun fait historique (comme pour

indiquer que la persécution de ces tyrans en aurait effacé la trace);

que, de plus, dans les dynasties inférieures, elle se rapproche du plan

d’Hérodote; l’on sera porté à croire qu’elle a été rédigée un peu après

Kambyses, lorsque le règne tolérant de Darius Hystasp permit aux savants

Égyptiens de recueillir les débris de leurs monuments, brûlés ou

dispersés par le féroce fils de Kyrus. De telles idées viennent en de

telles circonstances: alors elle a précédé Manéthon de près de 240 ans,

et par-là elle a mérité, relativement à lui, le titre d’_ancienne_,

surtout s’il a eu, comme nous le croyons, quelque indice que le système

signalé par nous n’existait pas auparavant; Quoi qu’il en soit de nos

conjectures, en revenant au point primitif de notre discussion, il reste

prouvé par les témoignages combinés de tous les anciens, que le règne de

Sésostris, antérieur à celui de Ninus, n’a pu être que postérieur à

l’invasion des pasteurs.--Ce second chef se démontre par le

raisonnement. En effet, d’après le tableau du règne de ce conquérant, il

est impossible, comme nous l’avons déjà dit, de concevoir comment

l’Égypte serait retombée dans l’état de faiblesse, d’avilissement où la

trouvèrent les pasteurs..... Tout, dans cette hypothèse, marche en sens

inverse du cours naturel des choses politiques; tout suit, au contraire,

un cours naturel, en admettant que l’époque d’ignorance et d’esclavage

précéda et même prépara l’époque de l’affranchissement et de l’énergie

militaire qui, depuis, alla croissant et se développant.

Au moment où arrivent les pasteurs, nous voyons l’Égypte, par suite de

son état primitif de morcellement en peuplades sauvages, divisée encore

en plusieurs états, et certainement en deux royaumes principaux ayant

pour capitales _Thèbes_ et _Memphis l’ancienne_. La population, toute

agricole, est, comme celle de la Chaldée au temps de Ninus,

inexpérimentée à l’art de la guerre: l’étranger aguerri soumet sans

peine celle du Delta et l’accable de cruautés. Il est probable que cette

persécution fut une époque d’émigration à laquelle se rapporteraient

certaines colonies égyptiennes en Grèce, en Italie, en Babylonie,

mentionnées par les monuments et par les historiens.--Thèbes résista par

sa position topographique, et par la puissance de ses rois, qui déjà

paraissent avoir élevé les masses gigantesques de ses temples et de ses

palais: c’est l’indication de Diodore. La Basse-Égypte saccagée,

asservie, privée de tous ses chefs, dut tourner ses regards vers les

rois Thébains qui étaient de sa langue et même de son sang. Ils

devinrent ses protecteurs naturels, ses rois nationaux.--Leur pays fut

le lieu de refuge; leur puissance fut le moyen libérateur qu’on

invoqua.--Il dut exister une guerre sourde et constante.--Les bras

s’aguerrirent, les courages se formèrent; de premiers succès élevèrent

l’espérance; une guerre ouverte éclata: sa _longueur_, son _opiniâtreté_

donnèrent aux Memphites les habitudes militaires qui leur manquaient;

toute l’Égypte devint guerrière. De son côté, la race _hardie_ des

pasteurs dut défendre sa proie pied à pied. Un premier effort l’ayant

chassée de Memphis, ils purent se défendre dans Héliopolis, puis dans

Peluse où ils résistèrent à d’immenses efforts. Pendant ce temps les

rois de Thèbes prenaient possession, d’abord de l’Heptanomis, puis du

Delta, par droit de conquête et par assentiment national. Lorsqu’enfin

ils eurent totalement chassé l’étranger, ils furent, de droit et de

fait, considérés comme les maîtres légitimes de tout le pays, comme les

successeurs naturels des anciens rois dont la race était extirpée: c’est

donc à cette époque, c’est-à-dire, à dater du régne de _Tethmos_, que

l’Égypte a commencé de former un seul et même empire, dont l’unité n’a

plus été rompue que temporairement.--Alors ces monarques, investis d’une

masse triple et quadruple de puissance, par la réunion de 7 à 8,000,000

de bras sous un même sceptre,[257] et de tous les tributs du sol le plus

fécond sur une étendue de 3,500 lieues carrées; ces monarques eurent les

moyens et bientôt conçurent les idées de ces ouvrages, d’abord utiles et

grands, puis gigantesques et extravagants, dont Hérodote trace l’ordre

successif, et dont l’exécution n’eût pas été possible auparavant.

Le premier de ces travaux relativement aux Égyptiens de _Memphis_, fut

la fondation de leur ville, qui dut avoir deux versions à raison de

l’équivoque de l’_ancienne_ et de la _nouvelle_ ville: l’_ancienne_ dut

naturellement être attribuée au rois _Menès_, plutôt _dieu_ qu’_homme_,

que nous verrons aussi premier roi à Thèbes, et qui paraît n’avoir été

qu’un synonyme d’Osiris. La seconde, qui fut la _nouvelle_ Memphis, nous

est déclarée par Diodore avoir été l’ouvrage d’un roi puissant nommé

_Uchoreus_, dont les listes nous présentent un synonyme dans le roi

_Achoris_,[258] successeur de _Tethmos_. Il appartint à un tel prince de

déplacer un fleuve, tel que le Nil, pour élever une ville entière sur

son lit comblé. L’expérience, qui avait fait connaître la faiblesse de

l’_ancienne_ Memphis, suggéra l’idée de cette _nouvelle_ création, où de

puissants moyens défensifs furent réunis à la commodité. Diodore nous

apprend que bientôt le «_séjour de Memphis la neuve parut si délicieux

aux rois_, qu’ils abannèrent celui de Thèbes, dont la splendeur ne fit

plus que décliner.» Voilà donc Thèbes devenue vassale sans secousse,

sans révolution, et le silence de l’histoire est expliqué sur la

confusion souvent faite des rois des deux métropoles.

Après la création de Memphis par Uchoreus, le premier ouvrage, grand et

digne d’admiration, fut, selon Hérodote, le lac de _Mœris_, ce roi dont

le règne précéda de peu celui de Sésostris. Si ce dernier se place vers

les années 1360 à 1365, comme nous l’avons dit, Mœris ne doit pas être

éloigné; et si nous n’apercevons pas son nom entre _Uchoreus_ et

_Sésostris_, c’est par la raison que beaucoup de ces princes ont eu

divers noms. Nous en connaissons au moins 4 à Sésostris. Dans ce nouvel

ouvrage nous voyons une marche croissante de la puissance: les conquêtes

de _Sésostris_ ne sont qu’un autre genre du développement, une autre

conséquence de l’accumulation progressive des moyens depuis le règne de

_Tethmos_. La guerre contre les pasteurs avait forcé ce prince de lever

un grand état militaire; il put le réduire, mais non l’annuler. Ses

successeurs, selon le penchant de tous ceux qui gouvernent, durent

trouver commode et utile d’entretenir cette forte armée, tant pour

résister au dehors que pour maintenir l’obéissance au dedans; les

habitudes guerrières étaient contractées, on les conserva. La tactique

fût cultivée, et ce fut de cette source que Sésostris tira les

instruments de conquête que son génie mit en action. Ainsi c’est du

règne des pasteurs que nous voyons dériver, comme conséquences

naturelles, tous les événements postérieurs.

Si après Sésostris, son troisième successeur, _Rhampsinit_, nous montre

la _plus grande masse d’or et d’argent que l’on_ eût _encore vue_, c’est

qu’elle provint des conquêtes de Sésostris et des tributs de toute

l’Asie[259]; si après Rhampsinit, les tyrans _Cheops_ et _Chephren_

bâtissent leurs extravagantes pyramides, c’est parce que le despotisme

ignorant ne sait comment employer ses trésors accumulés, etc., etc.

Mais c’en est assez sur ce sujet: nous avons à répondre à deux questions

que déjà se sera faites le lecteur.

En quel temps précis arriva l’invasion des pasteurs, et quelle fut cette

race d’étrangers?

Ici le défaut de documents positifs nous réduit à des calculs de

probabilités que nous tâcherons de rendre raisonnables.

Aucune des listes ne s’accorde sur la date de l’invasion des _pasteurs_:

l’ancienne Chronique donne l’an 1851; l’Eusèbe du Syncelle, 1830;

l’Eusèbe du Chronicon, 1807; Josèphe, dégagé de ses erreurs, se

rapproche infiniment de ce dernier; car, en plaçant le règne de

_Sethos-is_, qui est _Sésostris_, vers 1360 ou 1365, nous trouvons dans

les rois qui remontent jusqu’à _Tmos-is_, fils de _Mefragmutos_,

c’est-à-dire jusqu’au véritable expulseur, une somme de 191 années, qui

nous porte à l’an 1556. De là, jusqu’à l’entrée des pasteurs sous

_Salatis_, Josèphe compte 239, ce qui la place en 1795, différence, 12

ans de 1807, et il nous appartient 4 ou 5 années sur le règne de _Tmos_.

D’autre part, si nous prenons les 128 ans que nous donne sa liste depuis

Tmosis jusqu’au chef de la dynastie (Amosis, qu’il nomme _Tethmosis_),

et que nous y joignions les 103 ans qu’Eusèbe et l’ancienne Chronique

donnent aux pasteurs, nous avons 331 ans; plus, 4 ou 3 ans du règne de

_Tmosis_. Nous sommes bien voisins des 239 de Josèphe. L’analogie de ces

deux produits, et leur ressemblance avec les 1807 d’Eusèbe, nous font

donc regarder comme la plus probable des dates, celle de 1800 à 1810

pour l’arrivée des pasteurs.--Maintenant quelle race d’hommes

furent-ils? Voici nos conjectures.

Manéthon nous a dit que, selon quelques auteurs, ils furent des Arabes;

son copiste Africanus les appelle _Phéniciens_, et cela présente peu de

différence, parce que les _Phéniciens_ sont reconnus pour être d’origine

arabe. Maintenant pesons toutes les circonstances de Manéthon. Il nous

dit que cette horde, en quittant l’Égypte, comptait 240,000 hommes

armés: on doit croire que pendant une résidence de deux siècles, cette

population, nourrie dans l’abondance, s’était beaucoup multipliée, et

qu’en arrivant elle peut n’avoir pas eu plus de 100,000 combattants;

c’était assez pour vaincre. Cela suppose 400,000 têtes au moins: c’est

beaucoup de monde pour les Arabes. Cette multitude _entre par l’isthme

de Suez_: des Arabes seulement peuvent entrer par-là. _Elle n’a point de

roi suprême_: elle est donc divisée en tribus _comme les Arabes_, ayant

chacune son chef ou ses chefs, égaux entre eux, sauf la prépondérance du

plus fort. Cette multitude ne marche pas droit sur Memphis; Africanus

indique qu’elle s’arrête dans la Basse-Égypte (pays de pâturages pour

ses troupeaux), et qu’elle _y bâtit une ville_, c’est-à-dire un camp

retranché: ces hommes-là veulent mettre en sûreté leurs familles et

leurs biens.[260] Ce n’est qu’ensuite qu’ils attaquent les Égyptiens

_doux, timides_, et qu’ils s’emparent de Memphis: toutes ces

circonstances n’annoncent pas une invasion préméditée, ni un peuple armé

pour conquérir; elles indiquent, au contraire, _un peuple chassé_ de son

pays, cherchant _refuge ailleurs_: qui fut ce peuple à cette époque? En

méditant cette question, nous nous sommes rappelé que dans les

_monuments arabes_ de l’ancien Iémen il est fait mention d’une grande

révolution arrivée dans toute la presqu’île à une époque très-reculée.

Nous avons vu (tome 1er des _Recherches nouvelles_, pages 278 et 498)

que _Masèoudi_, _Hamza_, _Aboulfeda_ et _Noueïri_ nous ont dit «que les

plus anciens peuples de l’Arabie furent quatre tribus appelées _Aâd_,

_Tarnoud_, _Tasm_ et _Djodaï_; qu’ _Aâd_ habita le _Hadramaut_; Tamoud,

le Hedjâz et le rivage oriental de la mer Rouge (le Tehama) etc.; que

ces Arabes furent attaqués par une autre confédération d’origine

différente, composée de 10 tribus; qu’il y eut entre elles des guerres

violentes qui se terminèrent par la défaite et l’expulsion des quatre

tribus, etc.»

Dans notre opinion ce seraient les débris de ces quatre tribus qui se

seraient écoulés vers l’Égypte, et nous en trouverions les restes dans

les _Thamudeni_ et dans les _Madianites_ et les _Amalekites_ leurs

parents: quant à la date de cet événement, ce que les auteurs musulmans

nous indiquent ne laisse pas que de se rapprocher. «Le prince qui

vainquit ces Arabes, ajoutent-ils, s’appelait _Abdel-Chems_; il prit le

surnom de _Saba_ (le _victorieux_); son fils (ou descendant) _Homeir_,

fut l’auteur du nom de _Hemiarites_ ou Homérites, donné aux tribus

victorieuses. Celui-ci chassa les Arabes _Tamoud_ de l’Iémen dans le

Hedjâz. Son 15e dèscendant fut _Haret-el-Raïes_» (que nous avons

prouvé être contemporain de Ninus et associé à ses conquêtes).

Or Ninus ayant régné en 1230, les 15 générations, si on les évaluait à

la manière égyptienne, nous porteraient au-delà de 1700 ans avant J.-C.

Mais de plus, il est constant que dans cette antiquité, et même assez

généralement dans des temps moins reculés, les Arabes omettent ou

suppriment des degrés de filiation; que par le nom de _fils_ ils

entendent très-souvent un simple descendant, en sorte qu’il n’est pas du

tout prouvé que Homeir ait été le fils immédiat de Saba: d’autre part,

l’historien Nouéïri ajoute que Homeir fut contemporain d’Ismael, fils

d’Abraham: ce qui veut dire que Nouéïri comparant les calculs arabes aux

calculs juifs, a trouvé l’analogie citée. Or dans les calculs des Juifs,

Abraham se place entre 1900 et 2000, et cela cadre singulièrement avec

nos données. Ce n’est donc pas sans quelque vraisemblance que nous

regardons les _pasteurs_ de Manéthon comme étant les anciens Arabes

chassés par _Saba_ et _Homeir_, et que nous plaçons l’époque de cet

événement vers les années 1800 à 1810.

Nous trouvons d’autres probabilités dans le _caractère hardi_ et féroce

de ces expulsés, aigris par leurs malheurs, dans les idées militaires

qu’ils montrent et que leur avaient enseignées des guerres longues et

sanglantes; enfin même dans la persécution religieuse qu’ils exercent,

attendu qu’étant élevés dans le culte simple du _soleil_ et des astres,

ils durent prendre en haine les idoles bizarres des Égyptiens dont ils

ne conçurent point le sens allégorique. Ces pasteurs étant de la branche

des _Arabes noirs_, ils furent, en style oriental, des enfants de

_Kush_, en style grec, des Éthiopiens; à ce titre ils étaient parents

des _Phéniciens_, dont Africanus leur applique le nom. Ce nom de _Kush_

serait-il la base de celui d’_Y-ks-os_ que leur donnèrent les

Égyptiens? Cela n’est pas impossible; mais ce qui est presque certain,

c’est que sous le nom d’Éthiopiens, leurs rois sont du nombre des 18 de

ce sang, qu’Hérodote dit avoir régné en Égypte. Il serait étonnant que

les prêtres eussent omis cette dynastie qui posséda la Basse-Égypte

pendant plus de 200 ans; elle dut même y laisser quelques traces de son

langage: malheureusement nous n’avons presque rien de l’ancien

égyptien[261]. Peut-être la pratique de l’Arabe en cette contrée

fut-elle un des moyens qui en ouvrit aux Phéniciens le commerce, et leur

procura la connaissance des idées théologiques et scientifiques de

l’Égypte, qu’ils répandirent dans la Grèce plus de 1600 ans avant notre

ère; enfin les pasteurs chassés se perdirent dans le désert sans laisser

de trace sensible, et il semble qu’il n’y a que des Arabes qui puissent

paraître, vivre, et disparaître ainsi.

Un dernier moyen de nous éclairer pourra se trouver dans les monuments

pittoresques apportés d’Égypte par les savants français: nous y voyons

des scènes de combats qui représentent, d’une part, des Égyptiens

reconnaissables à leur physionomie et à leurs costumes; d’autre part,

des étrangers dont la tête est ornée de _couronnes_ de plumes en forme

de diadèmes. Il s’agit de savoir si ces physionomies, très-bien

exprimées, trouvent leur ressemblance sur quelques médailles ou autres

monuments phéniciens ou arabes. Le vainqueur ayant été roi de Thèbes, il

serait naturel que le tableau de son triomphe eût été gravé sur les murs

de son palais en cette ville. Les savants descripteurs de ces tableaux

ont voulu y voir des Indiens; cela ne réfuterait pas notre conjecture,

puisque les habitants de l’Arabie, et surtout de l’Iémen, ont été, comme

ceux de l’Éthiopie, désignés en plusieurs occasions par les Grecs et par

les Latins, sous le nom d’_Indi_; voilà tout ce que nous pouvons dire

sur ce sujet. Il nous reste un mot à joindre sur les Juifs, d’après les

idées de Manéthon et de quelques autres anciens historiens.

§ III.

Époque de l’entrée et de la sortie des Juifs, selon Manéthon.

Nous avons prouvé dans le tome Ier de cet ouvrage, ch. 2, 3 et 4, que

les livres juifs ne nous donnent aucune idée claire et précise du temps

où se fit la sortie d’Égypte, et cela parce que la période anarchique

des Juges présente un vide absolu d’archives et d’annales régulières. Il

semble que l’historien Josèphe, muni de celles des Phéniciens et des

Égyptiens, publiées par Ménandre l’Éphésien, par Manéthon, Lysimaque,

Cheremon et d’autres auteurs, eût pu éclaircir cette difficulté; mais

ce prêtre juif, fortement imbu de ses préjugés religieux, s’est plutôt

occupé de disputer que d’instruire, et ce sont moins des résultats qu’on

obtient de lui, que des matériaux. Voyons quel parti l’on peut tirer de

ce qu’il nous dit être l’opinion de Manéthon dans la question dont il

s’agit. [262] Selon Manéthon, «les ancêtres du peuple juif furent un

mélange d’hommes de diverses castes, même de celles des prêtres

égyptiens qui, pour cause d’_impuretés_, de souillures canoniques, et

spécialement pour la lèpre, furent, sur l’ordre d’un oracle, expulsés

d’Égypte par un roi nommé _Aménoph_.....» Les livres juifs ne

s’éloignent pas de ce récit, lorsqu’ils disent (dans l’Exode) que

beaucoup de menu peuple et d’étrangers suivirent la _maison

d’Israël_[263]; les ordonnances répétées du Lévitique contre la lèpre

prouvent que toutes ces maladies furent dominantes. Un autre reproche

d’impureté de la part d’un Égyptien, est la vie _pastorale_; et les

juifs conviennent qu’ils furent _pasteurs_. Manéthon évalue leur nombre

à 80,000, lesquels des environs de Peluse se rendirent en Judée à

_Hiérusalem_. Nous avons démontré[264] l’impossibilité physique des

600,000 hommes armés de l’_Exode_, lesquels supposeraient une masse

totale de 2,400,000 âmes; et nous avons tiré des livres juifs eux-mêmes

des indices qui se rapprochent beaucoup de Manéthon: il n’a point été

aussi ignorant en tout ceci que veut le dire Josèphe..... Celui-ci lui

reproche d’introduire un faux _Aménoph_ sans date connue; mais puisque

cet Aménoph est dit _père de Séthos_, qui (lors de la guerre de 13 ans

occasionée par les lépreux) était âgé de 5 ans, Manéthon a suffisamment

désigné l’homme et le temps: il y ajoute un nouvel indice, lorsqu’il

nomme en sa liste un roi Ramessés, père d’Aménoph; car ce _Ramessés_ qui

effectivement précède Aménoph dans la 18e dynastie, correspond

très-bien à celui par l’ordre duquel les Juifs bâtirent la ville de

Ramessés. En tout ceci Josèphe est le plus répréhensible de ne nous

avoir pas donné la date du règne de _Séthos-Sésostris_, prise sur

l’échelle chronologique des Juifs..... Ce règne est, comme nous l’avons

dit plus haut, le point de départ d’où tout dépend: selon l’ancienne

chronique il aurait commencé en l’an 1400 avec la dynastie 19e, dont

Séthos fait l’ouverture: selon Africanus c’eût été en 1394: ces deux

dates se ressemblent, et elles justifieraient nos calculs dans l’article

des Juifs[265], lorsque nous y avons dit que la sortie d’Égypte sous

Moïse dut arriver avant l’an 1420: cela cadre singulièrement avec le

récit de Manéthon, qui nous représente Séthos âgé de 13 ans à l’époque

de la guerre pour l’expulsion des lépreux.

D’autre part, selon l’Eusèbe du Syncelle, le règne de Séthos ne daterait

que de l’an 1376, et selon l’Eusèbe de Scaliger, il se retarderait

jusqu’à l’an 1356. La 1re de ces dates, en raisonnant toujours

d’après Manéthon, placerait la sortie vers 1390; ce qui s’accorde avec

notre calcul généalogique des grands-prêtres cités par Josèphe..... La

2e réclame en sa faveur l’autorité d’Hérodote; mais elle nous laisse

contre elle le soupçon d’avoir été dressée par Eusèbe dans cette

expresse intention: en résultat, il paraît certain que la sortie

d’Égypte n’a pu précéder les années 1410 à 1420, ni se retarder

au-dessous de 1390 avant J.-C. Posons pour terme moyen 1400, et disons

que si _Séthos-Sésostris_, dans le début de sa grande expédition,

n’attaqua point les Hébreux, ce fut par suite de l’aversion et du mépris

que lui inspirait leur récente origine.

Maintenant combien dura réellement le séjour des Juifs en Égypte? Leurs

livres ne sont pas d’accord..... Le texte samaritain dit 215 ans;

l’hébreu et le grec disent 430.

Si nous appliquons ces 215 au calcul d’Hérodote et d’Eusèbe (1355),

l’entrée aura eu lieu vers 1570.[266] Si nous les appliquons au calcul

d’Africanus et de la Chronique, elle aura eu lieu vers 1610. Dans l’un

et l’autre cas, elle tombe dans la période de nos pasteurs, expulsés en

1556.

Si au contraire nous employons les 430 ans du texte hébreu, l’entrée

remontera vers les années 1790 ou 1820, et ici elle coïncide presque à

l’entrée des _rois pasteurs_.

Pourquoi cette différence si forte d’un texte à l’autre? Ne pourrait-on

pas dire que l’un représente l’opinion du rédacteur du _Pentateuque_, le

grand-prêtre Helqiah, tandis que l’autre serait l’opinion des docteurs

d’Alexandrie, qui, au temps de la traduction, ayant eu connaissance des

livres égyptiens, auraient voulu, comme le fit Josèphe, que les pasteurs

rois fussent les pasteurs hébreux. L’autre hypothèse ne laisse pas que

d’avoir plusieurs convenances. Par exemple, la Genèse parle des

relations orales de la famille d’Abraham et de Jacob avec les Égyptiens,

comme d’une chose simple et naturelle; cependant nous savons que la

langue de ce peuple différait essentiellement de l’hébreu; et dans ces

siècles barbares une langue n’était pas connue hors de son territoire:

si donc nous supposons que ces relations aient eu lieu avec les rois

pasteurs, il n’y a plus de difficulté, parce que leur langue fut un

dialecte arabique comme l’est l’hébreu.

D’autre part, les Égyptiens haïssaient les pâtres comme gens _impurs_

devant la loi: et les rois et prêtres d’Égypte n’eussent pas dû

accueillir si bien les Hébreux; les rois pasteurs l’ont pu; leur prêtre

Putiphar a pu même recevoir Joseph en sa maison, et une femme de cette

race recueillir Moïse flottant sur les eaux.

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II · 第 17 / 25 段