Manéthon dit encore que ces _pasteurs rois_ et que _leurs successeurs_

possédèrent l’Égypte environ 511 ans; mais les rois de la Thébaïde et

ceux _du reste de l’Égypte_ ayant entrepris contre eux une guerre longue

et violente, ils la continuèrent jusqu’à ce que sous l’un de ces rois

nommé _Alisphragmutos_ (lisez _Misphragmutos_), les pasteurs, vaincus et

repoussés du pays, se renfermèrent en un local nommé _Avar_, dont le

circuit était de 10,000 arpents; Manéthon dit que les pasteurs

entourèrent ce local d’une forte et immense muraille, pour la défense et

la conservation de leurs personnes et de leur butin. Après

_Alisphragmutos_, son fils, nommé Thummosis, vint avec 480,000 hommes

assiéger cette place; mais n’ayant pu réussir à la prendre de force, il

fit avec les _pasteurs_ un traite dont la condition fut qu’ils

pourraient quitter l’Égypte sains et saufs: à ce moyen ils emmenèrent

leurs familles et tout leur butin, etc., etc., et sortirent au nombre de

240 _mille_ par le désert qui mène en Syrie; mais parce qu’ils

craignirent les _Assyriens_, qui alors dominaient en Asie, ils

s’arrêtèrent dans la contrée qu’on appelle _Judée_, et ils y bâtirent

une ville nommée _Jérusalem_, capable du contenir toute leur multitude.

Ici Josèphe veut se prévaloir du sens _de pasteur captif donné par

quelques livres_ au mot _yksos_, pour en inférer qu’il s’agit du peuple

hébreu emmène par Moïse. Laissons cette fausse hypothèse où s’égare

l’écrivain juif, pour ne nous occuper que du récit du prêtre égyptien.

Dans ce récit plusieurs fautes se révèlent à un examen attentif.

1° Si, comme il est vrai, le nom du père de _Thummos_ se lit constamment

_Misphragmutos_ dans Africanus et dans les deux listes d’Eusèbe, il est

évident que l’_Alisphragmutos_ de Josèphe est une erreur de copiste,

venue de ce que l’M grec mal conformé a pris l’apparence d’ΑΛ dont la

réunion a quelque ressemblance: les manuscrits de Josèphe sont pleins de

ces fautes. La correction de celle-ci met en évidence la liaison intime

de la dynastie 18e avec celle des pasteurs, tant par l’identité des

noms et qualités des 2 rois cotés 5 et 6 dans les listes, que par leur

titre de _rois thébains. Amenoph_, le dernier, est cité dans un récit

subséquent.

2° Il résulte de ce premier point que l’expulsion des pasteurs eut lieu

dans le cours de cette dynastie 18e, un peu plus de 100 ans après son

ouverture, et dès lors Africanus est atteint et convaincu d’erreur; car,

puisque l’expulseur fut _Thummos_, il est clair que les premières années

de sa dynastie jusqu’à lui ont été parallèles aux dernières années des

pasteurs: or de là il résulte un double emploi de _cent années_, pour le

moins, qu’il faut retirer sur l’une des 2 dynasties; il est clair en

outre qu’Eusèbe a eu raison de joindre immédiatement la dynastie

expulsée à la dynastie expulsante, tandis que leur séparation dans

Africanus forme un hiatus inconcevable et réellement absurde, que

bientôt nous verrons condamné par Manéthon même..... Il est encore à

remarquer qu’Eusèbe, dans son _Chronicon_, ne donne aux _pasteurs_ que

103 ans de durée, ce qui est la somme exacte de leur dynastie dans

l’_ancienne Chronique_, où ils sont appelés rois memphites, à raison de

leur chef-lieu. Il semblerait ici que cette ancienne Chronique a évité

le double emploi dont nous venons de parler; car, si aux 103 ans qu’elle

compte nous ajoutons les 100 quelques années écoulées depuis _Amos-is_

jusqu’à Thummos, nous avons un total de 200 quelques années qui se

rapproche de celui donné par Josèphe. D’autre part, Eusèbe, en plaçant

l’ouverture de cette dynastie 18e à l’an 1740, imite encore

sensiblement l’_ancienne Chronique_, qui l’assigne à l’an 1748; et cette

imitation, qui le disculpe de l’accusation de faux, donnerait à penser

qu’il s’est aperçu des incohérences choquantes d’Africanus, et qu’il a

eu le bon sens de lui préférer l’_ancienne Chronique_, dont l’autorité

nous paraît s’accroître à chaque pas.

Mais comment expliquer les 511 ans que Josèphe dit s’être écoulés depuis

l’entrée des _pasteurs_ jusqu’à l’expulsion _de leurs successeurs_? qui

sont-ils, ces successeurs? Nous voyons dans Africanus une dynastie de

_pasteurs grecs_, au nombre de 32 rois, succéder aux _rois pasteurs_

pendant 518 ans: voilà presque les 511 de Josèphe, et même voilà juste

les 518 ans qu’il reproduit dans sa controverse contre Manéthon; mais le

prêtre égyptien semble avoir compris dans les 511 toute la durée des 6

_rois pasteurs_, qu’Africanus place en dehors. Ce dernier aurait donc

encore fait ici un double emploi ou bien serait-ce le texte de Manéthon

qui, par une équivoque, aurait causé méprise et confusion? Cet embarras

est sensible dans le paragraphe de Josèphe que nous discutons et qui

commence par ces mots: «Manéthon dit encore que les _pasteurs rois_» Ici

Josèphe cesse de copier son original; il parle de son chef, et résumant

un article du texte qui nous manque, il en déduit les sommes totale de

511, sans nous faire connaître les sommes partielles qui la composent.

Pour nous figurer ce qu’a pu contenir ce texte, il faut se rappeler que

dans l’article antérieur, Manéthon a dit que les _pasteurs rois_ étaient

nommés _Yksos_, que ce nom était composé de deux mots égyptiens, _yk_

signifiant _roi_, et _sos pasteur_, mais que dans d’autres livres il

avait trouvé le mot _hyk_ et _hak_ avec aspiration signifiant _captif_

en ce dernier cas, il paraît que Manéthon aurait eu en vue les Hébreux,

qui de leur aveu furent à la fois _captifs_ ou _prisonniers_ des

Égyptiens, et _pasteurs_ d’origine chaldéene, c’est-à-dire _Arabes_;

comme les pasteurs rois. Cette dernière circonstance a pu contribuer à

quelque confusion; et parce qu’ensuite Manéthon, lorsqu’il explique

l’origine des Hébreux et leur sortie d’Égypte sous Moïse, qu’il nomme

_Osarsiph_[249], prétend qu’ils furent une _tourbe populaire_ composée

de lépreux et de gens impurs de toute espèce au nombre de 80,000,

chassés par le roi _Amenoph_ père de _Sethos_, sur l’ordre d’un oracle,

le juif Josèphe, indigné de la comparaison, quitte son texte pour

argumenter contre lui et prouver que ses ancêtres furent les _pasteurs

rois_: cette prétention est inadmissible; mais il est probable que

Manéthon, après avoir parlé des _pasteurs captifs_, avait résumé en

masse tout le temps écoulé depuis leur expulsion par _Aménoph_ jusqu’à

l’entrée des _pasteurs rois_ sous _Timaos_, et qu’il avait évalué ce

temps à la somme de 511 ans. Voilà sans doute ce qu’a voulu dire

Josèphe; et en effet, si l’on part de l’an 1400, où régnait le roi

_Aménoph_, selon les listes, ces 511 ans remontent à l’an 1911, comme

date originelle de l’invasion des pasteurs; mais parce qu’il y a eu

double emploi des cent premières années de la dynastie de _Tethmosis_,

il ne faut compter que 1811, et l’Eusèbe du Syncelle donne 1830 pour

date de l’entrée des pasteurs rois. L’Eusèbe du _Chronicon_ donne 1807,

ce qui se rapproche suffisamment. D’ailleurs plus nous scruterons

Manéthon, plus nous verrons qu’il n’a point eu d’idées nettes sur son

sujet en général, ni en particulier sur celui que nous traitons. Les

erreurs, les contradictions, les discordances de ses copistes en font

foi, et Diodore complétera la preuve.

L’historien Josèphe, dans son argumentation contre ce prêtre, nous

fournit d’autres preuves d’erreur pour leur compte commun. Mais on a

peine à concevoir l’excès de sa distraction dans la liste des rois qu’il

dit avoir succédé à Tethmos, expulseur des _rois pasteurs_. «Après cette

expulsion[250], dit-il, Tethmos régna 25 ans, puis après lui régna son

fils _Chebron_, etc.» Suivez la liste, qu’il dit copiée de Manéthon:

LISTE DE JOSÈPHE (DYNASTIE 18e).

_Après avoir chassé les pasteurs rois_,

Tethmos-is règne 25 ans 4 mois.

Son fils Chebron 13

Aménoph (I) 20 7

Sa sœur Amess-is. 21 9

Mephris 12 9

Mephramutos 25 10

Tmos-is 9 8

------------------

Aménoph (II) 30 5 Total partiel, 128ª. 11m.

Orus 36 5

Sa fille Acencher-es 12 1

Son frère Rhatot-is 9

Acencheres 12 5

Acencheres 20 3

Armaïs 4 1

Ramessès 1 4

Amessès Miâmi 46 2

Aménoph(III) 19 6

-----------------

Total général 320 7 Total partiel, 191ª. 8m.

Sethos-is, appelé aussi _Ramesès_ (Sésostris).....

«Or, dit-il en se résumant, comment Manéthon peut-il placer sous

_Aménoph_ la sortie des _pasteurs_ vers Hiérusalem, quand il a placé

cette sortie 518 ans plus haut sous Tethmos?»

Nous trouvons ici deux fautes: 1° Josèphe nous a dit 511 ans, et

maintenant il nous dit 518; mais ce qui est bien plus grave, il a dit,

ou fait dire à son auteur «que les _pasteurs_ et leurs _successeurs

possédèrent_ l’Égypte pendant 511 ans:» lesquels par conséquent doivent

se compter depuis leur entrée (en possession), et maintenant il veut les

compter depuis leur sortie ou expulsion. Ce n’est pas tout: il accuse

Manéthon d’introduire un faux _Aménoph_ sans date connue; et cependant

Manéthon exprime qu’Aménoph fut père de Séthos (Sésostris) _qui à

l’époque de l’expulsion était âgé de 5 ans_, ce qui le classe

suffisamment.

«Or, ajoute-t-il, depuis Tethmos jusqu’à _Séthos_, les années

intermédiaires sont au nombre de 393.»

Ce n’est donc plus 511 ni 518, ce n’est pas même le nombre donné par la

liste, lequel est 320, portant un déficit de 73 ans; mais ce qui est

pis, c’est que cette liste, comparée à ses analogues dans Africanus et

Eusèbe, accuse et convainc Josèphe d’une méprise inconcevable, en ce

qu’il place à la tête de la dynastie le roi expulseur qui n’en fut que

le 7e; qu’il le confond sous le nom de _Tethmosis_, avec _Amosis_,

vrai roi 1er régnant 25 ans; et qu’il ne le reconnaît point dans

_Tmosis_, fils de _Misphragmutos_, écrit par lui plus haut,

_Alisphragmutos_. Attribuera-t-on de telles erreurs à des copistes? quel

fonds faire sur les manuscrits ou sur l’auteur? combien le juif Josèphe,

avec quelque esprit de critique, nous eût-il évité d’embarras! Il nous y

laisse entièrement pour les dates d’entrée et de sortie des pasteurs.

Voyons si dans le texte qu’il a cité de Manéthon quelques circonstances

peuvent nous diriger à cet égard.

§ II.

Analyse du texte cité par Josèphe.

«Jadis nous eûmes un roi nommé _Timaos_.»

Pourquoi ce nom ne paraît-il sur aucune liste? ne serait-ce pas que les

pasteurs ayant tout saccagé, les archives de Memphis auraient été

détruites? cela trouverait sa preuve dans le désordre et la nullité des

listes antérieures, comme nous le verrons.

«Et du temps de Timaos il vint du côté d’orient (par l’isthme de Suez)

une race d’hommes de condition ignoble (des pâtres très-méprisés par les

laboureurs d’Égypte), et ces hommes remplis d’audace soumirent le pays

sans _combat_ et avec la plus grande facilité.»

(Donc les Égyptiens, isolés du monde et entièrement livrés à

l’agriculture, avaient jusque-là vécu dans une paix profonde. Donc ils

étaient encore en ces siècles d’obscurité dont parle Hérodote, avant

qu’_aucun roi se fût rendu célèbre_ par de grands ouvrages ou par des

guerres au dedans ou au dehors.)

«Et ce peuple étranger, que quelques auteurs disent _Arabe_, traita les

Égyptiens avec la plus grande cruauté, tuant les chefs, détruisant les

villes, renversant les temples, réduisant le _peuple en servitude_.»

Nous demandons ce que devinrent les monuments historiques pendant deux

siècles que dura cette tyrannie.

«Après les premiers désordres, les _pasteurs_ se nommèrent un roi.»

[Ils n’en avaient donc pas auparavant; ils vivaient donc par tribus

indépendantes (quoique associées), à la manière des Arabes.]

«Et ce roi, nommé Salatis, résida dans Memphis.»

Dans laquelle? car il y eut deux Memphis: l’une ancienne et première,

située à l’orient du Nil, et du côté d’Arabie, selon l’aveu d’Hérodote

et de Diodore; l’autre, de fondation postérieure et de plein jet, par un

monarque puissant que Diodore nomme _Uchoreus_, qui fit le grand travail

qu’Hérodote attribue mal à propos à _Menés_. Salatis dut résider dans

l’ancienne et première _Mèmphis_, qui, par sa position, fut plus exposée

aux pasteurs. La seconde Memphis eût été plus résistante à cause de ses

_fossés_ et de ses _remparts_; sans compter que ces _fossés_ et ces

_remparts_ ne durent pas encore exister à cette époque d’état pacifique,

négligent, anti-militaire. Leur idée ne fut probablement suggérée que

par ce malheur et par ses suites.

Mais pourquoi ne nous dit-on pas un mot d’_Héliopolis_, ville non moins

importante, et qui étant sur la route de Memphis, eût dû être attaquée

et prise avant celle-ci? Ne doit-on pas conclure qu’elle n’existait pas

encore? alors ne seraient-ce pas ces pasteurs qui, fortifiant la

_frontière orientale_, auraient bâti cette ville dédiée à leur _dieu

Soleil?_ Cette hypothèse cadrerait avec un passage de Pline[251], qui

dit qu’Héliopolis fut fondée par les _Arabes_, tels qu’ont dit ceux-ci:

alors encore, si les Juifs placent à _Héliopolis_ (qu’ils nomment _On_)

le roi égyptien lors de leur entrée en Égypte, cette entrée est donc

postérieure aux pasteurs; et si le conquérant Sésostris, lorsqu’il éleva

une muraille sur cette frontière, prit pour point d’appui Péluse d’un

côté, et _Héliopolis_ de l’autre, il trouva donc cette dernière ville

existante; son règne fut donc postérieur à la fondation d’Héliopolis et

au règne des _pasteurs_ comme à leur expulsion..... Notons ce fait.

«Or Salatis placé à Memphis, soumit au tribut la province _supérieure_

et la province _inférieurs_.»

Si Salatis, après avoir pris Memphis, y fit sa résidence, il y a

apparence que cette ville était déjà la capitale du pays... Alors on

entend sans peine que la province _inférieure_ fut la _Basse_-Égypte, le

_Delta_. Mais que signifie la _province supérieure_? entendrons-nous

toute la _Haute-Égypte_ et le royaume de Thèbes? cela ne se doit pas;

car si une ville de l’importance et de la célébrité de Thèbes eût été

prise, Manéthon n’eût pas manqué d’en faire mention; et de plus on ne

verrait pas dans son récit subséquent, les rois de Thèbes figurer comme

chefs de la ligue qui se forma contre les pasteurs, et de la guerre

opiniâtre qui les expulsa. La _province supérieure_ fut donc seulement

l’_Heptanomis_, cette portion de l’Égypte qui de tout temps a formé

l’une de ces 3 grandes divisions, et nous avons droit de penser que les

pasteurs furent arrêtés vers _Osiout_ par l’opposition des rois de

Thèbes et par les obstacles naturels du sol, qui de tout temps ont formé

une ligne de séparation entre la Haute et la Basse-Égypte, et défendu la

frontière du _Saïd_ contre les attaques venues d’en bas.

«Et les rois de la Tbébaïde s’étant ligués avec _ceux du reste_ de

l’Égypte, ils entreprirent une guerre longue et violente.»

Voici bien clairement exprimés d’_autres rois d’Égypte_ que ceux de

Memphis et de Thèbes; il y avait donc au temps des pasteurs, plusieurs

royaumes grands ou petits en Égypte. Nos érudits veulent nier le fait;

mais leurs arguments démentis par le raisonnement, par la nature des

choses et par des témoignages positifs, ne méritent point que l’on s’y

arrête. Il suffit d’observer que dans un temps postérieur le petit pays

de Kanaan comptait 30 à 32 rois ou roitelets, qui furent soumis par

Josué, pour concevoir qu’un pays tel que le Delta, plus étendu que la

Palestine, et morcelé par des bras de fleuve, par des marais et par des

déserts, a dû avoir et conserver long-temps des chefs ou rois qui; soit

indépendants, soit vassaux du roi de _Memphis_, auront échappé ou

résisté aux pasteurs, auront invoqué le secours des rois de Thèbes,

demeurés puissants, et les auront secondés contre l’ennemi commun de la

nation.

L’on voit que dans cette anecdote des _rois pasteurs_, l’Égypte nous est

représentée dans l’état de faiblesse et d’inexpérience dont Hérodote

parle, comme ayant précédé les temps où des rois égyptiens se rendirent

célèbres par de grands ouvrages et par des guerres étrangères.--Par

conséquent _Mœris_ n’avait point encore creusé son immense lac;

Sésostris n’avait point fait ses immenses conquêtes, et c’est

l’indication positive de Manéthon, en Josèphe, lorsque celui-ci, copiant

sa liste des successeurs de Tethmos, nomme _Ramessés_ dit _Miami_, puis

son fils _Amenoph_, puis ses enfants Armaïs et _Sethos-is_, dit aussi

_Ramessés_ (comme son aïeul), _lequel eut de puissantes et nombreuses

armées de terre et de mer_. Tout ce que Josèphe dit de ce _Sethos-is_

démontre qu’il fut _Sésostris_ lui-même, comme nous l’avons déjà dit.

Mais quel fut précisément le siècle des pasteurs? un mot de Manéthon

nous donne à cet égard plutôt une lueur qu’une lumière: «Salatis,

dit-il, _fortifia surtout la frontière d’Orient_, dans la crainte des

_Assyriens_ alors tout-puissants en Asie...» D’où Manéthon a-t-il tiré

ce motif? il n’a pas eu en main les archives de Salatis; les Égyptiens

n’auront pas écrit de mémoires à cette époque de persécution... C’est

donc une idée de Manéthon lui-même, qui, disciple des Grecs, voulant

leur plaire et ayant en main l’histoire des Assyriens, par Ktésias, a

cru faire ici acte d’érudition et de discernement, en comparant les

temps obscurs de son pays à une époque étrangère plus connue... Cela ne

nous donne pas de date précise, mais nous y trouvons une limite

au-dessus de laquelle l’invasion des pasteurs ne peut plus se placer...;

cette limite est la fondation de l’empire assyrien par Ninus: selon

Ktésias, ce prince aurait régné vers les années 2000 à 2100 avant

J.-C.[252] L’invasion des pasteurs, selon Manéthon, est donc postérieure

à cette date, et elle peut l’être de beaucoup d’années; mais qui de

Josèphe, ou de l’ancienne chronique, ou des listes d’Eusèbe et

d’Africanus, est l’interprète de Manéthon? toutes leurs données

diffèrent entre elles: selon la chronique, ce fut l’an 1851; selon

Eusèbe en son Chronicon, ce fut l’an 1807, et 1830 en sa liste du

Syncelle; selon Africanus, ce serait en 2612. (_Voyez_ la liste.)

Ici ce copiste est encore une fois atteint et convaincu d’erreur et

d’infidélité, _si Manéthon lui-même ne l’est de contradiction_: car

cette date de 2612 excède de plus de cinq siècles le règne de Ninus; par

conséquent elle anticipe de toute cette somme sur l’extrême limite

donnée par le prêtre égyptien; et de près de 800 ans sur les dates

d’Eusèbe et de l’ancienne chronique. Il en résulte incontestablement que

les dynasties 16e et 17e de prétendus _pasteurs grecs_ et

_anonymes_, sont démontrées fausses par témoignage positif, comme nous

les avions démontrées absurdes par simple raisonnement: ainsi les 153

ans de la 17e dynastie et les 518 de la 16e, ne sont que du

remplissage dont Africanus pourrait avoir pris l’idée en Josèphe, à

l’article que nous avons censuré, s’il ne l’a prise dans Manéthon même.

Quelle confiance pouvons-nous désormais avoir en ce copiste? et

cependant nous ne sommes pas à la dernière erreur ou contradiction

démontrable.

En remontant dans sa liste à la dynastie 12e, nous sommes choqué d’y

trouver le célèbre _conquérant Sésostris_ cité comme 3e _prince_,

avec des circonstances qui viennent plutôt d’Hérodote que de Manéthon.

Nous avons vu ce dernier auteur le placer sous le nom de _Sethos_ au

même rang, et par conséquent à la même époque que les listes d’Eusèbe

et d’Africanus, en tête de la dynastie 19e: nous avons vu Hérodote

s’accorder avec ces témoignages en le plaçant dans le même siècle. Nous

remarquons qu’il y aurait une contradiction, un chaos inexplicable à

supposer que l’Égypte, élevée au plus haut degré de puissance politique

et d’art militaire sous Sésostris, fût retombée au degré de faiblesse et

d’ignorance où la trouvèrent les pasteurs. Comment un tel anachronisme

peut-il donc se présenter dans la liste d’Africanus[253], copiste de

Manéthon, et, ce qui est plus étrange, dans celle de Diodore son

successeur, ainsi que nous le verrons? ceci est un vrai problème

littéraire qui nous a long-temps embarrassé: quelle qu’ait pu être sa

cause originelle, il en eut une, et il est intéressant de la trouver;

après bien des indications, principalement sur la moralité et les moyens

d’instruction de nos auteurs, il nous a semblé découvrir le mot de

l’énigme dans la confiance accordée par Manéthon à Ktésias, et dans les

circonstances politiques et littéraires où les Égyptiens et les Perses

se sont respectivement trouvés au temps de cet auteur.

Nous avons considéré que lorsque les Égyptiens, en l’an 413 avant J.-C.,

secouèrent le joug des Perses, il ne put manquer d’y avoir

récrimination de la part du grand roi et de ses diplomates qui, selon

l’usage de tous les temps et de tous les puissants, ne manquèrent pas de

crier à la _rébellion_ contre l’_autorité légitime_. Les Égyptiens

durent opposer à cette inculpation deux réponses solides: 1° leur état

d’indépendance naturelle avant que Kambyses les eût injustement

subjugués; 2° leur état même de suprématie avant l’existence de l’empire

perse, puisqu’il était prouvé par leurs annales, que le conquérant

Sésostris avait soumis au tribut tous les peuples de cette partie de

l’Asie avant l’existence de l’empire assyrien même.--Cet ordre de faits

était vrai dans le sens où l’a présenté Hérodote qui, comme nous l’avons

vu, a placé Sésostris au-delà de l’an 1300, et Ninus vers l’an 1230 ou

36 seulement: en faveur de cette opinion était le silence même des

monuments et des traditions qui jamais n’avaient dit ou insinué que

Sésostris eût pris les imprenables cités de Ninive et de Babylone, ou

qu’elles eussent résisté à cet invincible guerrier, alternative,

également remarquable, dont le souvenir eût été conservé: ils durent

même ajouter ce que nous lisons en _Cedrenus_,[254] savoir, que

Sésostris laissa une colonie de 15,000 Scythes dans le pays des Perses

qui s’y mêlèrent. L’orgueil de la cour du grand roi dut être infiniment

choqué de ces allégations; mais comme de tout temps la diplomatie eut

des ressources, principalement dans les gouvernements despotiques,

quelque courtisan délié imagina un moyen efficace de démentir ou

d’éluder ces faits, en élevant le règne de Ninus au-delà du temps de

Sésostris, à une époque obscure et inattaquable. Cela se pouvait

d’autant plus aisément, que la chancellerie perse, que nous avons vue en

activité sous Kyrus, sous Kambyses et sous Darius[255], possédait seule

les archives des Mèdes et des Assyriens. Elle put donc fabriquer des

listes de rois et des durées de règnes, selon son besoin et son gré.

C’est cette fraude que nous avons indiquée en notre 1er volume (pag

484), quand nous avons démontré le doublement des rois mèdes par

Ktésias, et que nous avons fortement inculpé cet auteur, d’une opération

semblable sur la liste des rois d’Assyrie; nous eûmes dès-lors le

soupçon que nous renouvelons ici; mais en réfléchissant sur ces

expressions de Diodore, «_que Ktésias_, particulièrement favorisé des

bonnes grâces d’Artaxercès, eut en main les archives royales, et après

avoir recherché avec soin tous les faits, _les mit en ordre_, etc.;»

nous sommes maintenant porté à croire que ce Grec, adroit et souple

mercenaire, a lui-même été le conseiller et l’auteur de la fraude: quoi

qu’il en soit, elle nous paraît positive; son époque a dû être entre les

années 380 et 390, où Ktésias fut en faveur, par conséquent une

vingtaine d’années après l’insurrection des Égyptiens. Ceux-ci ayant

connu cet argument inopiné, durent éprouver de l’embarras; mais parce

que l’esprit des anciens cabinets se ressemblait (ainsi que celui des

temples), les diplomates du Pharaon régnant (probablement Nectanebus

Ier.) s’avisèrent du même expédient, et ils combinèrent à leur tour

cet échafaudage de listes qui rejette Sésostris plusieurs siècles avant

Ninus: de là ces deux systèmes de chronologie qui ont divisé les auteurs

anciens et déconcerté les modernes: l’un, que nous appelons l’_ancien_,

que nous trouvons dans Hérodote, et même dans l’ancienne Chronique;

l’autre, le système _nouveau_, qui nous est présenté par Diodore et par

Africanus, copistes de Manéthon. Nous ne saurions regarder le prêtre

égyptien comme son inventeur; mais il nous semble que, doué de peu de

critique, il l’a compilé sans le comprendre, et que c’est de lui que

Diodore l’a emprunté.

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II · 第 16 / 25 段