celle de divers auteurs anciens, ne donne point à ce prince le nom de
Sésostris, mais celui de Sésoosis, analogue au Séthosis et au _Séthos_
de Manéthon et des listes[234]. Ce narrateur dit que les inclinations de
Sésostris furent, des le berceau, moulées et dirigées par le roi son
père (_Amenoph_), qui lui donna une éducation entièrement militaire,
avec la circonstance singulière d’avoir fait élever avec lui tous les
enfants mâles nés le même jour, lesquels devinrent ses camarades pour la
vie.... Sésostris et sa petite troupe, au nombre de 1,700, furent élevés
dans les exercices les plus pénibles de la guerre; leurs premières
expéditions furent en Arabie et en Libye contre les lions et les Arabes.
Le jeune prince n’était qu’à la fleur de l’âge.... Diodore joint
immédiatement la mort d’_Amenoph_ à l’avènement de Sésostris, et la
résolution de celui-ci de conquérir la terre entière; mais il pèche
contre les vraisemblances, quand il ajoute que, selon quelques auteurs,
sa fille, nommée _Athirté_, l’excita à cette entreprise, et lui en
fournit les moyens: ce conte doit être posthume comme celui du songe
d’Amenoph, dans lequel le dieu _Phtha_ lui avait promis l’empire du
monde pour son fils.... Sésostris, à la fleur de l’âge, ne dut pas avoir
plus de 22 à 24 ans quand il régna. Ses conquêtes durèrent 9 ans[235];
il s’y prépara pendant 1 ou 2 ans: supposons-lui 35 à 36 ans à son
retour en Égypte; ses enfants, à cette époque, sont représentés encore
jeunes. Son règne fut en tout de 33 ans; il aurait donc vécu environ 60,
ou tout au plus 64 à 65 ans. Devenu aveugle, la vie lui devint odieuse,
et par suite de son orgueil, il ne put la supporter et il se tua. Cette
circonstance suppose encore la force de l’âge et cadre bien avec notre
hypothèse.
Selon Diodore, «l’armée de Sésostris fut de 600,000 hommes de pied,
24,000 chevaux, 27,600 chariots de guerre: sa flotte, composée de 400
voiles, soumit les îles et les côtes de la mer Érythrée jusqu’à l’Inde;
tandis que ce roi, conduisant l’armée de terre, subjugua toute l’Asie.
Il poussa ses conquêtes plus loin qu’Alexandre même, car ayant passé le
Gange et pénétré jusqu’à l’Océan oriental, il revint par le nord
subjuguer les Scythes jusqu’au Tanaïs (le _Don_).» Contre ceci nous
observons que le docte et judicieux Strabon[236] nie, d’après
_Mégasthènes_, ambassadeur grec dans l’Inde, que ni _Sésostris_, ni
_Sémiramis_, ni _Kyrus_, aient jamais pénétré dans cette contrée
(jusqu’au Gange). Il paraît qu’ici les prêtres égyptiens cités par
Diodore, ont, par émulation nationale, voulu que leur héros eût plus
fait que celui des Grecs (Alexandre), et qu’ils ont emprunté de ceux-ci
l’idée d’un circuit géographique impossible par lui-même, et inconnu à
leurs prédécesseurs: nous pensons donc avec ces derniers et avec
Hérodote, leur interprète, que Sésostris sortit par l’isthme de Suez; et
Strabon ne dit rien de contraire, lorsqu’il rapporte «que ce prince
_passa du pays des Troglodytes dans l’Arabie_, puis de _l’Arabie dans
l’Asie_,» vu que le pays des Troglodytes s’étend le long de la mer Rouge
jusqu’en face de Memphis, et que l’Arabie commence à l’isthme
immédiatement où finit l’Égypte.
Aucune mention ne nous est faite des Juifs, ni des Phéniciens, qui
purent être laissés sur la gauche, ni des villes de Babylone et de
Ninive, qui, dans le système chronologique de Ktésias, auraient dû
exister et provoquer l’orgueil du conquérant[237], qui nous est attesté
avoir soumis le pays, et laissé en Perse une colonie de 15,000 Scythes.
Ces villes, dans notre système, n’existèrent que plus de 150 ans après
Sésostris. Ce conquérant entra-t-il en Scythie par le Caucase ou par le
Bosphore de Thrace? Cela n’est pas clair. Son retour par la Colchide
n’est pas douteux; mais il nous paraît, contre l’opinion des prêtres,
que _Sésostris_ revint battu: car Pline[238] a lu dans des auteurs
anciens, qu’il fut vaincu par _Æsubopus_, roi de Colchide, célèbre par
l’immense quantité d’or et d’argent qu’il posséda; et Valerius Flaccus a
eu les mêmes documents lorsqu’il a dit[239]:
«Que Sésostris fut le premier qui fit la guerre aux Gètes, et qu’effrayé
de la défaite de son armée, il en ramena une partie à Thèbes et sur les
rives du fleuve natal, tandis qu’il fixa l’autre sur les bords du Phase
en leur imposant le nom de Colches.»
D’accord avec Hérodote et avec Manéthon (en Josèphe) sur le danger que
Sésostris encourut de la part de son frère, qu’il avait laissé vice-roi,
Diodore remarque «que le conquérant, de retour, fit l’entrée la plus
pompeuse, suivi d’une foule innombrable de captifs et d’une immensité de
butin et de riches dépouilles; il en orna tous les temples de l’Égypte;
il rapporta aussi plusieurs inventions utiles.--Ayant renoncé à la
guerre, il licencia ses troupes, récompensa ses soldats, et leur
partagea des terres qu’ils eurent en propriété; mais sa passion pour la
renommée ne lui permettant pas le repos, il entreprit une foule
d’ouvrages magnifiques, faits pour immortaliser son nom, en même temps
qu’ils durent contribuer à la sûreté et à la commodité de l’Égypte.
D’abord il fit bâtir en chaque ville un temple en l’honneur du dieu
patron: en plusieurs endroits il fit élever des chaussées et des tertres
pour servir de refuge pendant l’inondation; en d’autres, il fit creuser
des canaux, des fossés...; il en fit creuser un, entre autres, pour
communiquer de Memphis à la mer Rouge.»
(Au sujet de celui-ci, nous observons que Strabon[240] nie positivement
son exécution entière; d’accord avec Aristote (et Pline), sur ce qu’il
en eut la première idée et qu’il en fit la première tentative, il assure
qu’il s’en désista, parce qu’il reconnut que le niveau de la mer Rouge
_était plus élevé_ que celui de la Méditerranée, (_et cela est vrai_.).
Diodore poursuit et dit «que pour arrêter les courses dévastatrices des
Arabes, Sésostris fit élever une muraille de 1,500 stades de longueur,
laquelle ferma l’isthme depuis Peluse jusqu’à Héliopolis.--Ayant fait
construire un vaisseau en bois de cèdre, long de 280 coudées, plaqué
d’argent en dedans et d’or en dehors, il en fit l’offrande au dieu qu’on
adore à Thèbes. Il éleva[241] deux obélisques d’une pierre très-dure
(granit), de 120 coudées de hauteur, sur lesquels il fit graver l’état
numératif de ses troupes, de ses revenus, des nations qu’il avait
vaincues, des tributs qu’il en percevait. A Memphis il plaça dans le
temple de Vulcain sa statue et celle de sa femme, l’une et l’autre de 30
coudées de hauteur, d’un seul morceau: Les plus pénibles ouvrages
furent exécutés par les prisonniers qu’il avait amenés, et il eut soin
d’y attacher des inscriptions portant qu’_aucun Égyptien n’y avait mis;
la main_[242].»
«Un des traits les plus remarqués parmi les actions de Sésostris, est sa
conduite envers les rois qu’il avait vaincus. Ce conquérant leur avait
laissé leurs titres et la gestion de leurs états; mais chaque année, à
un temps prescrit, ils étaient obligés de lui apporter les _présents_,
c’est-à-dire les _tributs_ qu’il leur avait imposés dans la proportion
des moyens de leurs peuples: il accueillait ces rois avec de grands
honneurs; mais lorsqu’il allait au temple, il faisait dételer les 4
chevaux de front de son char, et les rois, prenant leur place,
traînaient l’orgueilleux vainqueur qui voulait faire sentir que sa
valeur l’avait mis hors de comparaison avec les autres hommes. (De là le
titre fastueux que portaient les inscriptions de ses monuments:
_Sésostris, roi des rois, seigneur des seigneurs_)».
Ces curieux détails seraient la matière d’un riche commentaire sur
l’état politique et moral où se trouvait l’Égypte à l’avènement de ce
_roi-fléau_; sur les éléments qui avaient préparé cet état, dont il fut
comme la conséquence; enfin sur les changements dont il devint la cause
à son tour. Les récits des voyageurs grecs, romains, arabes, dans les
temps postérieurs, sur la perfection des sculptures, des peintures et
des constructions de Sésostris, qu’ils virent en masses ou en débris,
indiquent un degré de perfection étonnant dans les branches de ces
arts... L’article qui nous intéresse le plus, est le système militaire
qui, par sa force et sa supériorité relatives, nous indique des guerres
antérieures, dont la longue continuité amena ce perfectionnement que la
pratique amène dans tout art. Or, comme Hérodote nous assure que jusqu’à
Sésostris aucun roi d’Égypte n’avait fait de guerre _hors du pays_, il
s’ensuit que ces guerres furent _intérieures_, soit de faction à
faction, ou de secte à secte, en supposant un seul et même gouvernement;
soit d’état à état, en supposant plusieurs royaumes parallèles, selon
une hypothèse émise avant ce jour, que nous examinerons en son temps.
Reprenons maintenant notre sujet et poursuivons la narration d’Hérodote.
«Le successeur de Sésostris, me dirent encore les prêtres, fut son fils
appelé Pheron.»
(Diodore l’appelle Sésoosis II, et Pline, Nunclérus ou Nunchoreus.)
«Pheron eut pour successeur un _homme de_ Memphis appelé _Protée_, au
temps duquel Ménélas aborda en Égypte.» Sésostris serait antérieur de
deux règnes à la guerre de Troie.
§ CXXI. «A Protée succéda Rhampsinit...; aucun roi d’Égypte ne posséda
une aussi grande quantité d’or et d’argent que ce prince.»
§ CXXIV. «Jusqu’à lui, l’abondance et la justice fleurirent dans ce
pays; mais il n’y eut pas de méchanceté où ne se portât son successeur
_Cheops_... Ce fut lui qui bâtit la grande pyramide, dont la
construction dura 20 ans, sans compter la taille des pierres dans les
montagnes, et leur transport sur la place, qui, pendant 20 autres
années, employèrent 100,000 hommes.»
§ CXXVII. «_Cheops_ régna 50 ans. Son frère _Chephren_ lui succéda; se
conduisit en tyran comme lui; bâtit aussi une grande pyramide: (§
CXXVIII) il régna 56 ans. Ainsi les Égyptiens furent accablés de toutes
sortes de maux pendant 106 ans. Aussi ont-ils gardé tant de haine pour
ces deux rois, qu’ils ne les nomment point.»
§ CXXIX. «A Chephren succéda _Mykerinus_, fils de _Cheops_; ce prince
prit à tâche de consoler et soulager le peuple des cruautés de ses deux
prédécesseurs; aussi est-il cité avant tout autre pour son zèle à rendre
la justice: un oracle le condamna à mourir, parce que le destin ayant
condamné l’Égypte à être tourmentée pendant 150 ans, il n’avait pas
rempli le temps.»
§ CXXXVI. «Après Mykerinus régna _Asychis_.»
§ CXXXVII. «Après _Asychis_ régna un aveugle de la ville d’_Anysis_ et
qui fut appelé de ce nom. Sous son règne, _Sabako_, roi d’Éthiopie,
fondit sur l’Égypte avec une nombreuse armée; Anysis se cacha dans des
marais. _Sabako_ régna 50 ans avec douceur et justice; il prépara et
perfectionna les digues et chaussées qu’avait élevées Sésostris; puis il
se retira en Éthiopie; Anysis reparut et régna encore. Après _Anysis_,
un prêtre du dieu _Phtha_ monta sur le trône, _à ce qu’on me dit_: ce
prêtre, nommé _Séthon_, fut attaqué par _Sennachérib_, roi des _Arabes_
et des Assyriens. Séthon l’attendit à _Peluse_, qui est le boulevard et
la clef de l’Égypte; et dans une seule nuit, une immense quantité de
rats ayant infesté le camp ennemi, et rongé les carquois, les cordes
d’arc, et les courroies de bouclier, les Arabes prirent la fuite et
périrent pour la plupart. Séthon mourut ensuite.»
§ CXLII. «Jusqu’à cet endroit de mon histoire, les Égyptiens et les
prêtres me firent voir que, depuis le 1er roi (Menès) jusqu’à Séthon,
il y avait eu 341 générations de rois et autant de prêtres.»
§ CXLVII. «Maintenant je vais raconter ce qui s’est passé en Égypte, de
l’_aveu unanime_ des Égyptiens et des autres peuples; et j’y joindrai
les choses dont j’ai été témoin oculaire.»
Remarquons ces mots d’Hérodote: «_Maintenant_ je vais raconter ce qui
s’est passé de l’_aveu unanime_,» c’est-à-dire que ses narrateurs
n’étaient pas d’accord sur plusieurs des faits qu’il a récités, et dont
quelques-uns sont en effet ridicules; lui-même nous avertit de son
opinion, lorsqu’il dit, § CXXII: «Si ces propos des Égyptiens paraissent
croyables à quelqu’un, il peut y ajouter foi; pour moi, je n’ai d’autre
but, dans tout mon récit, que de transmettre ce que j’ai entendu de
chacun...» Par suite de cette candeur, il nous prévient maintenant que
ce ne sont plus des _ouï-dire_, ou des traditions qu’il va raconter,
mais des faits vraiment historiques, reconnus pour tels par les
Égyptiens et les Grecs: et en effet, à partir du règne de _Psammitik_,
son récit prend, pour les détails d’actions et pour les dates, une
précision qu’il n’a point eue dans ce qui précède.
§ CXLVII. «Après la mort de Séthon, les Égyptiens, ne pouvant vivre un
seul moment sans rois, en élurent 12, entre lesquels fut partagé le
pays; ce fut par ces princes que le labyrinthe fut bâti... L’un d’eux,
nommé _Psammitik_, d’abord exilé, finit par chasser les autres et par
régner seul... Il se fit une armée de soldats grecs, et il ouvrit
l’Égypte à tous les marchands de cette nation; il étendit son pouvoir
dans la Palestine, il y arrêta les Scythes après la bataille de
l’Éclipse, entre Alyattes et Kyaxarès. Il régna 54 ans (y compris le
temps qu’il partagea le pouvoir avec ses 11 collègues.)»
§ CLVIII. «Son fils Nékos lui succéda: (étant allé en Palestine), il
livra bataille aux Syriens (_les Juifs_), il les vainquit et s’empara de
(leur capitale) _Kadutis_, ville considérable. Il régna 16 ans en tout.»
§ CLXI. «Son fils Psammis, qui lui succéda, ne régna que 6 ans. Apriès,
fils de Psammis, régna après son père, pendant 25 ans; mais ayant abusé
de la fortune, il fut abandonné par ses soldats et détrôné par _Amasis_,
l’un d’eux (lib. III, § X), lequel régna 44 ans. Son fils _Psamménit_
lui succéda; mais ayant été attaqué par Kambyses, fils de Kyrus, roi des
Perses, il fut vaincu et mis à mort, n’ayant régné que 6 mois. De ce
moment, l’Égypte subjuguée n’a plus été qu’une province de l’empire
perse.»
Arrêtons-nous ici; nous y avons une date connue: il est certain que
Kambyses subjugua l’Égypte l’an 525 avant notre ère: en partant de ce
point, nous remontons avec précision jusqu’à la 1re année de
Psammitik, qui fut l’an 671 avant J.-C.[243]. Dans cette période, les
dates d’Hérodote se trouvent toujours d’accord avec celles des livres
juifs, chaldéens, etc. Les autres listes égyptiennes n’ont pas ce
mérite, qui tend à prouver l’exactitude de notre historien en ce qui a
dépendu de lui. Cela ne nous empêchera point de relever dans son récit
plusieurs discordances qui sans doute viennent de ses auteurs.
1° En remontant de Psammitik à Séthon, nous trouvons une lacune
sensible: Psammitik commença de régner l’an 671..... L’attaque de
Sennachérib, roi d’Assyrie, contre l’Égypte, et sa fuite subite, datent
de l’an 722. Voilà 51 ans d’intervalle: on ne saurait admettre que
Séthon les ait remplis, surtout lorsque les autres listes nous prouvent
le contraire... Ces listes s’accordent avec les livres juifs à placer au
temps de Sennachérib un roi _éthiopien_ nommé _Tarakah_ dont l’immense
armée fut le vrai fléau du roi _assyrien_: ce Tarakah est le 3e roi
de la 25e dynastie, avec un règne de 20 ans. Ce fait est masqué dans
Hérodote. Ces 20 ans ne nous amènent qu’à l’an 702; il nous reste 31 à
32 ans de lacune jusqu’à Psammitik: or l’Éthiopien Sabako n’existait
plus dès avant Séthon. Comment a-t-on pu dire à Hérodote, § CLII, «que
Psammitik, jeune encore, «effrayé du meurtre de son père Nékos, qu’avait
fait tuer Sabako, s’était sauvé en Syrie, d’où il ne revint que pour
être l’un des 12 rois?»
Psammitik, qui régna 54 ans, ne peut guère avoir eu plus de 30 ans quand
il fut élu; par conséquent il ne dut naître que vers les années 702 ou
704 avant J.-C. Les auteurs d’Hérodote ont fait ici quelque confusion.
Ils auront pris le dernier Éthiopien pour le premier; et la fuite de
Psammitik n’a pu avoir lieu qu’autant qu’il aura été un enfant sauvé par
des amis: alors ce prince aurait vécu 85 à 86 ans; cela est possible.
2° Le _Sabako_ d’Hérodote semble indiqué par les livres juifs à l’époque
de 731: ils disent que _Hoshée_, roi de Samarie, implora le secours d’un
roi d’Égypte nommé _Soua_ ou _Seva_; si vous ajoutez _kush_, signifiant
_éthiopien_, vous aurez _Sevakus_ ou _Sevakos_, tel que le présente la
liste de Manéthon. Toujours est-il vrai que la date de 731 convient à
_Sabako_, prédécesseur de Séthos, qui régnait en 722. Dans cette
hypothèse, les 50 ans de Sabako auraient commencé vers l’an 780; mais
cela est aussi peu admissible que le retour d’_Anysis_ après ces 50 ans:
nous admettons plutôt l’avis de Desvignoles, qui pense que ces 50 ans
sont la totalité des 3 rois éthiopiens (dynastie 25e). Les listes
n’en diffèrent que de 6 ans. Alors nous croirons qu’il y eut anarchie de
l’an 671 à l’an 701 ou 702, et que Sabako, 1er des 3 rois
_éthiopiens_, entra en Égypte vers 751 ou 750; il s’y trouvera
naturellement au temps de _Hoshée_.
3° Au-dessus de cette date 750, nous n’avons plus de série exacte
jusqu’à Mœris, dont la mort est placée par Hérodote vers 1350 ou 1355.
Supposons qu’_Anysis_ ait été le tyran qui, selon les listes, fut
vaincu et brûlé vif par Sabako sous le nom du _Bocchoris_ des listes, et
qu’il ait régné les 6 ans de celui-ci; son prédécesseur _Asychis_ aurait
fini en 757; donnons-lui 20 à 30 ans de règne, il aurait commencé entre
780 et 788. Alors vient le règne de Mykerinus, que l’_oracle_ indique
n’avoir pas été très-long. Admettons-le depuis l’an 800: maintenant les
106 ans des deux tyrans, ses oncle et père, ne nous mènent qu’à l’an
906: nous n’avons plus que les 3 règnes de Rhampsinit, Protée et Pheron,
pour arriver à Sésostris, par-delà l’an 1300; il est vrai que nous
pouvons corriger la date de _Cheops_, par le moyen de Diodore, qui nous
apprend que les[244] prêtres de son temps comptaient _mille_ ans depuis
l’érection de la pyramide, ce qui la place vers l’an 1056 avant notre
ère; mais il n’en reste pas moins impossible que 3 règnes comblent le
vide de 1056 à 1350: il y a lacune évidente en toute cette période; de
Sésostris à Sabako, il y a désordre de faits; car, après les 50 ans de
_Cheops_, faire régner son frère 56 ans, puis encore Mykerinus, _fils de
Cheops_, cela est incroyable en généalogie. Il est clair qu’Hérodote n’a
reçu ici que des idées générales et vagues; le seul article appuyé d’une
date positive est celui du roi Mœris, attesté _mort un peu moins de_ 900
ans avant les conférences d’Hérodote en 460..., par conséquent vers
1350 à 55. Mais ici naît une difficulté: Sésostris fut-il le successeur
de Mœris? Hérodote ne le dit point, il semble même indiquer la négative,
lorsque, parlant des rois en général, il dit que _Sésostris vint après
eux_: à l’appui de cette _négative_, nous avons Diodore, qui compte sept
générations (ou plutôt 5 _intermédiaires_) de Sésostris à Mœris; à la
vérité, le témoignage de Diodore est, comme nous le verrons, assez léger
en cette partie; d’un autre côté, Hérodote semble se redresser ou
s’éclaircir, lorsque, parlant du prêtre Séthon, il compte de Menès à lui
341 _rois_. Si de Menès à Mœris il y en eut 330, y compris ce dernier,
il n’en restera que 11 de lui à Séthon; et nous les trouvons précisément
dans l’énumération d’Hérodote; cet auteur a donc entendu que Mœris fut
le père, ou tout au plus l’aïeul de Sésostris, lequel ne pourrait être
placé plus haut que 1355... Ce roi ayant régné 33 ans, selon Diodore, 48
ou 51 ans, selon Manéthon, il aurait vu réellement se renouveler la
fameuse période sothiaque en l’an 1322, comme le disait la flatterie aux
temps de Tacite; mais Tacite lui-même[245] nous avertit de l’incertitude
de cette opinion; et les époques qu’il allègue en prouvent l’erreur. Et
comment en effet un incident si remarquable dans les superstitions
égyptiennes eût-il été oublié ou omis par les prétrès et par les
historiens? Diodore prétend que le fils de Sésostris, ou Sésoosis, prit
le nom de son père, et s’appela Sésostris II. Cet incident sauverait la
citation de Tacite; mais il restera à expliquer pourquoi les listes
copiées de Manéthon s’accordent, comme nous le verrons, à placer
_Sésostris_ plusieurs années plus haut, savoir: celle d’Eusèbe en
Syncelle, à l’an 1376; celle d’Africanus, 1394, et la (vieille)
Chronique d’Alexandrie, à l’an 1400 avant notre ère. Nous avouons que
rien ne nous paraît démontré ni décisif sur la date précise de ce
conquérant, si ce n’est qu’il n’a pu commencer avant 1394 ou 1400; ni
plus tard que 1371 à 72, s’il a régné 48 ans. Cela nous donne un peu
plus de 100 ans de date avant _Ninus_, ce qui remplit suffisamment les
assertions d’Agathias, de Justin, et autres auteurs qui s’accordent à
faire ce roi assyrien postérieur à l’Égyptien: nous reprendrons cette
question dans le récit de Manéthon.
A l’égard des temps qui précédèrent Sésostris, le récit d’Hérodote et de
ses prêtres n’est qu’un sommaire peu instructif, puisqu’il présente en
masse 336 rois _obscurs_ et fainéants; néanmoins ce récit donne lieu à
plusieurs objections assez graves.
1° Prétendre que Menès ait été le 1er roi du pays, et lui attribuer
l’ouvrage gigantesque d’avoir déplacé le fleuve du Nil pour bâtir
Memphis dans l’ancien lit mis à sec et comblé, etc., c’est choquer
grossièrement toutes les vraisemblances: de tels travaux supposent une
nation déjà nombreuse, un gouvernement puissant, des arts avancés, etc.
Il a fallu des siècles pour amener un tel état de choses. Imaginer qu’un
pays de 200 lieues de long et de 3,500 lieues de surface carrée ait, dès
le premier jour, été habité par une seule et même société, gouverné par
un seul et même pouvoir, c’est n’avoir aucune idée du monde physique et
politique: il a fallu à l’espèce le temps de se multiplier; à l’état
social le temps de se former; puis aux gouvernements de chaque société,
de chaque canton, peuplade, arrondissement, le temps de se quereller et
de se subjuguer l’un l’autre. Dans l’Égypte, comme partout ailleurs, la
population a commencé par être vagabonde et sauvage; puis, rendue
sédentaire par la culture du sol, elle a formé des peuplades divisées
d’intérêts, de passions, limitées naturellement par des bras de
rivières, par des marais, des lagunes, etc. Ces petits états, souvent en
guerre, se sont successivement dévorés. Les roitelets vaincus sont
devenus les vassaux, les lieutenants des rois vainqueurs, qui, à leur
tour subjugués par le plus méchant et le plus fort, ont fait place à un
roi unique, à un despote, roi des rois: celui-là a eu le moyen de faire
de grands ouvrages. Voilà l’histoire. universelle. Ainsi, avant qu’il
existât en Égypte un royaume identique, il y eut une succession d’états
partiels, qui devinrent progressivement moins nombreux et plus grands;
et cet ordre de choses-là, comme partout ailleurs, a laissé sa trace
dans les divisions politiques du pays; motivées par les obstacles
physiques de leurs frontières. Ainsi l’on peut assurer qu’il y eut
d’abord autant de peuplades que de bourgades; puis autant de peuples et
d’états que l’on voit de préfectures; enfin, qu’il se forma trois grands
royaumes représentés par la Thébaïde ou Égypte supérieure, le Delta ou
Égypte inférieure, et l’Heptanome ou pays du milieu, dont les
distinctions physiques et même politiques subsistent encore
aujourd’hui... Le roi donc qui bâtit Memphis, et ses palais, et ses
temples, et ses digues, ne put être qu’un monarque tardif dans l’ordre
des temps; et les prêtres qui en font le chef, se décèlent pour être les
échos d’un système tardif et partiel, qui n’a connu ou voulu connaître
d’histoire que celle de la monarchie de Memphis, la plus puissante, mais
la dernière formée de toutes. Ce que le raisonnement nous dicte à cet
égard, nous verrons les autorités de Diodore l’attester par des
témoignages positifs; mais, de plus, nous trouvons dans le récit même
des auteurs d’Hérodote le démenti positif de leur opinion. Écoutons
leurs propres paroles au § IV, titre 2.
§ IV. «Au temps de Menès, premier homme qui ait régné en Égypte, toute
l’Égypte, à l’exception du nome thébaïque, n’était qu’un marais: il ne
paraissait rien de toutes les terres que l’on voit aujourd’hui au nord
du lac Mœris, quoiqu’il y ait 7 jours de navigation depuis ce lac
jusqu’à la mer.»