Ces faits bien reconnus, on aperçoit à plusieurs problèmes

chronologiques de _Daniel_ une solution facile qu’ils n’ont reçue dans

aucune autre hypothèse. A l’époque tardive où vécut le principal auteur,

on conçoit que, semblable à ses confrères les auteurs de _Judith_,

d’_Esther_, de _Tobie_; de _Bel_ et _Dagon_, et autres apocryphes, il

put être mal instruit de certaines parties d’histoire comprises dans son

plan, et qui n’avaient été traitées que dans la langue grecque, peu

cultivée jusqu’alors en Judée[219]. Par exemple, lorsqu’on analyse tout

ce qu’il dit de _Balthasar_, de _Darius le Mède_, et de _Kyrus_, on se

convainc qu’il a confondu et pris pour un seul et même événement les

deux siéges et les deux prises de Babylone, mentionnés par Hérodote à 2

dates différentes; l’une en l’an 539 sous Kyrus, l’autre en l’an 507 ou

506 sous Darius, fils d’Hystaspes: de manière que, n’ayant point d’idée

claire du second siége, il a attribué le premier à _Darius_, qu’il a cru

être _un roi mède_, trompé probablement à cet égard par le récit de

Xénophon.

La confrontation d’Hérodote va justifier notre opinion. Selon cet

historien, _un premier siége de Babylone_ eut lieu sous Kyrus. «Cette

grande ville «fut prise alors, pour la première fois, par l’armée _des

Perses et des Mèdes_ réunis. Le roi de Babylone, à cette époque, était

fils de Nitokris, et s’appelait _Labynet_, comme son père

(Nabukodonosor). Ce jour-là les Babyloniens célébraient une fête, et ne

s’occupaient que de plaisirs et de danses[220].»

N’est-ce pas là le texte de Daniel? Balthasar est fils de Nabukodonosor

(_Labynet_). Ce roi _célèbre une grande fête_; on ne s’occupe que de

_festins_ et de plaisirs. _La ville est prise par les Mèdes et les

Perses_. Voilà bien le siége de Kyrus; mais, selon _Daniel_ (ch. 5,

vers. dernier), ce fut _Darius Mède_, qui régna âgé de 62 ans. Écoutons

Hérodote: «L’an 15 de Darius, fils d’Hystaspes, la ville de Babylone se

révolta contre ce prince; elle subit alors un second siége qui dura 20

mois; enfin, par l’effet d’un stratagème, _elle fut prise une seconde

fois_ par l’armée des Perses et des Mèdes réunis; et Darius régna (de

nouveau) dans Babylone[221]. Ce fut même ce prince,» nous dit ailleurs

Hérodote, «qui le premier divisa en 20 grands gouvernements ou satrapies

la masse de l’empire perse jusqu’alors confuse.»

Nous disons que, trompé par ce second siége, l’auteur de Daniel a placé

au premier siége un Darius Mède, qui n’est que le fils d’Hystaspes: la

preuve en est dans tous les caractères qu’il donne à ce roi.

1° Il lui fait diviser l’empire perse en satrapies, comme Hérodote: le

nombre n’est pas le même; au lieu de 20, c’est 120; mais cela peut venir

d’une autre méprise. Josèphe nous apprend que _Xercès étant mort_, son

trône passa à son fils _Kyrus_, appelé _Artaxercès_ par les Grecs,

lequel _Kyrus_ divisa l’empire en 120 _satrapies_[222]. L’anonyme

n’aurait-il pas confondu ce Kyrus avec le premier?

2° Il dit que Darius fut fils d’_Ahshouroush_, et de _race mède_; mais

Ahshouroush n’est pas autre que _Cambyses_, comme il résulte du chap. 4

d’Ezdras. Ne connaissant point Smerdis, l’anonyme a cru que Darius, à

titre de successeur de Cambyses, était son fils. Aussi ne compte-t-il

que trois rois jusqu’à Xercès. Dès lors il a dû le faire de race mède,

puisque Kyrus, père de Cambyses, était petit-fils d’Astyag.

3° Sans cesse il joint l’idée et le nom de Darius au nom et à l’idée de

Kyrus... Daniel, dit-il, vécut _jusqu’à l’an_ 1er _de Kyrus, et il

continua de vivre jusqu’au temps de Darius et de Kyrus_.

4° L’an 1er de Darius, il lit dans les livres (de Jérémie), et il

trouve que les 70 _ans_ de captivité ou de désolation _touchent à leur

terme_. Ce trait est décisif; car, si de l’an 587, où commença la

captivité sous Nabukodonosor, vous descendez à l’an 520, qui fut la

seconde année de Darius (année dans laquelle ce prince rendit son édit

pour rebâtir le temple), vous aurez 68 _ans révolus_, qui sont le _terme

très-voisin_ de 70; enfin il est remarquable qu’un des plus anciens

chronologistes chrétiens, _Maxime le martyr_, donnant une liste des rois

de Babylone, après Kyrus et Cambyses, nomme _Darius_ avec son épithète

de _Mède_, ce qui prouve l’identité alors supposée du fils d’Hystaspes

et du prétendu Darius de Daniel[223]. Maintenant si, comme nous le

pensons, la méprise est incontestable, tout le livre de Daniel est jugé.

Il n’est plus nécessaire de rechercher de quelle date doivent partir ni

_les 7 semaines_ qu’il compte depuis _l’ordre de rebâtir jusqu’à l’oint

de Dieu_, ni les 62 semaines _qu’il compte de là jusqu’à

l’extermination_ d’un autre oint[224]. Seulement il convient de

remarquer que la conversion des jours de ces semaines en années est

totalement arbitraire; que les deux sommes ne doivent pas être réunies,

comme l’a voulu _Africanus_, qui, par une autre erreur, compte 70 au

lieu de 69, et cela, pour avoir une somme de 490 ans, _dont le départ_,

dit-il, _est l’an 20 d’Artaxercès_. Mais si, comme il est de fait, l’an

20 d’Artaxèrcès correspond à l’an 445, la prophétie prétendue n’est pas

applicable au cas que l’on indique... Au reste, il suffit de lire

l’_aventure des trois jeunes gens dans la fournaise, celle de Daniel

dans la fosse aux lions, et la métamorphose du roi de Babylone en

quadrupède paissant et broutant_, pour voir que tout le livre doit être

joint à celui _de Bel et Dagon_, et partager la sentence portée par les

théologiens mêmes contre cette fabuleuse production[225].

Relativement au roi de Babylone, l’historien Mégasthènes[226] rapporte,

d’après les Chaldéens, que Nabukodonosor eut une maladie qui semblerait

avoir été ou la _manie_, ou l’_épilepsie_, l’une et l’autre regardées

comme un _mal divin_, et que, dans un accès de ce mal, il émit une

prophétie sur la prise de Babylone par Kyrus. Ce trait prouve que les

prophéties étaient la mode de ce temps-là et le goût général des

peuples. Lorsqu’une grande catastrophe arrivait, on la trouvait

toujours prédite dans quelque livre ancien, avec d’autant plus de

facilité qu’il n’en coûtait que l’insertion d’un feuillet de papyrus, ou

de palmier, ou même d’un seul verset, dans les manuscrits reliés à

l’indienne: le vainqueur en était flatté, apaisé, et le vaincu se

consolait par la persuasion que l’événement était dû aux immuables

décrets de la fatalité.

CHAPITRE XIX.

Résumé.

Maintenant, si nous résumons ce long article des Babyloniens, nous

trouverons pour principaux résultats:

1° Que Babylone n’eut de rois héréditaires et indépendants connus, que

pendant environ 80 ans, ou 1 siècle au plus, c’est-à-dire depuis

Nabopol-asar inclusivement, jusqu’à la conquête des Perses, sous Kyrus;

2° Qu’avant Nabopol-asar, remontant jusqu’à Bélésys-Mérodak, ses rois

purent jouir, pendant un temps, de l’indépendance accordée à tous les

sujets de Ninive renversée; mais qu’ensuite ils reconnurent la

suzeraineté des Mèdes jusqu’au règne de Nabopol-asar;

3° Qu’avant Bélésys ses _rois_ ne furent réellement que des pachas ou

satrapes du _grand roi_, ou _sultan_ de Ninive, maître de toute la

Haute-Asie depuis Ninus et Sémiramis;

4° Que Sémiramis fut véritablement la fondatrice de la _grande_

Babylone, par la création qu’elle fit des ouvrages de fortification et

d’assainissement auxquels cette cité dut sa splendeur;

5° Qu’avant Sémiramis il existait en ce même lieu un _temple de Bel_

ayant la forme d’une pyramide, que les traditions chaldéo-juives

désignent sous le nom de _tour de Babylon_ ou _Babel_, et les historiens

grecs sous les noms divers de _palais_, de _tombeau_, de _citadelle_, de

_tour de Bel_;

6° Que cette tour ou pyramide fut essentiellement un _observatoire

d’astronomie_, le foyer antique et mystérieux des sciences de ces

prêtres _chaldéens_ dont les Grecs font remonter l’origine à des temps

inconnus; ce qui s’accorde très-bien avec la date de 3195 ans avant

J.-C., que les calculs phéniciens et juifs assignent à la fondation de

cette _tour_;

7° Qu’un établissement de ce genre prouve l’existence d’un peuple

civilisé tel que l’indique Ktésias à l’époque où Ninus subjugua la

Babylonie;

8° Que ce peuple fut d’origine et de sang _arabe_, spécialement de la

branche éthiopienne ou _Kushite_, ce qui lui donne des affinités

particulières avec les nations _phéniciennes_;

9° Que ces affinités sont confirmées par le _langage_ et par le

_système_ alphabétique appelés _chaldaïques_, dont on trouve l’usage

chez les Chaldéens jusqu’à une époque très-reculée;

10° Que si maintenant les briques des murs de Babylone nous offrent une

écriture d’un système différent, c’est parce que Sémiramis, qui bâtit

ces murs, dut employer l’écriture du peuple vainqueur qu’elle

commandait, c’est-à-dire les _caractères assyriens_ que Darius fit

graver sur le monument de sa guerre contre les Scythes; et si Darius

employa ces _caractères assyriens_, c’est parce que ceux des Perses ses

sujets étaient du même système, et que sans doute ils en avaient été

empruntés pendant les 500 ans que les _Perses_ furent gouvernés par les

Assyriens de Sémiramis. Nous pourrions pousser plus loin nos inductions

sur ces antiquités; mais nous aurons l’occasion de les reprendre dans

l’article des Égyptiens, dont il nous reste à traiter.

CHRONOLOGIE

DES

ÉGYPTIENS.

CHAPITRE PREMIER.

La chronologie de l’ancienne Égypte se trouve juste au même degré

d’obscurité où la prit et la laissa John Marsham en 1672[227], avec

cette différence, qu’à cette époque les passages des anciens auteurs,

relatifs à ce sujet, étaient disséminés dans une foule de livres et de

manuscrits, et que Marsham, en ayant rassemblé le plus grand nombre, en

a rendu la discussion plus aisée. Si les sociétés savantes qui proposent

des prix annuels eussent systématisé cette méthode et ordonné d’abord

le tableau de tous les fragments relatifs au sujet proposé, elles

eussent beaucoup hâté les progrès de la science. On aurait cru que la

magnifique _Collection des monuments égyptiens_ récemment publiée par la

commission des savants français eût dû nous donner des renseignements

nouveaux; mais cette Collection ne semble avoir ajouté que de nouveaux

problèmes. Nous sommes réduits presque aux mêmes moyens d’instruction

que nos prédécesseurs; et cependant nous en avons déduit des résultats

absolument différents. Pourquoi cela? parce que nous avons opéré par une

méthode impartiale absolument différente, ainsi que le lecteur va le

voir dans les chapitres suivants.

Les documents que nous ont transmis les anciens auteurs se réduisent à

des extraits de livres originaux, maintenant perdus, à des fragments

altérés dans leur passage d’une main à l’autre; en un mot, à des idées

vagues et même quelquefois contradictoires: il ne faut donc pas

s’étonner si des interprètes partiaux, chacun en son sens, n’ont pu

s’accorder sur des hypothèses privées de base; et il ne faudrait pas

s’étonner encore si nous-mêmes aujourd’hui, quoique appuyés sur tout ce

qui subsiste d’autorités textuelles, nous n’arrivions pas à un degré

d’évidence et de certitude dont les moyens nous sont refusés... En de

telles matières on ne peut prétendre qu’aux probabilités les plus

raisonnables. Commençons par établir nos moyens d’instruction: ils

consistent, 1° en un tableau sommaire inséré par Hérodote en son second

livre, et qu’il nous donne comme étant le résumé de tout ce que les

prêtres de Thèbes, de Memphis et d’Héliopolis répondirent à ses

questions, comme étant la substance de leur doctrine historique à

l’époque où vivait l’auteur. Pour bien apprécier le mérite de cette

pièce, il est nécessaire d’observer qu’Hérodote visita l’Égypte 65 ans

seulement (vers l’an 460 avant notre ère) après que les Perses eurent

soumis ce pays à leur domination. L’invasion et le mélange de ces

étrangers commencèrent d’introduire bien des altérations dans les lois,

dans les mœurs et les doctrines nationales; mais parce qu’après la

courte tyrannie de Kambyse, le régime tolérant de Darius Hystaspe et de

ses successeurs permit au peuple égyptien de revenir à son caractère,

l’on peut croire que le système indigène ne fut encore ni oublié ni

changé: il dut au contraire se retremper, lorsque, 77 ans après le

séjour d’Hérodote (l’an 413 avant J.-C.), le peuple égyptien, las des

vexations des Perses, secoua le joug du _grand roi_ (Darius Nothus), et

se reconstitua peuple indépendant sous le gouvernement d’Amyrtée[228].

Les Égyptiens se trouvèrent alors dans une situation politique et

morale semblable à celle du peuple juif au moment où, conduit par les

Machabeés, il brisa le joug des Grecs et reprit son caractère national

avec un enthousiasme mesuré sur sa haine des étrangers.

En Égypte comme en Judée, le peuple insurgé eut à lutter, sous tous les

rapports, contre les prétentions du peuple dominateur, et il dut exister

une guerre diplomatique et littéraire à laquelle on n’a point fait assez

d’attention. Nous verrons bientôt l’importance de cette remarque.

Après 63 ans d’indépendance, les Égyptiens retombèrent sous le joug des

Perses, qui prirent à tâche d’effacer tout ce qui fut contraire à leur

pouvoir et même à leurs opinions..... Les Grecs d’Alexandre, successeurs

des Perses, altérèrent encore plus le caractère égyptien, en ce que,

par la douceur de leur régime, ils vainquirent l’antipathie nationale,

et finirent par amener le peuple à l’adoption de leurs mœurs et même de

leur langue.

Cette époque nous fournit le second de nos documents historiques

provenant du livre que le prêtre égyptien Manéthon composa vers l’an 270

avant J.-C., près de deux siècles depuis Hérodote. A cette époque,

Ptolomée-Philadelphe provoquait la traduction des livres juif, des

livres chaldéens et de tous les livres orientaux; Manéthon, encouragé

par ce prince, constitué par lui chef de toutes les archives

sacerdotales, publia en langue grecque une compilation de trois volumes

qu’il dit être la substance des chroniques anciennes: malheureusement

cette compilation s’est perdue, et il ne nous reste qu’un squelette de

listes qui, altérées par le prêtre _Jules-Africanus_, par l’évêque

Eusèbe Pamphile, et par le moine Georges le Syncelle, retracent bien mal

l’original. Néanmoins elles suffisent à rendre sensible la différence

notable qui existe entre Hérodote et Manéthon sur plusieurs chefs,

notamment sur l’époque de Sésostris Manéthon, se prévalant de sa qualité

d’indigène, a prétendu que l’auteur grec avait erré ou menti en beaucoup

de cas. Mais puisque Hérodote proteste qu’il n’a été que l’écho fidèle

des prêtres, dont les récits choquent quelquefois son bon sens, nous

n’avons pas le droit de l’inculper: il y a plutôt lieu de croire que

c’est ici une contestation nationale, élevée de _collège_ à _collège_ de

prêtres qui, dans un intervalle de 100 ou de 150 ans, et dans le contact

avec les étrangers, auront trouvé ou cru trouver des motifs de penser

autrement que leurs ancêtres. Il y a ici cette circonstance remarquable,

que, dans la chronologie égyptienne comme dans l’assyrienne, l’opinion

de date nouvelle, présentée par Ktésias et Manéthon, soutient le système

en _plus_, tandis que l’opinion ancienne présentée par Hérodote soutient

le système en _moins_, et que la première veut que Sésostris soit, comme

Ninus, reculé de six siècles, tandis que la seconde les rapproche dans

une proportion égale. L’époque de ce roi est le vrai nœud de la

difficulté, comme nous le verrons ci-après.

Un troisième document nous est fourni par le Syncelle, qui, argumentant

contre Manéthon, lui oppose une _ancienne chronique_, dont il cite le

résumé à partir de la XVIe dynastie. On a demandé d’où venait cette

_ancienne chronique_, et quelle était son autorité, etc., etc.

Quelques-uns ont voulu, parce qu’elle arrive jusqu’au dernier roi

national, 18 ans avant Alexandre, qu’elle ne pût avoir été rédigée avant

cette époque; mais, si l’on considère qu’en un tel cas elle n’eût point

mérité le nom d’_ancienne_ que Manéthon paraît lui avoir donné, et qu’à

titre de _nouvelle_ il eût dû la déprécier, d’autant plus qu’elle

diffère de son système; on pensera, avec nous, qu’elle a dû être

primitivement rédigée sous les règnes de Darius et Artaxercès, dont la

tolérance permit aux savants d’Égypte de recueillir les débris de leurs

monuments saccagés et dispersés par le tyran Kambyse (et remarquez que

ce désir de recueillir et de rassembler est le premier sentiment après

toute convulsion, tout naufrage). Ce premier cadre une fois établi, il

lui est arrivé, comme à la plupart des autres chroniques (par exemple à

celle dite _Kanon de Ptolomée_), de recevoir des additions successives

de la main de chaque savant qui en a possédé un manuscrit; et parce que

l’original put avoir déjà 200 ans au temps de Manéthon, cet auteur a pu

le classer parmi les documents anciens. Nous en examinerons le mérite à

son rang.

Tres-peu de temps après Manéthon, le savant Ératosthènes, bibliothécaire

d’Alexandrie, découvrit et publia une liste de rois thébains, que

n’avait point connus ou mentionnés le prêtre égyptien, dont le travail

s’est borné à la Basse-Égypte. Cette liste, citée par le Syncelle, forme

notre cinquième document, qui est très-peu de chose, puis-qu’il se

réduit à une nomenclature stérile de princes inconnus, et qu’au lieu de

89 mentionnés par Apollodore, copiste d’Ératosthènes, le Syncelle n’en a

conservé que 30; néanmoins ce monument vient à l’appui d’Hérodote et de

Diodore de Sicile.

Ce dernier auteur nous fournit un sixième document dont le mérite est

surtout de servir à classer les matériaux fournis par les autres. On

sait que Diodore, postérieur d’un siècle et demi à Manéthon, eut

l’ambition de rassembler en un corps d’histoire tout ce qui était épars

en divers auteurs; et il a dû trouver dans Alexandrie et dans l’Égypte,

qu’il visita, des moyens qui manquèrent à ses prédécesseurs.

A ces 6 pièces principales ajoutez quelques passages tirés des auteurs

anciens, tels que Strabon, Pline, Tacite, Josèphe, les livres juifs,

etc., et un fragment anecdotique produit par Eusèbe, comme venant d’un

historien persan: voilà tous les matériaux faibles et mutilés mis à

notre disposition pour reconstruire l’édifice vaste et compliqué de la

chronologie égyptienne. Nous ne parlons point des monuments dont nous

enrichit en ce moment l’expédition française d’Égypte, parce que cette

magnifique collection, dont il ne faut pas séparer le précieux travail

de Denon, en nous offrant les ruines gigantesques des palais et des

temples de la Haute-Égypte, nous donne plutôt des problèmes à résoudre

que des instructions.

CHAPITRE II.

Exposé d’Hérodote.

Hérodote nous apprend qu’étant venu en Égypte recueillir des matériaux

pour son histoire, il trouva, dans les villes d’Héliopolis, de Memphis

et de Thèbes, des colléges de prêtres avec qui il eut les conférences

scientifiques dont son second livre contient le résultat. Comment se

tinrent ces conférences? fut-ce en langue persane? nous ne voyons pas

qu’Hérodote l’ait sue, encore moins la langue égyptienne; il est plus

probable que l’Égypte, ouverte aux Grecs depuis Psammitik, fut remplie

de marchands de cette nation; qui auront su la langue du pays; quelqu’un

de ces hommes officieux aura servi d’interprète à l’auteur, qui fut son

hôte. Cette communication par interprète est moins exacte que

directement. Quant à l’exposition, la méthode suivie par l’auteur est

excellente: il traite d’abord du sol, du climat et de tout l’état

physique de l’Égypte; et le tableau qu’il en fait est tel, que nos plus

savants voyageurs ont trouvé aussi peu à y ajouter qu’à y reprendre: il

passe ensuite aux coutumes, aux lois, aux rites religieux; enfin il

arrive à la partie historique et chronologique: citons ses propres

paroles.

§ XCIX. «Jusqu’ici j’ai dit ce que j’ai vu et connu par moi-même, ou ce

que j’ai appris par mes recherches; maintenant je vais parler de ce pays

selon ce que m’en ont dit les Égyptiens eux-mêmes; j’ajouterai à mon

récit quelque chose de ce que j’ai vu par moi.»

Il est clair qu’Hérodote n’ayant rien pu voir de ce qui est historique

ancien, tout ce qu’il va en dire est le récit des prêtres mêmes.

«Selon ces prêtres, le premier roi d’Égypte fut _Menés_; il fit

construire les digues de Memphis. Jusqu’alors le Nil avait coulé

entièrement le long du Mont libyque: Menès ayant comblé le coude que le

fleuve formait au sud, et construit une digue d’environ 100 _stades_

au-dessus de Memphis, il mit à sec l’ancien lit, fit couler le Nil par

le nouveau, et fit bâtir la ville actuelle de Memphis sur le sol même

d’où il avait détourné le fleuve, et qu’il avait converti en terre

ferme. Il fit encore creuser un grand lac au nord et à l’ouest de la

ville (pour la défendre), et il éleva un grand et magnifique temple au

dieu _Phtha_ (principal dieu des Égyptiens).»

§ C. «Les prêtres me lurent dans leurs annales les noms de 330 autres

rois qui régnèrent après _Menès_: dans une si longue suite de

générations il se trouve 18 Éthiopiens et une femme égyptienne: tous

les autres furent _Égyptiens, hommes et non dieux_.»

§ CI. «Les prêtres me dirent encore que, de tous ces rois, aucun ne

s’était rendu célèbre par quelque grand ouvrage ou par quelque action

éclatante, excepté Moïris, le dernier de ceux-là (des 330).--Or (dit

Hérodote au § XIII) au temps où les prêtres me parlaient ainsi, il n’y

avait pas encore 900 ans que _Moiris_ était mort.»

(Nous savons qu’Hérodote visita l’Égypte l’an 460 avant J.-C.; par

conséquent les prêtres plaçaient la mort de Moïris vers les années 1350

à 1355).

«Je passerai sous silence ces princes obscurs, poursuit notre auteur, et

je me contenterai de parler de _Sésostris_, qui vint après _eux_.»

(Ce dernier mot semblerait dire que Sésostris ne fut pas le successeur

immédiat de Moïris; et en effet nous verrons d’autres auteurs placer

plusieurs règnes entre ces deux princes).

§ CII. «Selon les prêtres, Sésostris fut le premier qui, partant du

golfe Arabique (la mer Rouge) sur des vaisseaux _longs_[229], subjugua

les riverains de la mer Erythrée. Il s’avança, jusqu’à une mer remplie

de bas-fonds, qui le repoussèrent.--De retour en Égypte, il leva une

armée immense, et marchant par le continent (l’isthme de Suez), il

subjugua tous les peuples sur sa route, et passa même d’Asie en Europe,

où il attaqua et vainquit les Skytes et les Thraces; je crois qu’il

n’alla pas plus avant. Revenant sur ses pas, il s’arrêta aux bords du

Phase; mais je ne vois pas clairement si ce fut Sésostris qui de son gré

y laissa une partie de son armée pour coloniser, ou si ce furent les

soldats qui, las et ennuyés de ses courses, s’y arrêtèrent (malgré lui).

Quoi qu’il en soit, les habitants du Phase (les Colches) sont des

Égyptiens, car ils ont la peau noire, les cheveux crépus; ils pratiquent

la circoncision et ils parlent la même langue, etc. A son retour en

Égypte, Sésostris, disent les prêtres, faillit de périr à Daphnês

(Taphnahs), par les embûches de son frère qui incendia la tente où il

dormait (à la suite d’un grand repas). Échappé à ce danger, il employa

les nombreux prisonniers qu’il avait amenés, à exécuter divers grands

ouvrages, et entre autres, à élever les chaussées et à creuser les

canaux dont le pays est aujourd’hui entrecoupé. Avant ce prince,

l’Égypte était commode pour les chars et la cavalerie; mais après lui,

leur usage est devenu impraticable: il est le seul roi égyptien qui ait

régné sur l’Éthiopie (Abissinie moderne).» Tel est en substance le récit

des prêtres auteurs d’Hérodote. Mais parce que de plus grands détails

sur _Sésostris_ seront; utiles à notre sujet, nous allons en joindre

d’autrès tirés de divers auteurs.

Selon Pline[230], la borne de l’expédition de Sésostris en Afrique fut

le port _Mossylicus, d’où vient la cannelle_. (Ce lieu situé à l’ouest

du cap _Guardafui_, est distant d’environ 550 lieues de Memphis.)

Strabon[231] ajoute que, long-temps après, la route de ce prince était

encore marquée par des colonnes inscrites, et par des temples et autres

monuments. Il observe que les anciens rois d’Égypte avaient été peu

curieux de recherches géographiques avant _Sésostris_; et cela ferait

croire qu’en cette occasion Sésostris eut les mêmes idées de curiosité

que nous avons trouvées, à pareille époque, chez les rois homérites de

l’Iémen[232].

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II · 第 13 / 25 段