Le Kanon astronomique donne 43 ans de règne total à Nabukodn-osor... Par

conséquent il régna 25 ans depuis la prise de Jérusalem, arrivée l’an 18

de son règne, et sa mort arriva l’an 562 avant notre ère. Ayant été

marié vers l’an 606, déjà chef d’armée, l’on peut supposer qu’il eut à

cette époque 22 à 24 ans, ce qui place sa naissance vers l’an 628 à 630,

et donne à sa vie la durée très-naturelle de 70 ans. La chronique des

rois est d’accord avec le Kanon astronomique, lorsqu’elle dit: «La

37e année depuis que _Jhouakin_, roi de Juda, eut été déporté,

Aouil-Mérodak[200], roi de _Babylon_, en l’an 1er de son règne,

retira ce prince de la prison où il languissait.»

Jhouakin fut déporté, dans la même année où Sédéqiah lui fut substitué,

l’an 597: Aouil-Mérodak régna en l’an 561... L’intervalle est juste 37

ans[201].

Selon Bérose, «le caractère vicieux et méchant d’_Aouil-Mérodak_ le fit

tuer dans la seconde année de son règne, par Nériglissor, qui avait

épousé sa sœur[202].»

Nériglissor régna 4 ans, depuis 559 jusques et compris 556. Il doit être

ce _Labunet_ d’Hérodote, de qui Kroïsus attendit des secours en 558 et

557. Ce mot _Labun-et_ n’est pas autre que le _Nabu_ et _Nabun_ des

Hébreux et des Chaldéens, dans lequel l’_N_ est changé en _L_ par un cas

dont notre langue offre des exemples triviaux. Le peuple dit _écolomie_

au lieu d’_économie_. Il est singulier de trouver cette altération dans

le nom de _Labo_-roso-achod, fils et successeur de Nériglissor.

«Ce prince encore très-jeune, ayant montré des inclinations perverses,»

dit Bérose, «ses courtisans tramèrent un complot et le massacrèrent.

Après sa mort, les conjurés déférèrent unanimement la couronne à un

certain Babylonien appelé _Nabonide_, qui avait été de la conspiration.

Sous _Nabonide_, les murs des quais le long du fleuve furent

reconstruits avec plus de magnificence: à la 17e année de son règne,

Kyrus venu de la Perse avec une armée immense, ravagea la Babylonie.

Nabonide, étant sorti de Babylone et lui ayant livré bataille, fut

entièrement défait et se sauva avec peu de suite à Borsippa. Kyrus,

maître de Babylone, et voyant le caractère mobile de ses habitants

(toujours disposés à quelque sédition), résolut d’abattre les

fortifications. Il marcha ensuite contre Borsippa, pour y assiéger

Nabonide; mais parce que celui-ci lui rendit volontairement les armes,

Kyrus le traita avec douceur et lui assigna pour demeure la province de

_Kerman_, où Nabonide vécut (paisiblement) le reste de ses jours[203].»

Ce récit est tellement circonstancié, et son auteur est d’un tel poids,

que l’on ne peut élever contre lui aucune opposition raisonnable.....

Hérodote n’est point aussi détaillé; mais loin de le contredire, il

semble s’accorder avec Bérose et le confirmer.

«Kyrus, «dit-il,» après avoir traversé le Gyndès, continua sa route

vers Babylone; les Babyloniens, ayant mis leurs troupes en campagne,

l’attendirent de pied ferme: lorsque Kyrus s’approcha de la ville, ils

lui livrèrent bataille; mais ayant été vaincus, ils se renfermèrent dans

leurs murs.»

Hérodote ne fait point ici mention de leur roi. Mais parce qu’il a dit

dans l’article précédent, que ce fut _contre lui que marcha_ Kyrus, il

s’ensuit qu’il dut commander selon l’usagé des temps.

«Les Babyloniens, qui depuis long-temps savaient que Kyrus ne pouvait

rester tranquille et qu’il attaquait également toutes les nations,

avaient fait un amas de provisions pour un grand nombre d’années; aussi

le siège ne les inquiétait-il en aucune manière.»

Ceci correspond très-bien à la précaution prise par Nabonide de relever

les murailles des quais. Hérodote raconte ensuite comment, ayant déjà

passé beaucoup de temps en des attaques inutiles contre la ville, Kyrus

reçut le conseil, ou conçut de lui-même l’idée de détourner le fleuve de

son lit, précisément par le même moyen qu’avait imaginé Nitokris pour

fonder les piles du pont et les quais de la ville; comment les Perses,

ayant pris leur route dans le lit du fleuve ainsi mis à sec, eurent

encore le bonheur de trouver ouvertes les petites portes d’airain

pratiquées aux murs des quais, et de surprendre ainsi les habitants,

_qui par hasard ce jour-là célébraient une fête_ et ne s’occupaient que

de danses et de plaisirs. C’est ainsi, dit Hérodote, sans rien ajouter

sur le sort du prince détrôné, que Babylone fut prise _pour la première

fois_; il dit ailleurs comment elle fut prise _une seconde fois_ par

Darius, 32 ans après[204].

Rien, comme l’on voit, ne dément Bérose ni Mégasthènes: il est probable

que la sortie exécutée par Nabonide eut pour motif secret la crainte

qu’il eut de quelques factions, et de ce caractère mobile des

Babyloniens, qui alarma Kyrus même. Ce soupçon est autorisé par sa

retraite à Borsippa avec peu de monde, et enfin par sa reddition

volontaire.

Il est moins facile de concilier nos trois auteurs au sujet de sa

parenté; car tandis qu’Hérodote le prétend fils de Nitokris et de

Nabukodonosor, Mégasthènes assure qu’il n’était point parent de

Laboroso-achod, qui néanmoins, par sa mère, dut être petit-fils de ce

monarque: Bérose semble être du même avis, quand il emploie ces mots:

_un certain Nabonide, Babylonien_, et cependant _Nabonide_ porte la

signification de fils de Nabon; Bérose a-t-il rougi du prince qui

survécut à la perte de son trône et de son pays?

Nous ne voyons pas comment Hérodote, voyageur étranger, peut avoir

raison contre Bérose et Mégasthènes, tous deux d’accord ici, tous deux

revêtus d’emplois publics: admettons qu’il soit en erreur; elle a peu

d’importance, puisqu’elle ne change rien à l’ordre des temps, qui est

notre principal objet.

Kyrus devint roi de Babylone l’an 538; il avait commencé son règne sur

les Mèdes et les Perses l’an 560; il avait pris Sardes et détrôné Krésus

l’an 557. Quel fut l’emploi des 18 ans d’intervalle? Hérodote nous

l’indique d’une manière satisfaisante, dans les chapitres 153, 179 et

180 de son livre Ier. Il dit en substance: «qu’après la prise de

Sardes et l’établissement d’un gouverneur, Kyrus reprit la route

d’Ecbatane, ayant en vue de nouvelles conquêtes. Les Babyloniens, les

Bactriens, les Sakes ou Scythes, et les Égyptiens, étaient autant

d’obstacles à ses projets; il résolut de marcher en personne contre ces

peuples; il envoya Harpages, l’un de ses généraux, contre les Ioniens,

tandis que lui-même en personne subjugua toutes les nations de l’Asie

supérieure, sans en omettre aucune. Je les passerai la plupart sous

silence,» continue l’historien, «me contentant de parler de celles qui

lui donnèrent le plus de peine: lorsqu’il eut réduit sous sa puissance

tout le continent, il songea à attaquer les Assyriens.

«Arrivé au fleuve _Gyndès_, l’un des chevaux blancs consacrés au soleil

saute dans l’eau et se noie. Kyrus, indigné de l’insulte du fleuve,

veut l’en punir; il suspend l’expédition contre Babylone, et il passe

tout un été à saigner le fleuve en 360 canaux qui l’épuisèrent (autant

de canaux que de jours dans l’an). Au second printemps, il reprend sa

route contre Babylone. Les habitants sortent au-devant de lui, il les

bat: rentrés dans leurs murs, ils s’inquiètent peu du siége, parce

qu’ils avaient amassé des vivres pour plusieurs années. Kyrus se trouva

dans un grand embarras; car _depuis long-temps_ il assiégeait la place,

et il n’était pas plus avancé que le premier jour.»

Calculons Kyrus part au printemps; il perd l’été: au second printemps il

arrive devant Babylone; le siége dure _long-temps_, supposons 18 _mois_;

il aura pris Babylone la 3e année depuis son départ: il la prit l’an

539; par conséquent il partit de Perse l’an 541. Il a dû passer au moins

2 ans en préparatifs (543); les 14 années depuis la prise de Sardes

furent donc employées à subjuguer tous les peuples de la Haute-Asie et

de la mer Caspienne jusqu’au Caucase. Or, dans un siècle où des villes

fortes par la nature ou par l’art soutenaient des sièges de 8 et 10 ans,

ce ne fut pas trop de 14 années pour soumettre des pays remplis de

semblables villes, et des peuples montagnards cités de tout temps pour

très-belliqueux.

CHAPITRE XVII.

Du livre intitulé Cyropédie de Xénophon.

Le règne de Kyrus, qui est le terme de grandes difficultés

chronologiques, se trouve clairement établi dans toutes ses dates. Si

Ktésias diffère d’Hérodote sur quelques circonstances de la vie de ce

prince, l’on peut dire qu’il ne le dément point sur le fond. Il n’en est

pas de même du philosophe Xénophon, dont le livre intitulé _Kyropædie_,

ou _Éducation de Kyrus_, suscite une telle controverse, qu’il faut

nécessairement que l’un des deux auteurs ait été trompé grossièrement ou

ait eu l’intention réfléchie de faire un roman. Ce procès entre Hérodote

et Xénophon a beaucoup divisé les modernes. Les uns ont voulu considérer

la _Kyropædie_ comme l’histoire véritable de Kyrus, tandis que d’autres

n’ont vu dans cet écrit qu’un roman politique dicté par un motif et pour

un but de circonstance. Les plaidoyers produits à ce sujet depuis deux

siècles, formeraient eux seuls dix gros volumes: néanmoins la question

est simple, si on l’envisage par son vrai côté. Nous autres Européens,

gens d’église ou de cabinet, qui discourons sur les rois et les

conquérants, nous sommes d’assez pauvres juges en fait de vraisemblances

ou de probabilités historiques, surtout pour des événements passés en

Asie il y a 2,400 ans. Les mœurs de cette contrée et de ces

gouvernements diffèrent tellement de nos usages, que même de nos jours

des gens de beaucoup d’esprit parlent de ce qui se passe en Perse et en

Turquie, d’une manière ridicule pour tout voyageur qui en a été le

témoin. Ce n’est point en traitant notre question au fond, en discutant

lequel des deux récits est le plus naturel (puisque la nature est pour

chacun son habitude), qu’il faut prononcer entre Hérodote et Xénophon:

c’est en établissant l’examen préalable de leurs motifs et de leurs

intentions; à cet égard les témoignages multipliés des auteurs anciens,

qui furent leurs contemporains plus ou moins médiats, nous fournissent

des moyens décisifs.

Diogène Laerce, qui a écrit la vie d’un grand nombre de philosophes

anciens, sur des mémoires originaux, atteste[205] «que Xénophon et

Platon, disciples de Socrate, mus de sentiments de jalousie et même

d’envie l’un contre l’autre, écrivirent, à dessein de se contredire, sur

les mêmes sujets; et qu’entre autres, Platon ayant écrit son _Livre de

la République_, Xénophon lui opposa le sien de _Kyropædie_, ou

_Éducation de Kyrus; par_ représailles; Platon dans son _Traité des

Lois_, appela ce livre une _fiction, attendu que Kyrus ne fut pas tel_.»

Athénée dans son _Banquet_[206] _des savants_, ouvrage si érudit, si

rempli d’anecdotes curieuses; atteste les mêmes faits, en insistant sur

le caractère de Platon, bien _différent de ce qu’on en croit

vulgairement_.

Aulugelle, ce père estimable, qui pour l’instruction de ses enfants,

tira de ses nombreuses lectures les notes que nous possédons sous le nom

de _Nuits attiques_; Aulugelle, en désirant d’ailleurs atténuer ce fait

qui le chagrine, convient cependant que «ceux qui ont écrit de si

excellentes choses sur la vie et les mœurs de Xénophon et de Platon ont

pensé qu’ils n’avaient pu se défendre de sentiments secrets de jalousie

et d’aversion, et ils en montrent certaines preuves plausibles dans

leurs propres écrits; par exemple, de n’avoir jamais fait mention l’un

de l’autre, quoique tous deux, et surtout Platon, aient nommé tous les

disciples de leur commun maître. Ils citent comme une autre preuve de

cette inimitié, que Xénophon ayant lu les deux premiers livres du beau

traité sur le meilleur gouvernement républicain que Platon publia

d’abord, il y opposa son traité du gouvernement monarchique ou royal,

intitulé _Éducation de Kyrus_; et ils ajoutent que Platon en fut si

piqué, que, dans un écrit suivant, il dit qu’à la vérité Kyrus avait été

un homme habile et courageux, mais qu’il n’avait rien entendu à la

science du gouvernement[207]».

Enfin Cicéron, si versé dans la littérature grecque, qui dans son voyage

à Athènes, comme dans ses conversations scientifiques à Rome, puisa la

connaissance des traditions biographiques; Cicéron écrivant à son frère

Quintus, lui dit: «Kyrus est peint par Xénophon, non comme vérité

historique, mais comme image d’un gouvernement juste; dans cet ouvrage,

le philosophe a su donner aux sujets les plus graves les formes les plus

gracieuses et les plus douces[208].»

Ainsi l’opinion des anciens, fondée en faits et en traditions de

première source, a été que la _Kyropædie_ de Xénophon est un pur roman

politique et moral, une sorte de censure de la république idéale de

Platon; ajoutons encore un panégyrique tacite du gouvernement royal,

sujet cauteleux à traiter devant les démocrates Athéniens. Voilà

pourquoi sans doute Xénophon s’est étudié à donner à son récit les

formes et les vraisemblances de l’histoire, et à placer son héros sur un

théâtre qu’il connaissait. Cela n’empêche pas qu’il ne trahisse son

secret, lorsqu’il prête au _Persan_ Kyrus, non-seulement la religion

d’un Grec, mais encore le langage d’un disciple de Socrate, à tel point

que toute la partie morale de son roman est la pure morale de ce

philosophe, souvent avec les _propres phrases de ses dits mémorables_,

recueillis par Xénophon, ou semés dans Platon, ainsi que l’a très-bien

démontré l’abbé Fraguier dans son analyse du livre de Xénophon.[209]

L’intention et la position de cet écrivain étant expliquées et connues,

on conçoit comment il dut écarter de l’histoire de son héros tout ce qui

eût altéré le caractère juste et vertueux qu’il lui donnait. Un premier

fait choquant était la rébellion de Kyrus contre son aïeul, et son

usurpation du trône de Médie, attestées par Hérodote et avouées par

Ktésias. Pour déguiser ce trait, Xénophon, s’appuyant du récit

d’Hérodote, donne à Kyrus Mandane pour mère, Astyag pour aïeul, et le

Persan Cambyse pour père; mais il suppose que ce dernier fut roi de

_Perse_, quand à cette époque les Perses, tributaires des Mèdes,

n’avaient de _roi_ que dans le sens de _satrape_. Puis, afin de sauver à

Kyrus le rôle odieux de détrôner _son aïeul_, il suppose qu’Astyag eut

un fils appelé _Kyaxarès_, frère de Mandane, lequel succède légitimement

à leur père: et enfin supposant encore à ce _Kyaxarès_ une fille unique,

il la marie avec Kyrus, qui, par tous ces moyens, arrive à l’empire en

tout bien et en tout honneur.

Dans la question que nous venons d’exposer, il est remarquable que les

partisans les plus distingués de Xénophon sont des gens de robe,

ecclésiastique; l’archevêque Ussérius, l’évêque Bossuet, le doyen

Prideaux, le recteur Rollin, l’abbé Banier, le pieux chevalier

Marsham[210]. Pourquoi cela? par la raison que le récit de Xénophon

prête à l’un des livres canoniques juifs un appui que lui refuse celui

d’Hérodote, et que, prenant l’oncle prétendu de Kyrus (Kyaxarès) pour le

_Darius mède_ amené par Daniel au siége et au trône de Babylone, ils

trouvent dans la _Kyropædie_ un témoignage qui leur est refusé par toute

l’histoire.

Ce livre de Daniel a jeté les chronologistes dans des embarras

inextricables, parce qu’ils ont posé d’abord en principe ce qu’il

fallait discuter comme question..... Qu’est-ce que le livre intitulé

_Daniel_? Si le lecteur a la patience d’en lire une courte analyse, il y

trouvera les moyens de juger par lui-même.

CHAPITRE XVIII.

Du livre intitulé Daniel.

«L’an 3 de Ihouaqim, roi de Juda, Nabukodonosor vint assiéger Jérusalem,

et Dieu livra en ses mains Ihouaqim et une partie des vases sacrés, que

Nabukodonosor emporta dans la terre de Sennar et plaça dans le temple de

son dieu[211].»

Cette date de l’an 3 répond à l’an 605. Nous avons vu, par 3 passages de

Jérémie, que Nabukodonosor ne fut roi que l’année suivante, 604, 4e

de Ihouaqim: la bataille de Karkemis ne fut livrée qu’en cette année

4e, et jusque-là Nékos avait été le maître de la Syrie et de la

Judée. Si Nabukodonosor prit Jérusalem et le roi Ihouaqim, ce ne put

être qu’en 604, et par les suites de cette victoire; par conséquent la

date de l’an 3 est impossible. Et comment imaginer que Nabukodonosor eût

assiégé Jérusalem, pris le roi, enlevé les vases, sans que Jérémie, qui

jouait alors un rôle très-remarquable d’opposition au roi, eût dit un

seul mot de ces événements? Le livre des Rois n’en fait aucune mention,

et le récit de ces deux autorités est tel, que l’on ne saurait y adapter

cet anachronisme; enfin l’historien Josèphe, qui eut sous les yeux tous

les détails du récit de Bérose, n’indique rien de semblable. La source

de cette erreur se trouve dans les Paralipomènes, chap. 36, ainsi que

nous l’avons remarqué ci-devant, page 237, à l’occasion d’un passage de

Polyhistor; et cette conformité nous devient déjà un indice de la

tardive et posthume composition du livre intitulé Daniel. Maintenant,

que deviendront les règles de la critique en histoire, si les autorités

que nous citons ne l’emportent pas sur celle d’un livre apocryphie, sans

date et sans nom d’auteur? car un auteur n’a jamais dit, en parlant de

lui-même: «_Or Daniel vécut jusqu’à l’an Ier de Kyrus_[212].»

On suppose que Daniel, enlevé jeune en l’an 3, est emmené dans la terre

de _Sennaar_, expression sans exemple pour désigner Babylone; qu’il y

est élevé dans les sciences des Chaldéens, qui, comme l’on sait,

consistaient surtout en _astrologie et divination prohibées par Moïse_.

Chap. 2. L’an 2 de son règne (603), Nabukodonosor a un songe qui

l’alarme; il fait venir les _voyants_ ou _prophètes_ (shoufim), les

devins et les _découvreurs_ (makshafim); ils ne le satisfont

point[213]: Daniel est appelé, et il explique le songe fameux de la

statue d’or aux pieds d’argile, et des 4 grands empires (le _Babylonien_

à blason d’or le _Perse_ à blason d’argent, le _Macédonien_ à blason

d’airain, et le _Romain_ à blason de fer).

Comment cette allégorie d’un genre tout grec se trouve-t-elle dans un

auteur juif? Le grand monarque Nabukodonosor se prosterne devant son

page le juif _Daniel_, et cependant peu après, irrité contre ses 3 amis

juifs, qui refusent d’adorer le dieu _Bel_, il les fait jeter dans un

brasier ardent, où ils se promènent en chantant, et d’où ils sortent

sains et _frais_.

Au chapitre 4 vient l’histoire du grand arbre coupé et de Nabukodonosor

changé en bête.--Chap. 5. Puis, sans transition, se présente Balthasar,

fils de Nabukodonosor, qui donne un grand festin que trouble

l’apparition de trois mots sur la muraille; Daniel les explique..... Le

royaume de _Balthasar_ est livré aux _Mèdes_ et aux _Perses_... _La nuit

suivante Balthasar est tué et Darius règne dans Babylone_.

Chap. 6. Le roi Darius établit 120 _gouverneurs_ ou satrapes pour

gouverner les 120 provinces de son empire, et 3 visirs supérieurs, dont

l’un est Daniel. Darius fit un édit conformément _aux lois des Mèdes et

des Perses_, et par suite de cet édit Daniel fut jeté dans la fosse aux

lions, qui ne le touchèrent pas; et _il continua de vivre_ jusqu’au

règne _de Darius et de Kyrus le Perse_.

Les chap. 7 et 8 contiennent encore des visions de Daniel, l’une l’an

1er, l’autre l’an 3 de _Balthasar_, quoique ce prince soit mort au

chap. 5.

Chap. 9. L’an 1er de Darius, Daniel voit dans les livres que le

nombre des 70 années prédites par Jérémie touche à son terme: «70

sabbats (ou semaines d’années),» dit-il à Dieu, «ont été décrétés sur

votre peuple.»

Chap. 10. L’an 3 de Kyrus, nouveau songe de Daniel. Enfin chap. 11.

«L’an 1er de Darius, je l’aidai sans cesse à gouverner, et je vous

dirai la vérité: il y aura en Perse 3 rois[214]. Le 4e amassera de

grands trésors, et il fera la guerre aux Grecs (Xercès); puis s’élèvera

un roi puissant qui fera tout ce qu’il voudra. Son empire sera divisé

aux 4 coins du ciel et ne passera point à ses enfants (Alexandre). Puis

un roi du midi (Ptolomée), dont un général (Séleucus) deviendra plus

puissant que lui.... Puis les guerres de Syrie et la désolation du

temple (sous Antiochus Epiphanès) (l’an 170 Av. J.-C.).»

Tel est le plan sommaire du livre intitulé _Daniel_. Si de nos jours un

tel livre était découvert parmi les manuscrits sanscrits de l’Inde; si

les brahmes nous présentaient un tel _shastra_ comme réellement écrit au

temps des rois de Babylone, nous ne manquerions pas de leur opposer les

axiomes de critique établis par eux-mêmes; nous leur dirions, avec les

savants anglais Maurice et Bentley[215], que «tout livre est suspect

d’altération et même de supposition, lorsqu’il contient des faits

postérieurs à l’époque de son auteur; et quant au style prophétique

employé par les compositeurs, nous insisterions sur la remarque de M.

Bentley, à l’occasion du _souria sidhanta_, savoir: que de l’aveu des

brahmes les plus honnêtes et les plus probes, _il s’est fréquemment et

depuis long-temps_ composé en Asie des livres apocryphes dans lesquels

on a donné au récit une forme prophétique _pour imposer plus de respect

et de croyance à la foule des lecteurs_.»

Maintenant, pourquoi ce qui est juste vis-à-vis des Indous ne le

serait-il pas vis-à-vis des Juifs? Pourquoi, dans la cause d’autrui,

emploierions-nous d’autres poids et d’autres mesures que dans la nôtre?

Nos théologiens, ayant à leur tête saint Jérôme[216], déclament contre

le platonicien _Porphyre, parce qu’il écrivit un livre pour prouver que

les prophéties de Daniel n’ont point été écrites par un homme de ce

nom, mais par un Juif anonyme, contemporain d’Antiochùs Epiphanès_[217],

_et qu’il fallait bien moins_ les regarder comme prédiction de ce qui

doit arriver, que comme narration de ce qui s’était déjà passé.» Mais

nos théologiens ne font pas attention que Porphyre a raisonné d’après

les mêmes principes que nos savants biblistes et nos missionnaires dans

la Chine et dans l’Inde. Or, si l’on applique au livre juif intitulé

_Daniel_ les principes par lesquels on juge les _shastras_ et les

_pouranas_, il n’est aucun _jury_ équitable qui n’admette les

propositions suivantes:

1° Que l’on ne connaît au livre de Daniel aucune date de composition;

2° Qu’il est hors de raison et de probabilité qu’un auteur dise de

lui-même _qu’il a vécu jusqu’en tel temps_, et qu’en outre il y a

contradiction entre le passage _qu’il vécut jusqu’à l’an_ 1er _de

Kyrus_ (ch. 1er, vers. dernier), et qu’_il eut une vision l’an_ 3e

_de ce même prince_ (chap. 6;);

3° Que le caractère vraiment prophétique ne peut être constaté que par

l’antériorité bien authentique de l’oracle;

4° Que la _chronologie_ dudit ouvrage, dans la partie des rois de

Babylone, ne peut se concilier avec celle des historiens authentiques;

5° Que la partie mythologique porte évidemment le caractère de la

mythologie persane et zoroastrienne;

6° Et que le style employé par l’auteur anonyme offre plusieurs mots

persans et même grecs, contraires au génie de l’idiome hébreu, et qui ne

se trouvent dans aucun autre livre de cette langue[218];

7° Que, selon la remarque de saint Jérôme (p. 2074, tom. III), _les

prophéties de ce livre sont si énigmatiques, si obscures, que pour les

comprendre il faut avoir lu une foule d’historiens grecs d’une époque

tardive, entre autres Polybe et Possidonius_; d’où il résulte, d’une

part, qu’étant inintelligibles, lues isolément, elles ne peuvent

impliquer croyance; et d’autre part, que, comparées avec l’histoire,

elles en contiennent de tels détails, que l’on a droit de supposer que

l’auteur les a connus et les a vêtus à sa manière.

Par tous ces motifs, il est constant que le livre de Daniel est un

ouvrage apocryphe d’une date postérieure de plusieurs années à Antiochus

Épiphanès; on peut même dire, dont la composition a été faite à diverses

reprises et par plusieurs mains, dont la dernière a dû tarder jusqu’à

l’entrée des Romains en Syrie.

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II · 第 12 / 25 段