fils de Psammitik avait commencé de régner l’an 617; par conséquent l’an
608 fut la 10e année de son règne[178]. «Il avait entrepris, nous dit
Hérodote, de creuser le canal qui conduit à la mer Rouge: 120,000
ouvriers périrent dans ce travail. Ce prince l’interrompit sur la
réponse d’un oracle qui déclara qu’il travaillait pour le _barbare_: les
Égyptiens appellent _barbares_ tous ceux qui ne parlent pas leur
langue.»
Ce barbare est clairement le Babylonien Nabopolasar, dont la puissance
commença, vers l’année 610 ou 611, d’alarmer Nékos. La réponse de
l’oracle suppose une question provocative: on devine aisément que ce fut
Nékos qui dicta l’oracle, afin d’avoir un motif plausible de renoncer au
canal, et de venir conquérir la Syrie. Hérodote a clairement désigné la
défaite de Josias, lorsqu’il ajoute «que Nékos livra sur terre une
bataille aux Syriens, près de Magdol[179], et qu’après avoir remporté
la victoire, il prit Kadyt-is, ville considérable de la Syrie.»
Cette ville de Kadyt-is n’est autre chose que Jérusalem (la sainte
_Salem_), comme l’a très-bien vu Danville. Les Arabes ont conservé
l’usage de l’appeler la _Sainte_ par excellence, _el Qods_. Sans doute
les Chaldéens et les Syriens lui donnèrent le même nom, qui dans leur
dialecte est _Qadouta_, dont Hérodote rend bien l’orthographe quand il
écrit Kadyt-is, puisque dans l’ancien grec, l’_γ_ remplace sans cesse
l’_ou_ oriental, ainsi _Bêrytos_ est _Bérout_; _Ankyra_ est _Angouriê_
comme _Sylla_ est en latin _Sulla_, etc.
Nékos vainqueur déposa Ihouakas que les Juifs avaient élu après la mort
de Josias; lui ayant substitué Ihouaqim son frère, il s’occupa de
conquérir la Syrie de proche en proche jusqu’à l’Euphrate. Voilà cette
prétendue _rébellion du satrape_ d’Égypte dont parle Bérose en Josèphe
(contr. App., lib. I, § XIX), laquelle détermina Nabopolasar à envoyer
contre lui Nabukodonosor, son fils, à la tête d’une puissante armée.
Josias avait péri en 608; Iouakas n’avait régné que 3 mois; Ihouaqim
avait été installé en 607; les conquêtes de Nékos se firent en cette
même année et pendant 606 et 605..... Il avait à subjuguer plusieurs
petits états assez reluctants, tels que les Philistins, les Phéniciens,
les rois de Damas, de Hama, de Hems, etc. En 605, il passe l’Euphrate et
entre en Mésopotamie. Nabopolasar alarmé envoie contre lui
Nabukodonosor, probablement en automne. Les armées se rencontrent, la
bataille de Karchemis se livre en 604[180]. Nékos, complètement défait,
se sauve en Égypte, _d’où il ne sortit plus_, dit le livre des rois.
Nabukodonosor le poursuit rapidement jusqu’à la frontière d’Égypte. Il
apprend la mort de son père: il avait à se venger du roi de Judée,
Ihouaqim, créature de Nékos; mais il était encore plus pressé d’aller
prendre possession d’un trône récemment élevé. «Dans ces circonstances,
dit Bérose, il mit ordre aux affaires d’Égypte, de Cœlésyrie et des pays
adjacents; et confiant à des chefs dévoués la conduite des nombreux
prisonniers syriens, juifs, phéniciens, égyptiens qu’il emmenait, il
partit avec peu de troupes, traversa le désert à grandes journées, et
arriva à Babylone où les _Chaldéens_ lui remirent le gouvernement, et il
succéda à tous les états de son père[181]».
Voilà donc en l’an 604, 4e année de Ihouaqim, Nabukodonosor qui
devient roi, évacue la Syrie, et se rend à Babylone. N’est-ce pas à
cette époque qu’il faut placer le tribut dont parle le livre des
Rois[182], lorsqu’il dit: «_Ihouaqim était âgé de 25 ans quand il régna,
et il régna 11 ans_? En son règne vint Nabukodonosor, roi de Babylone,
qui lui imposa un tribut.... Ihouaqim le paya pendant 3 ans (604, 603,
602), puis il se révolta; alors Nabukodonosor envoya contre le pays de
Juda des partis (_latrones_) de Chaldéens, de Syriens, de Moabites,
d’Ammonites, etc., qui le désolèrent[183], et le reste des actions de
_Ihouaqim_ est écrit dans les archives des rois. Ce prince s’endormit
avec ses pères..... Son fils _Ihouakin_, âgé de 18 ans, régna à sa place
pendant 3 mois.... et les généraux de Nabukodonosor vinrent l’assiéger;
puis ce roi accourut lui-même, et Ihouakin étant sorti au-devant de lui,
se rendit à discrétion, et fut emmené à Babylone, l’an 8 du règne de
Nabukodonosor (597).»
Maintenant ajoutons à ces faits la circonstance du mariage de
Nabukodonosor avec la fille de Kyaxar, _du vivant de Nabopolasar_,
c’est-à-dire en l’an 606 ou 605, lorsque les succès alarmants de Nékos
étaient la cause probable de cette alliance, et nous verrons un accord
d’événements et de dates qui donne à ce tableau toute la vraisemblance
historique. Pourquoi donc Alexandre Polyhistor nous dit-il[184] «que
sous le règne de _Ioachim_, roi de Jérusalem, le prophète Jérémie ayant
surpris les Juifs qui sacrifiaient à une idole d’or appelée _Baal_, et
leur ayant prédit des calamités prêtes à fondre, Ioachim ordonna _de
saisir le prophète pour le brûler_. Mais Jérémie insista et assura que
le feu ne serait employé qu’à cuire les aliments des Babyloniens, par la
main des Juifs transférés captifs à Babylone. Nabukodonosor, informé de
cette prophétie, pria Astibar, roi des Mèdes, de s’associer à lui pour
marcher contre Jérusalem, et ayant formé une armée immense de Chaldéens
et de Mèdes, il vint en effet assiéger cette ville, saisit vif le roi
Ioachim et enleva tout ce qu’il y avait d’or, d’argent et d’airain dans
le temple, laissant seulement l’arche et les tables de la loi à la garde
de Jérémie.»
Il y a certainement erreur de dates et confusion de faits dans ce
fragment; la prophétie indiquée par Polyhistor doit être celle du ch. 36
de Jérémie, où il est dit que «l’an 4e de Ihouaqim (604), Jérémie
chargea Baruch d’écrire sous sa dictée tout ce qu’il avait prophétisé
depuis l’an 13 de Josias; Baruch ayant terminé son travail l’an 5 de
Ihouaqim (603) au 9e mois, alla faire de ce livre une lecture
publique dans le temple: par suite de la rumeur que causa cette lecture;
le livre fut porté au roi qui était dans son appartement d’hiver, près
d’un brasier; ce prince en lut 3 ou 4 pages, les déchira, puis brûla
tout le livre page à page, et donna ordre que l’on saisît Baruch et
Jérémie pour les punir, mais on les cacha.»
Cette affaire étant de l’année 603, 2e de Nabukodonosor, lorsque ce
monarque était rendu à Babylone, il ne peut avoir de suite assiégé
Jérusalem, et enlevé le roi, surtout lorsque Jérémie et le livre des
Rois n’en disent pas un seul mot. Polyhistor a sûrement confondu
l’expédition de 597, et il a pris Iouakin pour son père Ihouaqim: la
méprise est très-facile pour un Grec; mais à cette époque où
Kyaxarès-Astibar assiégeait Ninive, ce prince n’a pas dû prêter ses
troupes, et si les Mèdes accompagnèrent les Chaldéens, ce dut être dans
l’expédition de 605 et 604, contre Nékos. Ainsi il y a confusion double.
La source de cette erreur semble être une phrase des Paralipomènes.
Cette chronique dit au chap. 36, livre II:
«Ihouaqim régna 11 ans, et il fit le mal devant le Seigneur. Contre lui
vint Nabukodonosor qui le lia de chaînes d’airain pour l’emmener à
Babylone, et il _emporta_ aussi _les vases_ du temple. Son fils Iouakin
régna à sa place, _âgé de 8 ans_, et il régna pendant 3 mois et 10
jours, et Nabukodonosor envoya contre lui et le fit amener à Babylone
_avec les vases_.»
Il y a dans ce passage plusieurs fautes palpables. Selon la chronique
_des Rois_, Iouakin avait 18 _ans_ quand il régna, et non pas 8. Ce
témoignage est confirmé par la circonstance qu’il vint se rendre de son
gré à discrétion: un enfant de 8 ans _ne vient pas_, on _l’amène_. À
cette époque (598), Nabukodonosor n’avait pas emporté les vases du
temple, car Jérémie, témoin sur place, dit en son chap. 27: «Dieu s’est
adressé aux colonnes, et à la mer d’airain, et aux vases d’airain que
Nabukodonosor _n’a point emportés_ quand il a emmené le fils de Iouakim,
et il leur a dit: _Maintenant vous serez déportés avec Sédéqiah_.»
Si les vases ne furent pas emportés avec le fils, ils ne l’avaient donc
pas été avec le père, et si l’enlèvement du père n’est mentionné à
aucune époque, ni par Jérémie, témoin intéressé, ni par la Chronique des
rois, rédigée long-temps avant les Paralipomènes, l’on a droit de dire
que ce dernier livre, écrit tardivement et négligemment, a introduit cet
enlèvement par la confusion du père avec le fils, ou par le motif dévot
d’accomplir les menaces prophétiques de Jérémie en son chap. 36.
Depuis l’an 604, où Nabokodonosor emmena par le désert ses prisonniers à
Babylone, l’on ne voit point ce prince reparaître en Syrie avant l’an
598: il est naturel de croire que les premières années de son règne
furent employées, à organiser son empire, à surveiller les Mèdes et les
Scythes, et à préparer une dernière expédition contre les deux seules
cités qui lui résistassent encore en Syrie, contre Tyr et Jérusalem.
Examinons les dates du siége de Tyr.
CHAPITRE XIV.
Siége de Tyr.
Les chronologistes trouvent dans les dates du siége et de la prise de
Tyr, quelques difficultés[185] qui se résolvent assez naturellement,
selon notre manière de voir.
«Nos écritures, dit l’historien Josèphe[186], portent que Nabukodonosor
détruisit notre temple dans la 18e année de son règne, et que cet
édifice resta 30 ans sans être rebâti: les travaux de ses fondations
ayant été repris l’an 2 de Kyrus, la reconstruction ne fut achevée que
l’an 2 de Darius. À ces témoignages je joins ceux des archives
phéniciennes..... Leur[187] autorité ne peut être équivoque, car les
Tyriens ont des registres très-anciens de ce qui s’est passé de
remarquable chez eux et chez les peuples avec qui ils ont eu des
rapports. Ces registres, formés par autorité publique, sont conservés
avec soin.» Ici ils sont conformes pour le calcul des années; on y lit:
«Sous le règne du roi Ithobad, Nabukodonosor commença le siége de Tyr,
qui dura 13 ans.
«À Ithobad succéda Baal, qui
régna 10ans
«Après sa mort, les rois furent
remplacés par des juges (ou suffètes);
en cette qualité Eknibal
gouverna 2mois
«Chelbis, fils d’Abdaius 10
«Abbar, grand-prêtre 3
«Mitgon et Gerastrate, fils
d’Abdelème 6
«Balator, avec le titre de _roi_. 1
«Puis Merbal, que l’on fit venir
de Babylone 4
«Puis son frère Irom, appelé
aussi de Babylone 20
-----------
Total 42ans 3mois
«De son temps, Kyrus devint puissant chez les Perses. Toute cette durée
est de 54 ans et 3 mois. Le siége de Tyr commença l’an 7 de
Nabukodonosor (598); et l’an 14 d’Irom, Kyrus arriva à l’empire. Ainsi
les récits des Chaldéens et des Tyriens sont conformes aux nôtres.»
Ce passage présente des contradictions qui viennent soit des copistes,
soit de Josèphe lui-même. D’abord les anciennes éditions disent, d’après
les manuscrits, que le temple resta ruiné, non pas 50 ans, mais 7 ans;
cela serait absurde; mais si au lieu de 7 on lit 70, l’on descend de
l’an 787 à l’an 518, que Josèphe a pu croire l’an 2 de Darius, par une
simple erreur de 2 ans. Le changement de ces 70 en 7, par la suppression
des dizaines, appartient sûrement aux copistes. Les modernes ont
substitué le nombre 50, qui est vrai dans un autre sens; car de l’an
587, si vous ôtez 50, vous tomberez à 537, 2e année de Kyrus; mais ce
n’est pas le texte de Josèphe.
Les 54 ans 3 mois pour les rois tyriens sont une autre erreur qui semble
appartenir à Josèphe seul. Sa liste additionnée ne donne que 42 ans 3
mois; et si des 20 ans d’Irom on en ôte 6, pour obtenir sa 14e année,
qui correspond à l’avènement de Kyrus, on n’a plus que 36 ans 3 mois. À
la vérité, si l’on prend cet avènement, pour celui de l’an 560 au trône
de Mèdes, on a 38 ans jusqu’à l’an 598, ce qui cadre assez; mais alors
le résumé de Josèphe, qui compte 54 ans, est faux et incompatible avec
l’an 537, puisque de là à 598 il y a 61 ans. Pour tout concilier, il
faudrait supposer que Josèphe a omis 6 à 7 années du règne d’Ithobal,
sous qui commença le siége, et cela est croyable de la part de cet
écrivain, qui offre plusieurs fautes semblables. Celle-ci n’a pas
d’importance, et elle est rachetée par les faits intéressants qu’il nous
apprend; savoir, 1° que le siége de Tyr commença l’an 7 de Nabukodonosor
(598); 2° qu’il dura 13 ans, et par conséquent finit l’an 586, 1 an
après la prise de Jérusalem, ce qui cadre bien avec le chapitre 26
d’Ézéchiel, lequel l’an 11 de Sédéqiah (587) reproche à la ville de Tyr
sa joie de la ruine de Sion et la menace d’un sort semblable.
Le siége de Tyr ne fut d’abord qu’un blocus; les machines de guerre ne
furent approchées que la dernière année, lorsque le roi de Babylone,
débarrassé des Juifs, put rassembler toutes ses forces pour l’assaut.
C’est pourquoi Ézéchiel ajoute, verset 7: «Voici que j’amènerai contre
_Sour_ (Tyr) Nabukodonosor, roi de Babylone, roi des rois, avec sa
cavalerie et ses chars: il élèvera des tours de bois, des remparts de
terre, il fera frapper ses béliers, etc., etc.» Ceci a fait croire à
quelques chronologistes que le siége n’avait commencé qu’alors[188];
mais l’hypothèse est sans soutien.
À cette époque, la métropole des Tyriens, située dans le continent,
avait pour citadelle un monticule de roc qui se voit encore dans la
plaine, saillant en pain de sucre, à environ 1,000 toises de la mer.
C’était ce même local que vers l’an 732 avait attaqué Salmanasar, roi de
Ninive, et qu’il avait bloqué en coupant un bel aqueduc dont les ruines
subsistent encore. Les Tyriens, quoique réduits aux abois, lui
résistèrent; moins heureux cette fois, ils furent emportés d’assaut par
le roi de Babylone, qui les traita comme les Juifs, et qui emmena pour
otages leurs familles les plus distinguées. Ce fut de ces familles, que
vinrent les rois Merbal et Irom, demandés par les restes du peuple
échappés au sabre et à la captivité, et qui s’étaient établis dans une
petite île triangulaire, distante de leur ville ruinée d’environ 16 à
1,700 toises. C’est là qu’Alexandre trouva leur postérité, dans ce qu’on
appela la _nouvelle Tyr_. Les Grecs nous apprennent que là existait un,
temple d’Hercule, dont la fondation remontait à 2,300 ans avant le
voyage d’Hérodote[189], c’est-à-dire environ 2,760 ans avant notre ère.
Il faut croire que ce local formé d’une roche plate, privé d’eau douce
et exposé aux pirates, n’eut point d’autre habitation que ce temple et
quelques dépendances, jusqu’à ce qu’une colonie, contrainte par la
nécessité et pourvue de moyens suffisants, pût y construire des
citernes, y élever des murs, y bâtir des maisons et tous les ouvrages
qui caractérisent une cité. Or cette colonie paraît avoir été la portion
d’habitants échappés à la ruine de l’ancienne Tyr continentale: c’est
donc celle-ci dont Josèphe nous dit, en un autre passage, que les
archives phéniciennes plaçaient la fondation 240 ans avant le temple des
Juifs par Salomon. Cette date répond, selon ses calculs, à l’an 1,256
avant J.-C.; car nous avons vu qu’il compte 470 ans entre la fondation
et sa ruine par Nabukodonosor (en 586 avant J.-C.). Justin semble dire
la même chose quand il place[190] cette fondation de Tyr _l’année_ avant
la ruine de Troie; en effet, selon quelques historiens grecs, la ruine
de Troie eut lieu vers 1,255 ou 1,256.
Contre Josèphe et Justin, on pourrait alléguer le livre intitulé
_Josué_, qui fait mention de Tyr comme d’une ville frontière des tribus
juives dans leur acte de partage; mais pour quiconque a lu avec
attention le livre intitulé _Josué_, il est démontré que ses récits
vagues et sommaires d’événements sans date et désignés comme
anciens[191], ne sont qu’une compilation posthume de traditions et de
monuments déjà écrits, laquelle a pu se retarder jusqu’au temps de
Samuel; et la citation du nom de _Tyr_, loin d’être une objection contre
les annales officielles et régulières des Phéniciens, devient plutôt une
preuve nouvelle et décisive de la composition tardive du livre juif
intitulé _Josué_, sans auteur nommé, ni temps connu.
Après la réduction de Tyr et de Jérusalem[192], Nabukodonosor,
possesseur tranquille de toute la Syrie, paraît s’être retiré à
Babylone, et y avoir passé le reste de son règne à la construction des
immenses ouvrages dont nous avons parlé, chapitre 3, page 121.
C’est l’indication qui résulte du silence absolu de _Bérose_ sur aucune
autre expédition étrangère et lointaine, et de celui de Josèphe, qui,
continuant l’histoire de la Judée à cette époque, et qui, ayant en main
les écrits de Bérose et des autres historiens, n’eût pas manqué de citer
une expédition importante; enfin c’est encore le résultat des écrits de
Jérémie, qui fut un écrivain contemporain et vécut plusieurs années
après la ruine de Jérusalem. En quel temps donc, à quelle époque faut-il
placer cette prétendue conquête de l’Égypte que supposent les écrivains
dits _ecclésiastiques_, et cette grande expédition de Nabukodonosor en
_Libye_ et en _Ibérie_, qui n’a de garant que Mégasthènes, cité ensuite
par Strabon, par Polyhistor, etc., par Josèphe, etc.?
CHAPITRE XV
Prétendue expédition en Égypte, en Libye, en Ibérie, sans preuves et
sans vraisemblance.
À l’égard de l’Égypte, Hérodote, qui a bien connu l’histoire de cette
contrée pendant toute cette période[193], n’indique pas un mot, ne
donne pas un soupçon de cette prétendue conquête, qui eût dû faire
beaucoup de bruit. Il y voyageait 100 ans après Nabukodonosor, et voici
l’extrait de tout ce qu’il dit de relatif à cette période.
Nékos, après un règne de 16 ans, meurt (en 602), sans autre échec que sa
dernière campagne (_bien détaillée par les Hébreux_). Psammis, son fils,
lui succède, sans la moindre mention d’une invasion récente de la part
des Chaldéens, dont les conquêtes se bornèrent au torrent d’Égypte,
selon les Hébreux. Psammis ne règne que 6 ans, et meurt (597) après
avoir fait en Éthiopie une expédition qui prouve sa sécurité. Son fils
_Apriès_ lui succède (en 596), et fut après Psammiticus, son bisaïeul,
le _plus heureux_ des rois ses prédécesseurs. Il règne 25 ans; il a sur
mer des succès contre les Sidoniens et les Syriens; mais il termine par
un revers contre les Kyrénéens. Ses troupes se révoltent, et couronnent
Amasis (en 570), qui le fait étrangler, et qui règne très-heureusement.
Dans tous ces règnes on n’aperçoit aucun indice, aucune trace de la
prétendue conquête des Babyloniens.
Jérémie, dont on réclame ici l’autorité comme prophète, prouve la
négative comme historien; car après la ruine de Jérusalem et
l’assassinat de Godolias, gouverneur chaldéen, les Juifs qui
craignaient la vengeance de Nabukodonosor, _se retirèrent en Égypte_,
dit Jérémie, _parce qu’ils crurent y vivre en paix et en sûreté_: donc
le pays n’était pas au pouvoir de Nabukodonosor. L’Égyptien Apriès y
régnait tranquille et heureux[194]. Il est bien vrai que Jérémie dit au
chapitre 44, «v. 30: Je livrerai Pharaon, _Haphra_ (Apriès), roi
d’Égypte, aux mains de ses ennemis, de ceux qui en veulent à sa vie,
comme j’ai livré Sédéqiah aux mains de Nabukodonosor, son ennemi.» Ceci
se rapporte à l’an 22 de Nabukodonosor (583). Vouloir s’autoriser de ce
verset pour prouver qu’Apriès fut détrôné par Nabonadius, c’est cumuler
fausse citation, faux raisonnement, confusion de dates et de
personnes[195]. D’autre part prétendre, comme l’ont fait quelques
savants plus pieux que prudents, qu’un événement a dû arriver, parce
qu’un prophète juif l’a prédit, c’est introduire en histoire une règle
subversive de tout ordre et de toute vérité: alors nous ne pourrons plus
refuser aux Indiens et aux Chinois de raisonner par nos propres
principes, et on voit l’abus qui en résultera. Ici la vérité est que
dans les prophéties juives, comme dans les autres, il faut, selon le
conseil de plusieurs sages théologiens, distinguer les _prophéties
comminatoires_, des _prophéties exécutives_. Dans la première classe,
par exemple, fut celle de Jonas sur la ruine de Ninive: voudra-t-on,
comme ce prophète, reprocher à Dieu de n’avoir pas détruit un grand
peuple pour satisfaire à une prédiction? La prophétie de Jérémie à
Taphnahs en Égypte, est du même genre, lorsqu’il proteste que le _trône
de Nabukodonosor sera un jour posé sur les pierres qu’il enterra près le
palais_. Si le silence absolu de l’histoire dément cet événement,
pourra-t-on forcer une telle barrière? D’ailleurs on peut dire que le
trône de Babylone étant passé à Kyrus, la prédiction s’accomplit dans la
personne de Cambyse, qui conquit l’Égypte et en devint roi.
Quant au récit de Mégasthènes, qui suppose que Nabukodonosor, _plus
vanté qu’Hercule même_ par les Chaldéens, avait franchi les colonnes
d’Afrique et conquis l’Espagne; qu’ensuite, selon le commentaire de
Strabon[196], il était revenu par la Thrace, etc., l’invraisemblance
d’une telle expédition à cette époque est trop choquante pour mériter
qu’on la discute. L’erreur vient d’une fausse acception du mot
_Ibériens_. Quelque auteur chaldéen mentionnant la conquête des Juifs,
les aura désignés par leur nom asiatique _Heberim_ (Hebræi); et soit
Mégasthènes, soit le traducteur qu’il employa, l’écrivain n’ayant pas
connu ce petit peuple ou cet ancien nom, l’a entendu des _Eberim_ ou
Ibères d’Espagne, ou de Colchide, dont le nom a la même orthographe et
peut-être la même étymologie[197].
En faveur de cette expédition de Libye, l’on a voulu invoquer un passage
de Salluste qui dit que[198] «selon les livres phéniciens trouvés chez
le roi Tempsal, une partie de l’ancienne population de l’Afrique s’était
composée de Perses, de Mèdes, d’Arméniens, venus par la mer à la suite
d’Hercule;» et parce que la langue des Berbères, qui descendent des
anciens _Mazikès_, offre en effet quelques mots persans, on a voulu s’en
prévaloir pour appliquer ce récit à Nabukodonosor, que les Africains
auraient pris pour Hercule[199].
Mais on n’a pas fait attention, 1° que les Mèdes, les Perses et les
Arméniens n’ont jamais été sujets de Nabukodonosor; 2° qu’il n’aurait pu
les licencier sans anéantir son armée, et qu’alors même cette époque
tardive, ils n’eussent pas été assez nombreux pour fonder un peuple; 3°
enfin que la vraie raison de ce fait historique se trouve clairement
indiquée dans le chap. 28 d’Ézéchiel, où cet écrivain dit à la ville de
Tyr:
«Ville superbe qui reposes au bord des mers, tu tiens à ta solde _le
Perse_, _le Lydien_; l’Égyptien. Tes murailles sont parées de leurs
boucliers et de leurs cuirasses. Tu portes ton commerce au loin dans des
pays (ou des îles). Tous les vaisseaux de la mer sont employés à tes
transports.»
On voit par ces phrases que les Tyriens eurent le même système militaire
que les Carthaginois, les Vénitiens, les Génois, en un mot que tous les
peuples marchands qui, pour économiser le sang de leurs concitoyens,
prennent à leur solde des étrangers mercenaires. Naturellement les
Tyriens durent trouver de tels stipendiaires dans les Arméniens, les
Mèdes et les Perses, qui nés soldats, durent préférer aux enrôlements
forcés de leurs rois, l’enrôlement volontaire chez un peuple libre qui
les payait bien. Les Phéniciens qui eurent de bonne heure des colonies
en Afrique, à Hippon, à Leptis, à Utique, y envoyèrent pour garnisons
ces soldats asiatiques, dont la cumulation pendant 6 ou 7 siècles avant
Nabukodonosor dut y jeter une masse capable d’influer sur la population
et le langage: les débris d’une armée débandée n’eussent pu produire un
tel effet. L’expédition d’Hercule, tout aussi invraisemblable que celle
de Nabukodonosor, se décèle par cela même, pour une allégorie dans
laquelle le _soleil_, dieu des Phéniciens, est personnifié roi et
conquérant, parcourant et soumettant tout le monde; et parce que les
principaux astres et les constellations également personnifiés en héros
étaient les patrons des divers peuples, par exemple, Persée; patron des
Perses, Jason, patron des Mèdes, Haïk ou Orion, patron des Arméniens; il
devint naturel de dire que ces peuples avaient suivi leurs chefs à
l’armée _céleste_, et à une expédition qui eut pour bornes les colonnes
d’Afrique et d’Espagne, attendu que là le soleil semblait finir sa
course dans l’Océan. Lisez l’histoire ancienne sans calcul et sans
précautions, vous n’y verrez qu’un roman souvent absurde; lisez-la avec
une défiance critique, elle finira par ne vous offrir que des tableaux
de faits naturels et probables.
Revenons aux rois de Babylone.
CHAPITRE XVI.
Derniers rois de Babylone jusqu’à Kyrus.