20, qui traite de la prise d’_Azot_ par _Tartan_, général de
Sennachérib[159], et ce fait, peu antérieur au siège de Jérusalem par ce
prince, appartient aux années 722 ou 723 avant notre ère. Comment, à
cette époque, Isaïe a-t-il appelé _peuple nouveau_ ou _race nouvelle_
les Chaldéens, de qui les Juifs s’honoraient de tenir, par Abraham, leur
origine déjà ancienne? Cela ne peut se concevoir qu’en appliquant cette
_nouveauté_ à la puissance _ressuscitée_ de la race _chaldéenne_ par
Nabonasar; cette résurrection date de l’an 747, c’est-à-dire 25 ans
auparavant, et là s’appliquent bien ces mots, _qui n’était pas_
(_auparavant_). Le reste de la phrase s’accorde parfaitement avec le
récit de Ktésias sur l’origine de Babylone.
D’ailleurs le sujet du chapitre 23, où est le passage cité, convient
très-bien à cette période; car c’est un anathème contre la ville de Tyr,
_frappée de grands maux et menacée de servitude_. Or, vers les années
731 et 732, Salmanasar[160] avait subjugué toutes les villes
phéniciennes, excepté Tyr, qu’un siège prolongé réduisit aux abois.
C’est à ce siège que fait allusion le prophète, et non pas, comme le
prétendent quelques paraphrastes, au siège de Nabukodonosor, qui fut
postérieur de plus de 120 ans. Tout porte donc à croire que réellement
la puissance ninivite éprouva de la part des vice-rois de Babylone, dès
avant l’affranchissement par Bélésys, ce que la puissance ottomane
éprouve quelquefois de la part de ses grands vassaux, qui, pendant
plusieurs années, conservant des apparences de soumission et de tribut,
exercent tous les actes d’une autorité indépendante et d’une véritable
royauté. La suite des faits va encore jeter du jour sur cette idée; et
parce que nos renseignements sur les rois babyloniens nous viennent
presque uniquement de la liste appelée _Kanon de Ptolomée_, il n’est pas
inutile de jeter un coup-d’œil sur l’autorité de ce monument, contesté
par quelques écrivains pour soutenir d’anciens préjugés.
CHAPITRE XI.
Kanon astronomique de Ptolomée.
C’est à l’érudit Joseph Scaliger que les chronologistes doivent les
premières notions de ce _Kanon_, ou _Catalogue régulateur_, tiré des
écrits de l’astronome Ptolomée. Scaliger, compulsant un manuscrit du
Syncelle, alors inédit, y trouva cette pièce historique et s’empressa de
la publier dans les premières années du 17e siècle; mais parce que le
Syncelle produit deux et même trois versions de cette liste, toutes
différentes l’une de l’autre, il s’éleva des doutes sur son utilité. Peu
de temps après (en 1620)[162], Calvisius et Bainbridge fournirent de
meilleurs moyens de l’apprécier, en publiant la copie des deux
manuscrits de Théon, commentateur de Ptolomée. En 1652 la traduction du
livre de _George le Syncelle_, par Goar[163], sur un manuscrit autre que
celui de Scaliger, offrit de nouvelles variantes quant aux noms; en 1663
le docte jésuite Petau, qui d’abord avait adopté la version de Scaliger,
dans son Traité _de Doctrinâ temporum_[164], la répudia pour une
meilleure que lui fournit un troisième manuscrit du même Théon[165].
Enfin le savant anglais Dodwell, dans une Dissertation très-bien
raisonnée[166], ayant confronté et discuté toutes les versions alors
connues, et les opinions émises, donna un état clair et fixe à la
question, qui consiste dans les articles suivants:
1° La liste n° I doit être considérée comme la plus conforme aux
manuscrits de Théon, copiste de Ptolomée. Les chiffres ou nombres sont
d’autant plus exacts, que l’auteur original, après chaque règne
particulier, additionne le produit de tous les règnes précédents; ce qui
interdit toute altération, en même temps que cette précaution nous
montre combien peu les anciens comptaient sur l’attention et la fidélité
de leurs copistes.
Les numéros II, III et IV représentent les variantes données par
_Scaliger_, par _Petau_ et par le Syncelle, édition de Goar.
Elles servent à prouver cette incurie des copistes, puisque les noms
propres qui composent ces listes sont quelquefois altérés de plusieurs
manières (par exemple _Iluarodamus_): ce doit donc être une _vérité, un
principe de critique_ pour tout esprit impartial, que «toutes les fois
qu’il n’existe qu’un ou deux manuscrits d’un ouvrage ancien, on n’a
aucune garantie, aucune certitude morale de son identité avec l’ouvrage
original tel qu’il sortit des mains de l’auteur.» Parmi les livres
anciens que nous possédons, en est-il beaucoup qui aient satisfait à
cette condition?
2° Dans la version qu’il nomme _astronomique_, n° II A, et qu’il prétend
avoir copié de Ptolomée, l’on voit que le Syncelle a osé, selon sa
coutume, altérer et changer la durée de plusieurs règnes, en donnant,
par exemple, _à Saosduchius_ 9 ans au lieu de 20; _à Nabonadius_ 34 au
lieu de 17; _à Iluarodam_ 3 au lieu de 2, etc., que portent généralement
les manuscrits de Théon.
3° Enfin, la version intitulée _calcul ecclésiastique_, n° II B, dont
l’auteur premier semble être Africanus, chef des chronologistes
chrétiens; cette version offre des preuves irrécusables de la
négligence, de l’ignorance même, et du défaut de critique de ces anciens
compilateurs.....
Premièrement, dans la confusion qu’ils font de personnages
très-différents, en croyant, par exemple, que Nabonasar est le même que
Salmanasar; que Nabonadius est le même qu’Astyages, ou Darius, ou
Assuérus ou Artaxercès.
Secondement, dans une autre confusion qu’ils font du règne de Kyrus à
Ekbatane, qui réellement veut 30 ans, avec le règne de Kyrus à
Babylone, qui n’en veut que 9.
Troisièmement, dans la licence qu’ils prennent de changer arbitrairement
la durée bien connue de divers règnes, tels que celui de Nabonasar, de
Nabius, d’Iluarodam, de Nabonide, de Kyrus, d’Ochus, etc., et cela afin
de retrouver la somme d’addition finale, exigée par le Kanon: enfin dans
leur incurie à remplir même cette condition; car le calcul
ecclésiastique, au lieu de fournir 424 ans juste après Alexandre, rend
426 ans 4 mois, par l’introduction inutile des 7 mois du mage, des 7 de
Sogdien, et des 2 mois de Xercès II, et la surcharge d’une année sur un
autre prince.
Par ces exemples pris dans un sujet important et célèbre, l’on peut
juger du caractère des anciens écrivains dits ecclésiastiques, qui tous
offrent plus ou moins de semblables anachronismes.
La liste authentique des rois chaldéens de Babylone étant ainsi
éclaircie et fixée, l’on demande quel a été son auteur? Il fut antérieur
à Ptolomée, puisque le Syncelle remarque, page 206, «que les astronomes
chaldéens et les mathématiciens grecs s’en servaient le plus
habituellement pour tirer leurs horoscopes, ainsi que _l’atteste_ le
très-savant Ptolomée.»
Donc ce _Kanon_ ou _règle_ du temps était bien antérieur à cet astronome
et même à Hipparque, de qui Ptolomée a tout emprunté. Aussi voyons-nous
Hipparque désigner quelques éclipses par les noms de certains princes
que le Kanon nous offre. Dodwell, qui a médité ce sujet, a pensé que la
rédaction première de _ce régulateur du temps_ devait appartenir à
Bérose, ce prêtre chaldéen dont nous avons souvent parlé.
En faveur de cette opinion, nous voyons plus de motifs encore que n’en a
exposé Dodwell.
1° L’analogie et presque l’identité du fragment de Bérose cité par Fl.
Josèphe[167], où les rois de Babylone, depuis Nabopolasar, sont nommés
et classés comme dans la liste. Et si l’on objecte que, dans le livre
contre Appion, Nabopolasar a 29 ans au lieu de 21, nous répondons
qu’Eusèbe, dans sa Préparation évangélique, liv. IX, chap. 40, et le
Syncelle[168], dans sa Chronographie, p. 220, en citant le même texte de
Bérose d’après Josèphe, donnent 21 ans à Nabopolasar; en sorte que
Dodwell a eu raison d’attribuer l’erreur du livre contre Appion, au
copiste, qui, au lieu d’écrire les mots grecs _eikosi en’, vingt-un_, a
écrit _eikosi ennea, vingt-neuf_. Il y a cent exemples pareils.
2° La double qualité d’historien et d’astronome réunie dans la personne
de Bérose, qui, pour établir les calculs et les prédictions
astrologiques dont l’exactitude le rendit si célèbre en Grèce, eut
besoin d’une mesure de temps très-précise, et eut, à titre d’historien,
les moyens de la choisir dans les annales les mieux constatées.
3° Le passage de Pline, qui dit que Bérose donnait aux observations
babyloniennes _une durée de_ 480 _ans_.
Donc Bérose avait dressé ce calcul sommaire de 480 ans.
4° L’époque même à laquelle se termina d’abord le _Kanon astronomique_,
laquelle fut la mort d’Alexandre: n’était-il pas naturel que Bérose
terminât sa Chronologie à cette époque célèbre, qui était aussi celle de
sa propre naissance[169]?
5° Enfin le titre de _chaldéens_ donné à ces _rois_ est encore une
induction favorable, en ce que, si l’auteur eût été grec, il les eût
appelés _assyriens_, selon l’usage d’Hérodote et de presque tous les
auteurs grecs: il n’appartenait qu’à un indigène, à un prêtre babylonien
tel que Bérose, de faire cette distinction savante dont nous trouvons
l’exemple parallèle chez les écrivains juifs, avec cette particularité
que l’orthographe de Bérose se rapproche de la leur autant que le permet
la langue grecque.
Le lecteur a pu remarquer que dans le Kanon astronomique se trouvent
supprimés les noms de plusieurs princes mentionnés par les historiens;
par exemple, on n’y voit point la reine _Nitocris_ d’Hérodote, et ce
silence achève de prouver ce que nous avons dit, c’est-à-dire qu’elle ne
fut que _régente_ sous le règne de son époux _Nabokolasar_, qui est
Nabukodonosor.... On ne voit pas non plus, après Cambyse, le mage
_Smerdis_, quoique mentionné par Ktésias et par Hérodote, ni
Laborosoachod, quoique cité dans le fragment de Bérose lui-même (en
Josèphe). Ces omissions néanmoins ne sont pas des oublis, ni des
lacunes; elles sont le résultat d’un système réfléchi qui n’a pas voulu
embarrasser et troubler le calcul, en y introduisant des fractions
d’années; en effet, Smerdis ne régna que 7 mois; mais parce que Cambyse
régna 7 ans et 5 mois, la liste, en lui comptant 8 ans entiers, compense
le temps de Smerdis. La même chose a lieu pour Laborosoachod, pour
Arsès, etc., dont les mois sont reversés sur leurs prédécesseurs[170].
Quant à la liaison de cette chronologie babylonienne à notre ère
chrétienne, elle s’est opérée avec aisance, facilité et certitude, par
les dates des règnes d’Alexandre, de Darius-Hystaspe, de son fils
Xercès, etc., dates sur lesquelles la série des jeux olympiques ne
laisse aucun doute. Ainsi nous avons jusqu’à l’an 747 avant J.-C. une
échelle continue qui nous fournit un terme de comparaison exact pour
juger du degré d’instruction des auteurs qui, comme Hérodote, ont parlé
de quelque événement, de quelque roi babylonien, dans le cours de cette
période jusqu’à Kyrus, qui la termine. Ce sujet va nous occuper dans le
chapitre suivant.
CHAPITRE XII.
Rois de Babylone jusqu’à Nabukodonosor.
En ayant le mérite exclusif de nous donner la liste des rois babyloniens
depuis Nabonasar, le Kanon astronomique n’y a pas joint celui de nous
donner des détails instructifs sur leurs règnes, et l’on n’y supplée que
très-imparfaitement par d’autres auteurs. Sans un passage du Syncelle,
nous ignorerions pourquoi les rois antérieurs n’ont laissé aucune trace:
il paraît que Nabonasar, en brûlant leurs actes, ne fit qu’imiter
l’exemple de Ninus, qui, selon l’historien syrien Mar-ibas[171], brûla
aussi les histoires des rois qui l’avaient précédé. Le règne de
Nabonasar, qui forme une ère, s’ouvrit le 26 février de l’an 747 avant
J.-C. à midi. A cette époque dut régner à Ninive _Teglat-Phalasar_, qui
l’an 742 s’empara de Damas et enleva quelques tribus juives. Il faut
croire que Nabonasar lui parut trop puissant pour l’attaquer, et qu’il
se contenta d’une apparence de tribut et de vassalité, comme il arrive
quelquefois à la Porte ottomane, en des cas semblables. La dernière
année de Nabonasar, en 734, paraît coïncider avec le temps où
Salmanasar, autre roi de Ninive, était occupé d’une guerre opiniâtre
contre les villes phéniciennes; ce prince prit Samarie et déporta les
tribus juives en 730. Nabius, successeur de Nabonasar, n’avait régné que
2 ans: Xinzirus et Porus, qui régnèrent 5 ans, avaient succédé à Nabius
et virent Salmanasar enlever une colonie de Babyloniens qui furent
déportés à Samarie. Nous avons dit que cet acte indique un retour de
puissance de la part des Ninivites sur les Babyloniens.
En 726 régna Ilulaïus, à l’époque où Sennachérib dut succéder à
Salmanasar. En 721, à _Ilulaïus_ succéda Mardok-empad, le
Mérodak-Baladan des Hébreux, et le Bélésys de Ktésias... Cette année fut
la première de Sardanapale, _Asar-adonphal_, fils de Sennachérib, et il
semble que Mérodak lui dut sa nomination ou sa confirmation.
Depuis Mérodak jusqu’à _Saos-Duchœus_, en 667, 7 règnes et 2 interrègnes
remplissent la courte durée de 54 ans; ce qui indique un état de
troubles civils, et de partis contraires qui se disputent le pouvoir.
Parallèlement chez les Mèdes régnait Deïokès, qui, assez occupé de son
intérieur, ne dut point inquiéter les Babyloniens. Saos-Duchæus, par son
règne de 20 ans, indique un état de choses plus affermi, à raison de
l’ascendant d’un des partis. Ce dut être lui dont les généraux
emmenèrent captif à Babylone Manassé, roi de Juda, mort en 652. Le livre
des Rois, plus authentique que les Paralipomènes, ne dit rien de ce
fait, d’ailleurs peu important. En 645 régna _Kinil-Adan_, qui serait le
Nabukodonosor de Judith, si saint Jérôme ne nous avertissait
formellement que dès son temps les Juifs, malgré leur zèle dévot,
reconnaissaient ce livre pour être apocryphe, ainsi que le livre encore
plus romanesque intitulé _Tobie_. Si le lecteur veut jeter l’œil sur la
note ci-jointe, il y verra les preuves de cette apocryphité admise par
tous les bons critiques.[172]
Le livre intitulé _Chronologie d’Hérodote_[173] prouve, page 150, que
Kynil-Adan est le Nanibrus de Ktésias dans l’anecdote de Parsodas,
laquelle se place entre les années 633 et 627.... Il semblerait que
Nanibrus aurait succédé à Saos-Duchæus, comme à son père, sous le bon
plaisir des rois mèdes.
Après Kynil-Adan, en 625, règne Nabopolasar qui est le premier _Labynet_
d’Hérodote. C’est de lui que parle cet historien, lorsqu’après la
bataille entre les Lydiens et les Mèdes, interrompue le 3 février au
matin, par la célèbre éclipse de Thales, il dit: «Syennèsis, roi de
Cilicie, et Labynet, roi de Babylone, furent les médiateurs de la paix;
ils hâtèrent le traité, et ils l’assurèrent par un mariage.»
Ici le texte et le bon sens s’accordent à vouloir que si Syennèsis et
Labynet furent présents, ils furent auxiliaires et sans doute vassaux,
l’un du Lydien, l’autre du Mède; ceci cadre bien avec le récit de
Ktésias: mais, dira-t-on, si la bataille eut lieu le 3 février au matin,
et si le règne de Nabopolasar ne date que du 26 de ce mois (l’an 625),
comment Hérodote l’appelle-t-il déjà roi? Cette difficulté se résout
très-bien, en disant que Nabopolasar dut être le fils de
Nanibrus-Kynil-Adan; qu’en sa qualité d’héritier, il put conduire le
subside, même depuis 4 ans que durait cette guerre, et que son père
étant mort l’année 624, cette année ne compte pas pour Nabopolasar,
quoique déjà roi, attendu que dans cette liste les années appartiennent
toujours aux princes qui les commencent. D’ailleurs Hérodote a pu lui
anticiper le nom de roi.
Quant à la date de l’éclipse de Thalès au 3 février de l’an 625 avant
J.-C., telle que nous l’admettons, elle résulte si positivement du texte
d’Hérodote, que nous la croyons immuable (_voyez_ la Chronologie
d’Hérodote, page 7 et suivantes). Si donc aujourd’hui les calculs de nos
astronomes représentent cette éclipse comme arrivée trop matin pour
avoir été visible dans l’Asie mineure, il faut ou que les théories
n’aient pas encore atteint une entière perfection, ou que le fait ait
subi quelque altération de la part des narrateurs. Le savant auteur d’un
ouvrage récent n’hésite pas à préférer cette seconde opinion lorsqu’il
regarde cette éclipse comme _une fiction d’Hérodote ou de ses
auteurs_[174], mais en mettant à part l’infaillibilité de nos
astronomes, il est ici des considérations morales que l’on ne peut
écarter légèrement.
D’abord on ne voit pas comment les historiens babyloniens, mèdes et
lydiens, intéressés au fait, ont pu s’entendre pour imaginer une
_fiction_ sans base; encore moins comment Hérodote, voyageur étranger,
impartial, et d’un caractère éminemment sincère, a pu consulter les
livres et converser avec les savants de ces divers peuples, sans trouver
et sans noter quelque doute, s’il y en eut, sur un fait si remarquable,
lui qui nous répète cette phrase de candeur: «Voilà ce que disent les
uns; mais les autres prétendent que cela se passa autrement.»
Ensuite l’on doit remarquer qu’ici l’éclipse n’est pas l’accessoire, la
broderie du fait, mais le fait principal lui-même, la cause occasionelle
et déterminante d’un traité qui changea l’état politique de l’Asie, et
cela de la manière la plus notoire, la plus remarquable, puisqu’une
grande guerre fut terminée brusquement par l’un de ces prodiges célestes
qui excitaient une terreur générale chez les anciens peuples. Ce fut
encore une suite de l’éclipse, que le siège de Ninive par Kyaxarès, et
son interruption par les Scythes, qui poussèrent jusqu’à Ascalon, où les
_arrêta Psammetik, roi d’Égypte_. Cette dernière anecdote, Hérodote la
tient des prêtres, égyptiens, comme il tient des Chaldéens celle de
Labynet. Conçoit-on qu’il ait lié tous ces traits en un même récit, sans
avoir fait une sorte de collation avec ces divers auteurs, et sans les
avoir questionnés sur une éclipse aussi remarquable?
D’autre part, l’astronome, qui inculpe si facilement l’histoire de
_fiction_, peut-il bien nous garantir la certitude mathématique des
méthodes adoptées? Sans doute les Tables de la lune dressées par M.
Burgh sont plus parfaites que celles de Mayer et de Mason; mais ne
reste-il rien à y ajouter? par quels moyens sont-elles établies?
N’est-ce pas en prenant pour jalons certaines éclipses de Ptolomée? Or
que penser de l’exactitude de cet astronome, si quelques-unes de ses
éclipses ne cadrent point avec les autres? Pour obtempérer à ces
éclipses, l’on a supposé au mouvement de la lune une accélération
progressive, représentée dans le calcul par une _équation_ séculaire
qui, pour l’an 625 avant J.-C., s’élève à environ _un degré et demi_:
mais ne serait-ce pas ici la _fiction_; car si à la longitude donnée par
les tables pour cette année-là, on ajoute l’équation 1°½, l’accélération
se trouve beaucoup plus grande en ces temps anciens que dans les temps
modernes, et cela est l’inverse du système régnant qui admet
l’accélération croissante à mesure qu’elle s’approche de ces derniers.
Ce système se trouve donc ici en contradiction avec lui-même, et sans
doute c’est pour avoir senti cette contradiction, qu’un illustre
astronome allemand, M. le baron de Zach, a proposé dans ses tables de la
lune, page 3, _de ne considérer les équations séculaires en longitude
et en anomalie moyenne comme positives, c’est-à-dire croissantes,
qu’après l’an_ 1700 (de notre ère), _et comme négatives ou
décroissantes, avant_ 1700. Alors le lieu moyen de la lune, au moment de
l’éclipse du 3 février 625, moins avancé de 3 degrés qu’on ne le
suppose, exigera que l’on augmente sa longitude (pour joindre le soleil)
d’un espace qui, calculé en temps, peut retarder l’éclipse de près de 6
heures et la représenter comme arrivée entre 8 heures du matin et midi.
L’on s’est donc trop pressé d’inculper l’exactitude d’Hérodote, et cette
diversité d’opinion entre de savants astronomes, prouve que la science
n’en est pas encore au point de prononcer d’emblée sur les historiens.
De plus, il est dans les éclipses des incidents singuliers qui peuvent
accroître leurs effets ténébreux d’une manière incompréhensible même
pour les astronomes. Mæstlin, de qui fut élève Kepler, en cite un
exemple frappant dans l’éclipse de soleil observée à Tubingen le 12
octobre 1605. _Commencement_ à 1h 40´ après midi. _Fin_ à 3h 6´
temps vrai. _Grandeur_, 10 doigts ⅓ ou ⅖. «Vers le milieu de cette
éclipse, dit Mæstlin, le ciel étant parfaitement pur, survint tout à
coup une obscurité semblable au crépuscule du soir, à tel point que l’on
put voir _Vénus_, quoique rapprochée du soleil à 21 degrés, que les
vignerons occupés à vendanger eurent peine à discerner les grappes, et
que les maisons disparurent dans l’ombre.»
Voilà l’effet que produirait une éclipse totale, et néanmoins il s’en
fallait 4 minutes que dans celle-ci le disque du soleil fût masqué:
concluons que le récit d’Hérodote mérite une attention particulière et
qu’il peut devenir un point de mire utile à nos astronomes. Revenons à
notre sujet.
L’invasion des Scythes étant survenue, Kyaxarès fut réduit pendant 18
ans à être leur tributaire ou leur ennemi impuissant; pendant cet
intervalle, le roi de Babylone protégé par ses fleuves, par ses canaux,
par les inexpugnables remparts de sa ville, put braver la cavalerie
scythe, ou la paralyser, comme Psammitik, par des présents annuels; et
profitant de la faiblesse de Kyaxarès, il put cesser d’être son vassal,
et devenir seulement son allié. C’est ce qui se déduit d’un passage
d’Alexandre Polyhistor cité par le Syncelle, page 220, lequel nous
apprend[175] «qu’Astibaras (Kyaxarès) accorda sa fille Aroité à la
demande que lui en fit Nabopolasar pour son fils Nabukodonosor.» Cet
événement correspond aux années 607 ou 606. Il en résulte que
Nabopolasar dut être le premier roi babylonien à la fois héréditaire et
indépendant: en sorte que Babylone, vassale depuis sa fondation, en
1193, ne paraît avoir été capitale souveraine et indépendante, que vers
les années postérieures à 625, quoique Hérodote lui attribue cet état
sitôt après la subversion de Ninive en 717.
CHAPITRE XIII.
Règne de Nabopolasar, dit Nabukodonosor.
Il n’existe pas de doute sur l’identité du Nabokolasar de la liste
babylonienne, avec le Nabukodonosor des Hébreux[176]. Le règne brillant
de ce prince semble avoir été le résultat naturel des trois précédents,
qui pendant 60 ans de paix affermirent l’autorité, et accumulèrent les
moyens de puissance qu’offrait un pays extrêmement fertile. D’autre
part, l’emploi que Nabukodonosor fit de ces moyens, fut aussi le
résultat de sa situation politique vis-à-vis de ses voisins. A l’est et
au nord, l’empire mède lui opposait une barrière menaçante; à l’ouest,
les petits états syriens, phéniciens et juifs, divisés et affaiblis,
offraient une proie plus facile à son ambition: elle y prit son cours;
mais parce que la résistance prolongée des villes de Tyr et de Jérusalem
nécessita de sa part diverses expéditions répétées dont on a confondu
quelques dates, il est nécessaire d’établir un ordre clair dans cette
partie.
La 1re année du règne de Nabukodonosor est fixée par le kanon
astronomique, à l’an 604 avant J.-C.; cette date devient un point de
départ précis pour tous les faits relatifs soit antérieurs, soit
postérieurs.
Jérémie dont l’autorité, comme écrivain contemporain, est prépondérante
ici pendant une période de plus de 40 ans; Jérémie remarque[177] en 3
chapitres différents, que l’an 1 de Nabukodonosor fut l’an 4 de
Ihouaqim, fils de Josias. Par conséquent le règne de Ihouaqim date de
l’an 607, et la mort de Josias, son père, se place à l’an 608. Ce prince
avait régné 31 ans; par conséquent il avait commencé l’an 638. Jérémie
ajoute, chapitre 25, que cette 4e année de Ihouaqim fut la 23e
depuis l’an 13 de Josias, où Jérémie avait commencé sa mission
prophétique. Ces 23 ans avant et compris l’an 604, remontent à l’an 626
inclus. Si l’on ajoutait 13 années pleines, on aurait 639; mais la
13e année de Josias doit se fondre dans la 1re des 23, et n’être
que l’an 626, afin que la 1re de Josias reste l’an 638, comme l’exige
le calcul premier de Jérémie.