Voilà, en faveur du récit d’Athénée, un témoignage remarquable. On sait

que les anciens peintres étaient savants et scrupuleux en histoire. Si

Echion, qui fleurit moins de 30 ans après Ktésias, a dédaigné son récit

et préféré celui-ci, il s’ensuit que dès cette époque existait la

version suivie par Athénée, et qu’elle passait pour plus vraie. En effet

elle porte un caractère réellement historique, conforme aux mœurs de

l’Asie ancienne et moderne. Qu’une fille d’une naissance obscure, qu’un

enfant trouvé soit élevé par des étrangers; que donnée ou vendue elle

arrive au séraï du sultan; qu’elle soit introduite dans le harem à titre

d’_odalisque_[136], c’est-à-dire _de servante de chambre_; qu’enfin elle

parvienne au grade de sultane-reine, c’est un roman historique encore

réalisé chaque siècle en Asie. D’ailleurs cette version d’Athénée, qui

se lie très-bien au début rectifié de Ktésias, a encore le mérite de

résoudre les embarras chronologiques qui naissent de son récit, où les

événements sont trop serrés, et, de plus, elle se trouve appuyée d’un

fait qu’attestent deux autres écrivains; car, Moïse de Chorène et

Képhalion s’accordent à dire que Sémiramis fit mourir _tous ses

enfants_, excepté le jeune Ninyas. Dans le récit de Ktésias, elle en eut

_deux_ de Memnon, son premier mari; mais ils n’étaient pas enfants _de

roi_, ni capables de lui faire ombrage; au lieu que, suivant le récit

d’Athénée, elle eût pu, dans son état d’_odalisque_, avoir de Ninus

plusieurs enfants âgés déjà, et aptes à régner, par conséquent faits

pour l’inquiéter. Alors nous pouvons supposer sans effort que Sémiramis

était entrée au séraï vers l’âge de 20 ans, qu’elle y vécut en qualité

d’odalisque et eut des enfants de Ninus pendant un espace qui put durer

20 autres années. Ce temps fut employé par elle à fonder ce crédit et

cet ascendant qui enfin subjuguèrent Ninus. La guerre de Bactriane étant

survenue, elle y suivit le roi, et ce fut a|ors que l’acte de bravoure

mentionné par Ktésias la fit devenir reine. Son nom même semble faire

allusion à ce trait; car il n’est pas vrai que Sémiramis signifie pigeon

ou colombe[137], en syriaque; au lieu que ce mot, décomposé (_shem

rami_), signifie _le signe élevé_ sur les murs de Bactre, lequel devint

le signal de la victoire de Ninus et de la fortune de la favorite. A

dater de cette année, qui fut l’an 1201, tous les événements seraient

tels que les a établis l’auteur de la chronologie d’Hérodote, page 278.

Mais nous corrigerions les dates précédentes, en disant que Sémiramis

serait entrée au séraï vers 1221, et qu’elle serait née vers 1241. Alors

elle eût vécu 61 à 62 ans, précisément comme le dit Ktésias; si son

orgueil voulut que l’on comptât dans son règne tout le temps de sa

cohabitation avec Ninus, elle aurait régné 42 ans, comme le dit encore

cet auteur; et tout prend de l’accord dans le récit et dans les

vraisemblances: par ces gradations naturelles, par cet apprentissage

nécessaire, Sémiramis, arrivée au pouvoir suprême, donne l’essor à son

caractère _avide de tout ce qui est grand_[138]: _jalouse de surpasser

la gloire de ceux qui l’avaient précédée, elle conçoit_, après la mort

de Ninus, le dessein de bâtir une ville dans la Babylonie. Ninus venait

d’en construire une immense à 100 lieues de là, et voilà sa veuve qui

veut en élever une autre, non pas plus grande (Strabon dit que Babylone

fut plus petite), mais une mieux entendue. Ninive avait donc des défauts

de position déjà sentis..... Le local de Babylone offrait donc des

avantages supérieurs: le talent de Sémiramis fut de les apercevoir, et

le succès est devenu une preuve de son génie. Effectivement, en

examinant les circonstances géographiques et politiques de cette

opération, il nous semble découvrir plusieurs des motifs qui ont dû la

susciter. _Ninive_ assise au bord oriental du Tigre, dans une plaine

fertile en tout genre de grains, voisine de coteaux riches en arbres

fruitiers, sous un ciel brillant et pur, Ninive jouissait d’une

situation très-heureuse à plusieurs égards; mais elle était privée de

l’un des éléments nécessaires à la prospérité des capitales. Elle

manquait de navigation..... Le Tigre, quoique fleuve large et profond,

est si rapide en son cours, si encaissé dans son lit, que les transports

y sont toujours dangereux, difficiles et partiels. On ne peut le

remonter; et de plus, au-dessus de Ninive, son cours est borné à si peu

de pays, qu’on ne saurait en apporter beaucoup de denrées.

L’Euphrate, au contraire, a un développement immense au-dessus de

Babylone; il touche à la Syrie; il pénètre dans l’Asie mineure par une

de ses branches; il exploite toute l’Arménie par les autres; il appelle

les produits de tous les pays montueux qui bordent l’Euxin, il les

transporte avec moins de dangers que son rival; mais ce qui surtout lui

assure la prépondérance, il communiqué à l’Océan par un cours plus lent,

par un lit plus commode que le Tigre, en sorte que, depuis le golfe

Persique, les bateaux peuvent le remonter bien plus haut et plus

aisément que le Tigre. Une ville placée sur l’Euphrate était donc

appelée à la splendeur que donne le commerce: et à cette époque le golfe

Persique était le centre des communications les plus riches et les plus

actives entre l’Asie occidentale, la Syrie, la Perse, l’Arabie

heureuse, l’Éthiopie et l’intérieur de l’Afrique; à cette époque ce

commerce valait celui de l’Inde. Les guerres habituelles des peuples

riverains, en rendant la circulation difficile, en forçant de recourir

aux caravanes dispendieuses des Arabes bédouins, s’étaient opposées à

son développement. Cette cause venait de cesser; toute l’Asie limitrophe

obéissait à un même souverain, et sa puissance le faisait respecter au

loin. Ce motif commercial était déjà suffisant; Sémiramis dut en avoir

deux autres, politiques et militaires.

Les habitants de la Chaldée étaient un peuple récemment conquis, par

conséquent mécontent et disposé à secouer le joug. Un moyen propre à les

contenir était d’établir près d’eux, dans leur sein, une forteresse dont

la garnison fût un épouvantail ou un instrument. Cet objet fut rempli

par la position de Babylone bâtie dans l’île Euphratique; mais pourquoi

bâtir l’autre portion à l’ouest du fleuve au bord du désert? Ici se

montre encore l’habileté du fondateur: alors que les armes projectiles

avaient peu de portée, si l’on n’eût occupé qu’une rive du fleuve, l’on

n’eût pas commandé l’autre suffisamment. On avait dans le désert un

ennemi vagabond, turbulent, qu’il importait de tenir en respect: une

citadelle formidable opéra cet effet. Babylone, assise sur les deux

rives de l’Euphrate, épouvanta les Arabes bédouins; mais, en même

temps, elle devint un moyen de les attirer et de les affectionner, parce

qu’elle leur offrit le marché le plus commode et le plus avantageux pour

vendre le superflu de leurs troupeaux, ou le butin de leurs lointaines

rapines.

Cette domination plénière du fleuve, qui fut un raffinement d’art sur

Ninive, fut aussi un surcroît de puissance militaire et commerciale.

Tous les Bédouins devinrent vassaux par crainte ou par intérêt. Le choix

du local précis de _Babel_ fut un trait de politique plein d’astuce et

de sagacité. L’on pouvait indifféremment asseoir la forteresse plus haut

ou plus bas; mais Sémiramis trouvant en un point donné un temple

célèbre, qui, suivant l’usage du temps, était un lieu de pèlerinage pour

tous les peuples arabes, Sémiramis saisit ce moyen religieux de manier

les esprits; en ornant ce temple, en le comblant de présents, elle

flatta le peuple; en caressant les prêtres chaldéens, en les dotant,

elle se les attacha, et par eux elle devint maîtresse des cœurs. Enfin,

un dernier motif de son choix dut être que, quelques lieues plus haut,

l’Euphrate avait et a encore des _rapides_ ou _brisants_ qui empêchent

les bateaux de remonter à pleine charge... La ville devint un entrepôt.

D’après ces combinaisons trop naturelles pour n’être pas vraies, il ne

faut plus s’étonner du succès de Sémiramis. Il fut complet contre

Ninive, puisque cette cité ne subsista que 6 siècles, tandis qu’il en

fallut 12 pour anéantir Babylone; encore ses immenses ruines, enfouies

dans un espace de plusieurs lieues[139], demeurent-elles comme un

monument de son existence. Il faut lire dans Diodore le reste des

actions de cette femme prodigieuse, et voir comment, après avoir établi

sa métropole, elle créa en peu de mois, dans la Médie, un palais et un

vaste jardin, puis entreprit contre les Indiens une guerre malheureuse,

puis revint en Assyrie se livrer à des travaux dont Moïse de Chorène

continue les détails curieux dans le chapitre 14 de son _Histoire

d’Arménie_. Telles furent son activité et sa renommée, qu’_après elle,

tout grand ouvrage en Asie fut attribué par les traditions à

Sémiramis_[140]. Alexandre trouva son nom inscrit sur les frontières de

la Scythie, alors considérée comme borne du monde habité. C’est sans

doute cette inscription que nous a conservée Polyæn, dans son

intéressant _Recueil d’anecdotes_. (Stratag., liv. VIII, chap. 26).

Sémiramis parle elle même:

CENTER LA NATURE ME DONNA LE CORPS D’UNE FEMME;

MAIS MES ACTIONS M’ONT ÉGALÉE

AU PLUS VAILLANT DES HOMMES (à Ninus):

J’AI RÉGI L’EMPIRE DE NINUS,

QUI VERS L’ORIENT TOUCHE AU FLEUVE HINAMAM (l’Indus);

VERS LE SUD AU PAYS DE L’ENCENS ET DE LA MYRRHE

(l’Arabie-Heureuse);

VERS LE NORD AUX SAKKAS (Scythes),

ET AUX SOGDIENS[141] (Samarkand).

AVANT MOI AUCUN ASSYRIEN N’AVAIT VU LA MER;

J’EN AI VU QUATRE OU PERSONNE NE VA,

TANT ELLES SONT DISTANTES.

QUEL POUVOIR S’OPPOSE A LEURS DÉBORDEMENTS?

J’AI CONTRAINT LES FLEUVES DE COULER OU JE VOULAIS,

ET JE N’AI VOULU QU’OU IL ÉTAIT UTILE:

J’AI RENDU FÉCONDE LA TERRE STÉRILE,

EN L’ARROSANT DE MES FLEUVES:

J’AI ÉLEVÉ DES FORTERESSES INEXPUGNABLES:

J’AI PERCÉ DE REDOUTES DES ROCHERS IMPRATICABLES:

J’AI PAYÉ DE MON ARGENT DES CHEMINS,

OU L’ON NE VOYAIT QUE LES TRACES DES BÊTES SAUVAGES;

ET DANS CES OCCUPATIONS,

J’AI SU TROUVER ASSEZ DE TEMPS POUR MOI

ET POUR MES AMIS.

Dans ce tableau si simple et si grand, la dignité de l’expression et la

convenance des faits semblent elles-mêmes garantir la vérité du

monument. Nous ne saurions donc admettre l’opinion de quelques écrivains

qui veulent regarder Sémiramis comme un personnage mythologique de

l’Inde ou de la Syrie[142]. Il est possible que le mot _semirami_

reçoive une étymologie _zende_ ou _sanscrite_; mais outre le cas fortuit

des analogies de ce genre, ce mot, qui nous est transmis par les Perses,

peut avoir été substitué par eux au nom syrien de l’épouse de Ninus,

comme le nom de _Zohâk_ fut substitué au nom de _Haret_, comme celui

d’_Esther_ le fut au mot _hadossa_, signifiant myrte en hébreu.

L’article suivant va confirmer cet aperçu par des rapprochements

singuliers auxquels donne lieu un récit que nous a conservé Photius dans

sa Bibliothèque grecque[143].

CHAPITRE IX.

Récit de Conon, et roman d’Esther.

«J’ai lu, dit Photius (page 427 de sa Bibliothèque), j’ai lu le petit

ouvrage de Conon, dédié à Archelaüs Philopator, contenant 50 anecdotes

tirées de divers auteurs anciens. La 9e traite de Sémiramis. Conon la

présente comme fille, et non comme femme de Ninus. Pour m’expliquer

sommairement, il attribue à Sémiramis tout ce que les autres écrivains

racontent de l’Assyrienne _Attossa_ (Atossa). Aurait-elle porté deux

noms? ou a-t-il été le plus savant? Voilà ce que je ne sais pas. Il

raconte que Sémiramis eut d’abord un commerce clandestin avec son propre

fils, sans le connaître; qu’ensuite, la chose étant découverte, elle

l’épousa publiquement; d’où il est arrivé chez les _Mèdes_ et chez les

_Perses_ que _le mariage des enfants avec leurs mères_, qui d’abord

était une chose exécrable, devint un acte _légal et permis_.»

Il s’agit de savoir si ce récit est purement paradoxal, ou s’il contient

quelques lumières dans notre question.

1° Nous observons que Conon fut un auteur assez tardif, puisque son

patron, Archelaüs, fut un des Hérodes emmené par Jules-César à Rome, où

il passa de longues années.

2° Les 50 anecdotes dont Photius donne l’extrait sont pour la plupart

tirées de la haute antiquité, en des temps dits héroïques et fabuleux,

avec une affectation de singularité qui décèle l’intention formelle

d’amuser un prince ennuyé; mais on n’y découvre point un caractère

d’absolue fausseté, ni d’invention apocryphe qui en fasse un pur roman.

Dans l’anecdote de Sémiramis, Photius observe que les faits attribués

par Conon à cette princesse, le sont par d’autres auteurs à

l’_Assyrienne Atossa_. Il n’y aurait donc que transposition et confusion

de noms. Quelle fut cette _Atossa_, ou _Attossa_? Les Perses nous en

citent une née fille de Kyrus, devenue épouse de Cambyse (son propre

frère), puis de Smerdis; ce ne doit point être celle-là.

L’historien Hellanicus, contemporain d’Hérodote, en citait une autre

qui, dans un temps ancien, avait inventé l’art d’écrire ou d’envoyer

des lettres missives[144]: ce pourrait être celle-là; mais il l’appelle

_reine des Perses_, et l’on n’en connaît aucune autre action.

Enfin Eusèbe, dans sa Chronique[145], nous fournit un trait plus précis.

«_Atosse_, qui est _Sémiramis_[146] (ou qui est appelée _Sémiramis_),

fut fille de Bélochus (18e roi d’_Assyrie_), et elle régna 12 ans

avec son père.»

Ici nous avons une _Atosse assyrienne_, comme celle de Conon, et deux

noms pour une même personne, comme l’a soupçonné Photius. De ces divers

exemples nous pouvons conclure,

1° Que le nom d’_Atosse_ fut commun à plusieurs femmes chez les Perses

et les Assyriens;

2° Que, par un autre cas possible, ces femmes ont pu vouloir s’appeler

du nom illustre de _Sémiramis_, ou que Sémiramis a pu d’abord porter le

nom d’_Atosse_ quand elle était simple particulière. De ce double cas

ont pu venir des méprises, des confusions; et en parcourant l’histoire

des Mèdes et des Perses, nous trouvons un trait qui réunit d’une manière

remarquable plusieurs circonstances du récit de Conon.

Selon Ktésias, la fille du roi mède _Astyag_, nommée _Amytis_, devint

l’épouse de Kyrus: selon Hérodote, la fille de ce même Astyag était

mère du même Kyrus: Ktésias, qui contredit Hérodote, n’ose avouer ce

fait, mais il l’insinue lorsqu’il dit: «Kyrus ne connaissait pas d’abord

_Astyag pour son parent_ (ou aïeul); lorsqu’il l’eut en son pouvoir, il

le relâcha, et il honora Amytis comme sa _propre mère_; ensuite il

l’épousa.» Maintenant observons qu’aucun auteur ne parle de l’inceste

comme légal chez les Assyriens et les Babyloniens, tandis que tous

attestent cet usage _chez les Perses et chez les Mèdes_..... _Le mariage

des frères avec les sœurs, des mères avec leurs fils, était un usage

antique et légal de la caste des mages_, a dit _Xantus de Lydie_[147],

dès avant le temps d’Hérodote. De là ce vers de Catulle:

_Nam magus ex matre et gnato nascatur oportet_.

Pour être mage, il faut naître d’une mère mariée avec son fils.

D’autre part, nous savons que la religion et les rites des mages,

essentiellement mèdes et zoroastriens, furent adoptés par Kyrus. Son

fils Cambyse épousa sa propre sœur _Atossa_: n’est-il pas naturel d’en

tirer la conséquence que ce fut _Kyrus_ qui introduisit l’inceste chez

les Perses, comme le dit Conon, et qu’il représente ici _Ninyas_, comme

Astyag représente Ninus? Mais d’où vient cette méprise? sans doute le

voici. Ninus, chez les Mèdes, était un _zohâq_, comme _Astyag_ l’était

chez les Persans. Or comme il y avait quelque analogie entre l’aventure

de Sémiramis qui s’éprit de son fils et voulut en jouir, et l’aventure

d’Amytis qui vécut clandestinement avec son fils, et qui l’épousa, ces

divers personnages auront été confondus par quelque historien romancier,

comme le sont encore les historiens persans[148].

Quant à la _Sémiramis_ dite Atossa, _fille de Bélochus_ selon Eusèbe,

ses 12 ans de règne approchent beaucoup des 14 ou 15 ans que nous avons

trouvés à l’épouse de Ninus[149], et Ninus pourrait être ce _Bel-ochus_,

qui signifie _frère de Bel_: car, placé vers la moitié des 1,200 ans de

Ktésias, il se trouve à la tête de la liste redoublée dont la

chronologie d’Hérodote démontre l’erreur (t. 4, pag. 468).

Mais ce nom d’_Atossa_ ou _Attossa_ donné à Sémiramis, d’où vient-il? En

lisant l’anecdote juive d’Esther, nous remarquons que son nom syrien ou

hébreu fut _Hadossa_, signifiant _myrte_; qu’elle vint de Syrie comme

Sémiramis; qu’elle fut odalisque à la cour du grand roi Assuérus: or

Assuérus est le nom que le texte grec donne à l’_Assur_ ou l’_Assyrien_

de la Genèse _qui bâtit Ninive_: cet Assuérus épousa la Juive _Hadossa_,

comme Ninus épousa l’Ascalonite _Atossa_; l’une et l’autre de _servantes

devinrent reines_, comme le représentait le tableau du peintre Échion,

dès avant Alexandre. Jamais les commentateurs n’ont pu prouver en quel

temps vécut cet Assuérus, ni où il fut roi, ni qui fut cette Esther,

dont les critiques placent l’histoire au rang des livres apocryphes. Il

nous semble assez évident que le nom prononcé _Atosa_ par les Grecs, est

identique à l’_Hadossa_ des Syriens; qu’Esther n’est pas autre que

Sémiramis, dont un auteur juif a modifié l’histoire tirée du même livre

que le tableau d’Échion, pour en faire honneur à sa nation; en sorte que

nous avons ici deux écrivains juifs qui ont défiguré la vérité pour

amuser leurs lecteurs: nous en verrons bientôt d’autres dans le même

cas, mais beaucoup moins amusants.

CHAPITRE X.

Babylone depuis Sémiramis.

Après _que Ninus eut conquis_ la Babylonie, et détruit la racé des rois

indigènes[150], ce prince, nous dit Ktésias, _soumit le pays a un tribut

annuel_, c’est-à-dire qu’il en fit une province de son empire, régie

comme les autres par un _vice-roi_ ou _satrape_. Sémiramis ayant ensuite

fondé l’immense forteresse de Babylone, cette cité devint la résidence

naturelle et nécessaire du vice-roi; ce vice-roi, par la nature de sa

place, dut être amovible au gré du souverain, comme le furent les

satrapes de l’empire perse (dont le régime fut calqué sur celui de

Ninive), comme le sont de nos jours encore les pachas de l’empire

ottoman. Toutes ces organisations asiatiques se ressemblent. Cet état de

choses subsista pendant toute la durée de l’empire assyrien. Nous en

avons la preuve,

1° Dans l’envoi que Teutamus fit d’un corps de Babyloniens au secours de

Troie[151];

2° Dans l’échange que Salmanasar fit d’une colonie de Babyloniens contre

une colonie d’Hébreux de Samarie;

3° Dans tous les détails de la révolte de Bélésys-Mérodak contre

Sardanapale;

4° Dans la vassalité non contestée de ce même Bélésys vis-à-vis

d’_Arbâk_, qui, à titre de vainqueur de Sardanapale et de successeur du

_grand roi_, conféra au Babylonien la satrapie de sa province _exempte

de tribut_, et qui lui accorda le pardon d’un vol public contre l’avis

de ses pairs assemblés;

5° Enfin dans ces expressions d’Hérodote[152]: «_que la ville de

Babylone, après la chute de Ninive, devint la résidence des rois

d’Assyrie_.»

Elle n’était donc auparavant qu’une ville dépendante, une ville de

province. Nos deux auteurs, d’accord sur cette période, semblent

différer sur celle du régime mède; car le texte d’Hérodote implique une

souveraineté indépendante depuis Bélésys, tandis que, selon Ktésias,

Babylone continua d’être vassale d’Ecbatane, au même titre qu’elle

l’avait été de Ninive; et il en cite un trait remarquable dans

l’anecdote de Parsodas et de _Nanibrus, gouverneur_ de Babylone, qui _se

reconnaît_ justiciable de (_Kyaxarès_)-_Artaïos_. D’où il résulterait

que les rois de Babylone n’auraient effectivement été indépendants et

héréditaires que depuis Nabopolasar, père de Nabukodonosor; et la liste

officielle, dite _Kanon_[153] _astronomique_ de Ptolomée, appuie cette

induction, en ce que depuis Nabopolasar, remontant jusqu’à Bélésys

(Mardokempad), elle compte 11 règnes ou mutations dans le court espace

de 96 ans, ce qui ne donne pas 9 ans complets pour chaque règne, et ce

qui par conséquent exclut l’idée de succession héréditaire.

Après Bélésys, pendant le règne circonspect de Deïokès, _qui ne commanda

qu’aux Mèdes, alors que chaque peuple vécut libre et sous ses propres

lois_, il y a lieu de penser qu’il exista à Babylone des agitations

oligarchiques, pendant lesquelles des chefs militaires ou sacerdotaux,

se supplantèrent rapidement dans la gestion du pouvoir. Cela serait

naturel, et il le serait encore que Phraortes, devenu puissant par la

conquête de la Perse, eût ressaisi la suzeraineté de Babylone par le

moyen de l’un des partis contendants. Ce prince ayant péri dans son

expédition contre _Ninive_, son fils Kyaxarès (Artaïos) hérita de ses

droits; mais l’invasion des Scythes, en 625, l’ayant confiné dans ses

places fortes et dans ses montagnes, Nabopolasar et Nabukodonosor, à

couvert dans leur _île_, protégés contre la cavalerie scythe par leurs

fleuves et leurs canaux, mirent à profit la faiblesse du Mède, et

rendirent leur royauté indépendante et héréditaire dans leur famille.

Contre cet état de choses conforme au raisonnement et aux autorités, on

peut demander comment s’expliqueront, et le titre de _roi_ donné par la

liste officielle aux princes babyloniens depuis Nabonasar, et l’acte

arbitraire de ce prince qui supprima les noms de tous ses prédécesseurs,

acte et titre qui semblent impliquer l’indépendance absolue.

Nous répondrons que cette objection, plausible dans les mœurs et les

usages d’Europe, n’est point une difficulté réelle dans les usages

d’Asie. Le mot arabe et chaldéen _malek_, traduit _roi_, n’a pas

strictement le sens que nous lui donnons: il suffit d’avoir lu

l’histoire de l’Orient ancien, pour savoir que ce titre n’équivaut

souvent qu’à celui de _commandant_ de province et même de ville. Quand

les Hébreux entrent en Palestine, il n’est pas de ville ou de gros bourg

qui ne présente un _malek_, ou _roi_, et certainement ces roitelets

n’étaient pas des rois indépendants, absolus. Cet emploi indistinct du

nom de _roi_ trouve son origine et ses motifs dans l’état politique de

ces contrées. Primitivement, avant que les états se fussent engloutis

les uns les autres, chaque peuple, régi par ses propres lois, avait son

_malek_, son roi particulier. De grands conquérants, tels que Sésostris

et Ninus, s’étant élevés, leur politique trouva convenable de conserver

aux petits rois qui se soumirent volontairement les états qu’ils

possédaient, et se contenta de percevoir le tribut, c’est-à-dire qu’en

laissant le _titre_, qui n’était rien, les conquérants prirent les

_richesses_, qui étaient tout; et de là cette dénomination de _rois des

rois_, dont nous trouvons le premier exemple dans Sésostris, mais dont

probablement l’usage est bien antérieur. Réduits à l’obéissance et à la

vassalité, _ces rois_ inférieurs ne furent réellement que des

gouverneurs de province, que des _satrapes_, selon l’expression de

l’idiome persan; et nous trouvons la preuve inverse de cette synonymie

dans un passage de Bérose, qui, né sujet des Perses, a écrit selon leur

génie; il dit:

«Nabopolasar ayant appris la défection du _satrape qui était préposé sur

l’Égypte, la Cœlé-syrie_ et _la Phénicie_, et ne se trouvant plus

capable de soutenir les fatigues de la guerre, il chargea son fils

Nabukodonosor de cette expédition, et mourut peu de temps après[154]».

La date de cette expédition et de la mort de Nabopolasar nous est

parfaitement connue pour être de l’an 605 à 604. Or nous savons avec la

même certitude historique, qu’à cette époque il n’y avait en Égypte

d’autre _satrape_ que _le roi Nékos_, qui régna depuis 617 jusqu’en

602; et nous savons encore par Hérodote et par les livres hébreux que

Nékos n’était point le préposé des rois de Babylone, mais bien l’ennemi

puissant, le rival indépendant qui leur disputa la Judée et la Syrie

jusqu’à l’Euphrate[155]. La bataille de Karkemis ou Kirkesium, en 604,

jugea la question contre lui. _Il se retira dans son royaume, et il ne

reparut plus dans la terre_ (ou pays) _de Judée_.

Bérose, historien célèbre par son savoir, n’a pu ignorer ces faits.

Lorsqu’en cette occasion il emploie le mot _satrape_, c’est évidemment

parce que, dans les idées asiatiques, il le juge synonyme du mot

roi[156]. Le Syncelle nous offre un autre exemple du même emploi de ce

mot par Alexandre Polyhistor, lorsqu’il dit, page 209: «Alexandre

Polyhistor rapporte que Nabopolasar envoya vers Astyag, _satrape_ de

Médie, etc.» Or il est constant qu’Astyag était _roi_ indépendant..., et

le Syncelle, page 14, nous avertit que Polyhistor copiait Bérose.

Quant à la suppression que _Nabon-asar_ fit des actes et des noms de ses

prédécesseurs, elle n’est pas en lui une preuve du pouvoir _royal_, plus

qu’elle ne le serait dans les pachas du Kaire, de Damas et de Bagdad; de

tels procédés leur seraient possibles, sans avoir d’autre conséquence

que de payer quelque amende. Seulement ici c’est un indice de félonie et

de rébellion que semblent confirmer plusieurs circonstances.

En effet, après la mort de Nabonasar, l’an 733 (14 ans après la

suppression des actes, en 747), on voit le roi de Ninive, _Salman-asar_,

lever une colonie dans Babylone même et la déporter au pays de Samarie,

à la place des Juifs qu’il venait de subjuguer et de déporter en

Mésopotamie. Cet acte de souveraineté et de sévérité ne semble-t-il pas

venir à la suite d’une rébellion qui aurait existé, sans pouvoir être

punie du vivant de son auteur Nabonasar; mais, à sa mort, le prince

suzerain, profitant de quelques troubles, aurait recouvré ses droits; il

aurait écarté des coupables trop nombreux pour être détruits sans danger

et sans perte; et même en capitulant avec le parti influent, il eût

continué de prendre les vice-rois dans la caste, avec la précaution de

les changer souvent, comme on le voit dans Nabius, Chinzirus, Porus et

Ilulaïus, qui n’occupent que 12 ans.

D’autre part, la liste officielle appelée _Kanon astronomique_ de

Ptolomée, affecte de donner aux princes de Babylone, depuis Nabonasar,

le nom de _rois chaldéens_, et non pas de _rois assyriens_. Or il est

remarquable que les écrivains juifs authentiques, tels qu’_Isaïe_,

_Jérémie_ et l’auteur _des Rois_, appliquent exclusivement le nom de

_Chaldéens_ aux Babyloniens, et celui d’_Assyriens_ aux rois de

Ninive[157]; que ces Chaldéens étaient la caste _bràhminique_ et noble

des Babyloniens, celle en qui résidait le sacerdoce et primitivement le

pouvoir; que, par suite de la conquête des Assyriens, ces Brahmes

vaincus avaient dû être privés de l’autorité civile; que la garnison de

Babylone avait dû être composée d’étrangers, et que même la colonie

première introduite par Sémiramis en était formée en grande partie; mais

par le laps de temps, dans un espace de 480 ans, l’esprit indigène et le

sang arabe durent aussi reprendre l’ascendant que leur donnaient et la

masse de population, et les habitudes de climat. Alors il est naturel de

penser que la caste chaldéenne épiant l’occasion de ressaisir

l’autorité, l’un de ses membres, _Nabon-asar_, profita de l’indolence ou

de l’embarras des sultans de Ninive, pour affecter l’indépendance et

convertir _en autorité royale_ celle dont il put être revêtu, à titre de

vice-roi, ou de pontife[158]. Dans un tel cas, on conçoit très-bien que

cet _indigène_, considérant comme intrus les vice-rois qui l’auraient

précédé et qui durent être des Ninivites, put vouloir supprimer leurs

noms et leurs actes comme un monument de servitude; l’établissement de

cette nouvelle puissance indigène et chaldéenne donnerait une

explication très-naturelle d’un passage d’Isaïe, qui autrement demeure

obscur.

Au chapitre 23 de cet écrivain, versets 13 et 14, on lit:

«Voici la terre des Chaldéens; ce peuple n’était pas (auparavant).

L’Assyrien la fonda (Babylone) pour les habitants du désert; il éleva

ses remparts, il bâtit ses palais, il l’établit pour la ruine des

nations.»

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II · 第 9 / 25 段