variantes des autres auteurs se trouvent jugées. Si Strabon donne aux
murs de Babylone le nombre disparate de 385 stades, c’est que Strabon
qui _cite très-souvent les historiens d’Alexandre_, emprunte d’eux le
nombre 365, qui, comme l’a dit Diodore, est celui de _Klitarque et des
auteurs contemporains d’Alexandre_, fondés sur ce motif, _que Sémiramis
voulut imiter les jours de l’année_. Ce motif astrologique, vraiment
caractéristique des anciens, nous paraît authentique[115] et concluant;
mais par cela même, il tourne contre Klitarque, 1° en ce que le nombre
365 ne peut se diviser en quatre parties égales, ni former un _carré
parfait_; il y aurait eu un reste ou fraction, qui pour les _géomètres
astrologues_, eût été du plus fâcheux présage; 2° parce qu’entre ces 365
stades et les 480 d’Hérodote, il n’existerait plus d’harmonie; 3° parce
que les 360 stades de Ktésias, en réunissant _les vertus du cercle_ au
mérite du _carré équilatéral_, s’accordent singulièrement bien avec
l’année de 360 jours que nous savons avoir été jadis en usage chez les
Égyptiens, et qui, à cette époque, nous est indiquée chez les Assyriens
par la circonstance _que Sémiramis demanda à son époux les cinq jours
excédant l’année, pour être reine_. Nous savons aussi que cet usage ne
fut point celui des Perses ni des Mages qui préférèrent l’année de 365
jours. Lorsque Darius marcha contre Alexandre, nous dit Quinte-Curce
(liv. III, chap. III), «les mages firent une procession dans laquelle
ils furent suivis de 365 jeunes gens, image des jours de l’année, et
ces jeunes gens furent vêtus de manteaux de pourpre.»
Les historiens contemporains d’Alexandre qui ont eu cet usage sous les
yeux, et qui ont ouï dire dans Babylone, que le nombre _des stades du
rempart égalait celui des jours de l’année_, ont confondu l’année
moderne avec l’année ancienne. Strabon a donc tiré d’eux le nombre 365.
Mais quelque ancien copiste de ses manuscrits a altéré le second
chiffre, et a écrit _octa_ pour _exa_. Quinte-Curce ou ses copistes ont
encore altéré cette erreur, et en retournant le chiffre, ils ont écrit
au lieu de 386, 368: de la part du tardif Quinte-Curce, cette méprise
est sans conséquence. Nous ne parlons point de Pline qui confond
habituellement tous les stades en les prenant sans distinction pour la
8e partie d’un mille romain. On doit regretter les nombres et les
calculs de Bérose.
L’enceinte de Babylone nous étant connue de 24,627 toises ou 48,000
mètres, chaque côté du carré a eu environ 6,156 toises ou 12,000
mètres[116], c’est-à-dire un peu plus de 3 de nos lieues de poste. Par
conséquent la surface plate de cette capitale occupa plus de 9 de nos
lieues de poste carrées; cette surface est sans doute prodigieuse, mais
non pas incroyable. On se tromperait gravement si l’on comparait une
ville asiatique, et surtout une ville arabe, à nos villes d’Europe, où
les maisons bâties en pierres sont serrées l’une contre l’autre, et
s’élèvent de plusieurs, étages: en Asie, en général, des jardins, des
cours, des champs labourables sont compris dans l’enceinte des villes. A
surface égale, elles ne contiennent pas la moitié, ni même le tiers
d’habitants que contiennent les nôtres. En un pays tel que l’_Iraq_, où
il n’y a de bois de charpente, que des palmiers et des bois blancs[117],
les maisons du peuple ne sont et n’ont jamais été que des huttes. Ainsi
l’on ne doit considérer Babylone que comme un vaste camp retranché, dont
quelques quartiers voisins du fleuve et du château des rois ont été plus
peuplés, plus ornés, tandis que la majeure partie du terrain n’a eu
d’autre objet que de mettre à couvert de grandes quantités d’hommes et
de troupeaux dans des temps de guerres et d’invasions alors fréquentes
et subites[118]: on a droit de supposer que ce fut là l’intention
raisonnable des fondateurs de Ninive et de Babylone, dont les grandes
vues politiques sont attestées par leurs autres actions. Dans ces vastes
cités, plusieurs parties marécageuses ou voisines de marais étaient trop
insalubres pour être habitées; mais on les cultivait, et leur fécondité
devenait utile au noyau de la ville. Ainsi, toute compensation faite, et
par comparaison à Nankin, à Pékin, à Dehli, à Moscou, l’on peut croire
que Babylone dans sa splendeur n’a pas eu plus de 6 à 700,000
habitants[119]. En eût-elle eu un million, la subsistance de cette
multitude ne serait pas un problème embarrassant, comme l’a voulu penser
le major Rennel, sur des bases vagues et incorrectes[120]. Entre une
ville comme Londres et une ville asiatique quelconque, aucune
comparaison n’est admissible. S’il faut un espace de 6,600 milles carrés
pour faire vivre 700,000 Anglais, il n’en faut pas le quart pour
alimenter un million d’Arabes; et si l’on remarque, d’après Hérodote,
que la Babylonie était si fertile en riz, en grains, en légumes, qu’elle
seule fournissait le tiers des contributions de l’empire perse, sous
Darius et Xercès, on ne verra aucune difficulté à peupler la capitale de
plus d’un million d’habitants.
La hauteur du grand mur est moins facile à déterminer que son étendue;
Ktésias la porte à 50 orgyes, qui valent 265 pieds 7 pouces[121]:
Hérodote au contraire lui donne 200 _coudées royales de Babylone_[122],
qui valent 288 pieds 10 pouces: une telle hauteur surpasse toute
croyance, et, de plus, les deux historiens sont en discord de 32 pieds
3 pouces. D’ailleurs il n’ont pu voir les murs dans leur entier,
puisque, selon Hérodote, le roi _Darius les avait démolis par leur
faîte_[123]. Strabon, qui copie les historiens d’Alexandre, réduit cette
hauteur à 30 coudées, c’est-à-dire à 86 pieds 4 pouces 8 lignes, ce qui
est considérable, mais du moins admissible. Il ne donne aussi à leur
largeur que le passage de deux chars, égal à 32 _pieds anciens_[124], ce
qui est beaucoup plus raisonnable que les six chars de Ktésias. Ces murs
ayant été construits avec les terres excavées à leur pied, et cuites sur
place, il en résulta nécessairement un fossé très-profond, et il est
probable qu’Hérodote et Ktésias ont entendu la _hauteur_ prise depuis le
fond du fossé jusqu’au faîte du rempart, tandis que les historiens
d’Alexandre l’ont comptée à partir du _plain-pied_ de la place; et parce
que le fossé fut rempli d’eau, et que les murs, comme nous l’avons dit,
étaient démolis par leur faîte, aucun de ces auteurs n’a pu les mesurer,
et n’en parlant que sur ouï-dire, l’on a pu leur en imposer.
Il est plus facile d’apprécier les mesures des deux châteaux construits
par Sémiramis aux deux issues du pont qu’elle jeta sur l’Euphrate. «Le
château du couchant», dit Ktésias (voyez ci-devant, p. 116), «fut ceint
d’une triple muraille dont la première en dehors eut 60 stades de
pourtour.» Ces 60 stades de Ktésias nous sont connus égaux à 4104 toises
3 pieds 5 pouces 5 lignes, ou 8000 mètres. Il en résulte pour chaque
côté 2546 mètres, 170, c’est-à-dire une surface de plus d’une demi-lieue
en tous sens. Cet espace semble mériter à cette citadelle le nom de
_ville à triple enceinte_, dont nous avons vu Bérose faire mention dans
un passage obscur que nous croyons avoir expliqué: les autres détails de
ces châteaux n’offrent pas de difficulté grave; car il est évident que
Ktésias ou Diodore, en disant que _la troisième enceinte intérieure_
(par conséquent la plus petite) _surpassa la seconde en largeur et en
longueur_, ont voulu dire en _largeur_ et en _hauteur_; autrement ce
serait une absurdité.
Les dimensions du pont telles que les donne Ktésias ne sont pas
admissibles. Cet auteur dit qu’il fut jeté à l’endroit le plus étroit du
fleuve, et que cependant il eut 5 stades de _longueur_. Ce serait, dans
son calcul, 342 toises 2 pieds 2 pouces (environ 2165 pieds). Mais
Strabon (liv. XVI, pag. 738), fondé sur les historiens d’Alexandre, ne
donne qu’un stade de largeur à l’Euphrate: nos voyageurs modernes n’ont
pas mesuré ce fleuve avec précision; mais deux d’entre eux nous
fournissent un terme approximatif de comparaison. Pietro della Valle
rapporte[125] qu’au bourg de Hellah (qui fit partie de l’ancienne
Babylone), il vit au mois de novembre «un pont de barques sur
l’Euphrate, comme il en avait vu un à Bagdad. (En cette saison les eaux
sont assez basses.) Ce pont n’avait que 24 barques d’étendue, mais dans
les grosses eaux il en faut bien davantage.»
D’autre part, Beauchamp estime à 10 pieds la largeur de chaque barque
composant le pont de _Baghdad_ (qui doit être analogue); mais il faut
ajouter les intervalles, et de plus une certaine étendue pour le temps
des grosses eaux: supposons 30 barques faisant 300 pieds, et laissons
les intervalles pour mémoire. Si le stade de Strabon est celui
d’Hérodote, il vaudra 307 pieds 10 pouces; s’il est le stade de Ktésias,
il vaudra 410 pieds 5 pouces. On ne saurait admettre 110 pieds pour les
intervalles, et il semblerait plus naturel de préférer le stade
d’Hérodote, qui cadre avec le récit des voyageurs: néanmoins leur mesure
est trop vague pour décider nettement la question. Si d’autre part on
supposait que Ktésias se fût mépris sur le nom de _la mesure_ qu’il
emploie, et qu’au lieu de _stade_ l’on dût lire _plèthre_[126], les 5
plèthres vaudraient 71 toises 1 pouce 6 lignes, c’est-à-dire 427 pieds
6 pouces, qui ne diffèrent de 410 pieds que de 17 pieds 6 pouces. Rien
n’est bien clair sur cet article, si ce n’est que le pont n’a guère dû
excéder 400 et quelques pieds, et que Ktésias est en erreur quant aux 5
stades.
Un dernier article, plus clair et plus important dans ses résultats, est
le _temple ou la tour de Bélus_; écoutons Hérodote, qui se déclare
témoin oculaire, et qui n’a pas dû se tromper sur un objet soumis à
l’œil et de peu d’étendue[127].
«Le centre de la ville (à l’orient du fleuve) est remarquable par le
temple de _Jupiter-Bélus_, qui subsiste encore actuellement: c’est un
carré régulier fermé par des portes d’airain, lequel a deux stades
d’étendue en tous sens. Au milieu de cette enceinte on voit une tour
massive qui a un stade en longueur comme en largeur.»
Ainsi le temple de Bélus à Babylone était un lieu fort, une sorte de
citadelle[128] semblable au temple du soleil à _Bal-bek_, et à la
plupart des temples anciens[129], qui, pour le respect du dieu et
surtout pour la sûreté des prêtres et des trésors que la piété y
entassait, étaient munis d’un haut et fort mur extérieur..... La mesure
dont se sert ici Hérodote est évidemment le stade chaldéen de 1111 1/9
au degré, chaque stade égal à 100 mètres (51 _toises_ 1 _pied_ 10
_pouces_ 1 _ligne_). Par conséquent le carré de 2 stades formé par le
mur avait sur chaque face 200 mètres français, ou 102 toises 3 pieds 8
pouces 2 lignes, ou 615 pieds 8 pouces, presque égal à la face du
bâtiment des Invalides, vers la Seine.
Au milieu de ce carré de murs fermé par des portes d’airain, était la
_tour_ de Bélus, carrée aussi dans sa base, sur un stade de chaque côté,
par conséquent 100 mètres, ou 317 pieds 10 pouces 1 ligne de base. «Sur
cette tour,» continue Hérodote, «s’en élève une seconde; sur la seconde
une troisième, et ainsi de suite jusqu’au nombre total de 8. On a ménagé
en dehors de ces tours des escaliers ou degrés qui vont en tournant, et
par où l’on monte à chaque tour. Au milieu de cet escalier (à la
quatrième tour), on trouve une loge et des sièges où se reposent ceux
qui montent. Dans la dernière (et plus haute tour) est une grande
chapelle; dans cette chapelle est un grand lit bien garni, et près de ce
lit une table d’or.»
Notre auteur omet de remarquer qu’à chaque étage la tour diminuait; en
sorte que le profil général dut être celui d’une pyramide. Il omet aussi
de donner la hauteur; mais Strabon la restitue, lorsqu’il dit (page
738) «que le tombeau de Bélus était une _pyramide_ haute d’un stade, sur
un stade de long et de large par sa base.»
Cette masse avait donc aussi 307 pieds 10 pouces d’élévation et formait
un triangle équilatéral[130].
Quel fut l’objet de cet édifice? C’était là le secret des prêtres.
Quelques circonstances peuvent nous le révéler. 1° Ces escaliers
commodes qui menaient au sommet annoncent un besoin assez fréquent d’y
monter: ce ne peut être pour des sacrifices; leur appareil sanglant de
bûchers et de victimes eût été trop embarrassant, et la chapelle était
trop petite; 2° dans cette chapelle était un lit et une table, _on
couchait là_, et, puisqu’on y passait la nuit, on y avait des lumières,
on y travaillait sur la table; le _dieu Bel_, disaient les prêtres, _y
descendait une fois l’année; et il y trouvait une femme_: cela s’entend;
mais pendant les 364 autres nuits de l’année, ce lit, selon nous,
servait au repos d’un ou de plusieurs prêtres astronomes occupés à
l’observation des astres: _cet édifice était un observatoire_; sa
hauteur en est un nouvel indice; car, dans un pays plat comme la
Chaldée, une élévation de 307 pieds au-dessus du sol n’a d’autre utilité
que de placer l’œil au-dessus des brouillards terrestres, de lui faire
voir plus nettement l’horizon complet, et de diminuer l’effet des
réfractions: aussi Ktésias, après avoir dit que cette tour ou pyramide
fut excessivement élevée (_voyez_ ci-devant, pag. 119), ajoute: «C’est
par son moyen que les Chaldéens, livrés à l’observation des astres, en
ont connu exactement les levers et les couchers».
Voilà le mystère très-important à garder, puisqu’il était la base et le
mobile théocratique de la puissance religieuse et politique des prêtres,
qui, par les prédictions des éclipses du soleil et de la lune,
frappaient d’étonnement et d’admiration les peuples et même les rois
alors très-ignorants des causes, et très-effrayés de l’apparition de ces
phénomènes: par ces prédictions les prêtres se firent considérer comme
initiés aux secrets, comme associés à la science des dieux, et ils
reçurent ou prirent le nom vénéré de _Nabi_ et _Nabo_ (le prophète), et
de _Chaldœi_, ou plutôt _Kadshim, devins_ et _devinateurs_. Si l’on eût
pu fouiller cette chapelle de Bel, on y eût trouvé quelque armoire ou
caveau masqué où étaient renfermés les instruments d’observation, dont
les anciens astronomes ont toujours été très-jaloux. Les observations
journalières ont pu se faire _dans la loge du milieu_ où étaient des
sièges de repos, à une élevation de 150 pieds, plus exploitable que
307. Voilà le foyer de cette _science chaldéenne_ vantée par les plus
anciens Grecs, comme étant de leur temps une chose _très-antique_, ce
qui ne pourrait se dire si le système d’ailleurs très-compliqué de cette
science, tant astronomique qu’astrologique, ne se fût formé que depuis
Sémiramis. Il est possible, il est même probable que l’édifice vu par
Hérodote et Ktésias ne fut qu’embelli et réparé par cette princesse avec
une plus grande magnificence. Tout s’accorde à témoigner qu’avant elle,
et très-anciennement auparavant, existait en ce même lieu le monument
appelé tantôt _palais_ et _citadelle_, tantôt _temple, tombeau_ et
_tour_ du dieu _Bel_. Les assertions de Mégasthènes et de Bérose,
d’Alexandre Polyhistor, d’Abydène, etc., sont positives à cet égard, et
elles ont d’autant plus de poids qu’elles ne sont que l’expression et la
traduction des traditions du pays et des monuments publics cités par ces
écrivains comme des garants notoires de leur véracité. Joignez-y ce que
le livre des Antiquités juives dit de la _tour de Babel_, qui, pour le
_nom_ comme pour la chose, est absolument identique à ce qu’Hérodote et
Bérose disent de la _tour de Bel_: nous avons vu plus haut que l’époque
de construction est aussi la même. Or, puisque nous avons des motifs
raisonnables de penser que la _tour de Bel_ où _de Babel_ exista
long-temps avant le règne de Sémiramis, probablement 2,000 ans, et
qu’elle _exista comme observatoire astronomique_, nous avons aussi le
droit d’inférer que c’est plutôt dans cette période qu’il faut placer
les études et les progrès des Chaldéens en astronomie. _Une_
circonstance, elle seule, nous révèle qu’à l’époque de Sémiramis ils
connaissaient non-seulement _la figure ronde_, mais encore la
circonférence de la terre. _La base_ et _la hauteur_ de la tour de Bélus
étaient rigoureusement la mesure du stade chaldaïque; cette mesure
géométrique ne fut point prise au hasard. En supposant que ce fut
Sémiramis qui l’ordonna, en réparant la tour, il s’ensuit que déjà le
stade était usité; or, le stade chaldaïque de 1,111 1/9 au degré est une
portion élémentaire du cercle de 400,000 stades, considéré comme
circonférence du globe terrestre. Cette circonférence avait donc été
antérieurement calculée et déduite des opérations géodésiques et
astronomiques, ainsi que des raisonnements mathématiques, sans lesquels
elle ne pouvait être connue: ce n’est pas tout; ce même stade, appliqué
au degré terrestre, se trouve lui donner une étendue de 57,002 toises 1
pied 9 pouces 6 lignes, ce qui diffère un peu moins de 73 toises de la
mesure obtenue par les académiciens dans le siècle dernier. Cette mesure
est, comme l’on sait, de 57,075 toises pour la latitude de Paris (49°
23´);==de 56,750 toises sous l’équateur, et de 57,438 à Torne, par la
latitude de 65° 50´. D’où l’on doit conclure que comme les degrés
croissent en allant de l’équateur au pôle, c’est dans une latitude
moyenne que fut mesuré celui qui nous présente 57,002 toises et
fraction[131].
Un dernier fait nous reste à connaître: la tour de Bélus, dans sa
fondation première, vers l’an 3190 ou 3195 avant notre ère, comme
l’indiquent les Juifs et les Chaldéens, eut-elle les mêmes dimensions
d’un stade de hauteur sur un stade de base? Si cela était, il serait
démontré que dès cette date les sciences astronomiques des Chaldéens
étaient au point que nous indiquons, et cela est plus que probable. Dans
tous les cas, cette période de 3190 ans avant J.-C. fournit aux
chronologistes raisonnables l’espace nécessaire à placer, d’une part,
les observations babyloniennes envoyées par Kallisthènes à Aristote et
remontant à l’an 2234 avant J.-C.; d’autre part, la fondation du temple
d’Hercule à Tyr, que ses prêtres attestèrent à Hérodote remonter à une
année qui correspond à l’an 2725 avant J.-C. Quant aux érudits qui nient
tous les faits placés hors de leur système biblique, tout raisonnement
avec eux est inutile, puisqu’il est d’avance proscrit[133].
CHAPITRE VIII.
Histoire probable de Sémiramis.
Après avoir ramené à un état admissible et croyable les ouvrages de
Sémiramis, qui cependant conservent leur caractère gigantesque, ne
quittons pas ce sujet digne d’intérêt, sans essayer de nous faire des
idées raisonnables de cette femme extraordinaire, qui dans l’histoire
tient le premier rang de son sexe. Diodore de Sicile nous présente deux
récits de sa fortune, et de la manière dont elle parvint au pouvoir
suprême, qu’elle géra d’une main si hardie. Selon l’un de ces récits,
qui est celui de Ktésias: «Sémiramis naquit en Syrie, à Ascalon, des
amours clandestins de la déesse Derketo et d’un jeune sacrificateur de
son temple: l’enfant exposée dans un lieu désert, parmi des rochers, fut
par miracle nourrie et sauvée par les soins d’un essaim de pigeons
sauvages qui avaient leur fuye[134] en ce lieu. Au bout d’un an, des
bergers découvrirent cette orpheline, et la trouvant très-jolie, ils la
menèrent et la donnèrent à l’intendant des haras royaux (appelé
_Simma_), lequel, privé d’enfants, l’adopta et la nomma _Sémiramis_,
c’est-à-dire _colombe_, en langue syrienne; de là serait venu le culte
des pigeons dans le pays.» _Voilà_, dit Diodore (ou Ktésias), _la fable
que l’on débite sur Sémiramis_. Et, en effet, c’est bien là une fable;
mais en écartant le conte des pigeons et de la déesse, il resterait pour
fait raisonnable que réellement Sémiramis serait née à Ascalon, du
commerce clandestin de quelque prêtresse, et qu’élevée en secret, elle
aurait été adoptée par le personnage indiqué. Tout cela est dans les
mœurs du pays et du temps.
«Parvenue à l’âge nubile, continue Ktésias, l’éclat de sa beauté et de
ses talents subjugua l’un des principaux officiers du roi. Cet officier
s’appelait _Memnon_; étant venu inspecter les haras, il emmena Sémiramis
à Ninive et il en eut deux enfants..... La guerre de Bactriane survint,
Sémiramis y suivit son époux..... Ninus vainquit les Bactriens en rase
campagne, mais il assiégeait inutilement leur capitale, où ils
s’étaient renfermés, lorsque _Sémiramis_, travestie en guerrier, trouva
le moyen d’escalader les rochers de la forteresse, et, par un _signal
élevé_ sur le mur, avertit de son succès les troupes de Ninus, qui alors
emportèrent la ville.... Ninus, charmé du courage et de la beauté de
Sémiramis, pria Memnon de la lui céder; celui-ci refusa. Ninus n’en tint
compte, Memnon se tua de dépit, et Sémiramis devint reine des
Assyriens.» Tel est, dit Diodore, le récit de Ktésias (p. 134, liv II).
Mais Athénée et d’autres écrivains assurent «que Sémiramis fut
originairement une courtisane dont les grâces et la beauté fixèrent
l’attention de Ninus. D’abord le crédit de cette femme n’eut rien de
remarquable; mais ensuite il s’accrut au point d’amener Ninus à
l’épouser, et finalement elle lui persuada, dans une fête, de lui céder
5 _jours_ pour régner.»
Cette seconde version, plus naturelle, plus historique que la première,
est encore appuyée par une anecdote que nous a conservée Pline. «Vers la
107e olympiade, dit cet auteur (de 352 à 349 avant J.-C.), parmi
plusieurs peintres habiles fleurit _Échion_, qui se rendit célèbre par
divers beaux tableaux: l’on admire entre autres sa _Sémiramis_, qui, de
_servante, devient reine_[135].»