que celle de Ktésias, la fondatrice de Babylone, et nous trouvons
plusieurs appuis à cette assertion:
1° Le silence absolu de tous les anciens sur une Sémiramis II, placée à
la date que donne Hérodote;
2° Un passage d’Étienne de Bysance, qui dit: «Babylone n’a pas été bâtie
par Sémiramis, comme le dit Hérodote.»
Hérodote ne parle qu’une seule fois de Sémiramis, _qui éleva les digues
remarquables auxquelles Babylone dut l’assainissement de son terrain_.
Étienne de Bysance a donc considéré cette Sémiramis comme la
_fondatrice_ dont parle Ktésias.
3° En parlant de Babylone, Hérodote dit ailleurs: «Après la subversion
de Ninive (en 717 sous Sardanapale) Babylone devint la capitale des
«rois assyriens.» Ne semble-t-il pas croire que Babylone n’eut de rois
que depuis cette époque très-voisine de Nabounasar, mort en 733?
4° Ensuite, après avoir parlé de ce que firent à Babylone les rois
Darius et Xercès, il ajoute:
«Cette ville a eu _plusieurs_ autres rois: ce sont eux qui ont _plus
amplement orné ses murs et ses temples_.» Ces derniers mots font
allusion aux portes d’airain posées par Nabukodonosor, et à ses
_dépouilles opimes_ mentionnées par Bérose; mais en même temps elles
impliquent _la construction des murs comme antérieure et déjà
faite_[91]. Hérodote poursuit:
«Parmi ces rois l’on compte deux femmes: la première, nommée
_Sémiramis_, vécut _cinq générations_ avant la seconde.»
Remarquez qu’Hérodote n’a pas dit _cinq_ règnes: il y eût en
contradiction avec l’autre phrase, _Babylone a eu plusieurs autres
rois_. Le mot _plusieurs_ cadre bien avec le nombre du _kanon de
Ptolomée_, qui compte 21 règnes depuis Nabounasar jusqu’à Kyrus; mais si
Hérodote eût connu ceux qui s’écoulèrent entre Sémiramis et Nabounasar,
dans un espace de plus de 440 ans, se fût-il contenté du mot
_plusieurs_? Il a donc ignoré ceux-là.
5° Enfin, si notre explication est fausse, n’est-il pas bien singulier
de voir le calcul chaldéen d’Hérodote donner 14 ans de règne à Sémiramis
(de 761 à 747), précisément comme nous l’avons trouvé ci-dessus par le
calcul des Assyriens?
Il est probable que lorsque cet historien voulut rédiger son histoire
d’Assyrie, il s’aperçut de la lacune du système chaldéen, de sa
discordance avec le système ninivite; que cette difficulté devint pour
lui un motif de dégoût, un obstacle radical à la publication de son
livre; en même temps que cette erreur, glissée dans l’ouvrage qui nous
reste, a dû être l’un des arguments efficaces dont se servit Ktésias
pour l’attaquer et le discréditer. Il nous reste deux mots à dire sur
les ouvrages de Nitokris. (Voyez pag. 142 ci-dessus.)
Les _trois grands détours de l’Euphrate_ paraissent lui appartenir sans
opposition, mais son pont ressemble beaucoup à celui de Sémiramis. Ne
peut-on pas croire que Nitokris l’aura trouvé très-dégradé et qu’elle
l’aura réparé et orné?
La dérivation du fleuve et le creusement du grand réservoir ou lac sont
des annexes du pont, que Sémiramis dispute également. Ce ne fut
probablement qu’imitation et répétition de la part de Nitokris.
De toutes ces discussions il résulte assez clairement, d’une part, que
les ouvrages fondamentaux de Babylone appartiennent réellement à
Sémiramis, et que les livres assyriens à cet égard ont été mieux
instruits et plus fidèles que ceux des Chaldéens; mais, d’autre part, il
semble également vrai de dire que long-temps avant cette reine il
existait au même local un temple très-célèbre du dieu Bel; et parce que
les anciens temples en général étaient fortifiés pour la sûreté des
prêtres, et qu’à raison des pèlerinages dont ils étaient le but, leur
voisinage était très-habité, il y a tout lieu de croire qu’il exista une
ville de _Babel_ ou Babylon, antérieure à celle de Sémiramis; et à cet
égard l’assertion de Bérose et de Mégasthènes est confirmée par d’autres
témoignages positifs et par divers raisonnements d’induction.
Diodore de Sicile[92], en parlant des grands et nombreux ouvrages que
Sésostris, au retour de ses conquêtes, fit exécuter par les captifs des
peuples qu’il avait vaincus, s’autorise des livres et des monuments
égyptiens, pour nous apprendre «qu’un certain nombre de prisonniers
amenés de la Babylonie, ne purent supporter patiemment la dureté des
travaux, et qu’étant parvenus à s’échapper ils s’emparèrent d’un lieu
très-fort situé au bord du Nil; que de cet asile ils firent dans le
voisinage des excursions et des pillages pour subsister, jusqu’à ce
qu’une amnistie leur ayant été offerte ou accordée, ils donnèrent le nom
de _Babylon_ au local choisi par eux pour y habiter.»
Or si, comme les chronologistes en sont d’accord, sur la foi d’Hérodote,
le roi égyptien Sésostris revint de ses conquêtes vers l’an 1348 avant
J.-C., il s’ensuit qu’il existait des _Babyloniens_, et par conséquent
une _Babel_ dès cette époque, plus de 150 ans avant Sémiramis. Diodore
ajoute immédiatement cette observation remarquable:
«Je n’ignore pas que Ktésias de Knide donne une autre origine à
plusieurs des villes d’Égypte qui ont des noms étrangers, lorsqu’il dit
qu’un certain nombre de gens de guerre, venus en Égypte à la suite de
Sémiramis, y bâtirent des villes qu’ils appelèrent du nom de leur
patrie.»
Dans cette opinion de Ktésias nous trouvons deux invraisemblances
choquantes. 1° Comment Babylone, à peine bâtie par Sémiramis, à peine
ayant un premier noyau d’habitants en sa vaste enceinte, eût-elle pu
fournir une colonie? et comment ces colons, tous nés hors de Babylone,
auraient-ils appelé _patrie_ un lieu auquel ils étaient étrangers?
2° Comment les Égyptiens, après le passage supposé de Sémiramis, qui dut
être de courte durée, auraient-ils laissé parmi eux des étrangers
faibles, sans appui, et qui leur étaient odieux par principe de religion
et de politique? L’origine de ces villes étrangères, attribuée aux
captifs de Sésostris, est donc bien plus naturelle, et Ktésias, qui se
contredit ici, paraît suivre cette opinion systématique des Perses (dont
nous avons parlé), lesquels, à l’occasion de la révolte d’Égypte contre
le grand roi, cherchèrent dans l’antiquité un droit ou un prétexte de
possession légitime, fondé sur une prétendue conquête antérieure à
Sésostris, conquête au moyen de laquelle les Égyptiens n’auraient dû
être considérés que comme d’anciens sujets échappés au joug et dans un
état constant de rébellion.
Ici la contradiction de Ktésias se démontre par les circonstances dont
il accompagne la conquête que Ninus fit de la _Babylonie_. «Ce pays,
dit-il, avait beaucoup de villes bien peuplées; les naturels,
inexpérimentés à l’art de la guerre, furent facilement vaincus et soumis
au tribut; Ninus emmena le roi captif, etc.»
Sur ce texte nous raisonnons et nous disons: «Si _ce peuple avait des
villes_, c’est qu’il avait des arts, des sciences, des richesses; s’il
_était inexpérimenté à l’art de la guerre_, c’est qu’il était pacifique
et civilisé, et il était pacifique parce qu’il était agricole; c’était
encore la cause de sa population et de sa richesse. Puisqu’il avait un
roi, l’état était monarchique; par conséquent il y avait une cour, une
capitale et toute l’organisation analogue. Dans cette organisation il ne
pouvait manquer d’exister, comme chez tous les anciens peuples
asiatiques, une caste sacerdotale; et puisque les historiens postérieurs
nous représentent le peuple babylonien comme très-anciennement divisé en
4 castes, à la manière des Égyptiens et des Indiens, nous pouvons être
sûrs que dès lors existait la caste de ces prêtres chaldéens si renommés
pour leurs sciences et pour leur antique origine. Si cette caste
existait, elle devait dès lors avoir aussi son collège, son observatoire
astronomique, instruments nécessaires de son instruction et de ses
sciences. Dans un pays plat comme la Chaldée, cet observatoire devait
être élevé, comme la pyramide ou tour de Bélus, identique à celle de
_Babel_. Le royaume conquis par Ninus devait même déja porter le nom de
_Babylonie_, d’abord parce qu’il était le pays de _Bélus_; 2° parce que
ce nom se montre dès le temps de Sésostris; 3° parce que les limites de
la _Babylonie_, telles que les tracent les plus anciens géographes,
n’ont pu être assignées par Sémiramis ou par Ninus; en effet, la ligne
frontière de la Babylonie au nord, selon Strabon[93], d’accord avec
Ktésias, passait entre le territoire d’Arbèles et le pays de Ninive,
appelé proprement _Atourie_ ou _Assourie_; c’est-à-dire que la
juridiction de Babylone s’étendait jusqu’à 84 lieues de cette ville, et
s’approchait de Ninive presqu’à la distance de 16 de nos lieues communes
de France, ce qui est confirmé par le récit que fait Ktésias des combats
qui eurent lieu entre les troupes de Sardanapale et celles d’_Arbakes_
et de Bélésys[95]. Or, l’on ne saurait concevoir que Ninus ou Sémiramis
eussent tellement rapproché de leur capitale le territoire d’un peuple
vaincu; et il faut admettre que cette limite de la _Babylonie_ était
déjà ancienne; que le royaume des Chaldéens fut établi avant celui des
Assyriens, lesquels avant Ninus ne possédaient probablement que le pays
montueux situé entre l’Arménie et la Médie, pays qui compose aujourd’hui
le Kurdistan proprement dit; tandis que les Babyloniens possédaient tout
le plat pays situé entre la mer[2], le désert et les montagnes, ce qui
présente un débornement géographique si naturel, que l’histoire nous le
montre presque sans variation depuis ces anciens temps jusqu’à nos
jours. On peut dire que cette grande île de l’Euphrate et du Tigre,
jadis appelée _Babylonie_, et maintenant _Irâq-Arabi_, a été le domaine
constant de la race arabe. Divers passages de Strabon offrent à cet
égard des faits positifs et des idées lumineuses. «Les Arméniens,» dit
ce savant géographe, liv. I, pag. 41, «les Arabes et les Syriens ont
entre eux des rapports marqués pour la forme du corps, pour le genre de
vie et pour le _langage_..... et les Assyriens ressemblent entièrement
aux Arabes et aux Syriens (p. 42): or le nom des _Syriens_ (liv. XVII,
p. 737) paraît s’étendre depuis la _Babylonie_ jusqu’au golfe d’Issus,
et même autrefois jusqu’à l’Euxin; car les Cappadociens, tant ceux du
Pont que ceux du Taurus, portent encore le nom de _Syriens blancs_, sans
doute parce qu’il y a des _Syriens noirs_. Ceux-ci (les noirs) habitent
extérieurement au mont Taurus, dont le nom s’étend jusqu’à l’_Amanus_
(près le golfe d’Issus). Quand les historiens qui ont traité de l’empire
des _Syriens_ nous disent que les Perses renversèrent les Mèdes, et que
les Mèdes avaient renversé les Syriens, ils n’entendent pas d’autres
Syriens que ceux qui eurent pour capitales les cités de Babylone et de
Ninive, bâties l’une par Ninus dans la plaine d’Atourie, l’autre par
Sémiramis, épouse et successeur de Ninus.... Ces Syriens-là régnèrent
sur l’Asie..... Ninus et Sémiramis sont appelés Syriens[97] (dans
l’histoire).....et Ninive porte le titre de capitale de la _Syrie_.
C’est la même langue qui est parlée au dehors et _en dedans_ de
l’Euphrate.» Voilà ce que dit Strabon.
Par ces mots, _en dedans de l’Euphrate_, il désigne évidemment le pays
entre ce fleuve et le Tigre, et même tout ce qui est à l’est jusqu’aux
montagnes des Mèdes et des Perses; ce qui s’accorde très-bien avec les
monuments arabes de _Maséoudi_, lesquels, comme nous l’avons remarqué
ci-devant[98], attestent que le midi de la Perse et le pays de Haouaz, à
l’est du Tigre, furent habités par l’une des 4 plus anciennes tribus
arabes (celle des Tasm) à une époque très-reculée.
Un dernier trait à l’appui de cette antiquité mérite encore d’être cité.
Étienne de Bysance, au mot _Babylon_[99], après avoir dit que _Babylon
ne fut point fondée par Sémiramis, comme le prétend Hérodote_ (vide
supra), ajoute «que cette ville fut fondée par le très-sage et
très-savant Babylon[100], 2000 ans avant Sémiramis, comme le dit
Herennius-Severus.»
Cet Herennius-Severus, selon la remarque de
Saumaise[101], est le Phénicien _Philon_, cité par Josèphe
comme ayant traduit en grec plusieurs livres
historiques de sa nation; par conséquent
Philon put et dut lire des livres arabes et chaldéèns
d’une date très-ancienne. Les 2000 ans que
nous cite ce savant, sont donc un résultat de ses
calculs, dressé d’après les données des monuments
authentiques. Nos chronologistes modernes ont
négligé ou méprisé ce calcul, parce qu’il ne cadre
pas avec les leurs; mais, dans le système que
nous exposons, il a une analogie frappante avec
deux périodes dont on avoue l’authenticité.... Selon
nous, Sémiramis régna 1195 ans avant J.-C.:
ajoutez 2000 ans, vous avez 3195 ans pour date
de la fondation du _temple de Bélus_; et rappelez-vous
que selon Mégasthènes et Bérose, ce fut
après un _déluge_ ou inondation de la terre que Bélus
bâtit sa ville, puis disparut. Maintenant confrontez
à ce calcul celui des livres juifs; vous avez
depuis l’ère chrétienne jusqu’à la fondation du
temple de Solomon[102]............. 1012 ans.
De la fondation du temple de Salomon
jusqu’à la sortie d’Égypte[103]..... 480
De l’autre part 1492 ans.
Depuis la sortie d’Égypte jusqu’à la
naissance d’Abraham[104] 500
Et depuis la naissance d’Abraham
jusqu’au déluge[105] 1194
------
Total 3186 ans.
Nous n’avons donc que 9 ans de différence; encore faut-il remarquer que
_dans la période des rois juifs_, il y a entre les chronologistes des
variantes de 6, 8 et 10 ans qui remplissent ce déficit et rendent
complet le synchronisme[106]. Notre calcul particulier, toutes
corrections faites, porte l’intervalle depuis la fondation du temple de
Salomon jusqu’à notre ère, à la somme de 1015, ce qui donne 3189 ans, 5
ans seulement de différence. Une si parfaite analogie n’est pas due au
hasard.
D’autre part, l’analyse de l’astronomie indienne, faite par Bailly, par
le Gentil, et par les savants de Calcutta, nous apprend que la période
du _Kali yog_ remonte à l’an 3102 avant notre ère, c’est-à-dire qu’à
cette date commença l’_âge actuel_, à la suite d’_un déluge_ qui avait
_inondé la terre et détruit la race humaine, à l’exception de
Satavriata_ et de sa famille, que le dieu _Vishnou_, métamorphosé en
poisson, prévint et sauva du danger. Il est vrai qu’ici nous avons une
différence de 90 ans; mais comme tous ces déluges si célèbres dans
l’histoire (quoique arrivés, dit-on, avant qu’il existât des écrivains),
ne sont autre chose que des faits astronomiques voilés par l’allégorie,
les calculs des astronomes ont eu des variantes selon le point (ou
degré) _du signe céleste_ (argo ou verseau) d’où ils sont partis, et il
a suffi d’un degré de signe pour introduire une différence de 71 ans, à
raison du phénomène appelé _la précession des équinoxes_.
Ici l’analogie ou plutôt l’identité des trois époques prouve que le
récit vient d’une source commune, qui doit être placée chez les
Chaldéens, parce que les Juifs ne sont que leur écho, ainsi que nous
l’avons démontré dans la première partie de ces Recherches (chap. XI et
suivants), et parce que les Indiens paraissent avoir emprunté leur
astronomie de l’école chaldéenne, ainsi que l’indiquent sensiblement le
Gentil dans son Mémoire sur la ressemblance de l’astronomie indienne
avec celle des Chaldéens[107], et Bailly lui-même en divers passages de
ses Recherches sur l’astronomie ancienne (p. 182) et indienne (p. 277,
et Disc. prél., p. lxxij). Nous verrons bientôt divers faits tendants à
prouver que cette école chaldéenne fut antérieure à Sémiramis et à
Ninus.
CHAPITRE VII.
Dimensions des principaux ouvrages de Babylone.
Ce sujet est un problème que l’on n’a pas encore résolu d’une manière
satisfaisante: deux difficultés le compliquent; l’une, la discordance
des auteurs sur les dimensions de ces ouvrages; l’autre, la valeur des
anciennes mesures citées par eux et comparées à nos mesures modernes.
Nous avons vu que selon Ktésias le grand mur d’enceinte formait un
_carré_ parfait, dont chaque côté avait 90 stades de longueur; total,
360: selon Klitarque, ce devait être 365, _par allusion aux jours de
l’année_. Selon Hérodote, ce carré _réellement équilatéral_, avait 480
stades de pourtour. Strabon et Quinte-Curce ont encore des variantes;
l’un dit 385, l’autre 368: quant à la hauteur du mur, Ktésias lui donne
50 _orgyes_ sur une largeur de six _chars_ serrés, tandis que Klitarque
la réduit à 50 coudées sur une largeur de 2 chars de front. Hérodote,
au contraire, porte la hauteur à 200 _coudées royales_ de Babylone.
Pourquoi ces discordances sur des faits matériels et palpables, et que
faut-il entendre par ces _stades_, ces _coudées_, ces _orgyes_?
Supposer, avec quelques commentateurs, que Ktésias ou Hérodote se sont
trompés, que l’un ou l’autre est en erreur, n’est pas une solution
admissible, parce que tous deux ont été sur les lieux, ont vu, ont
consulté les savants, et qu’une erreur juste _d’un quart_ est
impossible. On ne saurait dire non plus que les manuscrits soient
altérés en ce point: leur différence a été notée depuis très-long-temps.
Ne serait-ce pas plutôt que les _stades_ employés par eux ont une valeur
diverse, comme il arrive parmi nous à nos _lieues_, qui, selon les
provinces et les pays d’Europe, valent tantôt 2000 toises, tantôt 2500,
tantôt 2800, même 3000 et quelquefois plus? Le savant et judicieux
Fréret paraît avoir le premier saisi cette idée simple et lumineuse.
Dans un mémoire[108] projeté dès 1723, il tenta de prouver que la
discordance de Ktésias et d’Hérodote n’était qu’apparente, et qu’elle
provenait de ce qu’Hérodote avait employé _le petit stade mentionné_ par
Aristote[109] comme ayant servi aux mathématiciens à mesurer la
circonférence de la terre, qu’ils avaient déterminée à 400,000 parties
ou stades, dont il fallait 1111 toises ½ au degré; tandis que Ktésias
avait employé le stade dont Archimède[110] se servit pour mesurer la
même circonférence, et qui, donnant 833 ⅓ stades au degré, ne porte le
cercle qu’à 300,000 stades. Ce rapport de 300 à 400, le même que celui
de 360 à 480, est frappant; mais les preuves n’étaient pas assez
détaillées, ni les esprits assez mûrs; Fréret ne persuada point.
Danville, contre sa coutume, fut moins habile lorsqu’il voulut[111]
déduire le stade d’Hérodote d’une mesure vague du monticule de _Babel_,
prise par le voyageur _Pietro della Valle_.... Le major Rennel, qui
récuse avec raison un prétendu stade de 41 toises imaginé par Danville,
n’a cependant pas été plus heureux, et quoiqu’il ait consacré une
section[112] entière à la ville de Babylone, on sent après l’avoir lue
qu’il a plutôt fait des calculs de probabilités qu’une analyse
méthodique des deux difficultés dont nous traitons. Pour les résoudre
ces difficultés, il fallait surtout approfondir la question des _mesures
anciennes_; déterminer si les _stades_ des divers auteurs ont les mêmes
valeurs; quelles sont ces valeurs dans nos mesures modernes: un tel
travail exigeait un système entier de recherches, de comparaisons, de
combinaisons assez compliquées. Paucton, compatriote du major
Rennel[113], en avait fait une première tentative. Mais, ainsi qu’il
arrive dans toutes les recherches scientifiques, plusieurs inexactitudes
se mêlèrent à d’heureuses découvertes. Romé de Lisle[114] profita des
unes et des autres pour obtenir des résultats plus étendus, plus exacts.
Enfin M. Gosselin, par des combinaisons ingénieuses et nouvelles, a
porté à un plus haut degré de précision tout ce qui concerne les mesures
géographiques des anciens. Aujourd’hui que, grâces à ces savants, la
question des mesures anciennes est plus claire, il nous devient plus
facile de résoudre notre problème.
Et d’abord quant à la discordance des auteurs, si nous parvenons à
concilier Hérodote et Ktésias, les autres seront peu embarrassants,
parce qu’ils ne sont tous que des copistes, tandis que les deux premiers
sont des témoins oculaires, des autorités du premier degré. Mais de qui
ont-ils tiré leurs informations? Nous avons vu, au sujet de Sémiramis,
que leurs sources sont différentes; qu’Hérodote a suivi les opinions des
prêtres babyloniens, tandis que Ktésias a été dirigé par les savants
perses et les mages mèdes, interprètes des Assyriens: or il est notoire
que pour le système civil et religieux, comme pour le langage, les
prêtres babyloniens différaient totalement des Perses et des Mèdes; et
parce que l’astronomie, chez tous les anciens, tenait étroitement à la
religion, l’on a droit de supposer que cette science et ses éléments
différèrent aussi également; que par conséquent les mesures
géométriques, qui en font partie, ne furent pas précisément les mêmes.
D’après ces données, admettons que les stades employés par Hérodote et
Ktésias eurent des valeurs différentes, et voyons, dans les tables
dressées par M. Gosselin, si deux stades ne se trouveraient pas dans le
rapport exact de 3 à 4, comme 360 est à 480. Deux se présentent, l’un
ayant la valeur de 51 _toises_ 1 pied 10 _pouces_ 1 _ligne_ 421°;
l’autre la valeur de 68 _toises_ 2 _pieds_ 5 _pouces_ 5 _lignes_ 894°;
ce qui est juste la proportion demandée. Si nous élevons ce dernier au
multiple de Ktésias 360, nous avons 24,627 toises 2 pieds 8 pouces 9
lignes 984°, et si nous élevons le premier au multiple d’Hérodote 480,
nous obtenons rigoureusement la même somme dans tous ses détails; une
identité si parfaite ne saurait être l’effet du hasard: elle nous donne
la solution incontestable du problème, et nous avons le droit d’en
tirer plusieurs conséquences. Nous pouvons dire, 1° que cette différente
valeur des stades employés par Hérodote et Ktésias confirme la justesse
de notre aperçu, savoir, que ces deux auteurs ont suivi deux systèmes
scientifiques d’origine différente; 2° que dans cette occasion et dans
tout ce qui concerne Babylone, Hérodote a employé le petit stade, dit
d’_Aristote_, de 1111 1/9 au degré, tandis que Ktésias a employé le
stade dit d’_Archimède_, de 833 ⅓ au degré, comme l’avait deviné le
judicieux Fréret; 3° que le petit stade, dit d’_Aristote_, est
véritablement le stade chaldéen; que les mathématiciens indiqués par ce
philosophe ne sont autres que les Babyloniens, dont Kallisthènes lui
envoya les observations, selon ce que dit Simplicius dont le récit
trouve ici une preuve nouvelle; tandis que d’autre part le stade dit
d’_Archimède_ paraît avoir été le stade assyrien, transmis et sans doute
adopté par les Mèdes et par les Perses, leurs successeurs. Nous
reviendrons à ces deux aperçus qui sont importants.