_présente absolument les mêmes récits que Moïse_[83] _sur le déluge, sur
la destruction des hommes qui en résulta; sur l’arche dans laquelle
Noé, père de notre race, fut sauvé; sur la manière dont elle aborda aux
montagnes d’Arménie; ensuite il énumère les descendants de Noé, assigne
le temps de chacun d’eux_, et _arrive_ jusqu’à Nabopolasar, roi des
_Chaldéens_ et de _Babylone_.»
Ici Josèphe raconte en détail, d’après Bérose, comment Nabukodonosor,
fils de Nabopol-asar, ayant battu le roi d’Égypte _Néchos_, fut tout à
coup distrait de ses conquêtes par la mort de son père; comment, sur la
nouvelle qu’il en reçut, il traversa le désert de Syrie à marches
forcées pour se rendre à Babylone; comment, investi de l’autorité
suprême à _titre d’héritage_, il distribua ses prisonniers syriens,
phéniciens et juifs en divers lieux de la Babylonie, pour y être
employés à divers ouvrages, et il ajoute comme propres paroles de
Bérose[84]:
«Nabukodonosor, après avoir enrichi le temple de Bélus et de quelques
autres dieux, après avoir _réparé la ville de Babylone qui déja
existait_, et y avoir ajouté une ville (ou citadelle _neuve_), voulut
empêcher que ceux qui par la suite voudraient l’assiéger, ne s’y
introduisissent en détournant le fleuve: pour cet effet, _il construisit
une triple enceinte de murs, tant à la ville extérieure qu’à la ville
intérieure_, partie en briques cuites et bitume, partie en briques
seulement: lorsqu’il eut bien fortifié la ville, et qu’il l’eut ornée de
portes magnifiques (les portes d’airain), il bâtit près du palais de son
père un autre palais plus élevé, plus grand et plus somptueux. Il serait
trop long de le décrire; il nous suffira de dire que ce grand ouvrage
fut fini en 15 jours: or, dans ce palais fut aussi construit par lui le
jardin fameux appelé _jardin suspendu_, pour complaire au désir de son
épouse qui, ayant été élevée dans la _Médie_, désirait l’aspect d’un
_paysage montueux_.»
Voilà, continue Josèphe, ce que Bérose dit de Nabukodonosor, dont il
parle encore beaucoup dans son IIIe livre des _Antiquités
chaldéennes_, où il réprimande les historiens grecs, _qui croient
futilement_ que Babylone a été _construite par l’Assyrienne Sémiramis_,
et qui ont _écrit faussement_ que c’est elle qui a élevé _tous_ les
ouvrages merveilleux de cette grande cité.
Maintenant scrutons ce récit. A ne juger que par ces derniers mots (qui
ont écrit faussement), Bérose semblerait avoir donné un démenti absolu à
tout ce que Ktésias raconte de Sémiramis; mais il faut observer que ce
n’est plus ici le texte de Bérose; c’est Josèphe qui parle et qui
raisonne sur quelques passages que nous n’avons pas; en outre, lors même
que ce serait Bérose, nous aurions à lui opposer son propre texte
antérieur où il dit: _Nabukodonosor enrichit le temple de Bélus et de
quelques autres dieux_. S’il ne fit que _les enrichir_, ils existaient
donc déja: s’il les eût bâtis, Bérose n’eût pas manqué de le dire.
_Nabukodonosor ayant réparé la ville qui existait déja_: voilà une
phrase tout à l’avantage de Ktésias: la ville ne devait son existence
qu’à ses murs; Nabukodonosor les _répara_, parce qu’étant bâtis depuis
près de 600 ans, ils avaient subi des dégradations. Enfin dire, comme
Bérose, qu’il est faux que Sémiramis ait bâti tous les ouvrages
merveilleux de Babylone, n’est pas dire qu’elle n’en ait bâti aucun;
l’honneur de la fondation lui reste, et c’est Mégasthènes qui se trouve
ici convaincu d’erreur, lorsqu’il a dit: _Babylone fut bâtie par
Nabukodonosor. L’enceinte qui se distingue par des portes d’airain, fut
construite par ce même prince_. Il est bien vrai que les portes d’airain
furent posées par ce prince qui y employa entre autres l’airain enlevé
au temple de Jérusalem. Mais le mur existait, Nabukodonosor ne fit que
le réparer; et c’est sans doute cette association des portes posées et
des murs restaurés qui a trompé Mégasthènes. Poursuivons.
«Nabukodonosor, pour empêcher que l’ennemi, en cas de siège, ne
s’introduisît dans la ville en _dérivant_ le fleuve.»
Le moyen de dériver existait donc aussi, et il suppose la construction
du grand bassin de Sémiramis[85].
«Nabukodonosor fit construire une _triple_ enceinte tant à la ville
_intérieure_ qu’à la ville extérieure.»
A une ville comme Babylone, de plus de 24,000 toises de circuit,
supposer une _triple_ enceinte est une absurdité dont aucun écrivain n’a
parlé: il y a certainement ici altération dans le texte. Ktésias nous a
dit que Sémiramis bâtit deux châteaux forts ou citadelles, l’un à l’est,
l’autre à l’ouest du fleuve, et que le château du couchant eut une
_triple_ enceinte; ce doit être là l’objet désigné par Bérose: il aura
donné le nom de _ville_ à ces deux forteresses, et il aura appelé
_extérieure_ celle située à l’ouest de l’Euphrate[86], parce que, se
trouvant dans le _désert_ arabe, elle était réellement en dehors de la
Babylonie propre; tandis que le château de l’_est_, situé dans l’île
formée par l’Euphrate et le Tigre, était placé dans l’_intérieur_ du
pays. Admettant ces châteaux construits par Sémiramis près de six
siècles auparavant, leurs murs devaient être d’autant plus ruinés, que
les rois de Ninive, inquiets et jaloux, durent négliger ces moyens de
défense d’une grande cité mécontente: Nabukodonosor dut _réparer_ les
murs de la grande enceinte; et il put ajouter une _triple_ muraille au
château de l’_est_ qui n’avait qu’un mur. Bérose ainsi expliqué,
semblerait prétendre que Nabukodonosor les bâtit de fond en comble; mais
s’il eut pour objet d’opposer un obstacle à un ennemi déja introduit, la
prudente Sémiramis n’a pu manquer d’avoir la même idée.
Enfin Bérose dit que Nabukodonosor se construisit un palais plus grand,
plus somptueux que celui de son père; que dans ce château fut élevé le
fameux _jardin suspendu_, et que tout ce travail ne dura que quinze
jours. Ktésias est d’accord pour l’ouvrage; mais quant au temps,
Mégasthènes prétend que ce fut _Babylone même que Nabukodonosor entoura
d’un triple mur dans l’espace de 15 jours_. On aperçoit ici une
confusion évidente faite par cet écrivain, qui applique à la ville ce
que Bérose entend du château, et cet exemple nous montre la probabilité
d’une confusion inverse, mais du même genre, faite soit par Josèphe,
soit par Bérose même, ou par ses copistes.
En résumant cet article, il nous semble que les ouvrages réels de
Nabukodonosor sont,
1° Le palais du jardin suspendu, qui ne lui est contesté par personne;
2° La forteresse de Teredon;
3° Les écluses et les digues contre les reflux du golfe Persique;
4° Le bassin et les vannes en faveur de la ville de Siparis;
5° La réparation des murs de la grande enceinte de Babylone;
6° L’application des portes d’airain à ces murs;
7° La réparation du château à triple enceinte, et la reconstruction du
château de l’est sur pareil plan.
Il reste toujours à Sémiramis,
1° La construction première et fondamentale du grand mur de 360 stades;
2° Le quai le long de l’Euphrate;
3° Le boyau ou galerie sous-fluviale;
4° Les deux châteaux aux issues de cette galerie et du pont;
5° Le grand bassin de dérivation;
6° Enfin la tour ou pyramide du temple de Bélus.
CHAPITRE IV.
Autorités respectives de Bérose et de Ktésias, comparées et appréciées.
Dans le conflit de Bérose et de Ktésias, tel que nous le voyons, une
difficulté se présente. Comment concevoir, pourra-t-on dire, qu’un
indigène babylonien, qu’un prêtre chaldéen ait eu sur la fondation de sa
métropole, des notions moins exactes que des étrangers perses, mèdes ou
assyriens, de qui Ktésias a emprunté ses documents? Deux considérations
nous rendent ceci très-concevable.
La première est que, relativement aux Babyloniens, les Ninivites étaient
des usurpateurs dont le joug dut être odieux et pesant; Sémiramis dut
personnellement laisser une mémoire flétrie par l’assassinat du roi son
époux, par la publicité de ses débauches, par les vexations de ses
immenses travaux; et l’opinion put lui refuser _les honneurs de la
fondation_, ne fût-ce que par respect pour le dieu Bélus, à qui les
traditions attribuaient toute l’organisation du pays.
La seconde est que le roi babylonien _Nabon-Asar ayant supprimé tous
les actes de ses prédécesseurs, afin que désormais la liste des rois de
Babylone commençât par lui_, il ne dut rester en cette ville et dans ce
pays aucune _archive ancienne_, _aucun document_ officiel sur la
fondation par Sémiramis. Dès-lors Bérose n’a dû avoir aucun moyen
national de remonter historiquement au-delà du règne de Nabonasar,
c’est-à-dire au-delà de l’an 747; et voilà pourquoi les observations
recueillies par Bérose, ainsi que Pline nous l’apprend, ne remontaient
qu’à 480 ans (voyez la note page 126) avant la publication de son livre,
en l’an 268; en effet, ajoutez 268 à 480, vous arrivez juste à l’année
747, première de Nabonasar. Il était politiquement interdit à Bérose de
connaître rien au-delà, comme il fut interdit aux écrivains perses
depuis _Ardeschir_, de connaître le vrai temps et le vrai nombre des
rois écoulés entre Alexandre et ce prince.
Par inverse, nous trouvons à l’avantage de Ktésias une circonstance qui
nous avait d’abord échappé, et que l’équité nous fait un devoir de
rétablir ici. Cette circonstance nous est fournie par un passage du
livre d’Esdras, dont la conséquence est que les archives citées par
Ktésias comme la source où il puisa, furent réellement des _archives
assyriennes_, soit en original, soit traduites par les Perses: voici le
passage d’Esdras.
«Aux jours d’Artahshatah (au temps de Smerdis) les Samaritains voulant
empêcher les Juifs de rebâtir le temple, écrivirent au roi la lettre
suivante, en langue araméenne ou syriaque.
«Qu’il vous soit connu que les Juifs renvoyés par le roi (Kyrus) à
Jérusalem, veulent maintenant en rebâtir les murs; et que le roi sache
qu’au cas où les Juifs rebâtiront cette ville, de tout temps rebelle,
elle refusera le tribut: nous, serviteurs du roi, qui avons _mangé le
sel_ et _le pain_ de sa maison, nous l’en avertissons et vous supplions
de faire rechercher dans le _livre_ de vos pères (parce que) vous
trouverez dans le _livre des histoires_, que cette ville est de tout
temps une ville rebelle, ennemie des rois, en révolte dès les temps les
plus anciens; c’est pour cela qu’elle a été détruite.»
Or, voici la réponse que fit le roi:
«L’extrait (ou plutôt la traduction) de la lettre que vous m’avez
envoyée a été lu devant moi: j’ai ordonné, l’on a cherché et l’on a
trouvé que cette ville, dès les temps anciens, s’est élevée contre les
rois; qu’elle a été un siège de révolte; qu’il y a eu dans Jérusalem des
rois puissants qui ont dominé sur tout le pays de l’Euphrate, et que le
tribut royal leur était payé.»
Maintenant nous disons que ces _rois puissants de Jérusalem qui ont
dominé jusqu’à l’Euphrate_ ne peuvent s’entendre que de David et de
Salomon, qui effectivement y dominèrent et y levèrent des tributs
pendant 50 ou 60 ans. Après Salomon, le royaume s’étant divisé en deux
petits états, les roitelets de Samarie et de Jérusalem, non-seulement ne
perçurent plus le tribut, mais souvent y furent assujettis. Or, du temps
de David et de Salomon, c’est-à-dire depuis l’an 1040 jusque vers l’an
980 avant notre ère, les Perses et les Mèdes assujettis aux Assyriens de
Ninive, gouvernés par les satrapes du _grand roi_, et séparés de
l’Euphrate par toute la Babylonie et la Mésopotamie, n’avaient ni moyens
de communication, ni intérêt de savoir ce qui se passait en Syrie: ils
ne devaient pas même avoir la faculté de tenir des registres, des
_archives royales_, tels qu’on nous les désigne: les livres cités par
Smerdis ne sont donc ni mèdes, ni perses; ils ne sauraient même être
babyloniens, puisqu’ils précèdent l’époque de Nabonasar, qui les brûla
tous: par conséquent ils ne peuvent être qu’_assyriens-ninivites_.
Objectera-t-on que _Sardanapale, ayant brûlé son palais_, les archives
royales ont dû y périr? Cette conséquence n’est pas de rigueur, surtout
si l’on se rappelle que le _séraï_ des rois de Ninive _fut une maison
mystérieuse de plaisir dont furent écartées les affaires_; par
conséquent la chancellerie, qui exige l’accès de beaucoup de monde, dut
naturellement être placée ailleurs: dans tous les cas, nous avons ici la
preuve positive qu’au temps de Smerdis il existait en Perse des _livres
officiels_ où se trouvaient consignés des événements antérieurs de plus
de 500 ans, c’est-à-dire d’une époque où il n’existait ni royauté, ni
chancellerie royale chez les Mèdes et chez les Perses; d’où il suit que
ces livres furent _assyriens-ninivites_, soit en original, soit en
extrait (comme nos chroniques juives), soit encore en traduction mède,
que les rois de ce peuple, qui se dirent les héritiers _des Assyriens_,
auraient fait faire pour leur instruction. Une telle traduction dans
l’idiome _zend_, qui diffère de l’assyrien, expliquerait comment il a pu
s’y introduire diverses altérations; d’ailleurs, il est remarquable
qu’au chapitre VI du même Esdras, livre I, à l’occasion d’une pétition
des Juifs, le roi Darius ayant fait chercher, l’édit de Kyrus dans les
archives, il est dit: «Sur l’ordre de Darius, l’on chercha dans la
_maison des livres_ (la bibliothèque) qui est jointe au garde-meuble et
au trésor à Babylone, et l’on trouva dans le château (ou palais), au
pays des Mèdes (à Ekbatane), un rouleau écrit ainsi: _L’an du règne de
Kyrus, etc., etc._»
Ainsi _l’on chercha à Babylone dans les archives, et l’on n’y trouva
rien_; mais l’on trouva à _Ekbatane_: n’est-il pas probable que ce fut
là aussi que l’on trouva le livre cité par Smerdis; et alors,
n’avons-nous pas une sorte de preuve que les monuments assyriens avaient
été recueillis par Déïokés ou par ses successeurs qui résidèrent à
Ekbatane?
En raisonnant sur ces faits, nous pensons y découvrir l’existence de
deux systèmes chronologiques en opposition, dès avant Kyrus, au sujet de
Babylone. L’un, _le système assyrien_ qui nous est transmis par Ktésias,
et qui paraît avoir dominé jusqu’à la chute de l’empire perse; l’autre,
_le système chaldéen_, concentré d’abord en Babylonie, mais qui, par
suite de la conquête d’Alexandre et du séjour des rois macédoniens en
Chaldée, obtint une préférence qu’il dut en partie aux talents et aux
ouvrages de Bérose dans l’idiome des Grecs, et en partie à la difficulté
extrême de la langue _zend_, et à la destruction de ses livres,
occasionée par les guerres des Macédoniens et des Perses.
CHAPITRE V.
Récit d’Hérodote.
Actuellement consultons Hérodote, et voyons quels éclaircissements il
nous donnera dans ce débat.
Cet écrivain, vers la fin de son premier livre, arrivant à la guerre de
Kyrus contre Babylone, nous donne, selon sa coutume, d’assez grands
détails sur le climat, les productions et les mœurs du pays. Quant aux
faits historiques il est plus concis qu’à son ordinaire, et ce laconisme
nous devient un motif de peser ses paroles avec plus de soin.
«L’Assyrie, dit-il, a plusieurs grandes villes; mais la plus célèbre et
la plus forte est Babylone, qui, après la subversion de Ninive, devint
la capitale des Assyriens.»
Ici Hérodote décrit l’enceinte carrée de Babylone, les dimensions de ses
murs, la direction des rues, le palais du roi et le temple de
_Ioupiter-Bélus gui_, dit-il, _subsiste encore_. «_Les Chaldéens, qui
sont les prêtres de ce dieu, assurent qu’il vient en personne dans la
chapelle à un certain jour de l’année, et qu’il repose sur le lit qui
lui est préparé, où l’on a placé une femme du pays... Il y avait
autrefois dans le sanctuaire une statue d’or massif haute de 12 coudées;
mais je ne l’ai point vue: le roi Xercès l’avait enlevée après avoir
fait tuer le prêtre qui s’y opposait._»
Ces mots _je ne l’ai point vue_, montrent clairement qu’Hérodote parle
ici en témoin _oculaire_; qu’il a _conversé avec les prêtres chaldéens_;
qu’il a puisé tous ses renseignements sur les lieux: par conséquent nous
avons lieu de penser qu’il a suivi le _système chaldéen_ comme Bérose,
et non pas le _système assyrien_ comme Ktésias. Nous verrons
l’importance de cette distinction pour apprécier ses récits. Il
continue, § 184: «Babylone a eu beaucoup d’autres rois dont je parlerai
dans mon histoire d’Assyrie; ce sont eux qui ont plus amplement orné ses
murs et ses temples: parmi ces princes on compte deux reines: la
première s’appelait Sémiramis. Elle fit faire ces digues remarquables
qui retiennent l’Euphrate dans son lit et qui préservent la plaine de la
stagnation malfaisante des eaux après les débordements.»
§ 185. «La seconde reine, nommée Nitokris, fut une femme plus prudente
que la première; elle fit faire divers ouvrages, etc. (nous en parlerons
bientôt). Ce fut contre le fils de cette reine que Kyrus conduisit ses
troupes: il était roi d’Assyrie et s’appelait _Labynet_, comme son
père.»
Ici nous avons une date connue d’où nous pouvons partir pour dresser nos
calculs; nous savons par Bérose et par la _liste officielle_ dite
_Kanon_ astronomique de Ptolomée, que le roi de Babylone détrôné par
Kyrus le fut en l’an 539; qu’il avait régné 17 ans; par conséquent il
avait monté sur le trône l’an 555. Selon Bérose et Mégasthènes, il
n’était pas le fils des trois princes qui l’avaient précédé; il ne put
donc être fils que de _Nabukodnasar_, mort en l’an 565. Bérose le nomme
_Nabonid_, qui ne diffère de _Labunet_ que par la permutation naturelle
de l’_N_ en _L_ et du _d_ en _t_. Ce Nabonid semblerait même être une
forme grecque employée par _Bérose_ pour signifier _fils de Nabu_ ou de
_Naboun_. Alors Nitokris, mère de _Labynet-Nabonide_, se trouve être
l’épouse de Nabu-kodn-osor qui, selon l’usage du pays, dut avoir
plusieurs femmes. Et nous avons une date du règne ou plutôt de la
régence de cette princesse dans cette autre phrase d’Hérodote.
§ 185. «Nitokris ayant remarqué que les Mèdes, déjà puissants, ne
cessaient de s’agrandir, et que, entre autres villes, ils avaient pris
Ninive, elle se fortifia, etc.» Nous sommes certains, 1° que les Mèdes
prirent Ninive sous Kyaxar en l’an 597; 2° que Nabukodonosor régnait
déjà à Babylone depuis l’an 604, c’est-à-dire depuis 8 ans, et qu’il y
régna 43 ans jusqu’à l’an 565. Nitokris n’a donc pu être une reine en
titre, une reine _indépendante_; et il est démontré qu’Hérodote appelle
improprement _règne_ ce qui n’a été qu’une _régence_ confiée par
Nabukodonosor, seul roi que Bérose et le Kanon officiel admettent dans
la liste. Cette régence trouve des motifs probables dans les longues
absences que fit Nabukodonosor pour subjuguer Tyr et Jérusalem: les
sièges de ces deux villes coïncident très-bien à la date que donne
Hérodote (596), puisqu’ils occupèrent le roi de Babylone pendant 13 ans,
depuis 598 jusqu’en 586.
CHAPITRE VI.
Résultat.
Hérodote attribue cinq grands ouvrages à Nitokris.
«1° Elle fit creuser au-dessus de Babylone, à l’Euphrate, un nouveau lit
qui rendit son cours si tortueux, que les navigateurs passaient trois
fois de suite en trois jours près du bourg d’Arderica. Ce travail eut
pour objet spécial d’arrêter les Mèdes.
«2° Elle fit construire dans la ville, et des deux côtés de la rivière,
un quai en briques.
«3° Elle établit dans le lit du fleuve mis à sec, des piles de pont sur
lesquelles on plaçait pendant le jour des madriers que l’on retirait le
soir, pour empêcher les habitants d’une rive d’aller voler ceux de
l’autre.
«4° Elle fit creuser un vaste lac de 420 stades de circuit, pour y
dériver les eaux du fleuve dans les débordements. (Cela dut lui servir
pour fonder le pont.)
«5° Avec les terres tirées de ce lac, elle éleva une digue prodigieuse
pour contenir l’Euphrate.»
Aucun de ces travaux n’est attribué par Bérose à Nabukodonosor; mais
plusieurs semblent se confondre avec ceux de Sémiramis.
En se rappelant que Nabukodonosor épousa, du vivant de son père, une
fille du roi mède Kyaxar (vers l’an 606), on peut se demander si cette
princesse, nommée _Aroïté_, fut la même que Nitokris; cela ne serait pas
impossible, quoique peu probable au premier aspect. Kyaxar, comme tous
les rois d’alors, avait plusieurs femmes. Aroïté a pu naître d’une autre
mère que de celle d’Astyag, héritier de Kyaxar; et selon les mœurs des
_harem_, ces mères rivales les auront élevés dans une mutuelle
antipathie. Aroïté, devenue épouse de Nabukodonosor, aura pu redouter,
haïr Astyag avec d’autant plus de force, qu’elle aura mieux connu son
ambition et ses perfidies. Ce serait pour elle qu’aurait été construit
le _jardin suspendu_.
Mais alors pourquoi son fils Labynet ne fut-il pas héritier de
Nabukodonosor au lieu d’Evil-Mérodak, qui ne nous est point représenté
comme un fils aîné, ni comme un homme âgé? Ces incidents domestiques ne
sont point expliqués par les auteurs, et l’on n’a pas le droit d’y
suppléer. Bérose même ajoute à l’embarras, quand il dit que les conjurés
qui tuèrent _Labo_-[87]-_roso-achod_, élurent à sa place un _certain
Babylonien_ appelé _Nabonides_; comment omet-il de dire qu’il fut fils
du grand Nabukodonosor?
Quoi qu’il en soit des circonstances, il suffit à la chronologie que
l’époque de Nitokris soit connue et déterminée. Supposons que la régence
date de l’an 595, premier d’Astyag, et partons de là pour calculer
l’époque de Sémiramis. Hérodote dit qu’elle précéda Nitokris de _cinq
générations_: ce vague de mots _cinq générations_, est remarquable; il
faut qu’Hérodote ait ici manqué de date fixe, de nombre précis. Si nous
évaluons les générations selon son système, c’est-à-dire à 3 pour 100
ans, les _cinq_ générations nous donnent 166 ans, qui, ajoutés à 595,
placent Sémiramis vers l’an 761, 14 ans avant _Naboun-asar_, et
quarante-cinq ans avant la ruine de Ninive, par _Bélésys_ et _Arbâk_.
Cette date, dont aucun autre écrivain n’a fait mention pour Sémiramis, a
beaucoup embarrassé les chronologistes; les uns ont supposé qu’il y
avait erreur de copiste dans le nombre _cinq_, et qu’il fallait lire
_quinze_. Les quinze générations vaudraient alors dans le système grec
500 ans, et Sémiramis, dans nos calculs, serait placée vers l’an 1100 ou
1095; ce qui produit cent ans de différence avec la date que nous avons
trouvée par un autre calcul d’Hérodote être l’an 1195[88]. D’autres
critiques ont pensé que c’était une Sémiramis IIe du nom, et
quelques-uns en ont même fait l’épouse de Nabounasar; mais l’on voit que
l’avènement de ce prince, en 747, est postérieur de 14 ou 15 ans à la
date donnée par Hérodote (761), et, de plus, la supposition est sans
autorité.
Après avoir réfléchi sur certaines circonstances du récit d’Hérodote,
nous avons cru découvrir à cette difficulté une solution plus simple et
plus vraie. Le lecteur n’a pas oublié que cet _historien voyageur_
consulta les prêtres de Babylone, les _chaldéens_ desservant le temple
de Bélus; par conséquent les notions qu’il en reçut furent conformes au
_système chaldéen_, tel que Bérose nous l’expose. Or, dans ce système,
le roi chaldéen Nabounasar était le premier roi de Babylone; aucun autre
n’était connu ou censé avoir existé avant lui. Néanmoins, comme le règne
de Sémiramis était trop notoire dans Babylone, où ses ouvrages étaient
des témoins vivants[89], le nom de cette reine ne put être entièrement
supprimé; seulement il se trouva précéder immédiatement _Nabounasar_,
sans supposer de lacune, précisément comme il est arrivé chez les Perses
par la suppression qu’_Ardeschir_ fit d’un grand nombre de règnes entre
celui d’Alexandre et le sien. Hérodote a donc été nécessairement induit
en erreur par les _Chaldéens_; et comment l’eût-il évitée, lorsque
Bérose lui-même l’a commise, soit de bonne foi, soit de dessein
prémédité, par un effet de cet esprit _brahminique_, c’est-à-dire
_mystérieux_ et _dissimulé_, qui caractérise les prêtres anciens. Par la
suite, Hérodote, confrontant cette donnée aux calculs qu’il avait reçus
à Memphis et à _Ekbatanes, des savants perses et égyptiens_[90], dut
éprouver beaucoup d’embarras; mais subjugué par l’autorité, il écrivit
d’abord, selon son usage, sans se faire garant, et il nous en avertit
par ces mots: _Voilà ce que les Chaldéens racontent du dieu Bel; cela ne
me paraît pas croyable, mais ils l’assurent_.