oncles une guerre où ils périssent: ce dernier trait ne ressemble à rien
de connu. Quant aux actions de _Manutchehr_, pendant son règne de 50
ans, elles ressemblent à celles de _Dêïôk_ et de _Kyaxarès_. Phraortes
est toujours supprimé. Manutchehr, comme Déïokès, rétablit l’ordre
public, divise l’empire en provinces, crée des gouverneurs, institue des
chefs de bourgade indépendants des gouverneurs, de peur que ceux-ci
n’eussent trop de moyens de se révolter: il fait creuser des canaux par
tout l’Aderbidjan, c’est-à-dire par toute la _Médie_; il élève des
remparts autour des villes (allusion aux remparts d’Ekbatane), et se
livre uniquement à l’administration: comme Kyaxarès, il est troublé par
une irruption de _Turks_ (les Scythes) que conduit Afrasiab: il se
réfugie dans les montagnes près de la mer Caspienne; il y est assiégé
long-temps inutilement, et finit par expulser les Turks, en négociant
avec eux. Il y a deux ou trois successeurs, _Nouder_, _Zou_ et
_Kershasp_, qui n’ont que des règnes très-courts troublés par Afrasiab,
ennemi opiniâtre, vainqueur et possesseur final de la Perse et de tout
l’_Iran_... Alors s’élève _Kê Qobad_ et la dynastie des _Kêaniens_, que
nous avons vu n’être réellement que la copie défigurée des quatre rois
mèdes d’Hérodote: Mahutchehr ne serait-il point le _Mandaukès_ de
Ktésias, que plusieurs dialectes prononceraient _Mandautchehr_? Et ses
insignifiants successeurs seraient des doublures du même Ktésias; en
sorte que le système persan établi au temps de cet auteur, serait devenu
la base de ces récits _parthiques_ ou _pasaniens_; et réellement ils
nous présentent le même système de doublement et de répétition que nous
avons vu dans Ktésias. En remontant au premier roi de la dynastie
Pichedâd, _Kéomors_ lui-même semble en être une preuve nouvelle: tout ce
qui en est rapporté convient à _Déïokès_ et à _Kê Qobâd_. D’abord son
titre de _Kê_ est mède, et l’associe aux _Kêaniens_; ensuite sa qualité
de _premier roi_, et son épithète de _Pishdâd_, c’est-à-dire _donneur
de_ (_lois_) _justes_, caractérise spécialement le premier roi mède
d’Hérodote.
«Selon Kondemir,[68] _Kéomors_ était né dans l’_Aderbidjan_,
c’est-à-dire en Médie; ce fut là, et non en Perse, qu’il résida et
régna. Il était fils de simple particulier: les habitants du pays
éprouvant les tristes effets de l’_anarchie_, résolurent d’établir un
_chef unique_, dont la volonté fût la loi générale. Les vertus de
_Kéomors_ le firent choisir: on le revêtit de la robe royale, on lui
plaça le _Tâdj_ (la tiare) sur la tête. Il fut le _premier_ roi à qui on
baisa les pieds. Il _érigea des tribunaux_ de justice; il ordonna _de
construire des villages_ et de vivre en société; il inventa (ou
introduisit) des fabriques de toile, de draps et de coton. Le bonheur
dont jouirent ses sujets, engagea ses voisins, de proche en proche, à le
reconnaître aussi pour roi. _Plusieurs assurent qu’il fut aussi de la
religion des mages._»
Tout cela n’est-il pas exactement ce qu’Hérodote nous a déjà dit[69] de
Déïokès? La dernière phrase, absurde dans le système persan, qui fait
naître Zerdoust bien des siècles plus tard, est au contraire, dans
notre système, et lumineuse et vraie.
Désormais il devient superflu d’analyser les quatre successeurs de
Kéomors, dont l’un, tué à la guerre, ressemble à Phraortes; il suffira
d’avoir démontré que ces prétendues histoires anciennes, compilées par
les Perses modernes, ne sont que des copies défigurées des mêmes
histoires originales que nous ont fait connaître les écrivains grecs,
plus voisins des temps, et plus raisonnables: il est arrivé ici au sens
moral, ce qui arrive au sens physique, lorsque d’un tableau ou d’un
portrait primitif, l’on fait tirer par des mains peu habiles plusieurs
copies l’une sur l’autre: dès la seconde, on voit s’altérer la
ressemblance, et à la troisième ou quatrième, le modèle n’est plus
reconnaissable que par l’analogie des traits principaux. Malgré tout ce
que l’amour des choses nouvelles ou merveilleuses a dicté d’éloges à
quelques partisans outrés de la littérature orientale, on peut assurer
que, dans le genre historique spécialement, les fruits qu’elle rend ne
valent pas, à beaucoup près, la peine qu’ils coûtent. Notre conclusion
n’est pas qu’il faille entièrement la négliger; nous pensons, au
contraire, qu’une gratitude particulière est due à ceux qui exploitent
cette mine pénible et peu abondante; mais nous ajoutons qu’il est
nécessaire que, dans le choix des matériaux, ils portent un genre
d’esprit très-différent de celui des _vrais-croyants_, pour qui la
critique est un art inconnu. L’article suivant, où nous traitons des
_Babyloniens_, en nous fournissant à chaque pas l’occasion d’exercer cet
art, va nous donner de nouvelles preuves de son importance.
LISTE CHRONOLOGIQUE DES ROIS DE JUDA.
| Avant J.-C.
|
Saül règne 20 ans | 1078
|
David 40 | 1058
|
Salomon 40 | 1018
|
Roboam 17 | 978
|
Abia 3 | 961
|
Asa 41 | 958
|
Iosaphat 25 | 918
|
Ioram 8 | 892
|
Ochozias 1 | 884
|
Athalie 6 | 883
|
Joas 39 | 877
|
Amasias 29 | 838
|
Ozias règne seul (42) | 809
|
(Manahem, roi de Samarie) | 771
|
Ioathan règne seul 6 ans, 16 | 767
et du vivant d’Ozias 10 |
|
Achaz 16 | 751
|
Ezechias 29 | 735
|
Manassé 55 | 706
|
Amon (12) | 651
|
Josias 31 | 638
|
Ioachaz 3 mois, fin de l’an | 609
|
Ioaqim 11 | 608
|
Ioakin 3 mois, fin de l’an | 598
|
Sédéqiah 10 ans 5 mois | 597
|
Ruine de Jérusalem | 587
|
Incendie du temple | 586
LISTE CHRONOLOGIQUE DES ROIS CHALDÉENS DE BABYLONE.
Avant J.-C.
Nabon-asar 14 ans. | 747
|
Nadius 2 | 733
|
Xôzirus et Porus 5 | 731
|
Ilulaïus 5 | 726
|
Mardok-empad (Bélésys) 12 | 721
|
Arkeanus 5 | 709
|
Premier interrègne 2 | 704
|
Belibus (ou Belithus) 3 | 702
|
Apro-nadius 6 | 699
|
Rigebelus 1 | 693
|
Mosêsi-mordak 4 | 692
|
Deuxième interrègne 8 | 688
|
Asaridius ou Asaradinus 13 | 680
|
Sogdoxenus 20 | 667
|
Kiniladanus 22 | 647
|
Nabopolasar 21 | 625
|
Nabokol-asar ou Nabukodonosor 43 | 604
|
Ilouarodam 2 | 561
|
Nirikassolasar 4 | 559
|
Nabonadius 17 | 555
|
Kyrus | 538
CHRONOLOGIE
DES
BABYLONIENS.
La _chronologie_, c’est-à-dire la succession des faits historiques chez
les Babyloniens, a toujours été considérée par les savans critiques,
comme l’un des sujets les plus épineux et les plus obscurs de l’histoire
ancienne: le lecteur va s’en convaincre par le nombre et la complication
des difficultés que nous allons passer en revue; nous espérons que sa
patience trouvera quelque indemnité dans la concision de notre travail,
dans la clarté, et même dans la nouveauté de nos résultats.
Commençons par la fondation de Babylone dont l’époque divise d’opinion
les auteurs anciens, comme nous le dit Quinte-Curce[70] en cette phrase:
«Babylone fut bâtie par Sémiramis, ou, comme la plupart le croient, par
Bélus, dont on y voit le palais.»
CHAPITRE PREMIER.
Fondation de Babylone.
Effectivement, la première de ces opinions est ou paraît être celle de
Ktésias, c’est-à-dire celle des livres assyriens, dont cet auteur
s’autorise, et qui attribuent la fondation de cette grande cité à
Sémiramis, avec des détails empreints d’un cachet particulier
d’information locale et même officielle: néanmoins le prêtre babylonien
Bérose, homme très-instruit, postérieur d’un siècle seulement à Ktésias,
ne craignit pas dans son _Histoire des antiquités chaldaïques_,
présentée au roi Antiochus, de démentir l’écrivain grec, et d’assurer
que Babylone avait été fondée par Bélus, dieu ou roi du pays, bien des
siècles avant Sémiramis, et cela en invoquant et citant les traditions
et les monuments publics de sa nation. Hérodote, de qui nous devions
attendre ici quelque lumière, ne nous en fournit aucune; mais un autre
historien judicieux et assez souvent bien instruit, Ammien-Marcellin,
qui a pu et dû lire Bérose et Ktésias, semble nous donner le nœud de la
question quand il dit[71]: «Sémiramis entoura de murs Babylone, mais la
citadelle avait été bâtie auparavant par le très-ancien roi Bélus.» Ce
terme moyen qui concilie les deux avis, se trouve d’ailleurs appuyé par
une phrase de Ktésias que l’on n’a pas assez remarquée. Cet historien
dit:
«Lorsque Ninus attaqua la Babylonie, la ville de Babylone _qui existe
aujourd’hui_, n’était pas encore bâtie.» Ces mots _Babylon quæ nunc
est_, ne semblent-ils pas indiquer qu’il en existait une autre; et si,
comme l’atteste Bérose, l’antique Bélus était dès long-temps le dieu
tutélaire du pays; si, comme l’on en convient, le nom oriental _Babel_,
pour Babylon, signifie la _porte_, c’est-à-dire, le _palais de Bel_ ou
_Bélus_, il devait exister dès lors une _Babel_ ou _Babylone_ primitive,
que Sémiramis engloba dans ses vastes constructions et qu’elle orna,
comme nous le verrons: ainsi ce serait faute d’avoir bien déterminé le
sens du mot _fondation_, que les anciens se seraient disputés dans le
cas présent comme dans beaucoup d’autres. Prenons de ce mot une idée
claire.
En général, ces grandes réunions de maisons que l’on appelle _villes_,
ont eu deux manières d’être fondées: 1° la première par un concours lent
et progressif d’habitants que des motifs de défense commune, de facilité
de commerce, d’aisances de la vie ont appelés et fixés autour d’un
premier noyau d’habitation: à ce premier genre de ville, l’on ne
saurait presque désigner de _fondateur_, ni d’époque de _fondation_.
La seconde manière se fait par un concours subit de colons que leur
propre volonté ou celle d’un gouvernement, engagent ou contraignent à
bâtir une ville, comme un particulier bâtit une maison: ici appartient
et s’applique le nom de _fondation_, parce que la date est aussi précise
que le fait est remarquable.
Mais si, comme il est souvent arrivé, le lieu choisi pour une telle
_fondation_ avait déjà une habitation antérieure, soit village, soit
bourgade;[72] si même il y existait déja une ville du premier genre,
c’est-à-dire _sans fondateur connu_, actuellement ruinée par la guerre
ou par d’autres accidens, cette seconde fondation pourra devenir un
sujet de controverse, parce que l’habitation antérieure suppose une
_fondation_ originelle, après laquelle il ne doit plus y avoir que
_restauration_. Enfin, si des princes et des rois avaient, par vanité,
fait ou simulé de telles _fondations_, pour donner leur nom à des villes
qui déja avaient un _fondateur connu_; si les peuples ou leurs agens
municipaux avaient, par _adulation_, provoqué de telles fondations
fictives, on sent que le mot et la chose seraient tombés dans un
désordre assez difficile à éclaircir. Voilà ce qui est arrivé à une
foule de villes anciennes, spécialement dans les pays dont nous
traitons, dans l’_Asie-mineure_, la _Mésopotamie_, la _Syrie_, etc., où
les géographes trouvent quantité de villes _fondées_, c’est-à-dire
_rebâties_, restaurées par des rois grecs, par des empereurs romains
dont elles prirent le nom, quand néanmoins il est certain qu’elles
existaient long-temps auparavant, qu’elles avaient par conséquent une
_fondation_ première, véritable, connue ou inconnue.
Appliquant ce raisonnement à Babylone, nous pensons que Ktésias et les
livres perso-assyriens ont eu raison de dire que Sémiramis _fonda_ cette
grande cité, parce qu’en effet il paraît que cette reine fit bâtir, par
les _fondements_, les murs et les ouvrages gigantesques qui, même dans
leur déclin, étonnèrent l’armée d’Alexandre[73]. L’assentiment des
meilleurs auteurs, du géographe Strabon entre autres, qui eut en main
toutes les pièces du procès, ne laisse pas de doute à cet égard; mais
d’un autre côté, Bérose nous semble également fondé à soutenir que
long-temps avant Sémiramis, il existait une _Babel_ ou _Babylone_,
c’est-à-dire, un palais, un temple du dieu _Bel_, de qui le pays avait
formé son nom _Babylonia_, et dont le temple, selon l’usage de
l’ancienne Asie, était le lieu de ralliement, le pélerinage, la
métropole de toute la population soumise à ses lois; en même temps que
ce temple était l’asile, la forteresse des prêtres de la nation, et le
séminaire antique et sans doute originel de ces études astronomiques, de
cette astrologie judiciaire, qui rendirent ces prêtres si célèbres sous
le nom de _Chaldéens_, à une époque dont on ne sait plus mesurer
l’antiquité. Ktésias lui-même et ses livres perso-assyriens fournissent
un argument à l’appui de cette opinion; car puisque Ninus, plus de 30
ans avant Sémiramis, trouva un peuple _agricole_ et _pacifique_, par
conséquent industrieux et riche; puisqu’il trouva un roi, une cour et
plusieurs _bonnes villes_, il existait donc dès lors un _royaume
puissant_, un état civilisé et tout ce qui en dépend. Ktésias ne nous
donne point les limites de ce royaume; mais puisque, chez les anciens
comme chez les modernes, les royaumes réduits en _provinces_
conservaient les limites qu’ils avaient avant d’être conquis; puisque la
_Babylonie_, dès avant les rois perses Darius et Kyrus, nous est
dépeinte comme s’étendant du désert de Syrie jusqu’aux monts de la
Perse, et du golfe Persique jusqu’au nord du pays[74] d’_Arbèles_, on
peut dire que c’étaient là ses limites dès le temps de Ninus; d’où il
résulte que ce royaume avait une surface de 3000 lieues carrées, d’un
sol que les anciens comparent, pour la fertilité, à celui de l’Égypte,
et qui par conséquent comporte une population probable de près de
3,000,000 d’habitans. Enfin, si la nation babylonienne nous est peinte
comme divisée de tout temps en 4 _castes_, à la manière de l’Égypte et
de l’Inde, division qui elle seule est une preuve de haute antiquité,
l’on a le droit de dire que dès avant _Ninus_ existait la caste des
prêtres chaldéens, semblable en tout à celle des _brahmes_ de l’Inde; ce
qui suppose tout le système politique indiqué par le récit de nos deux
historiens.
Quant à la prétention ultérieure de Bérose, qui veut enlever à
Sémiramis, reine assyrienne, la construction des _grands ouvrages_ de
Babylone, pour la donner à _Nabukodonosor_, roi chaldéen, nous allons
rechercher, par la discussion exacte des textes originaux, quel
fondement peut avoir cette opinion, et si, par un cas naturel, elle n’a
pas pour motif l’antipathie nationale d’un Babylonien contre un peuple
étranger, oppresseur de son pays, ou la partialité systématique d’un
prêtre chaldéen élevé dans l’école réformatrice de _Nabonasar_, ce
brûleur des livres historiques des rois qui l’avaient précédé. Écoutons
d’abord le récit des livres assyriens cités par Ktésias, où se trouvent
des détails très intéressans et circonstanciés. Cet historien, à la
suite du fragment conservé par Diodore, continue ainsi l’histoire de
Ninus et de son épouse[75].
CHAPITRE II.
Récit de Ktésias, système assyrien.
«Après la mort de Ninus, Sémiramis, passionnée pour tout ce qui
respirait la grandeur, et jalouse de surpasser la gloire des rois qui
l’avaient précédée, conçut le projet de bâtir une ville extraordinaire
dans la Babylonie. Pour cet effet, elle appela de toutes parts une
multitude d’architectes et d’artistes en tout genre, et elle prépara de
grandes sommes d’argent et tous les matériaux nécessaires; puis ayant
fait dans l’étendue de son empire une levée de 2,000,000 _d’hommes_,
elle employa leurs bras à fermer l’enceinte de la ville par un mur de
360 stades de longueur[76], flanqué de beaucoup de tours, en observant
de laisser le cours de l’Euphrate dans le milieu du terrain. Telle fut
la magnificence de son ouvrage, que la largeur des murs suffisait au
passage de 6 chars serrés. Quant à la hauteur, personne ne croira
Ktésias, qui lui donne 50 orgyes. Clitarque et les écrivains qui ont
suivi Alexandre, ne la portent qu’à 50 coudées, ajoutant que leur
largeur passait un peu celle de 2 _chars_ de front. Ces auteurs disent
que le circuit fut de 365 stades, par la raison que Sémiramis voulut
imiter le _nombre des jours_ de l’année. Ces murs furent faits de
briques crues, liées avec du bitume. Les tours, d’une hauteur et d’une
largeur proportionnée, ne furent qu’au nombre de 250; ce qui, pour un si
long espace, serait surprenant, si l’on ne remarquait que sur certaines
faces, la ville est flanquée de marais qui ont dispensé d’ajouter
d’autres moyens de défense. Entre les murs et les maisons, l’espace
laissé libre fut large de _deux plèthres_. Sémiramis, afin d’accélérer
son ouvrage, assigna à chacun de ses favoris (ou de ses plus dévoués
serviteurs) la tâche d’un stade, avec tous les moyens nécessaires, en y
joignant la condition d’avoir achevé dans _un an_. Ce premier travail
étant fini «et approuvé par la reine, elle choisit l’endroit où
l’Euphrate était le plus étroit, et elle y jeta un pont dont la longueur
fut de 5 stades. Par des moyens ingénieux, on fonda dans le lit du
fleuve des piles espacées de 12 pieds, dont les pierres furent jointes
avec de fortes griffes ou agrafes de fer, scellées elles-mêmes par du
plomb fondu qui fut coulé dans leurs mortaises. L’avant-bec de ces piles
eut la forme d’un angle qui, divisant l’eau, la fît glisser plus
doucement sur ses flancs obliques, et modérât ainsi l’effort du courant
contre l’épaisseur des massifs. Sur ces piles, l’on étendit des poutres
de cèdres et de cyprès, avec de très-grands troncs de palmiers; ce qui
produisit un pont de 30 pieds de large, dont l’habile mécanisme ne le
céda à aucun autre ouvrage de Sémiramis. Cette reine fit ensuite
construire à grands frais, sur chaque rive du fleuve, un quai dont le
mur eut la même largeur que celui de la ville, sur une longueur de 160
stades. En face des deux entrées du pont, elle fit élever deux châteaux
flanqués de tours, d’où elle pût découvrir toute la ville, et se porter,
comme d’un centre, partout où besoin serait. L’Euphrate traversant la
ville du nord au midi, ces châteaux se trouvèrent l’un au levant,
l’autre au couchant du fleuve. Ces deux ouvrages occasionèrent des
dépenses considérables; car le château du couchant eut une triple
enceinte de hautes et fortes murailles, dont la première, construite en
briques cuites, eut 60 stades de pourtour; la seconde, en dedans de
celle-ci, décrivit un cercle de 40 stades: sa muraille eut 50 orgyes de
hauteur sur une largeur de 300 _briques_, et les tours s’élevèrent
jusqu’à 70 orgyes. Sur les briques encore crues, on moula des figures
d’animaux de toute espèce, coloriées de manière à représenter la nature
vivante. Enfin une troisième muraille intérieure, formant la citadelle,
eut 20 stades de pourtour, et surpassa le second mur en largeur ou
épaisseur et longueur[77]. Sémiramis exécuta encore un autre ouvrage
prodigieux: ce fut de creuser dans un terrain bas, un grand bassin ou
réservoir carré, dont la profondeur fut de 35 pieds, et dont chaque
côté, long de 300 stades, fut revêtu d’un mur de briques cuites, liées
avec du bitume. Ce travail fait, on dériva le fleuve dans ce bassin, et
aussitôt on se hâta de construire dans son lit, mis à sec, un boyau ou
galerie couverte qui s’étendit de l’un à l’autre château. La voûte de ce
boyau, formée de briques cuites et de bitume, eut 4 coudées d’épaisseur:
les deux murs qui la soutinrent eurent une épaisseur de 20 briques; et
sous la courbe intérieure, 12 pieds de hauteur; la largeur de ce boyau,
en dedans, fut de 15 pieds. Tout ce travail fut exécuté en 7 jours, au
bout desquels le fleuve étant ramené dans son lit, Sémiramis put passer
à pied sec par dessous l’eau, de l’un à l’autre de ses châteaux. Elle
fit poser aux deux issues de cette galerie deux portes d’airain qui ont
subsisté jusqu’au temps des rois de Perse, successeurs de Kyrus.
«Enfin elle bâtit au milieu de la ville le temple de Jupiter, à qui les
Babyloniens donnent le nom de Bélus. Les historiens n’étant pas d’accord
sur cet ouvrage, qui d’ailleurs est ruiné, nous n’en pouvons rien
assurer: seulement il est certain qu’il fut excessivement élevé, et que
c’est par son moyen que les Chaldéens, livrés à l’observation des
astres, en ont connu exactement les _levers_ et les _couchers_ (Diodore
décrit ce temple construit en briques et bitume). Aujourd’hui le temps a
détruit tous ces ouvrages: une partie seulement de cette vaste cité a
quelques maisons habitées; tout le reste consiste en terres que l’on
laboure. Il y avait aussi ce que l’on appelle le _jardin suspendu_; mais
cet ouvrage n’est point de Sémiramis: ce fut un certain roi syrien qui,
en des temps postérieurs, le bâtit pour une de ses concubines née en
Perse. Cette femme, désirant avoir des collines verdoyantes, obtint du
roi qu’il fît construire ce paysage factice, en imitation des sites
naturels de la Perse. Chaque côté de ce jardin avait 4 plèthres de
longueur, etc.»
Tel est le récit de Ktésias ou des livres anciens dont il s’autorise. On
peut reprocher à quelques détails une exagération qui atténue la
confiance; mais outre que la limite du possible et du vrai n’est pas
aussi facile à tracer ici que l’on a voulu le croire, nous aurons encore
l’occasion, dans un autre article, de prouver que l’exagération
apparente vient surtout des fausses valeurs que l’on a attribuées aux
mesures appelées _stades_, _plèthres_, _orgyes_, _coudées_; en ce moment
nous nous bornons à remarquer qu’en général les circonstances ont une
physionomie locale qui donne aux faits principaux un grand caractère de
vérité[78], et que, selon les règles de la critique historique, ce
récit prouve réellement que c’est à Sémiramis qu’appartient la
_fondation_ de Babylone dans le sens strict du mot, puisque cette reine
créa les ouvrages majeurs qui constituent une cité, ouvrages auxquels
Babylone fut uniquement redevable de la splendeur commerciale et de la
force militaire qui l’ont rendue si célèbre.
En récapitulant ces ouvrages, nous en trouvons 7 principaux:
1º Le grand mur d’enceinte et de fortification, ayant 360 stades de
développement;
2º Un quai élevé sur chaque rive du fleuve;
3º Le pont composé de piles de pierres et de poutres tendues sur ces
piles;
4º Deux châteaux placés aux issues du pont;
5º Un vaste bassin ou lac carré de 360 stades sur chaque côté;
6º Un boyau ou galerie par-dessous le fleuve;
7º Le temple de Bélus en forme de pyramide, où l’on montait par des
rampes.
CHAPITRE III.
Récit de Bérose et de Mégasthènes.--Système chaldéen.
Il est naturel de croire qu’avant la publication de l’histoire de
Ktésias, les Grecs n’avaient que peu ou point de connaissance des
ouvrages et du nom de Sémiramis: cet auteur doit donc être considéré
comme le chef de l’opinion qui attribue à cette reine la fondation de
Babylone, et cette opinion dut être dominante jusqu’au temps
d’Alexandre. Mais lorsque la conquête de l’Asie par ce prince, et
lorsque sa résidence à Babylone, qu’il affectionna, eurent mis les
savans grecs en communication avec les prêtres du pays, avec ces
_Chaldéens_ si renommés pour leurs sciences, on vit s’élever une autre
opinion indigène et babylonienne, contraire à celle des Assyriens de
Ninive. La première trace se montre dans un fragment de Mégasthènes,
historien grec, contemporain de Séleucus-Nicator, roi de Babylone
jusqu’en l’année 282 avant Jésus-Christ, lequel envoya Mégasthènes, à
titre d’ambassadeur, vers Sandracottus, l’un des rois de l’Inde résidant
à Palybothra[79]. Eusèbe, dans sa Préparation évangélique, nous a
conservé le passage qui suit, livre IX, chap. 41, pag. 457.
«Babylone fut bâtie par Nabukodonosor: _au commencement_ (in principio)
_le pays entier était couvert d’eau_ et portait le nom de _mer_[80];
mais le _dieu_ Bélus, _ayant desséché la terre et assigné à chaque
élément ses limites_, environna de murs Babylone, puis il disparut[81].
Dans la suite, l’enceinte qui se distingue par des portes d’airain fut
construite par Nabukodonosor; elle a subsisté jusqu’au temps des
Macédoniens.»
Quelques phrases après, Mégasthènes ajoute:
«Nabukodonosor, devenu roi, entoura dans l’espace de _quinze jours_, la
ville de Babylone d’un triple mur, et fit couler ailleurs les canaux
appelés _armakale_ et _akrakan_ qui venaient de l’Euphrate; puis, en
faveur de la ville de _Siparis_, il creusa un lac profond de 20 orgyes,
ayant 40 parasanges de circuit; il y fit des écluses ou vannes, appelées
_régulatrices des richesses_, pour l’arrosage de leurs champs. Il
réprima aussi les inondations du golfe Persique, en leur opposant des
digues, et les irruptions des Arabes, en construisant la forteresse de
_Térédon_. Il orna son palais, en élevant un jardin suspendu qu’il
couvrit d’arbres.»
Très-peu de temps après Mégasthènes, un savant de Babylone, Bérose[82],
né de famille, sacerdotale, professa la même opinion; et parce que ses
prédictions astrologiques et ses écrits en divers genres le rendirent
célèbre au point que les Athéniens lui érigèrent une statue dont la
langue fut d’or, nous pensons que c’est à lui qu’il faut attribuer
l’ascendant que cette nouvelle opinion acquit, selon l’expression de
Quinte-Curce, _chez la plupart des historiens_ (vel ut plerique
credidere).
L’intéressant ouvrage de Bérose, intitulé _Antiquités chaldaïques_,
étant perdu, c’est à l’historien juif Flavius Josephus que nous devons
les fragmens relatifs à notre question. Voici ses paroles (_Contra
App._, lib. I, § XIX):
«À l’égard de ce que les monumens chaldéens disent de notre nation, je
prendrai à témoin Bérose, né lui-même Chaldéen, homme très-connu de tous
ceux qui cultivent les lettres, à cause des écrits qu’en faveur des
Grecs il a publiés dans leur propre idiome, sur l’astronomie et la
philosophie des Chaldéens.»