si les anciens Orientaux désignèrent ce pays par le nom et l’épithète de
_felix (Arabia)_, et si ce mot est l’exact synonyme du chaldéen _Assur_,
l’_Assyrie_, qui signifie également _heureux_ et _riche_, les auteurs
n’auraient-ils pas été trompés par équivoque, de manière à transporter
dans l’_heureuse_ (Arabie), la guerre que fit _Kyaxarès_ contre
l’_heureuse_ contrée de Ninive?
Ici les traductions arabes publiées par M. _Schultens_ nous présentent
des faits qui ont quelque analogie.
Selon l’historien Nouèïri, l’un des _Tobbas_, successeur de _Balqis_,
appelé _Chamar Iéràche_ (Shamar le _trembleur_), _sortit en Irâq au
temps de Gustasp, qui lui rendit obéissance_. Ce _Chamar_, ayant pris la
route du _Sinn_ (qu’il voulait conquérir), descendit dans le pays de
_Sogd_, dont les habitants se rassemblèrent dans la ville capitale
(pour la défendre): _Chamar_ les y assiégea, prit la ville et la ruina,
après avoir massacré un monde immense. Le vainqueur continua sa marche
vers le _Sinn_; mais il périt dans le désert.
Selon _Hamza_, il est bien vrai que quelques auteurs placent _Chamar_ au
temps de _Gust-asp_; mais d’autres assurent qu’il fut plus ancien, et
qu’il _fut tué par Roustam_: ce serait lui qui, sous le nom de
_Chamar-ben-el-emlouk_, aurait rendu obéissance à _Manutchehr_, qui,
selon les Parsis, eut le paladin _Zal_ pour vizir, et son fils, le
paladin _Roustam_ pour l’un de ses généraux.
Nous allons voir, dans la dynastie _Piche-dâd_, que Manutchehr porte les
traits de _Déïokès_ et de _Kyaxar_, c’est-à-dire de _Kê Qobâd_ et de _Kê
Kaôus_: or l’identité de Roustam et de Parsondas étant admise, il se
trouverait que le règne de _Kyaxar_, ou de son père, serait l’époque de
cette expédition célèbre des _Tobbas arabes_, dont les traces
subsistaient, encore au XIe siècle; car le géographe _Ebn-haukal_ dit
avoir vu l’inscription de _Chamar_ sur l’une des portes de _Samarkand_,
qui aurait tiré son nom de ce Tobbas (château de Charmar)[55], et cette
expédition ne peut guère trouver sa place en un autre temps; parce que,
d’une part, remontant d’Alexandre à Kyrus, elle n’a ni trace, ni
probabilité, vu la puissance des Perses; et néanmoins les auteurs font
_Chamar_ antérieur à Eskander; et parce que, d’autre part, sous l’empire
des Assyriens, après les liaisons qui existèrent entre eux et les
Arabes, il est invraisemblable que ceux-ci aient traversé hostilement
les états des enfans de Ninus, pour aller attaquer les _Sogdiens_ qui
furent leurs sujets. Au contraire, lorsque cette famille alliée et amie
eut été détrônée par Arbâk, les _Tobbas_ durent considérer les Mèdes
comme des rebelles et des ennemis, et ils purent faire contre Deïokès,
Phraortes et _Kyaxar_, des expéditions qu’Hérodote n’aura point connues
ou mentionnées. Soit le temps de l’anarchie ou les premières années de
Deïok encore faible, soit l’invasion des Scythes et leur domination
pendant 28 ans, l’une et l’autre époques furent également favorables à
l’attaque de _Chamar_; et si l’on considère que, par les calculs de
Masoudi et de la fausse prophétie de _Zerdust_, le règne de Gustasp se
trouve placé au temps de _Kyaxarès_, l’on trouvera que notre
interprétation reçoit des appuis dans tous ses détails.
Quant à ce qu’ajoute Hamza, «que _Manutchehr_ fut contemporain de Moïse;
qu’Afridoun le fut d’Abraham; qu’Abd-el-chems, dit Saba, le fut de _Ké
Qobâd_, etc....» ce sont des anachronismes produits par les
comparaisons vicieuses que les écrivains musulmans ont faites des
chronologies arabes et juives prises dans leur état brut, et sans en
avoir discuté les parties.... Ce genre d’erreurs leur est habituel; l’on
ne peut compter sur l’exactitude de leurs synchronismes, que lorsqu’ils
sont fondés en faits positifs, passés entre les personnages qu’ils
citent; par exemple, le tribut imposé par _Chamar_ à _Gustasp_, ou payé
par lui à _Manutchehr_; ce qui forme une circonstance contradictoire,
mais laisse subsister un fait fondamental; savoir, l’_attaque_ et le
_tribut_.
Après _Kê Kaôus-Ky-axar_, nous devrions trouver _Astiag_; mais ce roi
manque entièrement: son règne paraît avoir été fondu dans celui de
_Ké-Kaôus_, dont la durée surpasse les deux règnes réunis. Le mariage
avec la fille d’un roi, à l’issue d’une guerre et pendant un armistice,
doit être celui d’Astyage après la bataille de l’Eclipse: c’est encore à
lui que convient l’histoire très-compliquée et diversement racontée, des
suites de ce mariage, dont l’issue unanime est que le successeur du roi
régnant ne fut point son fils propre, mais son petit-fils, _Ké Kosrou_,
élevé en Perse par Roustam, puis appelé en cour, lorsqu’il est grand,
par le roi, qui lui résigne sa couronne, et finit ses jours dans la
retraite.
Si Hérodote et Ktésias diffèrent tellement sur ce chapitre, à plus
forte raison nos romanciers ont-ils dû avoir des variantes dictées sans
doute, dès avant Ardéchir, par la _politique royale des Perses_, pour
voiler une période peu honorable à Kyrus et à son aïeul. Mais les traits
principaux subsistent, et rendent Kyrus encore reconnaissable sous le
nom de _Kosrou_. Ce que Ferdousi rapporte de sa naissance clandestine,
de son enfance passée dans l’état de berger, etc., ajoute encore à la
ressemblance.
_Kê Kosrou_ eut de grandes guerres avec _Afra-siab_ roi de Turkestan,
qui, après bien des combats, fut tué en _Adârbidjân_, c’est-à-dire en
_Médie_.... Un roi du _Turkestan_ par-delà l’_Oxus_, qui vient se
réfugier en Médie, au cœur des états de son ennemi, est une circonstance
bizarre et absurde; mais si le _Touran_ fut le pays montueux d’_Atouria_
et de _Media_, comme nous l’avons dit, le récit devient naturel;
_Afrasiab_ est _Astyag_, à qui Kyrus fit en effet la guerre en Médie, et
qui, selon Ktésias, fut ensuite tué par un eunuque chargé de l’amener à
Kyrus.
_Kê Kosrou_ laissa un grand nom et passe pour un prophète. Parmi les
variantes de son règne, il en est une qui lui donne une durée de 30 ans.
Tout cela convient à Kyrus. Il est très probable que c’est à ce prince
même qu’il faut attribuer les variantes sur le règne de son aïeul, et la
_suppression des faits véritables_ qui eussent été peu avantageux à son
orgueil, et d’un exemple dangereux pour ses successeurs.
Maintenant nous devrions trouver l’histoire de Cambyses et du mage
Smerdis, tué par les conjurés, dont l’un (Darius, fils d’Hystasp) devint
roi; mais la _politique royale_ des Perses a encore supprimé le premier,
à titre de fou furieux, et la _politique sacerdotale_ des mages a
supprimé le second, comme souvenir fâcheux du massacre de leur caste,
arrivé alors. Pour remplir le vide, on a introduit, après _Kosrou_, mort
sans enfants, le roi _Lohr-asp_, descendant supposé de _Qobâd_.
Mirkond le peint cruel et fier, par opposition aux autres auteurs, qui
le peignent bon et juste:
«Devenu roi par élection, il eut des opposants qu’il réduisit bientôt au
silence; il institua un tribunal de justice particulière pour l’armée;
il établit une solde réglée, au lieu des pillages qu’exerçaient les
soldats; il rendit la justice sur _une estrade dorée_, avec un _rideau_
tendu devant sa personne, _qui devint invisible_, etc.»
Tous ces traits conviennent à Déïokès. Écoutons Hérodote:
«_Déïokès_ ayant bâti son palais en la ville d’Ekbatanes, fut le premier
qui établit pour règle que personne n’entrerait chez le roi; que toutes
les affaires seraient traitées par l’entremise de certains officiers,
qui lui en feraient leur rapport (c’est-à-dire, par des secrétaires
d’état, des _vizirs_); que personne ne _regarderait le roi_; que l’on ne
rirait ni ne cracherait en sa présence. Il institua ce cérémonial
imposant, afin que ceux qui avaient été ses égaux ne lui portassent pas
envie, et ne conspirassent pas contre sa personne.... Il pensa qu’en se
rendant _invisible_, il passerait pour un être d’une espèce différente.
Ces règlements établis, il rendit _sévèrement_ la justice. Les procès
lui étaient envoyés _par écrit_; il les jugeait et les renvoyait avec sa
décision.... Quant à la police, il eut dans tous ses états des
émissaires qui épièrent les discours et les actions de chacun
(c’est-à-dire qu’il institua l’espionnage); et si quelqu’un faisait une
injure, il le mandait et le punissait.» Hérodote, lib. I, §§ XCIX et C.
N’est-ce pas là le portrait de Lohrasp? On ajoute que ce prince fit de
grandes conquêtes, d’abord au _levant_, puis au couchant (en Asie
mineure). Ce fut lui qui envoya en Palestine un de ses lieutenants,
_Raham_, surnommé _Bakhtnasar_ ou _Naboukodon-asar_; _Raham_ détrôna _le
fils de David_, qui y régnait alors, et il _enleva du pays un butin
immense_[56].
Ici Lohrasp devient ce _Kyaxar-Astibaras_ qui s’entendit avec
Nabukodonosor (selon Eupolème), pour envoyer une armée contre Jérusalem;
et en effet cette ville fut prise et rançonnée sous le roi Ioaqim.
D’après tous ces récits, nos romanciers persans sont convaincus, comme
Ktésias, de confusion d’époque, et de redoublement de personnes. Le fils
de _Lohrasp_, appelé _Kestasp_, prince inquiet, ambitieux, se retire
chez _Afrasiab_, roi de _Touran_, Mirkond dit chez _Kaisar_, roi de
_Roum_ (Cæsar, roi des Romains), dont il épouse la fille, par une suite
d’aventures romanesques: il fait déclarer la guerre à son père, et
conduit l’armée contre lui. Lohrasp, pour épargner le sang, lui résigne
la tiare, se retire dans un couvent et périt, comme nous l’avons vu
dans l’article de Zoroastre.
Ceci est un mélange de l’histoire d’Astyag, marié en Lydie, et de celle
de Kyrus détrônant Astyag, le tout arrangé selon la convenance
d’Ardéchir et de ses mages, ou de quelque roi parthe avant lui; la suite
ne vaut pas la peine d’être examinée: mais jetons un coup d’œil sur la
dynastie _Piche-dâd_.
§ VI.
Dynastie Piche-Dâd.
Si les Kêaniens ont été les Mèdes, leurs prédécesseurs devraient être
les Assyriens de Ninive. Nos romanciers ne citent et ne connaissent pas
un seul de ces noms, et cependant ils disent que leurs monuments sont
anciens. _Kéomors_ fut, selon eux, le premier _homme_ ou _roi_. Nous
saurons bientôt qu’en penser.
Le cinquième des _Piche-dâd_ fixe d’abord notre attention; nous croyons
le reconnaître dans tous ses traits et même dans son nom. Écoutons les
chroniques:
«_Djem-Chid_ régnait depuis 5 ou 600 ans sur la Perse (les années ne
coûtent rien): il résidait à _Estakar_, qu’il avait embellie; il y
avait «fait une entrée triomphale à l’équinoxe du printemps, le jour où
le soleil entrait au bélier; et de là vint le _Naurouz_ des Perses....
Il avait divisé la nation en _trois_ classes, les _guerriers_, les
_laboureurs_, les _artisans_; il avait composé ou soumis _sept_
provinces. Son règne était glorieux, lorsque Dieu, pour le punir d’avoir
voulu se faire adorer, suscita contre lui un ennemi puissant, qui le
renversa.
«Cet ennemi fut Zohâk, qui, selon quelques auteurs, fut son parent; mais
qui, de l’avis de tous, fut un prince _Tâzi_, c’est-à-dire _arabe_. Les
uns le disent fils immédiat de _Cheddâd_, fils d’_Aâd_, ancien roi
d’Iémen: d’autres disent seulement qu’il en descendait par _Olouân_ ou
_Olouïan_. Zohâk, à la tête d’une puissante armée, chassa Djemchid, qui
disparut, et voyagea incognito pendant 100 ans sur toute la terre....
Devenu roi, _Zohâk_ fut un tyran très-cruel; ce fut lui qui inventa
divers supplices, entre autres celui de _mettre en croix_ et d’écorcher
vif: on lui donna divers surnoms, tels que _Piour-asp_, c’est-à-dire, en
pehlevi, l’homme _aux dix mille chevaux_, parce qu’il marchait toujours
escorté de _dix mille chevaux arabes_ brillants d’or et d’argent (il est
évident que ce fut un corps de cavalerie d’élite). On le nomma aussi
tantôt _Homairi_, c’est-à-dire Homérite; tantôt _Qaislohoub_,
c’est-à-dire le _Qaisi aux armes étincelantes_[57]; tantôt ajdehâc et
_mâr_, c’est-à-dire _serpent_, par la raison qu’il avait sur les épaules
deux serpens attachés à deux ulcères que le diable y avait imprimés par
deux baisers. Pour remède, il avait conseillé à _Zohâk_ d’y appliquer
des cervelles d’hommes et d’enfants: on remplissait les prisons de
victimes destinées à cette œuvre exécrable. Les geôliers, touchés de
pitié, en laissèrent échapper quelques-uns, qui se réfugièrent dans les
montagnes, et devinrent la souche des _Kurdes_. Deux enfants d’un
forgeron de la capitale du Pars (la Perse) ayant été saisis, leur père,
appelé _Gao_ ou _Kao_, ameuta le peuple par ses cris, et devint chef
d’abord d’une sédition, puis d’une armée régulière, dont l’étendard
principal fut _le tablier de cuir_ que _Gao_ avait élevé au bout d’une
perche. Ce tablier, qui ne cessa depuis d’être l’étendard royal, fut
successivement enrichi de tant de pierreries, que lorsque les Arabes
s’en emparèrent à la bataille de _Qadesia_ (l’an 652 de notre ère), il
fit la fortune du corps arabe qui le prit.
«_Gao_, devenu général, ne voulut point accepter la royauté; il la
déféra à un descendant des anciens rois d’_Aderbidjân_ (la Médie), qui
menait une vie retirée dans ce pays-là. Ce nouveau roi, appelé _Fridon_
ou Feridon, secondé de _Gao_, battit Zohâk, parvint à le saisir, le tua,
selon les uns, ou, selon d’autres, l’enferma dans les cavernes du mont
_Demaouend_ (en _Hyrcanie_). Or Zohâk avait régné dix générations ou dix
siècles (car l’on n’est pas bien d’accord sur ce point).»
Voilà les contes populaires que débitent sérieusement, et que croient
dévotement la plupart des historiens musulmans et parsis: certainement
nous avons ici bien des fables; mais, sous leur broderie, nous avons
aussi un fond de vérités historiques. Essayons de les démêler.
La Perse proprement dite (ayant pour capitale Estakar), envahie et
subjuguée par un roi étranger, reporte nos idées vers l’Assyrien Ninus
et le Mède Phraortes, seuls conquérans que lui connaisse l’histoire.
Mais cet étranger, nous dit-on, fut un arabe, un _Homairi_, c’est-à-dire
un roi sabéen. Nous en connaissons plusieurs; recherchons celui-ci: _son
père, ou l’un de ses pères, était le célèbre Cheddâd_, fils d’_Aâd_,
l’un et l’autre anciens rois d’Iémen; nous avons vu ces noms dans les
traditions arabes de Schultens. Aboulfeda, parlant de _Haret Arraies_,
nous a dit qu’il était _fils de Cheddâd_, fils d’_Aâd_[58], anciens
rois d’Iémen; Haret serait donc le _Zohâk_ des Perses, comme il est,
dans Ktésias, l’_Arraïos_ allié de Ninus et coopérateur de ses
conquêtes: or la Perse fut précisément l’une de ces conquêtes. D’autres
circonstances viennent appuyer ces analogies: par exemple, le corps de
_dix mille chevaux arabes brillants d’or et d’argent_, d’où, vient
l’épithète de _qaislohoub_. En effet, plusieurs auteurs font Haret,
_fils_ ou partisan de _Qais_, nom qui, chez les Arabes, fut de toute
antiquité celui d’un parti distingué par le _drapeau rouge_, en
opposition au _Iamani_ distingué par son _drapeau blanc_: enfin,
l’invention du _supplice en croix_ rappelle la cruauté de Ninus envers
Pharnus, roi de Médie, et lie ensemble les récits de Ktésias, de Mirkond
et d’Aboulfeda. Mais, selon Ktésias, la Perse, fut assujettie à l’empire
assyrien, et non aux rois _Tobbas_, _arabes_; il faut donc supposer que
_Haret_, en ayant fait la conquête comme lieutenant et allié de Ninus,
l’ayant peut-être gouvernée quelque temps, a porté tout l’odieux de
l’invasion, et qu’ensuite l’ayant remise aux Assyriens, le nom de
_Zohâk_, que nous allons voir désigner _tout être puissant malfaisant_,
a passé collectivement, selon le style oriental, à la dynastie _entière_
de _Ninus_: de là ce règne de 1,000 _ans_, attribué à _Zohâk_, durée qui
a quelque analogie avec les 1,070 que Velleïus attribue aux rois
d’Assyrie[59].
Si notre manière de voir est juste, _Féridoun_, vainqueur de _Zohâk_ et
libérateur de l’_Irân_, doit être _Arbâk_, vainqueur de Sardanapale et
libérateur des Perses amenés par _Gaô_ au secours des Mèdes; et
réellement, ainsi qu’_Arbâk_, _Féridoun_ est _Mède_ de naissance; il vit
en _Aderbidjân_ ou Médie; il est de race royale, mais il vit en simple
particulier. Il devient roi par élection, promu par _Gaô_, comme Arbâk
l’est par Bélésys; il règne à _Ourmi_, ancienne capitale de la Médie
propre; enfin _il abdique_, et tout indique qu’_Arbâk dut abdiquer_.
Ferdousi ajoute que la ville où _Zohâk_ fut attaqué par Féridoun,
s’appelait la Forte _Nevehet_, ou _Nuhet_; et c’est le nom oriental de
_Nin-nuh_ ou _Nin-Nevet_ (_séjour de Ninus_), où Sardanapale fut
attaqué par Arbâk. Quant à ce que le poète ajoute de son chef, que
_Nevehet_ est _Aïlia_, c’est-à-dire Jérusalem, on voit là l’ignorance
historique et géographique du musulman, puisque le nom d’_Aïlia_ ne fut
introduit qu’au temps d’Adrien. C’est par suite de cette fausse
interprétation que, décrivant la marche de Féridoun, Ferdousi lui fait
traverser le Tigre, au bord duquel l’action se passa.
Un écrivain antérieur à ceux que nous copions, l’arménien _Moïse de
Chorène_, a connu au 5e siècle (vers 450) toutes ces traditions
perso-mèdes, et en nous présentant les noms de _Zohâk_ et de _Fridoun_,
sous une forme plus ancienne, il nous fournit d’utiles renseignements.
«Comment vous amusez-vous (dit-il à son ami Isaac Bagratou), comment
vous amusez-vous des plates fables populaires sur _Biour-asp-Azdahâk_?
Et comment m’imposez-vous la tâche de vous répéter les contes absurdes
sur son _bienfait-méfait_, sur les démons qui le servent? de vous
raconter comment _Hrodan_ (ou _Vrodan_) le lia avec des chaînes
d’airain, et l’emmena au mont Dembaouend? Comment _Hrodan_ s’étant
endormi en route, _Biourasp_ l’entraînait vers une colline, lorsque
Hrodan réveillé le conduisit à la caverne, où il l’enferma?... etc.» (p.
77).
Ici notre épithète connue de _Piourasp_, jointe à _Azdehâk_, nous
prouve que ce dernier nom est la véritable forme ancienne de celui de
_Zohâk_, et que les Persans modernes lui ont fait une mauvaise
étymologie, en l’expliquant _deh-âq_, ou dix _hontes_. Moïse de Chorène
est plus autorisé et mieux instruit qu’eux, lorsqu’il nous dit que, dans
la langue arménienne [analogue en plusieurs points à l’ancien mède][60],
le mot _Azdehâk_ signifie _draco_, _grand serpent_; ce qui est le sens
même du mot persan _mâr_, que nous avons vu être une épithète de
_Zohâk_, ayant pour type fondamental le _Draco borealis_, _génie de
l’hiver et de tous ses maux_, dont Zoroastre fit sa _grande couleuvre,
Ahrimân_.
D’autre part, l’arménien Mosès nous dit, pag. 38, que le nom arménien et
mède d’_Astyag_, fils de Kyaxar, était _Azdehâk_, qui n’en diffère que
par l’échange des consonnes fortes avec les consonnes faibles (aSTuaG
aZDehâK); d’où il résulte qu’Astyag, roi méchant et fourbe, fut aussi un
_Zohâk_[61]; et ce nom dut être appliqué par les Arméniens et les
Perses à toute la dynastie mède; car, d’une part, Mosès ajoute que dans
les vieilles chansons des paysans de son temps, la race d’_Astyag_ était
appelée _race_ des _Dragons_: et d’autre part, si nous analysons le nom
de _Dêïôk_ dans sa prononciation grecque, nous y trouvons nettement
_Dohâk_, synonyme incontestable de _Zohâk_.
Alors que les rois mèdes, et spécialement _Astyag_, ont, comme les
Assyriens et _Sardanapale_, reçu des peuples opprimés le nom de _Zohâk_
ou de _génies du mal_, leur libérateur _Féridoun_ devra se trouver
_Kyrus_, qui effectivement le fut comme _Arbâk_. Dans les récits de
_Moïse_ de Chorène, _Hrodan_ ou _Urodan_ est le mot même de _Fridoun_ ou
_Féridoun_, attendu que les Arméniens ne prononçant pas _f_, ils le
remplacent par _H_, comme font les Espagnols dans les mots _hijo_,
_hacer_, _hierro_, etc., pour _fijo_, _facere_, _ferro_. Ce qu’ajoute
une autre tradition persane, «que Féridoun, après avoir vaincu Zohâk,
envoya en _Abissinie_ une armée contre _Koûs-Fil-Dendan_, c’est-à-dire
contre l’_Éthiopien aux dents d’éléphant_, frère de Zohâk»; ce récit,
qui porte un caractère antique dans ses expressions, ne peut convenir à
Arbâk, et convient très-bien à _Kyrus_, dont le fils Cambyses fit la
guerre aux _Éthiopiens_, que nous savons être une race fraternelle des
Homérites; enfin cet entraînement d’Azdebâk au mont Dembaouend; convient
encore à Kyrus, qui, selon Ktésias[62], confina Astyag chez les
_Barcaniens_ ou _Hyrcaniens_, dans le pays desquels se trouve le mont
Dembaouend: ceci nous expliquerait un fait historique cité par Mirkoud:
«[63]Vers l’an 1000 de notre ère, dit-il, lorsque Mahmoud Sebecteghin
détruisit la dynastie des princes de _Gaur_, la tradition du pays était
qu’ils descendaient des enfants de _Zohâk_, auxquels Féridoun laissa la
vie, en transportant leur père au Dembaouend.»
Or Ktésias dit qu’Astyag[64], pour sauver _ses enfants_ et ses
_petits-enfants_, se livra lui-même à Kyrus.
Un autre fait paradoxal cité par un écrivain grec, se trouve redressé en
prenant encore _Astyag_ pour _Zohâk_ Clitarque, cité par Athénée[65],
prétendait, contre-tous les autres historiens, que _Sardanapale_, après
avoir perdu son trône, n’avait point perdu la vie, mais qu’il avait vécu
jusqu’à une grande vieillesse. Clitarque aura entendu les Perses dire
cela de _Zohâk_; et comme Sardanapale est aussi un _Zohâk_, cet auteur
s’est mépris dans l’application, et il a attribué au dernier roi
assyrien ce qui appartenait au dernier roi mède; l’un et l’autre vaincus
par un _Féridoun_, avec des circonstances très-ressemblantes.
Selon les anciens romanciers persans, Féridoun, vainqueur de _Zohâk_,
épousa une de ses filles dont il eut deux fils, _Tour_ et _Salem_. Rien
de tel ne peut se dire d’Arbâk, vis-à-vis de Sardanapale; mais, selon
Ktésias, Kyrus, vainqueur d’_Astuigas-Azdehak_, épousa sa fille, et en
eut deux fils, _Cambyses_ et _Tanyo-Xarcès_[66]. Féridoun épousa une
autre femme de sang perse, dont il eut _Iredj_: leur ayant partagé
l’empire, il abdiqua. Nous ne connaissons point d’abdication à Kyrus;
mais nos auteurs sont sujets à ces fictions: d’ailleurs le récit de
Ktésias a ici quelque analogie.
«Kyrus mourant, nomma pour son successeur _Cambyses_, son fils aîné; en
même temps il établit _Tanioxarcès souverain indépendant_ des Bactriens,
des Choramniens, des Parthes et des Kermaniens (c’est-à-dire de la
partie orientale de son empire); et de plus il donna aux deux
petits-fils d’_Astuigas_ les deux satrapies des Derbikes et des
Barkaniens.»
Voilà une sorte de partage tripartite. Ktésias[67] ajoute que _Cambyses_
fit périr son frère _Tanyo-Xarcès_, et les romanciers disent qu’Iredj
fut tué par ses frères. Quant à ce qu’ils ajoutent, qu’Iredj donna son
nom à l’_Iran_, et _Tour_ au _Tour-an_, ils oublient, ou plutôt ils
ignorent que, dès la plus haute antiquité, l’histoire nous présente la
Médie sous le nom d’_Aria_ et d’_Ériéné_, et le pays montueux de l’ouest
et du nord, sous le nom générique de _Taur_ et _Tour_; ils confondent
tout, et leurs récits ressemblent à un jeu de cartes brouillé.