guerriers féroces, s’étaient formées des corporations d’hommes studieux,
livrés par état à l’observation des astres et des influences célestes
qui régissent les moissons. Bientôt ils avaient pu prédire les
_éclipses_, ce phénomène solennel qui en impose si puissamment à la
multitude; dès lors, appelés avec raison _prédiseurs_, _prophètes_,
_devins_, ces hommes furent considérés comme les confidents des
intelligences célestes..... Le hasard d’abord, puis des expériences
méditées, leur ayant fait découvrir des opérations singulières,
physiques et chimiques, ils en usèrent habilement pour augmenter leur
crédit; ils firent entendre des voix là où il n’y avait point de bouche,
apercevoir des objets là où la main ne trouvait point de corps; ils
allumèrent des feux spontanés, par des pyrophores et des phosphores; en
un mot, ils opérèrent des prestiges de fantasmagorie, d’optique,
d’acoustique, qui aujourd’hui, quoique divulgués et connus, nous causent
encore de la surprise; et ils furent regardés comme des _ministres_ de
la _divinité_: et parce que ces secrets, couverts d’un mystère profond,
ne furent possédés que par certaines familles, dont ils assuraient
l’existence et le pouvoir, ils purent se transmettre, subsister, et
périr avec leurs dépositaires, sans que la multitude en ait jamais connu
l’artifice. Ainsi, nous dit-on, Zoroastre fit verser sur son corps de
l’airain fondu, pour convaincre Kestasp: et de nos jours, nous avons vu
un Espagnol se faire arroser d’huile bouillante. La limite de ces
prodiges n’est pas si facile à tracer qu’on le croirait d’abord; nous
avons déja remarqué que le nom de _Kaldéens_, _Kasd_, signifie
proprement _devins_; il paraît que ce fut spécialement contre eux qu’eut
à lutter Zoroastre. L’anecdote du brahme _Tchengregatchah_, qui vint de
l’Inde pour le réfuter, nous prouve, d’autre part, l’existence déja
ancienne du _brahmisme_; par conséquent le dogme trinitaire des Védas
précéda le _dualisme_ de Zoroastre: et Cléarque, cité par Diogène Laërce
(_in Proœmio_), ne fut pas bien instruit, lorsqu’il dit que les
_gymnosophistes dérivaient des mages_; cela est inexact, même à l’égard
des _boudhistes_: mais ceux-là eurent raison qui, selon le même Diogène,
soutenaient que la philosophie des Juifs venait de celle des mages; car
il est bien certain que, depuis la captivité de Babylone, ce fut à cette
source que les Juifs puisèrent tout ce que l’on trouve dans leurs
livres, sur le _Dieu de lumière_ (Ormusd), sur l’_ennemi Satan_, qui est
_Ahrimanes_, sur les anges, _sur la résurrection en corps et en ame_,
etc., tous dogmes zoroastriens, dont on ne trouve pas une seule trace
dans les livres de Salomon, de David, ni dans les lois de Moïse: la
seule analogie qui existe entre la théologie de ce dernier et celle de
Zoroastre, est 1° d’avoir proscrit toute image de la divinité, _tout
culte d’idoles_, ce qui a préparé la réunion de leurs sectateurs, et
marqué leur schisme avec les _Sabiens_, ou _idolâtres_; 2° de la part de
Moïse, d’avoir représenté _Dieu_ par le _feu_, tandis que le Mède le
représente par la _lumière_; ce qui, dans l’un et l’autre cas,
appartient à l’opinion bien plus ancienne, _que l’élément du feu était
le principe de tout mouvement, de toute vie, la source incorruptible de
toute existence_; aussi le nom de _Iehou_, que donna Moïse à ce
principe, signifie-t-il réellement _l’existence_ et _ce qui est_ (Ego
_sum_ qui _sum_), et cela dans l’idiome sanscrit comme dans l’hébraïque:
le _Iou_ (_piter_), ou _Pater_ des anciens Grecs et Pélasgues, dont nous
trouvons le culte dès long-temps avant Abraham, prouve que cette
doctrine indienne et égyptienne est de la plus haute antiquité. Sous ce
rapport le docte Aristote a eu raison de dire que _Iou_ était _Oromaze_,
et que Pluton était _Ahrimane_[46]. Tout cela indique que la plupart des
dogmes de Zoroastre existaient déja avant lui, et que, selon l’usage de
presque tous les novateurs, il ne fit qu’une nouvelle combinaison
(comme a fait Mahomet). Il n’est pas du ressort d’une chronologie
d’exposer un système religieux aussi compliqué que celui de Zoroastre;
il nous suffira d’observer que Thomas Hyde, plein de partialité pour les
_Guèbres_, n’a fait qu’embrouiller ce sujet. Pour le bien traiter, il
eût fallu, avec son érudition, y porter l’esprit ferme et libre de Hume
ou de Gibbon. La doctrine des modernes Parsis, modifiée à différentes
époques depuis Kyrus, n’est pas une image parfaite de l’ancienne;
plusieurs traits cités par Plutarque[47] et par d’autres auteurs grecs,
ne s’y retrouvent plus; l’on n’aperçoit entre autres dans toute la
compilation d’Anquetil, qu’une seule phrase sur le dogme _du temps sans
bornes_, et cette phrase en dit moins que celle de Théodore de
Mopsueste, toute tronquée qu’elle est par Photius[48].
«Théodore explique dans son premier livre sur la _magie perse_, le dogme
infame de Zarasdes touchant _Zarouan_, _principe_ de toutes choses,
appelé _fortune_ (ou _hasard_). Théodore rapporte comment _Zarouan_, en
faisant une libation (priapique), engendra _Ormisda_ et _Satan_
(Ahriman): il parle aussi du mélange de leur sang, et réfute tout ce
dogme très-obscène.»
Ceci a un rapport évident avec les _idées anciennes_ sur la
_fécondation_, ou création annuelle, figurée par le _Phallus_, dans le
tableau du sacrifice de Mithra;[49] en même temps que, sous un autre
aspect, c’est aussi le mystère de la création première, ou _extraction_
du chaos, par le grand agent des _anciens_, le _fatum_, la _fatalité_,
le _hasard_, qui est aussi l’_éternel_, l’_ancien des jours_. Le mot
persan _hazarouan_ a lui-même ce sens, puisqu’il désigne des _millions
d’années_. C’est de ce dogme que les Valentiniens tirèrent leurs
_aïons_, ou _toujours vivants_; et ce mot grec _aïôn_ est l’_Aïum_,
l’_Aeuum_ des anciens Latins, qui l’ont tiré du sanscrit AUM. Ici nous
avons, pour la première fois, la valeur véritable de ce mot indou si
mystérieux, dont la méditation doit absorber toutes les facultés de
l’ame; et en effet, quel sujet plus absorbant que l’éternité! Ce n’est
pas le seul point de contact que le système de Zoroastre ait eu avec le
brahmisme. Ses deux principes ne sont au fond qu’une simplification de
la trinité indienne; et il a eu un avantage véritable à soutenir que
tout _pouvoir_, toute _action_ consistait à produire et à détruire; que
par conséquent l’intermédiaire introduit par les brahmes, comme
_conservateur_, sous le nom de _Vishnou_, était imaginaire, puisqu’il
n’y a point de véritable stase entre _croître_ et _décroître_,
_augmenter_ et _diminuer_.
Ce furent toutes les analogies de ce genre avec les idées déja
existantes, qui préparèrent les esprits à l’admission de la nouvelle
religion. Peut-être le roi des Bactriens y trouva-t-il encore l’avantage
politique, en se donnant un système particulier, de se soustraire à
quelque influence, à quelque suprématie exercée sur les prêtres de son
pays, par ceux de Ninus. Quant à l’identité d’_Ardjasp_ et de _Ninus_,
d’Hystasp et de l’_Oxuartes_ de Ktésias, elle résulte de la ressemblance
de leurs actions:
«Ninus attaque une première fois _Oxuartes_, c’est-à-dire _le roi de
l’Oxus, résidant à Bactre_; il est repoussé par une armée de guerriers
vaillants[50].»
«Arjasp, roi d’un pays à l’ouest de la Caspienne, attaque Gustasp
résidant à Balk; il est battu et forcé de se retirer.»
«Ninus, après quelques années de repos, pendant lesquelles il fonde
Ninive, révient contre Bactre. Cette ville est prise, son roi tué, et
l’on n’entend plus parler de la Bactriane que comme d’une _satrapie_
sous Asar-adan-pal.»
«Ardjasp, après quelques années, revient surprendre Balk, et le roi
Lohrasp est tué.»
Les Orientaux continuent la vie de Gustasp, et le font régner à
_Estakar_, dans la Perse propre; mais les anciens Grecs nous assurent
que _Estakar_, qui est Persépolis, doit, comme Pasargade, sa fondation à
Kyrus[51]; et les Parsis alors ont confondu Kestasp avec _Darius
Hystasp_, qui réellement embellit _Estakar_, comme il est prouvé par les
inscriptions de cette ville. Sans doute Zoroastre se déroba au
vainqueur, puisque ensuite on le voit reparaître à la cour de Sémiramis;
et la persécution qu’il avait essuyée de la part de Ninus, put lui
devenir un titre de faveur près de cette femme, _assassin_ de son mari.
L’histoire ne nous apprend pas ce que devint Zoroastre sous le règne de
Ninyas dont il fut le complice; et nous n’avons point de conjectures à
avancer sans soutien. Il nous suffit d’observer que l’origine de sa
religion, à cette époque, résout toutes les difficultés chronologiques,
qui jusqu’à ce jour l’ont embarrassée. L’on ne saurait, dans le système
d’Hérodote, y opposer la mention que fait la Genèse de l’_arbre de la
science du bien et du mal_, et du serpent d’Eve, qui, par une allusion
manifeste au nom d’_Ahrim-an_ (appelé dans les livres parsis la _grande
couleuvre_, et _le menteur_), est appelé _Aroum_ (_rusé_) par le livre
hébreu; car nous avons prouvé, dans l’article des Hébreux, que la
Genèse, _telle que nous la possédons_, ne saurait être l’ouvrage de
Moïse; et que, par inverse, ce passage, joint à plusieurs autres,
devient l’un des arguments de la posthumité de ce livre, rédigé au temps
du roi Josias, par le grand-prêtre Helqiah, ou plutôt par _Jérémie_,
lorsque le système de Zoroastre régnait, depuis plus de cinq siècles,
dans toute l’Asie occidentale.
Il nous reste à expliquer sur quelles bases, dans notre tableau, sont
combinés les rapports chronologiques de Ninus, de Sémiramis et de
Zoroastre.
L’âge de Sémiramis, à l’époque où Ninus l’épousa, exige deux conditions:
l’une, qu’elle fût encore assez belle pour le séduire; l’autre, qu’elle
fût déja assez mûre pour posséder les talents et les connaissances
qu’elle développa. Le terme moyen convenable nous semble être 30 à 32
ans; elle dut enfanter Ninyas vers l’âge de 32 à 34. Lorsque nous la
voyons périr, elle est encore dans la force des passions, et son fils
est déja assez grand pour devenir l’un des objets de ses désirs. Il doit
avoir eu entre 20 et 24 ans, puisque, devenu roi, il adopte
immédiatement un système d’administration calculé avec astuce et
profondeur. A pareil âge, dans des circonstances semblables, le fils
également adultérin du conquérant David, _Salomon_, nous montre le même
esprit, la même conduite; en reprenant ce sujet, dans l’article des
Babyloniens, nous verrons que Sémiramis a dû périr vers l’âge de 62 ans,
comme le dit Ktésias.
Ninus, en commençant son règne, dut, avec le génie d’Alexandre et de
Kyrus, avoir à peu près leur âge: supposons 24 ou 25 ans: il régna en
1237: il dut naître vers 1260 ou 62: s’il établit son fils _Agron_ roi
des Lydiens en 1230, ce ne put être que sous la direction d’un vizir; ce
cas a des exemples: Ninus employa 17 _ans_ à subjuguer l’Asie (le pays
de _Bactre_ excepté): il serait donc revenu vers l’an 1220 fonder et
bâtir Ninive, qui, selon les historiens, fut plus grande que
Babylone.... Supposons pour cette entreprise, et pour une période de
paix et de soin d’administration, 10 à 12 ans: il aurait repris la
guerre de Bactriane vers l’an 1208, assiégé Bactre et épousé Sémiramis
vers l’an 1207 ou 1206. Ninyas serait né vers 1205. Par la suite
Sémiramis tend à son mari une embûche, où il périt dupe de sa trop
grande confiance: il fallait que ses forces morales eussent décliné:
l’âge de 65 à 66 ans serait convenable; il aurait péri vers l’an 1196 ou
95, et aurait régné 42 ans. Ktésias lui en donne _dix_ de plus; mais
Ktésias est convaincu d’avoir falsifié tous les règnes de sa liste:
Sémiramis, devenue épouse de Ninus vers 1206 ou 1207, aurait pu naître
vers 1239 ou 40. Selon Ktésias, elle aurait vécu 62 ans: cela nous
conduirait vers 1180 ou 1179; son régne se trouverait de 15 à 16 ans,
plus 10 ans avec Ninus: ce serait en tout 25 à 26 ans, au lieu des 42 de
l’auteur grec: les 15 à 16 ans suffisent à ses travaux et à ses
conquêtes, puisque la fondation de Babylone ne dura qu’un an, et que les
deux millions d’ouvriers employés à cet ouvrage rendent le fait
croyable. La guerre des Indes daterait de l’an 5 de son règne; celle
d’Arménie, de l’an 7 ou 8; et la mort de cette femme étonnante serait
arrivée 6 ans après, vers l’an 1180. Nous ne parlons point de ses
prétendues conquêtes d’Afrique, frauduleusement imaginées par les
Perses.
A la date de 1180, Zoroastre dut être avancé en âge; supposons 70 ans:
il serait né en 1250: si, comme le disent les livres parsis, il était
déja à Balk lors de la première attaque de Ninus, il n’aurait eu que 32
ans à cette époque; mais l’on ne saurait compter sur leurs récits
chronologiques. A la seconde expédition, il avait 50 ans, et cela
s’accorde bien mieux avec les 20 ans de retraite, et les 30 ans d’âge
que lui donnent Pline et les Parsis, lorsqu’il commença sa mission. Il
serait devenu _vizir_ de Sémiramis vers l’âge de 65 ans, et l’on voit
que toutes les vraisemblances sont observées.
Un incident de la vie de Sémiramis nous indique l’espèce des années
usitées chez les Assyriens. Après avoir raconté, selon Ktésias,
l’origine fabuleuse de cette femme, Diodore ajoute:
«Athénée[52] et d’autres écrivains assurent (au contraire) que Sémiramis
fut une courtisane qui, par ses graces et sa beauté, se fit aimer de
Ninus; elle jouit d’abord d’une faveur médiocre, mais ensuite elle éleva
son crédit au point d’obtenir le nom d’épouse, et d’engager le roi à lui
faire cadeau de _cinq jours_ de royauté. Le premier jour, vêtue du
manteau royal, le sceptre à la main, elle fit les honneurs d’une grande
fête et d’un festin magnifique, dont elle employa la durée à séduire les
généraux, et à leur faire promettre d’obéir à tous ses ordres. Le second
jour, voyant tout le monde disposé convenablement à ses intentions, elle
fit disparaître Ninus.»
Pourquoi Sémiramis demande-t-elle 5 _jours_, plutôt que tout autre
nombre? La raison nous en paraît saillante. Depuis des siècles, les
Égyptiens usaient de l’année de 360 jours, auxquels on ajoutait les 5
épagomènes, comme une appendice disparate, qui gâtait la symétrie du
nombre principal. Sémiramis, profitant de cette idée, a pu dire
beaucoup de choses ingénieuses à ce sujet, pour faire croire qu’elle ne
demandait qu’un temps insignifiant et hors de compte. Notre opinion est
d’autant plus fondée, que cette même espèce d’année se trouve au temps
de Nabonasar, dans la vigueur de l’empire assyrien, et dans une de ses
satrapies, chez les Kaldéens, caste sacerdotale de toute la nation. En
admettant le récit d’Athénée, qui en effet est le plus probable, rien ne
change dans nos calculs, excepté l’époque du mariage de Sémiramis, qui
alors ne dépend plus de la guerre de Bactriane, et peut remonter
quelques années plus haut.
§ IV.
Des anciens rois de Perse, selon les Orientaux modernes.
Il nous reste à jeter un coup d’œil sur la liste des anciens rois de
Perse, que les Orientaux modernes nous présentent en concurrence et en
contradiction des listes grecques. Selon les Orientaux, deux dynasties
seulement ont rempli l’espace de temps qui s’est écoulé depuis la
création (juive) du monde, jusqu’à la conquête d’Alexandre. La première
dynastie est celle des _Piche-dâd_, ou _donneurs de_ (lois) _justes_; et
la seconde, celle des Kêans ou _Kaians_, c’est-à-dire les _rois géants_,
ou _grands_. En voici les noms et les règnes:
régnèrent,
selon les uns.
_Dynastie Ire, dite Piche-dâd_.
Kêiomors on Kêomaras 560 ans.
Siamek règne peu; Kêiomors
règne encore 30
Interrègne 200
Houchenk 50
Tehmourâs 700
Djemchid 30
Zohâk ou Dohâk 1,000
Feridoun, ou Fredôun 120
Menutchehr,|Dès son temps, |
dit Firouz.|vivait _Roustam_.| 500
Nodar, ou Nuzer 7
Afrasiâb 12
Zâb 30
Kershasp 30
-----
3,269 ans.
_Dynastie IIme, dite Kéane, ou Kaian_.
Kê Qobâd 120, ou 100
|De son temps, |
Kê Kaous |_Roustam_| 150
|vivait encore.|
Kê Kosrou 60
Kê Lohr-asp 120
Kê Gustasp 120
Son petit-fils Ardéchir-Bahman 112
Sa fille Homaï 32
Darab Ier 4, ou 14
Darab IIme (_nié par plusieurs_). 14
---------
732 ans.
D’autres comptent 938
Eskander, ou Alexandre.
Selon les Grecs.
ans. mois.
Kyrus 30
Cambyses 7 5
Smerdis » 7
Darius, fils d’Hystasp 37
Xercès Ier 21
Artaxercès Longuemain 41
Xercès II » 2
Sogdien » 7
Ochus ou Darius bâtard 19
Artaxercès Mnemo 46
Artaxercès Ochus 21
Arsès 6
Darius Codoman 6
----------
230 9
Alexandre.
Il n’est pas nécessaire de discuter l’extravagante chronologie de ces
règnes; nous remarquerons seulement que les auteurs arabes et persans
ont une foule de variantes sur la durée des règnes, parce qu’il n’y a
point d’autorités réelles. Si, selon notre espoir, nous parvenons à
reconnaître la personne de ces rois, malgré leur déguisement, les temps
se classeront d’eux-mêmes.... Raisonnons sur les faits, et d’abord
rappelons-nous la suppression ordonnée par _Ardéchir_. Il est évident
qu’elle a nécessité la perquisition, la saisie de tous les manuscrits
existants dans la Perse: l’autorité royale s’étant coalisée avec
l’influence ecclésiastique, il y a eu inquisition civile et religieuse
sur tous les livres; et il a dû en échapper d’autant moins, qu’étant
tous manuscrits, ils ont toujours été rares en Asie, et que, de plus, on
y sait en quelles mains ils existent. A cette époque (en 226), ils
devaient être d’autant plus rares, que des guerres non interrompues
depuis Alexandre, tantôt extérieures, tantôt civiles, avaient produit
sur les esprits cet abattement et ce dégoût de tout travail, qui en sont
l’effet constant. Les censeurs préposés par _Ardéchir_ ont donc détruit
les anciens livres, et ils en ont refait de nouveaux, tels qu’il leur a
plu. Qu’on juge des altérations introduites alors! et cependant ce ne
sont pas là les livres que nous possédons; ceux-là ont encore été
détruits par les musulmans, 400 ans après, ensuite de leur invasion en
1651. Ce n’est que plus de trois siècles après (vers l’an 1000), qu’un
conquérant étranger, plus généreux, ordonna, pour son instruction, que
l’on recueillît de toute part avec soin ce qui restait de traditions
populaires consignées dans les romances, uniques monuments.... Et c’est
de cette source que nous tenons des _histoires_ composées en vers et en
prose _par des musulmans!_ Telle est la profonde ignorance des Persans
modernes sur l’histoire ancienne de leur pays, que non-seulement ils
n’ont pas la plus légère idée de Kyrus, de Xercès et de leurs actions,
mais qu’encore on ne trouve chez eux aucune trace d’une ère conservée à
la Chine par une colonie de Persans _pyrolâtres_, qui s’y réfugièrent
l’an 519 de notre ère. Ce fait curieux mérite d’être plus connu; nous le
devons au savant Fréret, qui l’a consigné dans les Mémoires de
l’Académie[53]. Anquetil y a joint des explications dans le tome XXXVII,
pag. 732.
«On lit dans les annales chinoises, que dans une année correspondante à
l’an 599 de J.-C. (commencée le 25 décembre 598), il arriva à la Chine
une colonie d’hommes occidentaux qui s’établirent (à tel endroit) et qui
conservèrent, avec leurs lois une forme d’année et une ère particulière
à eux. Or, un auteur chinois remarque que l’année correspondante à 1384
de J.-C. (commencée au solstice d’hiver 1383) était 586e depuis
l’arrivée de cette colonie à la Chine, et la 1942e de leur ère,
formée d’_années de_ 365 _jours_.»
Si de l’an 1384 nous remontons au delà de notre ère pour compléter une
somme de 1,942, nous aurons 558 pour première année de l’ère de ces
Occidentaux. _Fréret_ veut trouver 560, et il voit ici l’époque de
Kyrus, qui en effet parvint à l’empire cette année là; mais puisque l’an
558 est le résultat naturel, n’est-ce pas plutôt l’époque de cette
_conversion_ des Perses à la religion de Zoroastre, dont nous avons
parlé page 250, et qui réellement tombe à la jonction des années 557 et
558[54]? Toujours est-il certain que ces _Occidentaux_ furent des
_Perses zoroastriens_, comme le démontre _Anquetil_, par les noms de
leurs mois, et que cette époque est entièrement oubliée en Perse.
Maintenant que nous avons le secret de l’ignorance et de l’audace des
compilateurs de ce pays, procédons à l’analyse de leurs listes, et
voyons de quels rois factices ils ont composé leurs premières dynasties.
D’abord, partant d’un point connu, c’est-à-dire de _Kestasp_, pris pour
_Darius_ Hystasp, remontons, et voyons si les rois mentionnés par
Mirkhond et par Ferdousi, ne répondent pas à quelques rois cités par
Hérodote et par les autres Grecs.
§ V.
Dynastie Kêan ou Kaian.
Le mot _kê_ ou _kai_ signifie _géant_ et _grand_ en pehlevi, nous disent
les auteurs; et nous ajoutons qu’en arménien _skai_ signifie la même
chose.
Selon Mirkhond,
«L’art de _tirer l’arc_ fut porté à sa perfection sous ces princes; et
de là s’est établi le proverbe persan, un _arc kêanien_, pour dire un
arc très-fort, dont peu de gens sont capables de tirer.»
Ce fait remarquable nous rappelle l’anecdote de _Kyaxar_, qui ayant
donné l’hospitalité aux _Scythes chasseurs_, leur confia des jeunes gens
de sa cour, pour être instruits à tirer l’_arc_ à la manière scythe. De
cette école a dû venir la supériorité des _Parthes_, qui furent un
peuple mêlé de _Kurdes_ et de _Mèdes_. Ces rois kêaniens doivent donc
être les Mèdes d’Hérodote: nous trouvons le _kê_ persan dans _kyaxar_,
qui s’explique très-bien: _le grand vainqueur_.
Selon Ferdousi et selon Mirkhond, _Kê Qobâd_ ne fut point fils de roi;
il vivait simple particulier retiré. L’Iran était dévasté par des
étrangers. Zâl, gouverneur de Zablestan, et père du célèbre Roustam,
ayant rassemblé une armée pour les repousser et rétablir l’ordre, forma
un grand conseil de guerre, et tint ce discours aux chefs:-
«Guerriers magnanimes, instruits par l’expérience et les dangers, j’ai
assemblé cette armée et tâché de la rendre formidable; mais tous les
cœurs sont découragés faute d’un roi qui unisse leurs bras: les affaires
roulent sans guide; l’armée agit et marche sans chef; lorsque _Zou_
occupait le trône, notre situation avait un meilleur aspect. Choisissons
un homme de race royale; donnons-lui les marques distinctives (de la
royauté). Un roi établira l’ordre dans le monde. Un _corps_ de nation ne
peut exister sans _chef_. Les prêtres nous indiquent pour cette dignité
un descendant de Feridon, un homme éminent par sa grandeur d’ame et par
sa _justice_.»
Maintenant comparons ce qu’Hérodote nous dit de l’élection de Déïokès,
liv. Ier, § XCVI et suivants.
Après que les Mèdes eurent détruit l’empire assyrien, devenus
indépendants, ils furent bientôt tourmentés de tous _les désordres de
l’anarchie_:
«Or il y avait chez eux un sage appelé _Déïokès_, qui, s’étant fait
remarquer par ses bonnes mœurs et par sa justice, fut établi juge de sa
bourgade, par le suffrage de ses concitoyens....
«Lorsqu’il vit sa réputation répandue, et les clients affluer, il se
retira... Les brigandages recommencèrent; les Mèdes s’assemblèrent,
tinrent conseil sur leur situation; les amis de Déïokès y parlèrent, je
pense, en ces termes:--Puisque la vie (troublée) que nous menons ne nous
permet plus d’habiter ce pays, choisissons un roi.... La Médie étant
alors gouvernée par de sages lois, nous pourrons cultiver en paix nos
campagnes, sans crainte d’être chassés par l’_injustice_ et la
violence....--Ce discours persuada les Mèdes de se donner un roi.»
L’on voit que le fond des deux récits est semblable..... Aussi Kê Qobâd
est-il peint comme un roi pacifique, livré aux soins administratifs.....
Il fit le premier poser sur les chemins les bornes milliaires appelées
_farsang_ (de 2,568 toises); il établit une dîme pour payer les troupes
réglées; il fit sa résidence dans l’_Irâq Adjàmi_, c’est-à-dire en
_Médie_; et comme les Perses n’ont aucune idée d’_Ecbatanes_, ils
supposent que ce fut à _Ispahan_: tout cela convient à Déïokès.
Le second roi, _Kai Kaôus_, fut fils de _Qobâd_ selon les uns, mais la
chronique _Madjmal-el-Taoûarik_, qui en général est savante, observe que
plusieurs le disent fils d’_Aphra_, fils de Qobâd..... _Aphra_ est
sûrement _Phraortes_, qui a été supprimé par les Perses, pour les avoir
subjugués et soumis aux Mèdes.
_Kai Kaoûs_, dans les premières années de son règne, entreprend, contre
un peuple belliqueux, une guerre dont Ferdousi rapporte une
circonstance notable. Ce poète dit que,
«Pendant une bataille livrée par _Kê Kaôus_, son armée et lui-même
furent frappés d’un _aveuglement subit et magique_, et que cet événement
avait été _prédit_ à l’ennemi _par un de ses magiciens_.»
N’est-ce pas là évidemment l’_éclipse_ de Kyaxarès, dans sa bataille
contre Alyattes? et cela d’autant mieux que, pour les Orientaux,
_magie_, _astronomie_, sont tous synonymes. Cette guerre est placée dans
le _Manzanderan_; mais nous avons déja dit qu’il ne faut attendre aucune
exactitude géographique des Orientaux. Nous en avons des preuves, même
dans les traducteurs syriaques, arabes, arméniens et persans des livres
hébreux, qui très-fréquemment ont commis de grossières erreurs. Quant à
_Ferdouzi_ et à _Mirkhond_ même, tout fait principal est pour eux un
canevas sur lequel ils brodent à discrétion; et comme ces deux
écrivains, payés par des princes, avaient en vue de les flatter, ils ont
souvent introduit des accessoires, des motifs, des sentences, qui
n’existaient pas dans leurs auteurs: sans compter que ces auteurs,
eux-mêmes compilateurs et copistes de troisième, quatrième et dixième
main, avaient pris les mêmes libertés avec les originaux; en sorte que
toutes ces narrations ne ressemblent pas plus à la vérité historique,
que les romans de Roland et de ses preux à l’histoire de
Charlemagne.... Aussi, après l’_aveuglement magique, Kê Kaôus_ se
trouve-t-il prisonnier; mais le paladin _Roustam_ accourt, le délivre,
et le pays se soumet. Peu de temps après, _Kê Kaôus_ tourne ses armes
contre l’Égypte, la Syrie et le _Roùm_, qui est le nom de l’Asie mineure
depuis sa possession par les Romains. Tout lui réussit par la valeur de
_Roustam_. Ce héros, que l’on fait vivre _plus de 200 ans_, joue un
grand rôle sous _Kai Kaôus_, c’est-à-dire _Kyaxar_. Or, en considérant
que d’abord il jouit de la plus grande faveur, qu’ensuite il fut
disgracié, et se retira dans un pays éloigné, où il finit par avoir la
guerre avec les rois de Perse; que de sa personne il était le _guerrier
le plus accompli_, le _cavalier le plus adroit_, le _chasseur le plus
habile_, etc.; il nous semble évident que _Roustam_ fut le _Parsondas_
de Ktésias, si célèbre par ses exploits, par sa faveur près
d’_Artaïos-Kyaxarès_, par son aventure romanesque à Babylone;
finalement, par sa révolte contre le roi mède, et par sa retraite chez
les Cadusiens, dont il devint _roi_, et où il soutint une guerre dont il
sortit avec tout l’honneur. D’Herbelot, à l’article de _Roustam_, fait
observer que, selon quelques auteurs, _Kê Kaôus_ lui envoya son fils
pour le convertir au _magisme_, c’est-à-dire à la doctrine de _Zerdust_.
Cependant ces auteurs nous assurent ensuite que Zerdust ne parut que
quatre générations plus tard.
Selon eux encore, _Kê Kaôus_ porte la guerre en Iémen, épouse la fille
du roi, est fait prisonnier par surprise, est délivré, par _Roustam_.
Pendant ce temps, les _Turks_, dit Ferdousi (c’est-à-dire les Scythes),
conduits par Afrasiab, avaient fait une invasion dans le _Tourân_,
qu’ils accablaient de maux. Roustam les combat long-temps, sans pouvoir
les chasser. Ceci ressemble à l’invasion des Scythes, sous Kyaxarès.