Nous n'eûmes pas à passer par de pareilles péripéties. La journée était

ravissante; une petite brise venait agiter mollement la tente que nous

avions fait tendre sur le gaillard d'arrière, et enveloppé dans son

panache de fumée, le _Napoléon III_ insoucieux, rasait impunément la

côte de fer de Saint-Paul. Petit à petit ces îlots déserts s'enfuirent

derrière nous, pour se plonger dans un bain de lumière, et bientôt nous

vîmes surgir en proue les flancs verts-sombres du Cap Nord,--une des

extrémités de l'île du Cap-Breton [29]--qui se détachaient vigoureusement

sur les tons glauques de la mer. J'étais alors appuyé sur le bastingage

de bâbord, et tout en m'occupant à fumer un cigare, mon oeil distrait se

rivait à cette ligne de rocs sauvages, derrière lesquels l'imagination

me montrait ce vieux Louisbourg qui avait une ceinture de cinquante

acres de fortification, et "dont les tours, au dire de Garneau,

s'élevaient au-dessus des mers du Nord comme des géants menaçants". Ce

n'était plus cet endroit triste et oublié que heurte aujourd'hui, sans

le savoir, le pied du marchand de poisson ou du spéculateur de charbon

de terre. Non! Ce que le temps et la rage des hommes avaient démantelé

et fini par niveler, reprenait une forme sous le coup de baguette de la

pensée. La ville royale surgissait de nouveau hors des mornes qui la

recouvrent, pour m'apparaître avec sa cathédrale, son théâtre, sa

brasserie, ses chapelles, ses hôpitaux, ses-couvents, ses riches

demeures. La brise du golfe m'apportait alors des bruits de clairons

et des roulements de tambours. De fortes patrouilles parcouraient en

cadence ces remparts disparus, qui miraient de nouveau leurs massives

assises dans l'eau dormante de leurs fossés. Le lourd pont-levis chargé

de protéger la ville du coté de la campagne, se levait au commandement

d'un officier supérieur, et allait se boucler à de gigantesques

supports. La batterie tournante qui en défendait l'entrée se mettait à

tonner, comme aux jours de parade de jadis, et du côté de la mer, des

corsaires taillés pour la course sortaient du port qui leur servait de

nid, et se couvrant de toile, allaient courir sus à l'Anglais. Puis les

mauvais jours arrivaient à tire-d'aile. Bigot qui devait débuter par la

catastrophe de la flotte du duc d'Anville, pour finir par être si

fatal à la Nouvelle-France tout entière, était là. Il enveloppait

le malheureux Louisbourg dans les effluves de son mauvais-oeil.

Commissaire-ordonnateur de la colonie du Cap-Breton, il apportait déjà

un règlement de la solde des hommes, ce manque de régularité qui, plus

tard, devait le faire embastiller. La garnison se révoltait. Les

suisses qui ne meurent bien que lorsqu'ils sont payés, déposaient leurs

officiers, s'emparaient des casernes, ainsi que des magasins du roi;

pendant que l'ennemi profitant des divisions intestines, prêchait la

guerre sainte, et faisant inscrire sur ses drapeaux les mots "_Nil

desperandum Christo duce"_ venait mettre le siège devant la redoutable

forteresse. Une lutte terrible s'engageait alors; lutte étrange, où ces

révoltés de la veille s'obstinaient à se battre et à mourir au nom de

la France, tandis qu'à leur tour les officiers, ces chevaliers de

Saint-Louis, dont pas un n'eût rougi d'orgueil à la pensée de tomber au

champ d'honneur,--s'obstinaient par une fatale erreur, à se méfier de

leurs soldats. Et, conséquence fatale! Louisbourg la vierge, Louisbourg

l'imprenable, tombait entre les mains d'une armée de paysans, commandée

par William Pepperell, petit marchand dont l'enseigne se trouvait à

Kittery Point, un des Bourgs ignorés de la Nouvelle Angleterre. Puis,

pendant que de braves diplomates s'occupaient à rendre le Cap-Breton à

la France, en retour de Madras prise par de la Bourdonnaye, l'orgueil du

vieux sang gaulois me montait à la figure, en songeant que nous n'avions

pas toujours été les vaincus de ces parages, et que longtemps avant la

chute de Louisbourg, longtemps avant le traité d'Aix-la-Chapelle, un

capitaine du port de Dieppe avait, avec une poignée de matelots, forcé

lord James Stuart de se rendre prisonnier, et de remettre entre

les mains du capitaine Claude le fort du Port-aux-Baleines, où cet

aventureux seigneur écossais était venu planter l'étendard du roi

d'Angleterre[30].

[Note 29: Jacques-Cartier avait baptisé ce promontoire du nom de cap

de Lorraine, et donna à l'Ile, que Verrazzani avait nommée île du Cape,

celui d'île Saint-Laurent. Plus tard, elle prit le nom d'Ile Royale pour

garder définitivement celui de cap Breton. Drake dans ses _"Nooks and

corners of New England coast"_ prétend, à la page 21, que le Cap Breton

avait sa place sur la carte, longtemps avant la découverte de Cartier.

Un vieux portulan du temps de Henri II, mentionne ce nom, assure-t-il.

Le cap Breton a 110 milles de long sur 90 de large, et comprend à peu

près 200,000 acres de terre. Il est séparé de la Nouvelle-Écosse par le

détroit de Canseau qui, dans-certains endroits n'a pas plus de 3/4 de

mille de largeur, tandis que dans d'autres, il y en a le double.]

[Note 30: Stuart fut amené en France au mois de décembre 1629, et

remis entre les mains de Richelieu.]

A mesure que ces rêves de jadis passaient devant moi, pour aller se

perdre au milieu des spirales bleuâtres de la fumée de mon cigare, ces

fanfares de guerre, ces bruits devenaient de moins en moins distincts.

Bientôt ils s'évanouirent. Seule, je n'entendis plus que la grande voix

de la mer qui, à son tour, venait me raconter les mystérieux épisodes

qui se sont déroulés au pied des falaises du Cap-Breton. Devant mes yeux

épouvantés passa alors comme l'éclair, un navire démâté, pourchassé par

un ouragan du sud-est. Sur son tillac, je distinguais les mâles

figures des jésuites Lallemand, Noyrot et de Vieuxpont, et j'entendais

l'équipage consterné chanter d'une voix tremblante le _Salve Regina_,

pendant que le vaisseau affolé courait toujours sur l'aile de la

tourmente. Tout-à-coup un craquement terrible se fait entendre; ces

malheureux--à l'exception de dix--viennent de s'abîmer sur les îles

Canso, et bientôt mon oreille navrée n'est plus frappée que par la voix

forte du P. Noyrot qui, entraîné par un énorme paquet de mer, psalmodie

fermement:

_--In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum._

Puis la vague suivante me montre à la hauteur de Louisbourg, le

_Chameau_, "grande et belle flûte du roi, commandée par M. de Voutron."

Naguère partie joyeuse des côtes de France, elle se trouvait maintenant

en pleine perdition. Des ecclésiastiques, de brillants officiers, des

dames, un gouverneur des Trois-Rivières, M. de Louvigny, un intendant

habile, M. de Chazel, venu pour remplacer M. Bégon, des soldats, des

marins, des paysans se trouvent à bord. Mais que sont le rang, la

puissance, la jeunesse, la beauté, l'habileté, la science, la force

et le courage, devant le moindre des sauvages caprices de l'océan? Un

simple soulèvement de sa vaste poitrine, a suffi pour précipiter corps

et biens la frégate du roi au fond de l'abîme.

Chaque flot qui passait ainsi devant moi, avait sa lugubre histoire.

L'un, engloutissait, la frégate anglaise, le _Nassau_; démâtait et

dispersait la flotte de l'amiral Holburn. L'autre, roulait des cadavres

inconnus, des épaves oubliées, des navires sans noms. Un troisième

plus aristocratique, ne voulait servir de suaire qu'aux naufragés de

l'_Auguste_. Il courait porter sur la grève désolée les dépouilles de

messeigneurs de Varennes, de Portneuf, de la Verendrye, d'Espervenche,

de la Corne de Saint-Luc, de Marolles, de Pécaudy de Contrecoeur, de

Saint-Blin, de Villebond de Sourdis, de la Durantaye; et celles des

nobles et puissantes dames de Saint Paul de Mezières, de Sourdis et de

Senneville. A côté de ces noyés de haute lignée, flottaient épars les

corps des grenadiers des régiments du Béarn et du Royal Roussillon,

glorieux débris échappés aux batailles des plaines d'Abraham et de

Sainte-Foye, pour servir de pâture aux requins du golfe Saint-Laurent,

et blanchir de leurs os les rives désertes du Cap Breton.

Franchement, le cigare que je fumais ne me tournait pas les idées à une

folle gaieté. J'en secouai les cendres sur le plat-bord et, le lançant

à la mer, j'allais essayer de jeter avec lui l'étrange vision qui

m'obsédait, lorsque j'aperçus le ravissant groupe des îles de la

Madeleine. Le soleil était à son couchant, et les collines rouges qui

bordent la grève, se détachaient admirablement sur le vert des prairies

qui prenaient une teinte mordorée, sous les rayons solaires. Le steamer

entrait dans l'Anse-à-la-cabane. En face de nous était le phare: et un

peu à gauche, le village acadien éparpillé le long du demi-cercle formé

par la crique. Tout autour du _Napoléon III_, des berges aux voiles

peintes en rouge couraient chargées de poissons, et laissaient arriver

sur la grève. On ferlait la toile: puis on démâtait; et tout aussitôt de

robustes pêcheurs au teint hâlé, aux bras nus, faisaient la chaîne et

jetaient la morue, le hareng, le homard aux femmes qui les ramassaient

et les empilaient sur le rivage. Dessinez à l'extrémité de ce paysage

une petite grotte, sombre, mystérieuse, qui montre aux poissons sa

gueule béante: jetez un peu plus loin un rocher percé à jour, en ayant

soin de laisser entrevoir à travers son arche les franges bleues de la

mer, et vous aurez une marine de ces plus originales.

Bien d'autres voyageurs que nous ont été frappés par l'aspect poétique

des îles de la Madeleine. L'un d'eux, le savant amiral Bayfield chargé

d'en faire le relevé hydrographique, ne pouvait s'empêcher de consigner

en ces termes, dans son "_Pilote du Saint-Laurent_," les impressions que

lui avait causées l'approche de ce groupe:

--Par une journée chaude et ensoleillée, l'oeil ne peut se rassasier

de contempler ces falaises multicolores, où le rouge est la couleur

dominante, et où le jaune blafard des lagunes de sable fait antithèse au

vert tendre des pâturages, au vert sombre des bois, au bleu saphir

du ciel et de la mer. Ces contrastes produisent alors un effet

extraordinaire, et contribuent à donner à cet archipel un cachet

artistique, qu'on ne saurait retrouver aux autres îles du golfe

Saint-Laurent. Par les jours de gros temps, lorsque le vent d'est

fouette et fait rage, le paysage change, il est vrai; mais il n'en reste

pas moins aussi caractéristique. Alors les pics isolés des îles, leurs

falaises échiffées, se glissent, apparaissent confusément à travers la

pluie, le brouillard, et semblent reliés entre eux par une ceinture

de brisants qui masquent presqu'entièrement les bancs de sable et les

lagunes. Garde à vous, matelots! n'approchez pas alors impunément de la

Madeleine. En voulant la serrer de trop près, vous talonneriez, et vous

seriez naufragés avant d'avoir pu même éventer le danger.

C'est ce qui arriva au _Napoléon III_, lors de sa croisière de 1875.

En voulant lui faire prendre la passe du chenal de _Sandy Hook_, le

capitaine Desprès--un brave et excellent marin, dont le nom reviendra

plus d'une fois sous ma plume, dans le cours de ces récits--rasa de trop

près un banc de sable qui change avec les années. Pris au talon dans sa

course, le _Napoléon III_ se mit à battre l'obstacle en brèche; mais

une secousse de la vague dégageant son arrière, porta son milieu sur

un bourrelet de sable. Cette nouvelle situation pouvait avoir pour le

navire les plus fâcheuses conséquences. Ses deux extrémités cessant

d'être soutenues, le steamer devait inévitablement fléchir et se casser.

Sur l'ordre du capitaine la machine est renversée. Deux canots commandés

par le lieutenant Leblanc sont mis à la mer, et font le tour du

_Napoléon III_. À un quart d'encablure de nous, on annonce partout trois

brasses de fond. Il devenait évident que nous étions saisis par le

bout du banc de _Sandy Hook_, et déjà le brouillard se dissipant, nous

laissait apercevoir la lumière rouge du phare de l'île d'Entrée. Une

petite ancre de touée est alors portée à l'arrière. La vapeur est

renversée de nouveau, et la manoeuvre conduite de manière à ce que nous

puissions égrener l'extrémité du banc, en pivotant sur notre axe. Peine

inutile; le cable de touée, mal soutenu, se prend dans l'hélice, se

rompt, et bien que tout le monde fasse son devoir, le découragement

s'empare de quelques-uns. Un conseil rassemblé à la hâte décide

d'attendre la marée du lendemain: ce qui était plus facile à dire qu'à

faire. La houle travaillait lourdement une de nos hanches, et c'était

vraiment pitié, que d'entendre et de sentir sous ses pieds craquer cette

puissante membrure. Mais ici-bas, il ne faut douter de rien: si l'Océan

a souvent de folles colères, souvent il présente aussi des ressources

inattendues. Une pièce de mer vient frapper le steamer par le travers,

lui fait violemment prêter la bande et le force à se relever.

Tout tremblant sous ce terrible coup de bélier, le _Napoléon III_ frémit

depuis la quille jusqu'au mât de hune. Bientôt on sent le pont glisser

sous nous.

--Le _Napoléon III_ remue! s'écrie notre camarade Brault d'une voix

formidable. Et cette exclamation partie du gaillard d'arrière arrive

jusqu'aux vigies de beaupré.

--Vapeur en arrière! commande aussitôt le capitaine. Qu'une escouade

d'hommes descende à fond de cale reporter sur bâbord, les colis et les

objets pesants.

Brault et Agénor Gravel prennent aussitôt le commandement de ces caliers

improvisés; dix minutes leur suffisent pour opérer ce branle-bas.

Les mécaniciens déploient encore plus de zèle, et à force de chauffer la

machine, ils faillirent mettre le feu aux hunes et aux perroquets qui

avaient été orientés de manière à profiter du vent de proue. Mais

pendant que ces divers commandements s'exécutent, le malheureux steamer

talonne et frappe plus que jamais. Sa membrure et ses courbes gémissent

sous l'action frémissante de la lutte. La bande s'accentue de plus

en plus à tribord, et déjà on recommence à désespérer du résultat,

lorsqu'une vague énorme soulève le _Napoléon III_ du lit de sable où il

s'est tordu pendant cinq heures et dix minutes, et, sans secousse, le

remet en eau profonde.

--C'est un singulier assemblage de force et de faiblesse qu'un navire,

s'écriait, dans un moment semblable, l'amiral Julien de la Gravière; il

dompte un ouragan et trébuche sur un grain de sable.

Notre vaillant steamer était de ceux qui se fient à la mine avenante et

toute pastorale du groupe de la Madeleine. Il avait failli en payer la

façon; et notre capitaine qui en était à son premier échouage, dut ce

jour-là faire comme l'amiral Bruat, qui avait la réputation d'être le

plus rude échoueur du monde. Il apprit par coeur, pour s'en servir au

besoin, l'antique proverbe breton:

--Qui veut vivre vieux marin doit saluer les grains et arrondir les

pointes.[31]

[Note 31: Cet incident de voyage donna rumeur à une dépêche, que

publiait le 11 septembre 1875, le _Star_ de Montréal.

--A dispatch from Quebec, states that there has been a rumor for some

days past, which was revived again yesterday, that the government

steamer "_Napoléon III_," which left five weeks ago, on a cruise to the

lighthouses of the gulf Saint-Lawrence, has foundered and all hands

perished.]

C'était un peu l'opinion de Leblanc qui, lui aussi pendant cette nuit

terrible, avait négligé d'arrondir sa pointe, et s'était fait broyer un

doigt par le bout de la patte de l'ancre. L'application d'un caustique

énergique fut jugée nécessaire. Pendant qu'elle se faisait, de grosses

sueurs froides perlaient du front du lieutenant; mais ses lèvres

semblaient, par le plus narquois des sourires, défier les crispations de

la chair.

--Ce n'est rien, disait-il, en désignant son doigt pantelant, auprès de

l'effort qu'a dû faire cette nuit la bonne Sainte-Anne-du-Nord, pour

soulever sur une de ses mains le _Napoléon III_ en danger.

Rira qui voudra de cette pieuse naïveté. Pour moi, un marin

canadien-français n'est guère complet sans cette foi robuste, et le mot

de mon vieux Le Blanc nous fit venir des larmes aux yeux.

Par leur position, les îles de la Madeleine sont exposées aux coups

de vent, et deux tempêtes sont restées célèbres dans les annales de

l'archipel.

La première est celle du 23 août 1873. Elle dura trois jours sans

désemparer, et surprit quatre-vingt-quatre navires ancrés dans la baie

de Plaisance. Dès les premières rafales, quarante-huit d'entre eux se

mirent de suite à chasser sur leurs ancres: dix allèrent s'ensabler sur

la rive de la baie, et trente-huit firent côte dans le havre d'Amherst,

où ils trouvèrent vingt-six de leurs camarades revenus au mouillage,

pendant que dix seulement résistaient encore sur leurs fonds. Au milieu

des péripéties de cet épouvantable ouragan, qui le croirait? on n'eut à

déplorer que la mort de trois personnes. "Quelques-uns de ces malheureux

navires, rapporte le commandant Lavoie, après avoir été ballottés de

tous côtés et avoir perdu leurs ancres, allèrent se jeter sur le rocher

à fleur d'eau qui est au pied de la côte des Demoiselles. La lame

brisait à cet endroit à une hauteur de cent pieds! Sans Aimé Nadeau et

James Cassidy qui virent venir à terre, la _Diploma_, l'_Ellen Woodward_

et _l'Emma Rich_, les équipages de ces navires auraient certainement

péri. Ces deux hommes courageux descendirent le cap, à l'aide d'une

corde, et aidés du chien de terreneuve de Cassidy qui saisissait un à

un les naufragés dans le ressac, ils purent opérer leur sauvetage, et

arracher à une mort certaine trente et une personnes." L'année suivante,

le 18 juin, une seconde tempête vint fondre sur l'archipel. Ces ravages

ne furent pas aussi considérables que la première, et pendant les quatre

jours qu'elle dura, elle ne put mettre à la côte que deux goélettes, et

balayer la plupart des filets et des engins de pêche qui étaient à la

mer.

Ce fut le 28 juin 1534 que Jacques-Cartier reconnut les îles de la

Madeleine, que deux jours auparavant il avait prises pour la terre

ferme. "Nous allâmes, dit-il, le long des dites terres environ dix

lieues, jusqu'à un Cap de terre rouge qui est roide et coupé comme un

roc, dans lequel on voit un entre-deux qui est vers le Nord, et est un

pays fort bas, et y a aussi comme une petite plaine entre la mer et

un étang, et de ce Cap de terre et étang jusques à un autre Cap qui

paraissait, y a environ quatorze lieues, et la terre se fait en façon

d'un demi-cercle tout environné de sablon comme une fosse, sur laquelle

l'on voit des marais et étangs aussi loin que se peut étendre l'oeil. Et

avant que d'arriver au premier Cap, l'on trouve deux petites îles assez

près de terre. A cinq lieues du second Cap il y a une île vers Surouest

qui est très haute et pointue, laquelle fut nommée Alezay, et le premier

Cap fut appelé de Saint-Pierre, parce que nous y arrivâmes au jour et

fête du dit saint".

Plus tard, en mentionnant ce groupe, Champlain frappé sans doute par

l'aspect singulier qu'offraient ces îles reliées entre elles par

d'immenses lisières de sable, les désigne sous le nom de "Ramées-Brion."

Au temps de Denys--en 1672--elles ne s'appelaient plus que les îles de

la Madeleine; et alors comme à présent, le seul souvenir gardé par les

marins oublieux au temps où Champlain croisait dans ces parages, était

le nom de l'île Aubert, que de nos jours les Anglais appellent Amherst

Island, nom que les habitants français du groupe se refusent à

reconnaître.

Denys assure, dans sa description de _l'Amérique septentrionale_, qu'il

chassa plusieurs fois les Anglais de la Madeleine, "les Français étant

en possession de ces lieux-là de temps immémorial." Néanmoins, la plus

ancienne concession de cet archipel remonte à la date du 16 janvier

1663; et eu feuilletant le deuxième volume de mémoires des commissaires

du Roy, je vois que ce jour-là, un acte a été passé au bureau de la

compagnie de la Nouvelle-France, donnant en pleine propriété au sieur

Doublet, capitaine de navire, l'île Saint-Jean,--aujourd'hui l'île du

Prince Edouard--les îles des Oiseaux et celles de Brion, toutes sises

dans le golfe Saint-Laurent. Cette concession était faite au capitaine

normand "à condition de n'exercer aucune traite ou négoce avec les

sauvages". Doublet embarqua sur deux navires tout ce qui pouvait servir

à la nouvelle colonie; mais en jetant l'ancre à l'île Percée, on lui

apprit que la compagnie de la Nouvelle-France avait outre-passé ses

droits, et que le sieur Denys, "gouverneur-lieutenant général pour le

Roy et propriétaire de toutes les terres et isles qui sont depuis le

cap de Campseaux jusqu'au cap des Roziers", était depuis dix ans en

possession du groupe de la Madeleine. Le capitaine Doublet ne se

découragea pas pour si peu. Faisant voile vers ces îles, il y débarqua

ses pécheurs basques et normands, et pendant deux ans y dirigea, en

compagnie de son intendant M. Brevedent, l'exploitation de la pêche;

mais le succès ne répondant pas à ses efforts, la colonie se dispersa.

Que devinrent ces immenses possessions entre les mains de ses héritiers?

L'histoire ne le dit pas. Ce que l'on sait, c'est que le 18 août 17l7,

le sieur Duchesnay, tout en demandant au Roy le titre de grand-maître

des eaux et forêts, priait Sa Majesté de lui accorder la concession de

ces îles, et qu'en 1719, le comte de Saint-Pierre, premier écuyer de la

duchesse d'Orléans, formait une compagnie pour exploiter les îles de

Saint-Jean, de Miscou et de la Madeleine. "C'était, dit Garneau, à

l'époque du fameux système de Law, et il était plus facile de trouver

les fonds que de leur conserver la valeur factice que l'engouement des

spéculateurs y avait momentanément attachée. Malheureusement, l'intérêt

qui avait réuni les associés de la compagnie Saint-Pierre, les divisa;

tous les intéressés voulurent avoir part à la régie, et peu d'entre eux

avaient l'expérience de ces entreprises. On ne doit pas en conséquence

être surpris si tout échoua. L'île tomba dans l'oubli, d'où on l'avait

momentanément tirée, jusque vers 1749, époque où les Acadiens fuyant le

joug anglais, commencèrent à s'y établir."

Pendant quelques années, ces malheureux proscrits y vécurent sans être

molestés; mais un jour, le hasard voulut qu'une frégate anglaise vînt

reconnaître l'archipel de la Madeleine. Elle portait à son bord le

nouveau gouverneur du Canada, lord Dorchester, et était commandée par le

capitaine Sir Isaac Coffin, qu'on n'avait pas encore jugé à propos de

mettre à la porte de la marine royale[32], pour le réhabiliter plus tard,

en lui donnant le titre de baronnet et le grade d'amiral. Ce jour-là,

le temps était clair, le ciel serein; un soleil chaud et bienfaisant

enveloppait de ses effluves les côtes et les pics empourprés de ces

îles. Toutes les lunettes de la frégate étaient braquées sur ce paradis

terrestre; celle de Sir Isaac plus encore que les autres. Quand elle eut

scruté l'horizon, et fouillé à l'aise l'archipel qu'on longeait en ce

moment, l'officier anglais la déposa gravement sur son banc de quart, et

se tournant vers lord Dorchester, le supplia de lui concéder les îles

qui gisaient devant lui. Comment refuser quelque chose à un capitaine de

frégate, qui n'a cessé de combler pendant toute une longue traversée,

ses hôtes distingués de soins, de grogs et de confort? Le nouveau

potentat promit de faire droit à la requête de Sir Isaac; et le 31

juillet 1787, il la lui adressait officiellement. Mais comme l'oubli est

commensal de haut lieu, et hante fréquemment le cabinet des gouverneurs

et des ministres, ce fut son successeur Robert Prescott qui fit droit à

la demande du capitaine Coffin. Onze ans après, le 24 août 1798 "l'île à

la Madeleine, l'île de l'Entrée, l'île du Corps Mort, Shag Island, l'île

de Brion et l'île aux Oiseaux furent concédées à perpétuité, en franc

et commun soccage, à titre de féauté à Sir Isaac Coffin et à ses hoirs

et ayant causes". Ce royal cadeau leur était fait à la condition, que la

partie de l'île de la Madeleine, comprenant la pointe nord-est et Old

Harry's Point serait réservée pour le soutien et l'entretien d'un clergé

protestant dans la province de Québec; et si d'un côté, le gouvernement

britannique gardait le droit d'exploiter les mines, d'ouvrir des chemins

et de construire des fortifications, d'un autre côté Sir Isaac Coffin

s'obligeait, "sous peine de nullité, de permettre la libre entrée et

sortie de ses îles aux sujets anglais qui désiraient venir y pêcher, et

s'engageait à leur laisser abattre et emporter le bois nécessaire à leur

chauffage et à l'exploitation avantageuse de leurs pêcheries."

[Note 32: In 1773, Isaac Coffin was taken to sea by lieutenant Hunter

of the _Gaspé_, at the recommendation of Admiral John Montague. His

commander officer said he never knew any young men to acquire so much

nautical knowledge in so short a time. After reaching the grade of

post-captain, Coffin for a breach of the regulation of the service, was

deprived of his vessel, and Earl Howe struck his name from the list of

post-captains. This act being illegal, he was reinstated in 1790. In

1804, he was made a baronet, and in 1814 became a full admiral in the

British navy.

Drake--_Nooks and corners of New England coast_ p. 342.]

Les îles: Promenades dans le golfe Saint-Laurent Une partie de la Côte Nord, l'île aux Oeufs, l'Anticosti, l'île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine · 第 10 / 12 段