fredonnai-je gaiement, sur l'air des _Canards_; et fermement, je posai

le pied sur l'étroite lisière. En ce moment, un caillou roule sous mon

talon, ferré. La terre et le tuf s'égrènent sous moi. Je les sens qui

cèdent, et les entends qui tombent à pic dans l'abîme. Mais avec un

sabot de mule on passe partout, me disais-je; et m'aidant _unguibus et

rostro_, les reins souples comme une lame d'acier, j'appuie légèrement

sur le sol qui cherche à se dérober, et saute sur le dernier barreau de

la seconde échelle. Celle-ci avait une longueur de quarante pieds. Tout

en nage les yeux fixés sur le sommet qui surplombe, les mains fermement

posées sur les barres, je gravissais lentement l'espace, pendant que je

traînais sur mon dos cet étrange frisson que donne le vide. Dix échelons

restaient encore; puis tout était fini. Mais, horreur! mes jambes se

roidissent! Je viens de sentir distinctement l'échelle osciller dans ses

crampons de fer, et se détacher du rocher! Une sueur froide couvre mon

front: mes yeux se ferment involontairement. Le vertige bourdonne dans

mes oreilles: il veut s'emparer de mon cerveau; et déjà je suis envahi

par cette attraction mystérieuse qu'exerce toujours l'abîme, sur les

proies qu'il veut se donner. Le vide m'attirait; j'allais lâcher prise

pour tomber dans l'horrible spirale, lorsqu'un reste de volonté se prend

à refluer vers mon coeur. Ma droite, et ma gauche se font tenailles,

arrachent le corps à sa dangereuse immobilité; soulèvent mes jambes,

qui sont devenues lourdes comme des masses de plomb, et par un dernier

effort me déposent sur la crête dentelée du gouffre.

A quatre-vingts pieds en l'air, je venais d'éprouver ce mouvement de

tangage, que ressentent quelquefois sur terre les personnes qui arrivent

de la mer; je ne sais s'il me fallait passer en cette minute, par toutes

les agonies du vertige pour eu être guéri, mais depuis, j'ai refait cinq

ou six fois cette route aérienne, et j'ai grimpé dans les mâtures les

plus hautes, sans jamais éprouver la moindre faiblesse, ni la moindre

crainte.

Le spectacle qui nous attendait sur l'île, était encore plus

extraordinaire que celui que nous avions contemplé du pont du vapeur.

Pendant que nous nous reposions sur le maigre gazon du rocher, des

myriades de godets, de margaux, de perroquets de mer et de marmettes

étaient là, couvant et jacassant, à une longueur de bâton.[27] Divisés

en cantons, comme du temps de Cartier et de Champlain, leurs nids

abondaient et surgissaient de partout. Ici, c'était celui du margaux,

petit creux entouré de branchage et de terre, où reposait un oeuf

blanc, de la grosseur de celui d'une oie. Là-bas, les macareux du

nord dormaient dans les anfractuosités du rocher, ou entraient, puis

ressortaient flegmatiquement des terriers qu'ils s'étaient creusés à

même la falaise. Serrés en rang le long des corniches de l'île, ceux-ci,

graves et hautains, faisaient l'effet d'une chambre de pairs qui se

serait composée de pingouins, de guillemets et de macareux; pendant

qu'à leurs pieds, se battaient ou discutaient à grands cris les fous de

Bazan, qui personnifiaient à s'y méprendre les communes démocratiques.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, qu'une odeur fortement inconstitutionnelle

s'élevait de ce champ de liberté. Mais, hélas! pendant que ces

assemblées délibérantes s'occupaient de la gestion des affaires de leur

république, la mort et l'émeute grondaient à leur porte. Déjà, les

journées de juin s'étaient levées pour elles. Bientôt, des pierres

pleuvent de toutes parts sur les malheureux habitants du rocher. Des

coups de fusil se font entendre; et les bandes insurgées s'avancent,

guidées par Agénor Gravel, qui sifflote entre ses dents:

Margot! Margot!

Lève ton sabot,

La danse commence.

[Note 27: Les marins canadiens ont conservé à deux de ces espèces

d'oiseaux les noms que leur donna Cartier: celui du _margaux_ et du

_godet._ Seulement, par abréviation, ils disent _God_ en parlant de ce

dernier. Champlain avait nommé le _margaux_ le _tangueux,_ et en fait

une excellente description. Néanmoins il montre un peu trop de bonne

volonté envers ce volatile, lorsqu'il écrit que "les petits marges sont

aussi _bon_ que pigeonneaux".

--"Ils sont gros comme des oies, dit-il, ont le bec fort dangereux, sont

tout blancs, hormis le bout des ailes qui est noir, et sont de bons

pêcheurs pour le poisson qu'ils prennent et portent sur leurs îles, pour

manger".

Le margaux est le fou de Bazan; la marmette le guillemet; le perroquet

de mer, le grand macareux du nord, et le pingouin du golfe l'alque à bec

en rasoir.]

Nos matelots, excités par ce chant bachique, que Massé ne se serait

guère attendu à voir métamorphosé un jour en hymne révolutionnaire,

roulaient dans l'espace des quartiers de roche à rendre Sysiphe

poitrinaire, tout en chantant à tue-tête sur l'air que vous connaissez.

A chaque reprise de ce choeur des _Noces de Jeannette,_ les pierres et

les coups de fusil partaient drus comme grêle. Il fallait voir alors

les malheureux volatiles dégringoler par grappes dans l'onde qui, ce

jour-là, n'était pas aussi amère que leur existence. Franchement,

pareille tuerie devenait dégoûtante. C'était avoir des dispositions au

meurtre que de taper ainsi sur ces animaux stupides et comme nos gens y

prenaient goût, ce ne fut qu'à force d'instances que nous parvînmes à

faire cesser cet inutile massacre.

Les plumes du fou de Bazan sont soyeuses, très fourrées, très

blanches, mais donnent une forte odeur de musc. Bien préparées, elles

acquéreraient une certaine valeur dans le commerce; et je suis étonné

que quelques-uns de nos industriels n'aient pas encore songé à exploiter

cette source de facile revenu. En revanche, les Américains, qui sont

à l'affût de tout, commencent à les connaître. Ils se sont aperçus de

plus, que les oeufs du margaux étaient d'excellent débit. A l'époque de

la couvaison, leurs équipages descendent dans les îles où se réfugient

ces oiseaux, cassent les oeufs qu'ils trouvent dans les nids, pour en

obtenir de plus frais; puis, quand ce truc a réussi, ils chargent leurs

goélettes, mettent le cap sur Boston, et vendent leur cargaison 25 à 30

cents la douzaine.

C'est surtout au milieu des îles qui bordent la côte du Labrador,

que cette désastreuse industrie s'exerce. L'abbé Perron, longtemps

missionnaire à Nastashquouan, écrivait à ce sujet:

"De peur que leur larcin soit découvert, les Américains enfouissent dans

le sable les quarts d'oeufs qu'ils ont ramassés, ou les descendent

au fond de l'eau, jusqu'à ce qu'ils en aient assez pour former une

cargaison. Lorsque ceux qui ont échappé à leurs perquisitions ont été

couvés et sont éclos, ils viennent de nouveau parcourir nos îles, tuent

le gibier, enlèvent sa plume, et abandonnent par monceaux sa chair à la

corruption".

Trois jours après notre départ, le Rocher-aux-Oiseaux fut saccagé par

ces écumeurs de nids! Ne serait-il pas temps de défendre sévèrement ces

excursions périodiques qui tendent à exterminer notre gibier? Ces gens

là, ne sont pas difficiles sur les oeufs: il empilent à fond de cale

tous ceux qui leur tombent sous la main.

Ces palmipèdes ne sont pas les seuls êtres ailés qui aient élu domicile

sur le Rocher-aux-Oiseaux. Deux grives y ont passé un été. Une autre

année, un couple d'émérillons est venu semer la terreur et le deuil au

milieu des plus paisibles ménages de l'île; et en 1875, je retrouvai

la maison du gardien pleine de fauvettes et de moucherolles. Elles

entraient par les fenêtres entr'ouvertes, et sautillaient en becquetant

sur le buffet et les modestes meubles du seul abri que présente cette

solitude[28].

[Note 28: M. F. X. Bélanger le savant conservateur du musée

zoologique, de l'Université Laval, a eu la complaisance de déterminer la

classification de quelques-uns des oiseaux que nous vîmes sur le rocher.

Ils appartiennent au genre _Miotilta varia_ de Veillot, ainsi qu'au

genre _Dendroica aestiva_ et _Dendroica castenea,_ de Baird, et font

partie de la nombreuse famille des _Sylvicolidae,_ oiseaux qui vivent

exclusivement d'insectes, et habitent ordinairement les forêts.]

Le phare du Rocher-aux-Oiseaux est une tour blanche hexagone, qui fut

allumée pour la première fois en 1870. Elle est à 140 pieds au-dessus

de la hante marée, et donne un feu blanc, fixe, dioptrique, de second

ordre, qui s'aperçoit à vingt et un milles en mer.

Chaque dimanche soir, pendant l'hiver, le phare du Rocher-aux-Oiseaux

rallume ses feux depuis sept heures jusqu'à neuf heures. Si la lumière

reste visible pendant ce temps, c'est, un signe que tout va bien sur

le Rocher; mais si elle se masque trois fois en l'espace de ces deux

heures, alerte sur la côte de Brion ou de la Madeleine! Un accident est

arrivé aux habitants de l'île. Comme le phare est construit sur un point

très-exposé, M. Mitchell quand il était ministre de la marine, donna

l'ordre en 1873 d'ajouter des étais à la tour afin de mieux l'assujettir

au roc.

L'habitation du gardien se trouve située à deux cents pieds de la

lumière. C'est une maisonnette petite, puante et mal tenue: mais

l'impression qu'elle m'avait laissée lors de mon premier voyage s'est

effacée depuis. En 1875, elle avait changé de main: et sous la direction

de M. Whelan, elle était devenue beaucoup plus confortable. En y

entrant, on nous montre un puits creusé dans le roc: il contient 3,000

gallons d'eau de pluie, la seule qu'on puisse se procurer sur l'île.

Cette fontaine improvisée, ne demande pas mieux que d'être remplacée

par une bonne machine à distiller l'eau de mer. Une passerelle court de

l'habitation à la lumière; elle sert de lien de communication avec la

tour, et les jours de vent, ses solides garde-fous en fer empêchent le

gardien et ses aides, d'être emportés par les terribles rafales qui

balayent alors tout ce qui ne se trouve pas cloué à ce rocher, où pousse

à peine une herbe languissante et étiolée. A quelques pas du corps de

logis s'élève une croix, plantée entre de gros morceaux de tuf: elle est

protégée par une balustrade en bois, déjà branlante et toute disjointe.

En attendant que cet endroit devienne un cimetière, c'est le lieu où,

quand le temps est propice, on vient s'agenouiller pour faire la prière

du soir, et admirer les plus beaux couchers du soleil au monde. Un peu

plus loin, se dresse là poudrière, et l'abri où se cache le canon chargé

d'annoncer d'heure en heure l'approche du récif, aux navires surpris par

la neige ou par la brume.

Un petit tramway en bois, court du dépôt de provisions à la maison de la

tour; et du côté nord-ouest de l'île, trois ouvriers intelligents MM.

Jobin, Blanchet et Roza, ont accompli un véritable tour de force, en

taillant dans le roc une tranchée perpendiculaire, haute de 127 pieds

et large de 28. Elle permet à une grue de faire mouvoir une boîte,

suspendue à un câble en fil de fer: dans cet élévateur on dépose les

effets destinés au phare, lorsque la mer ne brise pas trop de ce côté.

Lors de notre passage au Rocher, en 1873, la population de l'île se

composait de quatre hommes et d'une petite fille.

Tout ce qui méritait d'être vu ou étudié sur le Rocher-aux-Oiseaux,

l'avait été par nous. Il ne nous restait plus qu'à refaire le précipice,

où nous nous engageâmes allègrement, escortés en route par quelques

morceaux de coke anglais, provenant d'un quart, arrêté dans son

ascension par une anfractuosité du rocher, et que maître LeBlanc,

attaché au bout d'une forte corde, s'en était allé défoncer à grands

coups de hache. Au milieu de ce bombardement d'un nouveau genre, nous

descendions le plus vite possible, qui ayant des chapelets d'oeufs

enroulés autour du cou, qui des peaux d'oiseaux suspendues derrière

lui par des bouts de ficelles; chacun évitent les projectiles qui lui

passaient le long des oreilles, et tous arrivant tant bien que mal au

pied du rocher, où notre équipage nous attendait, en défendant les

flancs de la baleinière contre la morsure de la falaise.

L'opération du ravitaillement était finie: mais pour y arriver, que de

courage et de mépris de la fatigue n'avait-il pas fallu à nos braves

matelots? Dans l'eau jusqu'au cou, les uns empêchent les chaloupes de

frapper avec le ressac; les autres, aident à débarquer et à rouler sur

deux madriers mal assujettis, les quarts de poudre, de pétrole et de

provisions destinés à l'île; les troisièmes travaillent à la grue, ou

dégagent les objets qui se mêlent, s'enchevêtrent et ne peuvent arriver

à destination. C'est ainsi que chaque escouade se hâte de faire sa

besogne, sous le commandement d'officiers qui montrent l'exemple et ne

s'épargnent guère. Les lieutenants LeBlanc, Savard et Couillard-Després

sont là, payant de leur personne; et je ne crois pas qu'on puisse

rencontrer ailleurs des gens plus dévoués et de meilleure humeur. Puis,

quand la rude besogne est terminée; quand après douze heures de travail,

les baleinières reviennent à bord, ces hommes trempés, rompus et qui

devraient être sur les dents, regagnent leur carré en chantant, et

trouvent encore le moyen d'exploiter la vieille gaîté gauloise, en riant

aux éclats, et en faisant des lazzis sur les aventures de la journée.

Par sa position exceptionnelle au milieu du golfe Saint-Laurent, le

Rocher-aux-Oiseaux est placé sur la route du neuf-dixième des steamers,

et de la moitié des navires à voile qui vont à Québec ou à Montréal.

Aussi est-il appelé à rendre, comme observatoire télégraphique, les

services les plus signalés. Bientôt, grâce aux efforts du commandant

Fortin, député de Gaspé aux Communes du Canada, ce récif qui, jusqu'à

présent, n'a été qu'un objet de terreur pour les marins, perdra son

antique réputation. Il accomplira, lui aussi, sa mission dans le rouage

universel. Relié par un câble sous-marin au Cap Breton, au groupe de

la Madeleine, au Nouveau-Brunswick, à l'île du Prince-Edouard, à

la Gaspésie, à l'Anticosti--et plus tard à la côte nord, et à

Belle-Isle--il annoncera au monde le passage des navires, donnera les

nouvelles qui serviront de bases à d'importantes études météorologiques,

et indiquera aux pêcheurs et aux habitants de la côte, les

pérégrinations du hareng, du maquereau, de la morue et du loup-marin,

ainsi que l'endroit où il viendra se porter pour leur faire une pêche ou

une chasse fructueuses.

Il était cinq heures du soir, lorsque le premier tour de l'hélice nous

arracha à la contemplation du Rocher-aux-Oiseaux. Le soleil était chaud:

et pendant que nous courions sur Brion pour y passer la nuit, le second

rocher se montrait à nous sous les apparences les plus fantastiques.

Il était à un demi-mille sous le vent; et tandis que celui que nous

quittions prenait dans l'éloignement la forme d'une tour Martello,

celui-ci ressemblait à un bastion, à travers lequel on aurait percé une

porte de guerre, arche profonde de trente pieds, large de cinquante, et

haute de vingt. Puis, à mesure que le steamer avançait, il perdit cette

forme, pour affecter celle d'une pyramide, n'ayant guère plus de vingt

pieds de superficie. Fière et inaccessible, comme le bonnet phrygien de

la liberté, elle allait se perdre dans les profondeurs du ciel bleu.

Après les rudes labeurs de la journée, nos hommes avaient mérité de

prendre une nuit de repos, et le lendemain, quittant plus frais et plus

dispos le petit havre de Brion, nous faisions route vers les îles de

la Madeleine. Depuis assez longtemps, le _Napoléon III_ filait à toute

vapeur, sur le dos d'une mer calme qui l'entraînait dans ses vagues

longues et presqu'insensibles. Tout à coup l'ordre fut donné de virer

de bord. Notre capitaine venait d'avoir la première attaque de cette

terrible maladie--un ramollissement cérébral--qui devait l'emporter deux

ans après. Sous les premières étreintes de ce mal étrange, cette tête

intelligente avait senti sa mémoire vaciller. Cet excellent marin,

s'était trompé dans ses calculs, et au lieu du groupe de la Madeleine,

nous avions devant nous les côtes montagneuses de Terreneuve pivelées de

larges taches de neige. Mis en présence de cette barrière inattendue, le

_Napoléon III_ fit volte-face. Bientôt nous eûmes sous notre beaupré les

falaises escarpées de l'île Saint-Paul, et nous aperçûmes l'un de ces

phares fièrement campé sur un mamelon gris. Cette île, qui a trois

milles, est jetée à l'entrée du golfe Saint-Laurent, entre les

extrémités sud-ouest de Terreneuve et nord du Cap Breton. Elle se

compose de deux îlots, séparés l'un de l'autre par un bras de mer si

étroit, que vus du pont d'un navire, ces deux fragments semblent ne

faire qu'un tout compact La plus grande hauteur de Saint-Paul, est de

quatre cent cinquante pieds au-dessus du niveau de là mer. Le sol est

composé de roches appartenant aux formations primaires; et comme l'île

est coupée à pic, à peine présente-t-elle aux bateaux-pêcheurs deux

abris passables, les anses de la-Trinité et de l'Atlantique. Encore,

pour y tenir, faut-il que le vent se lève de terre. Bien, des naufrages

terribles ont eu lieu sur cette île "escarpée et sans bord", où vivotent

à peine quelques épinettes rabougries, sous lesquelles, se cachent une

demi-douzaine de renards, arrivés sur l'île, "on n'a jamais su comment".

Néanmoins, depuis quelques années Saint-Paul a perdu de sa sauvage

réputation. Le gouvernement y a fait construire deux tours blanches,

octogones, dont l'une, bâtie sur le rocher vis-à-vis la pointe nord-est

de Saint-Paul, donne une lumière blanche, fixe, masquée entre nord

quart-est-quart-est et est-nord-est, tandis que l'autre, érigée sur la

pointe sud-ouest de l'île, donne un éclat blanc toutes les minutes.

Le ministère de la marine a complété cette oeuvre philanthropique, en

faisant construire un sifflet d'alarme sur le coté sud-ouest de l'anse

de l'Atlantique, à un demi-mille à peu près de l'établissement de

secours. Pendant les temps couverts et les tempêtes, ce sifflet se fait

entendre toutes les minutes.

Les trombes ne sont pas fréquentes dans le golfe Saint-Laurent; mais

elles y sont d'une violence inouïe. Le 16 août 1816, Saint-Paul fut

dévasté par un de ces cataclysmes atmosphériques, et je ne saurais mieux

faire que de reproduire ici le récit officiel de cette catastrophe,

tel que transmis par le gardien du phare au ministère de la marine, à

Ottawa.

"Du 1er au 16 août, nous n'avions eu ni pluie ni nuages pour tempérer

les brillants rayons du soleil. Finalement, l'atmosphère se remplit

d'une fumée si épaisse, qu'on eût dit que la terre entière était en feu.

Le 16, le temps changea; le vent passa au N. N. E. avec grain-de pluie.

La fumée, qui depuis quelques jours était devenue insupportable, se

dissipa, et nous espérâmes du beau temps. Dans la matinée du 17, le vent

souffla de l'est; le soleil fut très chaud. Dans l'après-midi, le vent

passa au S. S. O. avec grain de pluie. Le matin du 18, il était sud,

avec risées et nuages menaçants. Dans l'après-midi, le firmament offrait

un aspect terrible: les nuages paraissaient se heurter les uns contre

les autres, et tourner dans toutes les directions. Vers quatre heures

p. m., nous commençâmes à entendre des coups de tonnerre dans le lointain.

Un quart d'heure après, la foudre et la pluie étaient dans leur plein

déchaînement. Le vent se mit au N. O. Je sortis, et fis le tour des

bâtiments, afin de voir si tout était en bon ordre. Tout à coup, il

était alors 9 1/2 heures, j'entendis un bruit terrible. En tournant mes

regards dans la direction d'où il partait, j'aperçus un spectacle qui

me fit frissonner de la tête aux pieds: à moins d'un quart de mille de

l'endroit où je me trouvais, je vis, vers l'ouest, des roches, de la

terre, de l'eau et des arbres s'élever en tourbillonnant dans l'air,

jusqu'à une hauteur de plus de 100 pieds. J'examinai attentivement la

trombe, pour voir quelle direction elle prendrait, et constatai avec

terreur qu'elle traversait l'anse en se dirigeant sur moi, et qu'elle

allait probablement emporter le logement dans sa course furibonde. Ma

mère, une soeur sourde-muette, les domestiques étaient dans la maison,

et j'avais deux hommes occupés aux champs. Je courus les avertir. En

route, une rafale se déchaîna autour de moi, emportant dans l'espace une

pierre meulière, des roches et des arbrisseaux. Le corps principal de la

trombe était près de moi; je courus avec toute la vitesse de mes jambes

vers le logement, et criai aux deux hommes qui étaient dans le champ de

me suivre. Ils me parurent terriblement effrayés; l'un d'eux n'eut que

le temps d'entrer dans la maison. Comme nous franchissions le seuil de

la porte, il se fit une obscurité aussi profonde que celle de la nuit,

et la tempête qui éclata, fit trembler l'édifice de la base au sommet.

Au milieu du plâtre qui tombait, des cheminées, des vitres réduites

en atomes, des chaises, des tables renversées, nous crûmes que notre

dernière heure était arrivée. Toutefois, la tourmente s'en alla aussi

rapidement qu'elle était venue. Le calme se rétablit, et le soleil

reparut dans tout son éclat: mais quel désastre! La fumée du plâtre qui

tombait nous avait fait croire que la maison était en feu; voyant qu'il

n'en était rien, je sortis le mieux que je pus. Au moment où la trombe

avait fait son apparition, deux de mes hommes se trouvaient à un quart

de mille de la maison. En voyant le tourbillon s'avancer, et comprenant

qu'ils ne pourraient pas arriver à temps, ils se jetèrent à terre, se

cramponnèrent aux buissons, et échappèrent à la destruction. Il n'en

fut pas ainsi du pauvre homme qui n'avait pas semblé entendre mes cris

d'avertissement: après une demi-heure de recherches, nous le trouvâmes

mort sur le pas de la porte. Il a dû être tué dans le champ, et emporté

par la trombe à l'endroit où nous le retrouvâmes, distance d'environ 300

pieds. Je constatai que cinq bâtiments avaient été détruits avec leur

contenu; il n'en restait pas une parcelle. La cabane de la chaloupe,

le dépôt aux provisions et le logement sont encore debout, mais

terriblement endommagés. Le logement est une véritable ruine: le toit

est défoncé en plusieurs endroits, les cheminées, renversées, les

fondations écroulées, les fenêtres brisées, et à l'intérieur tout le

plâtre est tombé. Ce qui a été détruit, consiste en une maison de

refuge, la grange, l'étable, et deux antres bâtiments situés sur le

sommet de la colline, à 600 pieds l'un de l'autre. Quatre de ces

édifices couvraient on espace de 70 x 20 pieds. Les deux ponts sur

lesquels je venais de passer un instant auparavant, furent emportés, à

une distance d'environ 400 pieds, et mis en pièces. Une roche de 3 x

4 pieds de diamètre et 18 pouces d'épaisseur, fut brisée en trois ou

quatre morceaux. Une charrue et une pierre qui se trouvaient dans la

maison de refuge, ainsi que des ustensiles de ferme et de cuisine, des

outils de charpentier, furent enlevés par dessus la maison, et trouvés à

plus de 200 pieds de là. L'homme préposé à la garde du phare sud-ouest

me dit que, vers 4 heures p. m., il vit six tourbillons d'eau s'élever

dans la direction de l'ouest, à trois milles; deux passèrent au sud-est

de l'île. De l'établissement de secours nous en aperçûmes un, après le

désastre: deux gagnèrent au nord, et deux autres, dont l'eau s'abattit

sur la station, passèrent pardessus l'île. Les deux qui atteignirent

l'île vinrent près de la station sud-ouest, mais ne firent heureusement

aucun, dommage."

Les îles: Promenades dans le golfe Saint-Laurent Une partie de la Côte Nord, l'île aux Oeufs, l'Anticosti, l'île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine · 第 9 / 12 段