venait de commettre un acte d'irréparable injustice. Il frappait à mort
le développement et l'avenir de ce ravissant archipel, que le matelot
appelle dans son langage pittoresque, le Royaume du Poisson. Aussi,
depuis cette fatale date du 24 août 1798, les habitante de la Madeleine,
sachant qu'ils ne peuvent posséder leurs terres, ne se livrent qu'au
travail nécessaire pour les faire vivre, et ne connaissent que par
oui-dire les jouissances de la propriété et l'amour du sol.
Un aussi triste état de choses devait finir par émouvoir le gouvernement
de la province de Québec. Soixante-seize ans après la concession de ces
îles, un bureau fut chargé par le parlement, de s'enquérir de la tenure
des terres de l'archipel. Cinquante-deux habitants de la Madeleine
s'empressèrent de répondre à la série de questions imprimées que
l'on avait fait distribuer à la population. Les uns demeuraient dans
l'archipel depuis vingt-cinq, trente-cinq et quarante-cinq ans; d'autres
depuis cinquante, cinquante-trois et soixante ans. Un seul, M. Jean
Nelson Arseneau, y était né; et le doyen des résidents se trouvait être
M. Bruno Terriau, qui habitait ce groupe depuis soixante-seize ans. Tous
déclaraient qu'ils occupaient des lots comme locataires, en vertu de
baux emphytéotiques, et leurs réponses portaient à la connaissance du
gouvernement de curieuses révélations.
Ainsi, quelques colons avaient des billets de simple location qui leur
donnaient droit d'obtenir un bail du propriétaire, tandis que d'autres
avaient un bail de quatre-vingt-dix neuf ans. Ceux qui étaient porteurs
d'un bail de cinquante-deux ans, pouvaient le faire durer; et les
détenteurs d'un bail de dix ans étaient en droit d'exiger un bail
perpétuel du propriétaire. Ce dernier mode semble ne plaire que
médiocrement aux agents de l'amiral Coffin. Chacun s'accorde à dire
qu'il tend à disparaître peu à peu: car chaque fois que l'occasion s'en
présente, ces employés échangent contre d'autres les baux de dix ans.
Généralement, ces contrats de louage renferment des clauses qui
permettent au seigneur de l'archipel de reprendre ses terres, de jouir
de leur amélioration, et de s'emparer sans remboursement, des bâtiments
et de la maison du locataire, si par malheur ce dernier n'a pu exécuter
les clauses de son bail. C'est ainsi que deux des descendants des plus
anciens pionniers des îles de la Madeleine, Louis Boudraut et François
Lapierre, furent obligés--après bien des années de travaux et de
privations--d'abandonner à l'amiral Coffin la terre où avaient vécu
leurs ancêtres, et que leurs enfants avaient améliorée de leur mieux.
C'est ainsi que Fabien Lapierre faillit être dépouillé de tout son
avoir. Cet homme s'étant décidé à partir, en 1863, pour explorer la
côte nord du Labrador, avait laissé une terre qu'il occupait depuis
vingt-cinq ans, aux soins de deux de ses compatriotes, Basile Cormier et
Emile Morin. Ils devaient en jouir à la condition de l'entretenir, de
payer la rente et de la lui remettre lors de son retour. Pendant la
première année tout alla pour le mieux. L'agent avait consenti à
recevoir la redevance des deux mandataires de Lapierre: mais dès
le commencement de la deuxième année, il refusa leur argent, prit
possession de la terre, en faucha le foin, ouvrit de force la maison de
l'absent, y mit sa récolte, qu'il n'emporta qu'en hiver, puis vendit le
tout, terre et dépendances à Désiré Giasson. L'année suivante, Lapierre
revint et réclama. En réponse, l'agent de l'amiral Coffin le menaça de
l'empêcher de couper du bois, et lui fit dire que s'il continuait à se
plaindre, il le ferait chasser du pays. A force de supplications, ce
pauvre homme aidé par les conseils de son curé, l'abbé Boudreault,
finit par recouvrer la moitié de sa terre, à la condition toutefois de
consentir à un nouveau bail qui l'obligeait à payer annuellement un
schelling par arpent.
Quant à l'autre moitié de son bien, elle était restée, et est encore en
la possession de l'acheteur Giasson qui s'en était légalement emparé
moyennant la somme de cinq louis [33]. On comprend le malaise que pareil
régime doit faire peser sur l'archipel; et quelques-uns des habitants
secouant leur torpeur, allèrent jusqu'à contester devant la cour de
circuit de la Madeleine la validité des titres de l'amiral Coffin. Les
uns plaidaient prescription. D'autres alléguaient l'illégalité des baux
et leur tenure onéreuse, contraire à la colonisation et au progrès des
îles. Les plus philosophes racontaient, que pendant près d'un siècle
leurs aïeux avaient cultivé en pleine propriété ces mêmes terres, que
leurs descendants et leurs héritiers légitimes n'occupaient plus que
comme simples locataires; tandis que les plus normands assuraient, qu'on
avait dû consulter les ancêtres, et que ces derniers n'avaient jamais
consenti de titre à l'amiral Coffin. Toutes ces réclamations ne
servirent à rien. La cour décida en faveur du propriétaire; et comme il
arrive presque toujours, les plaideurs qui avaient peut-être une chance
en appelant de ce jugement, ne purent faute de moyens pécuniaires,
s'adresser à un tribunal plus élevé. Les choses reprirent donc leur
Cours.
[Note 33: L'imagination n'entre pour rien dans ces récits. Je ne fais
qu'analyser, les réponses aux questions posées par le comité chargé
de s'enquérir de la tenure des terres dans les îles de la
Madeleine--1874--_Vide_ p. 26 et 27.]
L'apathie et le découragement régnèrent alors en suzerains sur ces îles,
qui n'attendent que l'avènement d'un nouveau régime, pour devenir
un grenier d'abondance, un entrepôt de richesse. Les locataires
continuèrent à payer les contributions locales et scolaires, pendant que
leur seigneur et maître percevait rigoureusement les rentes annuelles
de ses terres; rentes exorbitantes, lorsqu'on les compare à celles des
terres en ce pays. Néanmoins, au milieu de ce sourd mécontentement,
quelques anciens colons trouvent le moyen d'être satisfaits de leur
position. Plusieurs d'entre eux ont cent acres en état de culture, pour
lesquels ils ne payent annuellement que quinze shillings, ou un quintal
de morue. Ce sont les rois de l'archipel ceux-là, et ils font bien des
envieux autour d'eux; car, un jeune colon qui désirerait louer la même
étendue de terre inculte et déboisée, serait obligé de donner vingt
piastres chaque année. En remplissant cette condition, ce dernier
devient alors locataire. Pendant quelque temps la jeunesse, l'ambition,
l'amour du travail décupleront ses forces. Sous le soc de sa charrue,
ces landes désertes deviendront des champs fertiles. La pêche viendra
combler son déficit. Il pourra vivre convenablement et sera heureux
autant que peut l'être un locataire. Mais viennent les mauvais jours;
que la rente soit en retard; alors arrivent les menaces de l'agent. Le
démon de l'expropriation plane sur la petite propriété; et il ne reste
plus au malheureux travailleur, que l'exil ou la servitude.
Il ne faut pas s'étonner, si presque toute cette population qui,
ailleurs, serait entreprenante et riche, demeure ici dans le
demi-sommeil et dans la pauvreté. Les étrangers fuient ce nid de
féodalité, et un négociant américain venu il y a quelques années visiter
l'archipel, dans le but d'y fonder un établissement de pêche, de
la valeur de $80,000, s'en retourna dégoûté, disant à qui voulait
l'écouter:
--Mon père a fui l'Irlande pour ne plus entendre parler du vieux régime
emphytéotique. Ce ne sera pas son fils qui remettra un pareil gouffre
sur le chemin de ses petits enfants.
Ces vexations ont eu pour résultat d'établir un fort courant migrateur
entre le Labrador et l'archipel. Plus de trois cents chefs de famille
ont quitté les îles et sont allés fonder à Kékaska, à Natashquouan, à
la Pointe-aux-Esquimaux, d'importants groupes de la race française. Ces
départs ont affaibli d'autant la population des îles de la Madeleine.
Tous les ans, grand nombre de compatriotes viennent à leur tour
rejoindre ceux qui sont partis; et déjà l'on prévoit dans un avenir
assez rapproché la désertion complète de l'archipel. Pour remédier à ce
triste état de choses, il n'y a qu'un moyen à prendre. Tous ceux qui
ont été consultés par la commission parlementaire sont unanimes à
le suggérer. Le gouvernement de Québec doit acheter les droits du
propriétaire, et l'un des colons les plus respectés de l'archipel,
M. Painchaud, n'hésite pas à affirmer que sous ce nouveau régime, un
huitième des habitants paierait de suite, et affranchirait aussitôt les
terres de toutes redevances seigneuriales.
Mais cette longue digression, nécessaire pour bien faire comprendre la
position anormale de ces insulaires, me fait oublier les quelques
heures charmantes que nous devions passer au petit village acadien de
l'Anse-à-la-Cabane. Le premier compatriote qui nous y accueillit à bras
ouverts, fut un brave charpentier du nom de Migneault. Dans sa joie, il
voulut nous faire connaître de suite le patriarche de l'endroit, et
nous conduisit à la maison de M. Vigneault. Ce dernier était un beau
vieillard, âgé de quatre-vingt-dix ans. Il virait au milieu de sa
famille. Ses deux fils étaient venus se bâtir de chaque côté du toit
paternel; et pendant de longues années, tous ensemble, ils avaient
savouré la douce vérité du commandement du Seigneur:
--Père et mère tu honoreras afin de vivre longuement.
Un voile de tristesse devait pourtant tomber, un jour, sur ce bonheur
terrestre. Le soir où nous le vîmes pour la première fois, le père
Vigneault avait perdu sa franche gaieté. Il était pensif. Ses yeux
rougis par les larmes plutôt que par l'âge, erraient douloureusement
sur le havre; et à travers la fenêtre, ils suivaient anxieusement les
manoeuvres d'une petite goëlette qui venait d'appareiller, et qui finit
par disparaître dans les demi-teintes du crépuscule. Hélas! son fils
Désiré était à bord. En compagnie de douze familles acadiennes, il
s'en allait demander au sol des Sept-Iles ces plaisirs inconnus de
la propriété, qu'il troquait contre les douces joies de la maison
paternelle.
M. Vigneault était né à Saint-Pierre de Miquelon, où son père était
arrivé, Dieu sait comment, après avoir fait partie de cette malheureuse
colonie acadienne qui, lors de sa cruelle dispersion par les Anglais,
vit ses rejetons éparpillés aux quatre vents des cieux. Plus tard,
il était venu aux îles de la Madeleine, où à force de travail et
d'intelligence il s'était créé une aisance relative. Son âge, sa longue
expérience, son esprit ferme et lucide, ses bonnes manières, lui
conciliaient le respect et la confiance de tout le monde. Ici, les
décisions du père Vigneault étaient respectées à l'égal de celles que
donnent ailleurs le juge ou le curé.
Ce fut dans son hospitalière maison que mon oreille fut frappée pour
la première fois par l'intonation que les Acadiens donnent à la langue
française. Un étranger qui se mêlerait à leur conversation, se croirait
transporté en Gascogne, et se figurerait entendre causer des Bordelais.
Ainsi, ces braves gens diront une _foâ_ pour une fois. Le mot année se
prononcera chez eux _ânée_, tout comme sur les bords de la Garonne. Un
cheval devient un _gueval_ au pluriel, et un _chevau_ au singulier;
puis, ils font un assez grand abus des "_j'étions_," des "_je
pourrions_," et des "_je pensions_".[34] Leurs moeurs sont simples
et douces. Ils vivent surtout de pêche, et s'occupent quelque peu
d'agriculture. Comme caboteurs, ils n'ont pas leurs maîtres au monde,
et ils peuvent donner des points aux plus habiles chasseurs et aux plus
patients pêcheurs. L'un des habitants de l'île, M. Fox, interrogé sur
les particularités distinctives du caractère acadien, répondait à la
commission parlementaire:
--Le caractère particulier du peuple acadien est de vivre sur mer.
[Note 34: Dans une notice sur le patois saintongais que vient de
publier la "_Revue des langues Romanes_" de Montpellier, je trouve ce
curieux passage:
"Les noms qui, en français, se terminent en _al,_ font _au_ en
saintongais, pour ces deux nombres: le _chevau_, _l'animau_, _in
jôrnau._ (Ancien français; _li chevaus_ (sujet du verbe); le cheval
(régime) pluriel _li cheval_ (sujet), les chevaux (régime).)
"Quelques paysans de la Saintonge pour faire les muscadins disent aussi,
_dés cheval, dés journal_.
"On connaît la leçon de beau langage donnée par un paysan à son fils qui
revient de la ville--"_Qu'as-tu vut de jolit, drole?--P'pa j'ai vui dés
chevau superbes.--Dis donc cheval, animau._
Grand nombre de Canadiens et d'Acadiens tirent leur origine du pays
d'Annis et de la Saintonge, cette terre aimée, qui a vu naître Samuel de
Champlain.]
Ces mots, sont à eux seuls une définition.
Dès le petit jour, quand la saison de pêche est venue, vous voyez
l'Acadien faire sa prière, mettre gaiement sa berge en mer, gagner les
fonds à morue qui se trouvent à trois, quatre et quelque fois à six
milles au large. Là, il ne cesse d'agiter sa ligne à l'eau, de la
retirer, de la bouetter, et de la reconfier aux profondeurs de la mer,
jusqu'à ce que son embarcation soit pleine de poissons. Alors les voiles
se hissent. On regagne la grève. Quelques quarts-d'heure suffisent pour
trancher la morue que l'on vient de capturer; puis on remâte la berge,
elle glisse de nouveau vers son poste de pêche, et on réussit ainsi à
faire quelquefois trois ou quatre voyages par jour. Pendant tout ce
temps, un morceau de galette, un biscuit ou une miche de pain--quand il
y en a--suffit pour entretenir la vie de ce robuste pêcheur. L'Acadien
est l'homme le plus frugal que je connaisse; il se contente, au milieu
de tous ces pénibles travaux, d'une nourriture que dédaigneraient la
plupart des mendiants de nos villes.
La pèche de la morue, avec celle du hareng et du maquereau, constituent
les apports de la campagne d'été. Quant à celle d'hiver, elle se fait
pendant les mois de mars, avril et mai. Alors commence la chasse au
loup-marin. Divisés par groupes de six ou dix hommes, vous voyez les
Acadiens armés de cordes et de bâtons, prendre le pas gymnastique, et
franchir en courant des distances de dix à douze milles, avant d'arriver
sur le terrain de chasse. Pour y parvenir, il a fallu sauter par-dessus
les crevasses et les profondes fissures des champs de glace, ou prendre
la banquise par escalade. Mais qu'est-ce que tous ces dangers, au prix
des plaisirs que va leur donner la chasse qui les attend? Les loups
marins ne sont-ils pas là, derrière cette muraille glacée, qui se
prélassent en famille? Et comme une trombe, les Acadiens arrivent sur
les malheureux phoques qui ne se doutent de rien. Le massacre commence,
au milieu des cris et des gémissements. Quand chacun a sa part de butin,
les chasseurs reprennent la route du village, traînant leur proie
derrière eux; et ils sont prêts à recommencer leurs courses, tant que
durent le jour et la bonne chance.
Né sur les bords de la mer, habitué à ses caprices, à ses caresses et à
ses colères, le peuple acadien voit en elle son véritable domaine. Eté
comme hiver, il ne cesse de se confier, à elle. La mer, fidèle à cette
longue amitié, ne cesse à son tour, de les combler de ses inépuisables
générosités.
Nous venions de ravitailler l'Anse-à-la-Cabane, et comme la nuit était
survenue, il nous y fallut attendre le jour, pour débarquer plus
commodément les provisions destinées au phare de l'Entrée. Au soleil
levant, nous étions déjà embossés par le travers de cette île, dont les
pics escarpés ont cette couleur rougeâtre particulière au groupe de
la Madeleine; et bientôt, les uns étaient à même de fouler ces gazons
plantureux, où ruminait une magnifique race de moutons, pendant que ceux
qui étaient restés à bord, s'amusaient à contempler le paysage. Sur
notre avant se dessinait le petit village d'Amherst, groupé autour de
son église. A tribord, on apercevait le Havre-aux-Maisons; et tout
autour de nous croisait une flotte de quatre cents goélettes, qui
couraient le maquereau, toutes voiles dehors. Certes, Gudin n'aurait
pu demander une marine plus pittoresque, pour la fixer sur une de ses
toiles immortelles.
De l'île d'Entrée nous devions nous rendre à l'île de la Pierre
Meulière[35]. Nous profitâmes de ce point d'arrêt pour nous faire
débarquer au petit quai de la maison Leslie, qui tient là un magasin
d'approvisionnement assez considérable. La foule encombrait ce comptoir,
et rien d'amusant comme d'entendre ses colloques avec les commis de M.
Leslie. C'était à qui se montrerait le plus normand en affaires. Les
femmes braillaient surtout dans cette lutte pacifique. Tout en suivant
de près leurs petites transactions, elles ne perdaient pas une maille
du tricot qu'elles traînent ici, partout où elles vont. Modestes,
intelligentes, pieuses, dévouées, les Acadiennes sont vraiment dignes du
nom de femmes. Elles n'appartiennent guère à cette catégorie du sexe qui
faisait dire à Buchamore--un type réussi de vieux grognard, inventé par
Alfred Assollant:
--"Je n'aime pas ces demoiselles qui ne savent rien faire que se peigner
tout le jour, se regarder dans une glace, essayer des robes, faire des
grimaces, mettre des gants et parler du bout des lèvres comme si l'on
n'était pas digne de les entendre, ou d'une voix tantôt plus flutée que
celle des serins et tantôt plus aigre que celle des pie-grièches.
Ça, c'est des bécasses, comme disait mon vieux curé. Ça ne sait pas
travailler, ça ne sait pas s'occuper, ça ne sait pas penser, ça ne sait
que faire de ses dix doigts. Quand c'est riche, ça ennuie son mari et
ses enfants. Quand ça n'a pas d'argent, ça ne trouve pas de mari, où si
ça en trouve, ça grogne, ça se fâche, ça ennuie tout le monde, et tout
le monde s'en va."
[Note 35: Les Anglais la nomment Grindstone Island.]
Au milieu de la cohue qui encombrait la maison Leslie se trouvait, un
vieillard, né à Saint Roch de Québec, et qui habitait l'île de la Pierre
Meulière depuis soixante-sept ans. Il s'appelait M. Thorn, et avait
laissé au pays un frère, dont il était sans nouvelles depuis fort
longtemps. Pendant que nous causions ainsi des absents, notre ingénieur,
M. Barbour, vint nous prévenir qu'il allait visiter le phare du Grand
Etang du Nord. Je devais l'accompagner, mais nous ne pûmes trouver
de voitures, et je regrette encore aujourd'hui la perte de la seule
occasion qu'il m'ait été donné de pouvoir étudier, et observer les
moeurs de ces campagnes, où vit, travaille, et meurt une des populations
les plus honnêtes de la terre.
On m'apprit ici que l'archipel de la Madeleine se compose d'écueils, et
qu'à part de Brion et du Rocher-aux-Oiseaux, il compte six îles qui se
nomment le Corps-Mort, Amherst ou l'île Aubert, la Pierre-Meulière,
l'île d'Entrée, Allright et la Grosse Ile. Ces groupes présentent
ensemble une superficie d'à peu près 55,400 acres qui, suivant le
recensement de 1871, est habitée par une population de 3,172, dont
2,883 Acadiens. Les récifs les plus à craindre sont--au dire des
pêcheurs--ceux de la Pierre du gros Cap, de la Perle, d'Allright, du
Cheval Blanc, les bancs de Colombine et l'écueil de Doyle. Ce dernier
n'a que trois encablures de long sur une demie de largeur, et c'est là,
m'assure-t-on, que des navires courant sous la brise ont soudainement
disparu aux yeux de plusieurs de mes interlocuteurs. Quant aux courants,
ils sont tellement irréguliers, qu'on me fit la même réponse donnée
jadis à l'amiral Bayfield, et que personne ne put me dire précisément
leur vitesse et leur direction.
A ces renseignements géographiques et hydrographiques venaient se mêler
les plaintes et les confidences d'un chacun. Tous regrettaient le
déboisement des îles. Privées de bois de construction, elles sont
maintenant en train de voir disparaître leur maigre bois de chauffage.
Chacun avouait que son voisin se tirait d'affaire comme il le pouvait,
faisant feu de tout, et détruisant la forêt sans discernement. Quelques
uns même finissaient leurs doléances, en prophétisant que dans vingt ans
il n'y aurait plus une seule broussaille sur l'archipel, et qu'alors on
serait obligé de faire venir à grands frais du charbon de terre de la
Nouvelle-Écosse et du Cap-Breton. Puis, la grande question du chauffage
épuisée, arrivaient les observations générales. Celui-ci désirerait voir
inaugurer une meilleure tenure de terre dans les îles; celui-là aurait
aimé que le propriétaire protégeât plus efficacement son locataire; un
troisième se plaignait amèrement d'être sans nouvelles depuis le mois de
novembre jusqu'au quinze de mai, et plus longtemps encore.
--Si au moins, disait-il en secouant tristement sa pipe, nous avions des
communications télégraphiques avec la terre ferme?
--Bah! des moulins à farine et des moulins à étoffes sont encore plus
nécessaires que ton télégraphe, répliquait dans un coin, un pécheur,
plus positif que ce rêveur. A ta place je m'en contenterais.
--La belle affaire que tes moulins! pour les construire il faudrait
peut-être se faire taxer, et je m'en tiens à ce que me font payer les
commissaires d'écoles; un par cent, et quelquefois un et demi.
--Encore si le propriétaire nous montrait l'exemple, et payait comme
nous, répliquait le pêcheur positif.
--Pas si-bête, Evé. Il se tient au courant des nouvelles, et lit ses
journaux dans son hôtel de Londres, pendant que pour rencontrer notre
taxe municipale, nous donnons nos deux jours de travail sur les chemins
publics, ou que nous payons quatre-vingts cents par jour pour chaque
chef de famille.
Une fois sur la taxe, les conversations menaçaient d'aller loin, lorsque
l'ingénieur, M. Barbour, fit son apparition au milieu du groupe. Il
était temps de se rembarquer. Nous sortîmes du magasin Leslie, pendant
que tout le monde se découvrait sur notre passage; et une chaude poignée
de main nous sépara pour la vie de ces braves gens.
Le _Napoléon III_ était déjà sous vapeur. Comme le temps était splendide
et que la besogne avait été promptement expédiée, le capitaine, mis
en belle humeur par ces bonnes choses, voulut nous permettre d'aller
reconnaître le fameux rocher du Corps-Mort, qu'au mois de septembre
1804, Moore a chanté dans ses plus beaux vers. Nous prîmes donc par la
passe de Sandy Hook, et en contournant l'île d'Amherst, nous ne pûmes
nous empêcher d'admirer la beauté du paysage qui défilait sous nos yeux;
et de nous demander pourquoi ces ravissants endroits n'étaient pas plus
fréquentés par les touristes. Comme place d'eau, si les îles de la
Madeleine n'avaient pas à lutter contre l'île du Prince-Edouard, elles
seraient sans rivales dans le golfe Saint-Laurent. Les points de vues y
sont superbes; le gibier y abonde, et elles réservent à l'amateur, en
quête de poissons, d'inépuisables éditions de la pêche miraculeuse,
qu'il peut renouveler à loisir dans les baies et des havres
admirablement disposés pour les courses de yacht et le sport maritime.
Pendant que nous causions de toutes ces merveilles ignorées, le
Corps-Mort se dessina par le travers de notre hanche de tribord.
Vraiment, le langage populaire lui avait bien donné le seul nom qu'il
pût porter; car, vu de cette distance, il ressemblait à s'y méprendre au
cadavre d'un matelot flottant au gré des vagues. Involontairement je me
rappelai alors _l'Ile des Morts_, ces belles strophes qu'un de nos bons
poëtes canadiens, James Donelley, avait imitées de Thomas Moore: [36].
See you, beneath you cloud so dark,
Fast gliding along, a gloomy bark?
Her sails are full, though the wind is still,
And there blows not a breath her sails to fill!
Oh! what doth that vessel of darkness bear?
The silent calm of the grave is there,
Save now and again a death-knell rung,
And the flap of the sails with night-fog hung?
There lieth a wreck on the dismal shore
Of cold and pitiless Labrador;
Where, under the moon, upon mounts of frost,
Full many a mariner's bones are tost!
You shadowy bark hath been to that wreck,
And the dim blue fire, that lights her deck,
Doth play on as pale and livid a crew
As ever yet drank the church-yard dew!
To Dead-man's Isle, in the eye of the blast,
To Dead-man's Isle she speeds her fast,
By skeleton shapes her sails are furl'd,
And the hand that steers is not of this world!