En 1874 un brigantin, l'Alexina, faisait naufrage près de la

Pointe-aux-Bruyères. Tout le monde put quitter l'épave et gagner terre

sain et sauf: mais à la suite du froid et de la misère, un matelot de

l'Islet, du nom de Deroy, fut atteint d'une fièvre cérébrale.

Depuis quelque temps déjà le jeune Thomas Gagnier--il avait treize

ans--souffrait de la consomption. On le voyait dépérir promptement sous

ce rude climat; mais en apprenant la terrible position de Deroy, le père

du poitrinaire oublia les fatigues que pourrait occasionner à sa

famille un nouveau malade, et donna des ordres pour que le matelot fût

transporté à la tour. Tous les soins furent prodigués à ce jeune homme

de vingt-trois ans: mais sans résultat. Deroy mourut, emporté au milieu

d'une attaque de délire, et celui qui ne l'avait pas abandonné un seul

instant, son fidèle camarade Adélard Couillard-Desprès--troisième

lieutenant à bord du _Napoléon III_--fut obligé de prendre le

cadavre dans ses bras, de le descendre sans bruit, à onze heures du

soir--crainte d'attirer l'attention du jeune Gagnier qui se mourait--et

d'aller le déposer dans un hangar, où il passa le reste de la nuit à

l'ensevelir, à lui faire un cercueil, et à ouvrir à grand'peine une

fosse dans la terre gelée. Ceci se passait au commencement d'avril. Le

sept du même mois, l'enfant du gardien de la Pointe-aux-Bruyères rendait

à son tour le dernier soupir. Desprès et les autres naufragés venaient

de trouver l'occasion de regagner la côte sud: et le malheureux père,

laissé à sa propre initiative, fut forcé de faire l'ensevelissement, la

tombe et la fosse: de porter lui-même son enfant jusqu'au petit enclos

qui sert de cimetière, et de l'y enterrer au milieu de sa famille au

désespoir qui sanglotait un _de profundis_.

--Je me sentis alors tellement fou de douleur, me disait le brave

Gagnier, avec des larmes dans les yeux, que j'oubliai les vivants pour

ce cher petit mort. A force de penser à cette catastrophe, je faillis un

jour prendre mes jambes à mon cou et me sauver dans les bois.

Ce ne fut qu'en 1875, que j'eus l'occasion de visiter le dépôt de

naufragés, où les gens de _l'Alexina_ avaient passé l'hiver. Le

lieutenant Couillard-Desprès nous conduisit à cet abri, qu'un

gouvernement prévoyant a érigé là, pour les malheureux jetés à la côte.

Cet officier en faisait les honneurs avec d'autant plus de plaisir, que

lui-même y avait été sauvé d'une mort certaine. L'habitation se compose

d'un seul appartement et d'un grenier. Une double rangée de couchettes

en bois, superposées les unes sur les autres, fait le tour de cette

unique chambre, et les hôtes que le hasard loge à pareille enseigne,

n'ont pour matelas que de la paille qui parfois n'est point

très-fraîche. Un grand poêle en fonte occupe le milieu de ce réduit: et

seule sa lueur l'éclaire à la veillée, car le ministère de la marine ne

fournit pas le luminaire.

La provision réglementaire d'un dépôt de naufragés consiste en quinze

quarts de farine, sept quarts de pois, du sucre, du thé, et sept barils

de lard[20].

[Note 20: En 1874, on a ajouté à ces provisions, deux boîtes de

viandes en conserve, et douze couvertes.]

Tant pis pour ceux qui arrivent les derniers à cette hôtellerie de la

mer. D'autres y étaient passés auparavant: et la ration quotidienne

donnée à l'équipage de _l'Alexina_ ne se composa que d'une petite mesure

de pois, d'une livre et demie de farine, et de trois-quarts de livre de

lard. Desprès fut acclamé cuisinier en chef de cette bande d'affamés; et

comme la batterie mise à sa disposition ne se composait que d'un poêlon,

ainsi que d'un plat de fer-blanc, et que les couteaux étaient surtout

remarquables par leur absence, il eut un trait de génie, en se promenant

un jour sur la grève. Remarquant une large coquille, il la ramassa et

y adapta une pince en bois. Ses camarades en firent autant; et on peut

s'imaginer tous les services que cette cuillère improvisée rendit

alternativement, à la purée aux pois et aux vareuses des naufragés

de l'_Alexina_. Le frugal menu détaillé plus haut ne rappelle pas

précisément celui des _Frères Provençaux_: et que de fois les gardiens

du phare, se laissant attendrir par la vue des maladies et des

privations qui fondent sur ces délaissés, ne leur fournissent-ils pas

des provisions prises sur leur propre réserve.

Le ministère de la marine s'est montré d'une grande sollicitude pour

tout ce qui touche à l'habillement des naufragés. Le maître du phare

distribue à chaque homme, dès son arrivée, un excellent gilet de laine

bleue, un pantalon en serge, une paire de caleçons, deux vestons de

flanelle, des bas, des bottes, des mocassins, des raquettes, un bonnet

de fourrure, des mitaines et une chaude vareuse. Pour peu qu'un homme

ait de l'énergie, et ne se laisse pas abattre par l'oisiveté et par

l'isolement, il peut ainsi passer un hiver assez confortable: et la

chasse, la pêche et la coupe du bois de corde le tiennent toujours en

haleine empêchant ses muscles de s'engourdir.

La vue de cette chambre désolée, où un interminable hiver s'était passé,

avait rappelé au lieutenant Desprès ce qu'il y avait souffert. Devant

ses yeux repassait le naufrage de l'_Alexina_, l'atterrage miraculeux

de son unique embarcation, la maladie de Deroy, sa triste agonie, et la

nuit terrible de l'ensevelissement. Tout en songeant à ces choses, ses

pas distraits l'avaient mené jusqu'à l'endroit où dormait son camarade

de danger: et j'aidai Després à planter une croix sur ce tertre

solitaire, pour indiquer au passant qu'un chrétien s'était endormi là,

sur les bords de la mer, en attendant paisiblement l'heure solennelle de

la résurrection.

Mais ces réminiscences d'une troisième croisière, que je dois, pour ne

pas me répéter, mêler sans cesse à ceux de mon premier voyage, me font

oublier qu'il nous faut retourner à bord. Gagnier et son excellente

famille ont reçu nos adieux. Les avirons frappent le flot en cadence;

et pendant que nous tournons le dos à cette terre inhospitalière de

l'Anticosti qui, pour nous a menti si gracieusement à sa réputation, je

songe à ce que l'avenir peut réserver à cette île qui a une longueur de

cent vingt-deux milles, une largeur de trente, et une circonférence de

deux cent soixante-dix. Privée de ports et entourée d'une redoutable

ceinture de récifs, j'ai bien peur que tous les efforts faits pour la

coloniser ou la défricher restent infructueux.

Depuis l'instant où elle fut découverte et baptisée par Jacques-Cartier

du nom de l'Assomption, l'Anticosti n'a guère changé d'aspect. C'est

toujours cette terre que Champlain trouvait "blanchâtre comme les

falaises de la côte de Dieppe," et que le routier de Jean Alphonse de

Saintonge nous présente dans son langage poétique, comme étant "assise

sur des rochers blancs et d'albâtre, couverte d'arbres jusques au bord

de la mer." Seulement, ces représentants du règne végétal sont en

certains endroits tellement rabougris et tellement enchevêtrés les

uns dans les autres, qu'on peut marcher des arpents sur leurs cîmes

métamorphosées en ressorts élastiques.

Quelques-uns ont prétendu que l'île renfermait des richesses minérales.

Je ne crois pas qu'il se soit fait quelques travaux en ce sens, depuis

le jour où Charlevoix livra à la postérité la désopilante histoire de la

première tentative.

--"Il courut un bruit il y a quelques années, assure cet écrivain, qu'on

avait découvert à Anticosti une mine d'argent, et faute de mineurs

on fit partir de Québec, où j'étais alors, un orfèvre pour en faire

l'épreuve; mais il n'alla pas bien loin. Il s'aperçut bientôt au

discours de celui qui avait donné l'avis, que la mine n'existait que

dans le cerveau blessé de cet homme, lequel lui recommandait sans cesse

d'avoir confiance en Dieu. Il jugea que si la confiance en Dieu pouvait

par miracle faire trouver une mine, il n'était pas nécessaire d'aller

jusqu'à l'Anticosti, et il revint sur ses pas."

Pendant l'été, l'île d'Anticosti est parcourue par des bandes nomades de

pêcheurs qui exploitent le saumon, la morue, le maquereau, le homard et

le hareng. Au printemps, les chasseurs de loups-marins arrivent à leur

tour; et avec ces poissons et cet amphibie, la chaux, la tourbe, la

pierre de taille et les collections de fossiles, demeurent, à tout

prendre, les seules et véritables richesses de l'île.

L'hiver, la population sédentaire ne dépasse guère soixante-quinze

personnes. Pareil nombre compte peu aux yeux de la statistique; mais

n'oublions pas que l'île d'Anticosti réserve pour le jour du jugement

dernier la terrible quote-part qu'elle doit au recensement des humains.

Alors, de ses rives désertes se lèveront officiers, soldats et matelots,

portion considérable de l'immense foule des fils de ces pauvres gens,

qui

Sont morts en attendant tous les jours sur la grève

Ceux qui ne sont pas revenus.

V.

L'ARCHIPEL DE LA MADELEINE

Pour ravitailler le Rocher-aux-Oiseaux, il faut que la mer soit

parfaitement calme. Au moindre souffle qui court sur la surface du

golfe, la vague agit comme un bélier contre la falaise escarpée de

l'îlot, et réduit en atome tout ce qui commet l'imprudence de passer à

portée de son étreinte. Il ne faut donc pas s'étonner si, dix heures

après son départ de l'Anticosti, le _Napoléon III_ luttant contre une

petite brise, frisait l'île Brion, et allait jeter l'ancre dans une des

criques de ce groupe. Il était alors cinq heures de l'après-midi. Devant

nous se détachaient les flancs rougeâtres de l'île: ils tranchaient

sur le bleu de la mer; et vu du tillac, le paysage qui nous entourait,

semblait devenir l'avant-plan d'une marine superbe, dont le fond se

serait composé des îles de la Madeleine et du Rocher-aux-Oiseaux.

Ce fut le 25 juin 1534, que Jacques-Cartier découvrit cette partie de

l'archipel de la Madeleine. Il lui donna le nom de Brion, en l'honneur

de l'amiral de France le vicomte de Chabot, seigneur de Brion; mais

comme ici-bas tout se perd, cette île n'est plus connue par la plupart

de nos marins canadiens-français que sous le nom de Brillante, pendant

que les cartes anglaises la désignent sous le nom de Bryon Island, et

que la géographie élémentaire à l'usage des élèves des frères de la

doctrine chrétienne, au Canada, l'appelle poétiquement l'île de Byron.

En y débarquant, Cartier et ses compagnons furent si émerveillés par sa

prodigieuse fertilité, que le capitaine malouin crut devoir rappeler

dans le "_Discours de son voyage_" le souvenir de ce qu'il y vit ce

jour-là.

--"Ces îles sont de meilleure terre que nous eussions oncques vues, en

sorte qu'un champ d'icelle vaut plus que toute la terre Neuve. Nous la

trouvâmes pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes pleines

de froment sauvage et de pois qui étaient fleuris aussi épais et beaux

comme l'on eût pu voir en Bretagne, et qui semblaient avoir été semés

par des Laboureurs. L'on y voyait aussi grande quantité de raisins ayant

la fleur blanche dessus, des fraises, roses incarnates, persil et autres

herbes de bonne et forte odeur".

Hélas! depuis le jour où Cartier mit le pied dans ce lieu enchanteur,

Brion a perdu ses airs de paradis terrestre. Ses grands arbres sont

disparus les uns après les autres. Ses vignes se sont desséchées; et ses

roses incarnates sont mortes, étouffées sous les âpres baisers de la

bise du Nord. Seule, la terre de l'île a su conserver sa fécondité; ses

prairies sont restées fameuses dans tout le golfe Saint-Laurent. Elles

fournissent à l'élevage une nourriture saine, qui peut soutenir la

comparaison avec les meilleurs gazons anglais. Aussi le bétail qu'on y

fait paître est-il superbe, et les moutons de Brion ne dépareraient pas

l'étal du plus difficile de nos bouchers canadiens, un jour de foire de

Pâques.

Jadis, Brion jouissait d'une autre célébrité: c'était là que se

réunissaient ces troupeaux de vaches marines qui faisaient naïvement

consigner la remarque suivante, dans le livre de loch de Cartier:

--"A l'entour de cette île il y a plusieurs grandes bêtes comme grands

boeufs, qui ont deux dents en la bouche comme l'éléphant, et vivent même

en la mer. Nous en vîmes une qui dormait sur le rivage".

Champlain fait la même remarque quelque part; et longtemps après ces

voyageurs, on venait à l'abri des falaises de cette île, se livrer à la

chasse productive de l'ivoire. Depuis plus d'un siècle les morses

sont disparus du golfe. Ils ont cherché un refuge dans les solitudes

arctiques, et à peine d'années en années trouve-t-on sur les rivages du

Labrador ou sur les côtes de l'Anticosti une défense ou un crâne de ces

mammifères marins, entraînés là par les courants ou par les glaces, pour

indiquer au voyageur que le golfe Saint-Laurent a perdu l'une de ses

plus précieuses ressources. Pourchassés sans trêve ni merci, comme

l'était autrefois la baleine, comme l'est aujourd'hui la morue, le

flétan et le loup marin, les vaches marines ont fini par suivre la

loi commune des animaux qui doivent s'éteindre, dans un avenir assez

rapproché.

--"C'est ainsi, nous assure M. l'abbé Provancher, que le lion qu'on ne

voit plus qu'en Afrique, se trouvait autrefois en Grèce. L'auroch qui

paît encore dans les forêts de la Lithuanie, se rencontrait jadis

en France. Le loup a disparu de la Grande-Bretagne; le cerf à bois

gigantesque a déserté l'Europe; le castor n'y est plus qu'extrêmement

rare, de même que la tortue, la loutre et le lynx. Le bouquetin ne

se voit plus que dans les Pyrénées et les Alpes, et l'ours dans les

montagnes de la Suisse. Enfin, il y a plus d'un siècle que l'oiseau

appelé le _doute_ a disparu de l'Ile-de-France. La même chose se voit en

Amérique. Le cachalot, la _vache marine_ n'ont pas été vus dans le golfe

depuis plus de soixante ans. La morue qui se péchait autrefois jusqu'à

Kamouraska, se rend à peine à présent à Rimouski[21]. Le cerf du Canada

qu'on chassait jadis sur les bords du Saint-Laurent ne se trouve plus

que dans l'ouest: le castor et l'orignal y sont devenus rares. Le lynx

roux a quitté l'est du Saint-Laurent, et le dindon sauvage qui était si

commun sur les bords du lac Huron, ne s'y rencontre plus que rarement".

[Note 21: Elle ne dépasse guère Matane, maintenant.]

Aux judicieuses observations de ce naturaliste, j'ajouterai l'expérience

des enseignements de l'histoire. Pendant plus d'un siècle et demi,

l'anguille fut une des principales ressources de nos habitants: ils en

prenaient des quantités prodigieuses entre Trois-Rivières et Québec. En

1646 le Journal des Jésuites rapporte que la seule pêcherie de Sillery

en donna quarante milliers! Que devient aujourd'hui cette branche

importante d'un commerce jadis si lucratif? Faute d'avoir été protégée,

l'anguille va diminuant de jour en jour. Du temps de Charlevoix, les

marsouins et les pourcils venaient prendre leurs ébats jusque dans la

rade de Québec; aucun de ces souffleurs ne se hasarderait maintenant

au-delà de Sainte-Anne-de-la-Pocatière. En 1720, Tadoussac était encore

remarquable par la pêche de la baleine. Qui, de nos jours, peut se

vanter d'avoir harponné l'un de ces cétacés, dans les eaux de l'ancien

moulin Baude? Enfin, l'île Bouge qui, au XVIIe siècle, était célèbre par

ses pêcheries au loup-marin, ne l'est plus guère que par sa solitude et

ses naufrages[22].

[Note 22:--Au mois de juin, M. Abraham avec deux de ses gendres, s'en

alla pour la première fois à la pêche des loups marins; il en prit

la veille de la Saint-Jean quarante à l'île Rouge, et il en fit six

barriques d'huile. _Journal des Jésuites._]

Quand donc nos lacs, nos rivières, nos mers et nos forêts seront-ils

contrôlés par de sages règlements? et quand donc nos parlements et nos

conseils d'états se mettront-ils dans la tête cet incontestable axiome:

--Légiférer pour les bêtes, c'est protéger l'homme.

En attendant la solution de ce problème élémentaire d'économie

politique, les habitants de Brion ont fait leur deuil de la vache

marine, et ont essayé de se rattraper sur l'agriculture.

Quelques-uns d'entre eux étaient déjà à bord, et nous offraient leurs

services. L'un surtout, M. William Didgewell, insistait pour nous mener

à sa métairie qui se trouve à un mille et demi dans l'intérieur, nous

invitant à venir y goûter du lait, des gâteaux de sarrasin, et à nous

laisser aller aux douceurs de la vie pastorale. Cette proposition fut

acceptée de grand coeur.

Parmi les notes et les informations que nous recueillîmes sur Brion,

nous apprîmes que sa population se composait d'une cinquantaine de

personnes, réparties dans les cinq maisons de l'île. Elle est écossaise,

à l'exception d'un Français qui habite seul, à l'autre extrémité de

Brion. La pêche, l'amour du travail et une grande connaissance de

l'agriculture mettent ces insulaires à l'abri du besoin. Chacun jouit

ici, d'une modeste aisance et de la plus complète liberté. Ces braves

gens ont résolu le problème difficile de vivre sans l'entremise du code

municipal; et ce n'est pas vers leur île que doivent se diriger les

avocats, en quête d'un cours d'eau en litige ou d'un procès de bornage.

Néanmoins, l'isolement les a rendus défiants envers les étrangers: et

l'un d'eux me demandait, si un piége ne se cachait pas sous la série de

questions imprimées, que lui avait officiellement adressées le comité

chargé par l'Assemblée Législative de la province de Québec, de

s'enquérir de la tenure des terres dans l'archipel de la Madeleine.

J'eus beau lui donner les meilleures raisons du monde pour l'engager à

y répondre, je ne pus le convaincre: et je ne crois pas qu'un seul

habitant de Brion ait pris la peine de se déranger, pour venir en aide à

la commission d'enquête.

Leur île a un peu plus de quatre milles de longueur, sur une largeur de

un mille et quart: ses plus hautes falaises ne dépassent pas deux cent

dix pieds de hauteur. Les flancs de Brion sont parsemés de cavernes et

de trous ils indiquent l'action incessante de la mer sur cette terre

poreuse, où l'eau fraîche est rare.

Les savants sont d'opinion que le groupe de la Madeleine a dû former

jadis une masse compacte. Je n'ai pas de peine à les croire; car

l'amiral Bayfield a constaté que Brion est relié à mi-chemin, d'un côté,

aux îles de la Madeleine--distance de 10 1/2 milles--par une lisière

de roche où la sonde donne quatre brasses; et que, de l'autre côté, un

second banc, qui donne sept brasses la rattache au Rocher-aux-Oiseaux,

sis à l0 3/4 milles. Par un temps bien calme, l'oeil distingue sous le

flot ces dangereux récifs; et on peut déduire de là, qu'une tempête doit

être terrible dans ces parages, surtout avec une mer qui crève ainsi

du fond. Cela n'empêche pas les habitants d'être aussi hardis marins,

qu'ils sont habiles agriculteurs. Leur principal débouché est Amherst,

une des îles de la Madeleine, et il faut que la brise soit bien

carabinée pour les empêcher d'aller échanger sur ce marché, leur

poisson, leur foin, leurs bestiaux et leurs denrées.

De frais qu'il était, le vent tomba complètement vers deux heures du

matin. Notre longue promenade sur le Brion nous avait donné un sommeil

de plomb; et ce ne fut qu'après bien des efforts réitérés que notre

maître d'hôtel parvint à nous faire hisser nos pantalons et carguer nos

bonnets de nuit. Avec une mer calme, par un soleil radieux, nous venions

d'arriver par le travers du Rocher-aux-Oiseaux. Cinq minutes après, nous

grimpions sur le pont; et un cri d'admiration saluait ce récif étrange,

jeté au milieu de la mer pour faire l'effroi des matelots et le bonheur

de la gente ailée.

Nous étions rendus au 25 juin. Ce matin-là, il y avait 340 ans, que ces

rochers avaient été découverts par Jacques-Cartier. Poussé par un vent

du nord-Ouest, il avait été obligé de courir quinze lieues dans le

sud-est, et s'était ainsi approché "de trois îles, desquelles y en avait

deux petites droites comme un mur, en sorte qu'il était impossible d'y

monter dessus, et entre icelles, y a un petit écueil. Ces îles, ajoute

ce marin, étaient plus remplies d'oiseaux que ne serait un pré d'herbe,

lesquels faisaient là leurs nids, et en la plus grande de ces îles y en

avait un monde de ceux que nous appelions _Margaux_, qui sont blancs et

plus grands qu'oysons, et étaient séparés en un canton, et en l'autre

part y avaient des _Godets_.... Nous descendîmes au plus bas de la plus

petite et tuâmes plus de mille _Godets_ et _Apponats_[23], et en mîmes

tant que voulûmes en nos barques, et en eussions pu, en moins d'une

heure, remplir trente semblables barques. Ces îles furent appelées du

nom de _Margaux_[24]".

[Note 23: On les nomme perroquets, aujourd'hui ce palmipède est le

_grand macareux du nord_.]

[Note 24: Discours du voyage fait par le capitaine Jacques-Cartier,

en la terre du Canada, dite Nouvelle France, en l'an 1534, p. 4. A

Rouen--de l'imprimerie de Raphaël du Petit Val--MDXCVIII]

Ceci se passait en 1534. Quatre-vingt-douze ans plus tard, en 1626,

Champlain croisait dans ces parages, et ne constatait plus que la

présence de deux îlots, au lieu des trois relevés par Jacques-Cartier.

L'un s'était effondré dans la mer, et ses habitants surpris par ce

cataclysme, avaient tourbillonné un instant sur le gouffre qui venait

d'engloutir leur domaine; puis, oublieux comme tout être créé, ils

étaient partis à tire-d'aile pour aller demander l'hospitalité aux

camarades, restés en possession des rochers qui sont encore debout

aujourd'hui. De même que Cartier, Champlain trouve en passant par là,

"telle quantité d'oyseaux appelés _tangueux_ qui ne se peut dire de

plus: les vaisseaux, quand il fait calme, avec leurs batteaux vont à

ces îles, et tuent de ces oyseaux à coups de bâton en quantité qu'ils

veulent".[25]

[Note 25: Oeuvres de Champlain, p. 1084. Edition Laverdière.]

Espèce de citadelle, accessible que par escalade, et continuellement

rongée par la mer, le Rocher-aux-Oiseaux dépasse, comme aspect, comme

étrangeté, toutes les descriptions que ces voyageurs célèbres en ont

fait. Longue de 770 verges, large de 270, couvrant une superficie de

sept acres et trois quarts, et présentant du côté du sud un précipice

perpendiculaire de 80 pieds, qui atteint 114 pieds du côté du nord,

l'île principale est couverte de pingouins, d'alques à bec en rasoir,

de guillemots, de fous de Bazan et de grands macareux du nord. Ils y

planent, y pèchent, y couvent et y vivent par millions. Partout, leurs

nids couvrent la croupe du brisant, qu'à une lieue en mer, surtout par

un clair de lune, on prendrait pour un rocher couvert de neige,--tant il

est tapissé de blanc duvet. A trois arpents de cette république ailée,

ces oiseaux abasourdissaient déjà notre équipage de leurs cris. Nous les

voyions à tout instant, tournoyer autour de l'île, prendre terre après

quelques minutes de valse fantastique, et s'accroupir sur leurs nids

qu'ils retrouvent sans hésiter, au milieu de cet inextricable fouillis.

A l'époque de la couvaison, ces derniers sont en si grand nombre, qu'ils

font ressembler la cime à un champ de pomme de terre que la bêche du

jardinier viendrait de rechausser.

Le Rocher-aux-Oiseaux est un des nombreux endroits du golfe

Saint-Laurent, où il ne faut pas trop flâner. Il n'est permis aux

navigateurs de s'en approcher, que lorsque les vents dorment; et sous

pareille circonstance, pas n'est besoin de dire que nos chaloupes

n'avaient pas mis grand temps à quitter leurs porte-manteaux. Bientôt,

nous mettions le pied sur une étroite lisière de grève, composée d'une

série de blocs erratiques, que la mer dans ses jours de fureur, a roulés

aux pieds des falaises roussâtres de l'île. Malgré le calme plat qui

nous entourait, un assez fort ressac se faisait sentir au rocher.

L'épaule herculéenne du lieutenant LeBlanc nous prêta son appui; et nous

sautâmes au bas des échelles que nous devions escalader.

--Bon voyage, messieurs, nous cria-t-il, en nous voyant nous engager sur

le premier échelon. Ayez le pied ferme; et surtout prenez garde à ces

maudits margaux. Un suffit, pour _encharogner_ toute une marine!

Ce volatile était le seul ennemi que nous connaissions à LeBlanc. Un

jour, en passant près d'un nid et craignant de faire mal à la mère, il

l'avait doucement reculée de la main. En récompense de cette attention

délicate, le lieutenant s'était fait saisir à la joue par une paire de

tenailles aussi maternelle que terrible; et au mépris du décorum,

cet officier, vigoureusement éperonné dans sa course insensée par

l'implacable oiseau, qui restait suspendu à dix lignes de son oeil

gauche, avait été forcé de galoper dans cet équipage, devant ses

matelots ébahis, et de faire ainsi deux fois le tour de l'île.

Ce fut en riant aux éclats du récit de cet engagement corps à corps, que

nous montâmes à l'escalade.

Agénor Gravel battait la marche. Nous grimpions à sa suite: j'étais le

serre-file. Déjà une partie de l'ascension se terminait; nous avions

derrière nous cinquante pieds d'abîme, et la première échelle était

dépassée. Il fallait maintenant se rendre à la seconde, séparée de

nous par une corniche longue de cinq pas, large de dix-huit pouces, et

courant sur une pente inclinée[26].

[Note 26: Une petite plate-forme, entourée d'une balustrade en

fer, sépare maintenant le point d'intersection des échelles, et rend

l'ascension plus commode.]

Agénor l'a bien passé,

Tire lire,

Les îles: Promenades dans le golfe Saint-Laurent Une partie de la Côte Nord, l'île aux Oeufs, l'Anticosti, l'île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine · 第 8 / 12 段