Jamais de ma vie je n'ai vu quelque chose de plus triste et de plus

navrant que ces tombes d'inconnus qui demeurent là sans prières; et

pour oublier ces tristesses, nous prîmes le parti de nous rendre à la

gracieuse invitation de madame Pope. Chez elle une charmante surprise

nous attendait. Sur une table, au milieu du salon de la tour, étaient

éparpillés une foule de croquis, d'études et de dessins signés par

mademoiselle Grâce Pope. Ces ébauches indiquaient non-seulement les plus

heureuses dispositions pour la peinture, mais elles prouvaient que cette

enfant de treize ans avait un talent remarquable pour l'art statuaire.

On nous fit voir un modèle en argile d'une matrone romaine agenouillée,

qui certes, par l'élégance de la draperie, la pureté des lignes et la

finesse du travail, n'aurait pas fait honte aux débuts de certains

artistes à la mode. Les uns admiraient j'étais du nombre. D'autres

hasardaient de timides conseils. Pendant ce temps-là, madame Pope

faisait à ses hôtes une distribution de zoophytes, de coquilles, et

ce ne fut que lorsque nous eûmes repris la haute mer, que nous pûmes

compter nos trésors, et bien nous rappeler les attentions délicates de

cette hospitalité.

Notre départ avait été précipité. Du haut du phare, le capitaine avait

vu un banc de brume se former à l'horizon, et à peine avions-nous couru

une bordée au large, qu'il fallut capéer. Déjà le brouillard nous

enveloppait, pour ne plus nous quitter qu'après quatre-vingt-sept

heures.

Rien de triste comme cette nuit en plein jour qui parfois, ne permet pas

à un matelot de distinguer son voisin sur le pont. Autour de lui, tout

est nuageux, opaque. La mer est là, qui confond ses teintes grisâtres

avec le ciel fumeux: et sans le monotone clapotis de la vague qui

se brise sur le flanc du navire, l'homme à la roue croirait que son

capitaine le fait voguer vers le néant.

Au milieu de ce chaos, nous devions nous orienter et veiller au plus

près: on se trouvait sur la route la plus fréquentée par les navires.

La brise fraîchissant vers la tombée de la nuit, les vigies furent

doublées. Une houle grosse et longue nous balançait au milieu du rideau

de crêpe qui ne cessait de nous couvrir; et toujours facétieux, Agénor

Gravel, qui se souciait fort peu des collisions, profita de l'occasion

pour donner du courage à un passager, en lui assurant qu'avec un vapeur

en fer, de la force du _Napoléon III_ on était certain de couler

n'importe quel voilier qui viendrait se mettre par notre travers.

Pendant quatre-vingts heures nous eûmes sur les yeux l'impénétrable

tissu du brouillard. Quelquefois le soleil perçait en curieux ce dôme

de brume, dont nous étions le centre. L'azur du ciel nous apparaissait

alors dans toute sa splendeur sereine, mais ce n'était que pour nous

renouveler le supplice de Tantale. Tout aussitôt, la voûte sombre se

refermait sur notre grand mât. D'abord, ce n'étaient que de légers

flocons de fumée qui tachetaient rapidement le fond de saphir. Puis des

teintes laiteuses, se groupèrent petit à petit autour du disque solaire.

D'éblouissante, la lumière devint pâle peu à peu: elle passa au jaune

blafard, au roux; puis elle alla s'amoindrissant, jusqu'à ce que le

brouillard plus dense et plus entêté que jamais, eût ramené la tristesse

sur nos fronts, en étouffant le soleil dans sa chape de plomb.

Je ne le cache pas, ce fut avec un sentiment d'indéfinissable plaisir

que nous débarquâmes à la pointe sud. Plongés dans cette demi-obscurité,

ne respirant que moiteur et humidité, la vie du bord était devenue pour

nous d'une monotonie désespérante. Invariablement, la conversation

roulait sur le vent qu'il faisait, et sur celui qui soufflerait le

lendemain. L'oeil se fatiguait à interroger l'horizon qui restait

muet. Les uns avaient un faible pour le baromètre, et le consultaient

constamment. D'autres n'avaient foi que dans les sondages, et se

dressaient à chaque instant, comme des points d'interrogation, devant

l'officier chargé de cette délicate opération. Le soir, chacun

s'endormait du sommeil du juste, en faisant des rêves, dont les moins

farouches leur montrait le _Napoléon III_ passant à toute vapeur sur le

corps des navires, assez imprudents pour se trouver sur son passage.

Dès le petit jour, une seule interrogation partait de tous les coins du

carré:

--Raphaël, quel temps ce matin?

--De la brume, messieurs, encore de la brume, toujours de la brume!

répondait le maître d'hôtel, tout en veillant à ce que la table fût

préparée pour le déjeûner.

Et les heures, succédaient ainsi aux heures, sans que le jour pût voir

le jour.

Nouveau Lazare, le soleil enfin quitta son linceul! Il était là, se

mirant dans la mer; et nos yeux purent se reposer sur autre chose que

sur l'insaisissable. Ils avaient devant eux le phare de la pointe sud,

tour blanche, hexagone, qui atteint soixante-quinze pieds de hauteur, et

dont la lumière blanche placée à cinquante-quatre pieds du sol donne

un éclat toutes les vingt secondes. Près de là, se trouvaient groupées

quelques maisonnettes, dont l'une, trop petite et mal construite, est

destinée au gardien, et l'autre renferme un engin à vapeur qui, pendant

les tempêtes de neige ou par les temps obscurs et brumeux, fait résonner

un sifflet dix secondes par minutes.

La garde du phare de la pointe sud est confiée par le ministère de la

marine à un homme aussi instruit qu'énergique, M. David Têtu. Grand, les

épaules légèrement voûtées, l'oeil doux et serein, possédant un poignet

de fer et une santé à toute épreuve, notre ami nous représentait

à merveille le type du canadien-français de jadis; et cet esprit

chevaleresque et aventureux qui, n'obéissant qu'à son impulsion, et

ne se laissant guider que par son flair et par ses connaissances,

parcourait en tous sens le continent américain, y faisant des

découvertes merveilleuses, et ne revenait au pays, que pour léguer à

d'antres son amour du voyage, de la liberté et de l'inconnu. Ce fut dans

une de ses longues promenades sur la côte du Labrador que David Têtu

découvrit ces fameux gisements de sable qui, bien exploités, donneraient

les plus beaux minerais magnétiques du monde. Ce fut aussi grâce à son

courage, que les maraudeurs de Saint-Alban purent échapper aux limiers

qui les traquaient comme des fauves. Rendez-vous avait été pris au

milieu de la nuit sur le pont de glace, en face de Québec. Là, un homme

se faisait reconnaître de Têtu, au moyen d'un signe accepté, et ils

devaient alors se remettre aveuglément à sa discrétion. Malheureusement,

les confédérés s'égarèrent sur le fleuve. Ce ne fut qu'au point du jour,

qu'ils purent rejoindre leur guide près de la pointe de l'île d'Orléans,

Sons sa conduite, ils descendirent en voiture le long de la côte nord

jusqu'au Saguenay; puis à pied jusqu'à Moisïe, ou, au printemps, ils

s'embarquèrent sur une goélette que Têtu commanda pour l'occasion.

Cet excellent marin, profitant alors d'une tempête qui rendait la mer

intenable, put courir déposer ses passagers à bord d'un croiseur qui les

attendait dans le golfe.

L'esprit d'aventure, le goût de la solitude faisaient de notre ami,

un homme on ne peut plus apte à remplir les fonctions de gardien

de lumière. Les longs quarts de nuit qu'il lui fallait faire, lui

permettaient de se livrer à ses études favorites sur l'histoire

naturelle. Il aimait son phare comme un chasseur d'Afrique aime son

cheval arabe. Une partie de la journée se passait à, l'astiquer et à le

mettre en ordre; puis, quand la besogne était terminée, quand l'hiver

était venu et que sa lumière avait été éteinte--le vingt décembre--alors

commençait la saison des chasses et des explorations. Vite, on,

chaussait les raquettes. Les fusils étaient démontés et nettoyés, les

pièges éprouvés, et bientôt, le jarret solide et alerte, enveloppé dans

une chaude vareuse, on voyait Têtu, la carabine sur l'épaule, portant

avec lui des provisions pour plusieurs jours, prendre la lisière du bois

ou le long de la grève, et aller déclarer une guerre sans merci aux

loutres, aux ours et aux renards gris, rouges, noirs, et argentés.

Rarement ce nouvel Oeil-de-Faucon revenait bredouille; et plus sa chasse

ou sa pêche avait été abondante, plus ses voisins et ses amis, les

pauvres, s'en ressentaient. Alors fourrures précieuses, morceaux de

venaison, grosses pièces, truites monstrueuses, tout passait entre les

mains de cet homme, qui se souciait fort peu, en ce temps-là, de savoir

ce que sa gauche ou sa droite faisaient.

Le soir au coin du feu, maints trappeurs racontent encore les histoires

merveilleuses de ce pêcheur habile et de ce chasseur adroit; mais nulle

à mon avis ne vaut celle de l'ours tué au vol.

Têtu avait ouï-dire qu'une baleine morte était venue atterrir à

quelques lieues de son habitation. En homme qui sait profiter du vieux

dicton--aide-toi, le ciel t'aidera--il part, accompagné de Crispin, son

domestique, bien décidés tous deux à tirer du cétacé toute l'huile

qu'il pourrait rendre. La nuit tombait lorsqu'ils arrivèrent au lieu de

l'échouage; et comme avant de camper, Têtu tenait à être renseigné sur

la valeur de l'épave, les chasseurs se dirigèrent du côté de la baleine.

Ils avaient été devancés par des rôdeurs de grève encore plus alertes

qu'eux: et deux ours noirs s'en donnaient à coeur joie, le museau plongé

dans les flancs du monstre, mangeant comme deux clercs échappés

de carême, et ne s'interrompant de fois à autre que pour respirer

longuement, et pour lécher leurs babines toutes ruisselantes de lard.

Le domestique de Têtu était devenu pratique au contact de ce maître.

--M. David, lui dit-il doucement, en glissant une balle dans son fusil,

permettez-moi de tirer le plus gros? J'ai besoin d'une robe de carriole,

lorsque je retournerai chez moi, à l'automne. Et ma foi! plus d'un

faraud m'enviera cette peau d'ours, lorsque le dimanche, mon cheval

m'attendra à la porte de l'église de Berthier.

Sa vie de trappeur, autant qu'une certaine fable de Lafontaine, avaient

mis Têtu au courant des habitudes rusées de maître _Ursus_. Aussi,

fit-il signe à son compagnon de ne pas trop se presser de tirer. L'ours,

dont la fourrure soyeuse devait orner l'arrière d'une des carrioles de

Berthier, se présentait mal; et puisque Crispin tenait absolument à

celui-là, il fallait attendre le moment favorable, pour le prendre à

l'oeil ou au coeur.

Mais la chanson de Nadaud aura toujours raison:

L'ambition perd les hommes.

Crispin, rendu nerveux par l'appât du butin, venait d'épauler. V'lan! le

coup part. La balle ricoche sur le museau de l'ours, et va, comme Jonas

se perdre dans le ventre de la baleine. Le second ours, plus gourmet et

sans doute de meilleure famille que son camarade, avait réussi, pendant

le colloque des chasseurs, à se hisser sur le dos du cétacé. C'était

sa manière à lui de mettre la main au plat. La détonation du fusil le

surprit là; et tout effrayé, perdant la tête comme Balthazar au milieu

de son festin, mais ayant moins de décorum que ce roi, il s'élança dans

l'espace, où la balle de Têtu vint le rejoindre. Celle-ci l'envoya

rouler roide mort sur le dos de son compagnon qui, hurlant de douleur,

le museau haché par la balle de Crispin, et surpris par cette avalanche

d'un nouveau genre, prit le bois au galop, laissant le propriétaire de

la petite carriole de Berthier réfléchir à la philosophie de ces deux

vers, que Têtu prenait le malin plaisir de lui répéter, en rechargeant

sa carabine:

.....................il ne faut jamais

Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.

David Têtu avait reçu de la nature certains talents de société qui, sur

l'île d'Anticosti, ne sont pas à dédaigner. Tour à tour cordonnier,

mécanicien, inventeur, zoologiste, géologue, lettré, homme du monde,

cordon bleu et trappeur, il avait su donner à la maison qu'il habitait

le cachet de ses occupations multiples. Aux murs étaient accrochés des

canardières, des pistolets, une carabine, un fusil de rempart et des

perches de ligne. Dans un coin, on voyait un coffre de pharmacie sauvé

du naufrage du _Shandon_. Tout se coudoyait dans sa petite bibliothèque,

depuis le _Cornhill Magazine_, l'_almanach de Raspail_, jusqu'à

l'_Imitation de Jésus-Christ_ et un traité d'entomologie. Une

courte-pointe en fourrure couvrait un lit de sangle, auprès duquel

se dressait une table de nuit surchargée de boîtes de fossiles et de

paperasses, où le maître, au moment où nous entrions, venait d'insérer

ses dernières observations météorologiques, et sur lesquelles il avait

négligemment jeté, en guise de presse-papier, une énorme défense de

morse.

Inutile de peindre la joie de Têtu en nous apercevant. Quoique beaucoup

plus âgé que moi, il avait été mon compagnon d'enfance, et bien qu'un

mois de causeries n'eût pas suffi pour nous dire tout ce que nous avions

vu et appris depuis une séparation de douze ans, il fallait subir

les exigences de la consigne, et le laisser libre de son temps. Nous

n'avions que cinq heures devant nous pour ravitailler ce phare. Mais

avant d'aller sur la grève prendre livraison de ce que lui expédiait le

ministère de la marine, Têtu donna des ordres pour faire préparer en

notre honneur, une chasse aux homards.

Cette chasse se fait au moyen de chiens de Terreneuve qui plongent et

vont à marée basse, chercher ces délicieux crustacés dans ces herbes

marines que Denys appelait des plantins, et que les pêcheurs du golfe

ont baptisées du nom de prairies à homards. Enfoncés dans d'énormes

bottes sauvages, que l'on avait eu la complaisance de nous prêter, et

armés chacun d'un panier et d'un bâton, au bout duquel était fixé un

crochet de fer, nous cheminions dans l'eau et suivions de point en point

les instructions de notre guide. Il fallait marcher à pas comptés et

avoir l'oeil vif, pour distinguer dans cette herbe verte qui suivait les

ondulations de la mer, la carapace noire ou les longues serres de ceux

que nous cherchions. En voyions-nous un: vite nous plongions notre engin

de pêche pour tâcher de l'attraper. Mais prompt comme l'éclair, le

crustacé nous avait dépassés d'un coup de queue, et la chasse était à

recommencer, aux grands éclats de rire de notre guide. Celui-ci, plus

expert, n'avait qu'à glisser hypocritement son croc sous le ventre de

la pauvre bête, à la chatouiller quelques secondes, puis à l'envoyer

rejoindre brusquement la douzaine et demie de camarades qui, tout

abasourdis par leur changement de garnison, se livraient à la plus

excentrique des manoeuvres pour sortir de leur prison d'osier. Quant aux

terre neuves, ils n'y mettaient pas tant de façons. Dès qu'ils avaient

flairé un de ces malheureux homards, ils le happaient hardiment et

allaient le déposer sur la grève.

En mer, cinq heures peuvent apporter bien des changements. Le temps, qui

s'était mis au beau, fut de nouveau gâté par l'impitoyable brume. A tire

d'aile, elle accourait du large. La houle s'était refaite; elle devenait

creuse, et bien qu'elle n'offrît aucun danger, comme la baleinière

remorquait une longue échelle, et que le vent soufflait dans une

direction opposée à la marée, nous arrivâmes couverts d'embruns au

_Napoléon III_.

En accostant, les hommes se défendirent mal. Nous faillîmes emplir; et

la vague poussa l'impudence jusqu'à s'approprier la casquette d'Agénor

Gravel, qui s'en vengea, en parodiant le fameux vers de Racine:

Le flot qui l'emporta recule épouvanté.

L'alexandrin de Théramène fut la seule oraison funèbre que reçut cette

vieille amie de vingt ans.

En voyant venir le brouillard, Têtu craignit que nous eussions quelques

difficultés à retrouver la route du steamer; et, prenant sa boussole, il

avait tenu à nous faire la conduite. Fermement assis sur le banc d'un

esquif long de dix pieds, qu'il gouvernait comme une plume au moyen de

deux légers avirons, il vint ainsi jusqu'au _Napoléon III_. Nous sachant

alors en sûreté, il revira de bord, salua de la main; et ramant vers

terre, la dernière fois que nous le vîmes, comme l'oiseau précurseur des

tempêtes, il se laissait bercer ainsi qu'un pétrel sur le dos des vagues

énormes.

Trente milles séparent à peine la pointe sud de la Pointe-aux-Bruyères.

Avec une bonne brise pour un voilier, et du temps calme pour un

vapeur, cette distance n'est qu'une promenade d'agrément; mais avec le

brouillard tout doit compter en mer. Il fallut donc remettre à la cape,

et nous mîmes trente-six heures à franchir douze lieues. De temps à

antre, le son d'une conque ou d'un porte-voix nous arrivait à travers la

brume, qui s'étendait plus grise et plus épaisse que jamais. C'était un

gros navire qui arrivait sur nous. Comme un fantôme, il passait sous

notre étrave, ou coupait notre sillage, puis une seconde après, sombrait

dans le brouillard, où nous disparaissions à notre tour. Appuyés sur les

bastingages, les matelots oisifs fumaient leurs pipes et se laissaient

bercer par la mer, d'un air ahuri; pendant que Jim, vieille gaffe

rouillée par de nombreuses campagnes faites à bord des marines anglaise

et chilienne, leur disait d'un ton goguenard, en désignant Agénor

Gravel, qui, se croyant protégé par la densité de la brume, se livrait à

de douloureuses études sur le mal de mer:

--_Well tars! I think that a man who travels at sea for his pleasure,

might as well go to purgatory for his past time._

Ce ne fut qu'en sondant, et qu'en prenant mille précautions, que nous

arrivâmes ainsi par le travers de la Pointe-aux-Bruyères. Bientôt, à

la faveur d'une éclaircie nous pûmes apercevoir le phare. Il a été

construit en 1855, et a la forme d'une tour blanche, circulaire, haute

de cent-dix pieds. D'après le livre bleu de la marine, ce phare est

toujours ouvert au sud de la pointe au Cormoran, et est visible entre

les points sud-ouest-quart-nord et est. Il est bâti sur une pointe très

basse qui vue d'une certaine distance en mer, s'efface complètement

pour ne laisser apercevoir que la tour. Celle-ci, par un curieux effet

d'optique, ressemble alors à une voile sur l'horizon.

Notre aimable camarade de route, M. Gagnier, devait nous quitter ici.

Avant de nous dire adieu, il voulut nous faire les honneurs de son

domaine, qui ressemble plutôt à une ferme modèle qu'à l'emplacement d'un

phare. Nous sautâmes donc ensemble dans la baleinière; et bientôt nos

vigoureux rameurs nous débarquèrent sur l'étroite lisière de grève qui

sépare la mer d'un petit lac d'eau douce. Le voyageur, en parcourant

cette partie de l'Anticosti, rencontre assez fréquemment ces lagunes,

peuplées d'anguilles. Elles sont creusées dans une vaste tourbière qui,

d'après M. James Richardson, s'étend le long des terres basses de la

côte sud de l'île, depuis la Pointe-aux-Bruyères jusqu'à huit ou neuf

milles de la pointe sud-ouest. Cette plaine continue de tourbe a plus de

quatre-vingts milles d'étendue. Sa largeur moyenne est de deux milles;

elle présente une superficie de plus de cent-soixante milles carrés, et

les sondages lui ont donné, une épaisseur de trois à dix pieds. En y

pratiquant des canaux, on pourrait aisément l'assécher et la rendre

propre à l'exploitation. C'est, autant que je sache, ajoute M.

Richardson, la plus vaste tourbière du Canada. On y a tracé une route

qui conduit au phare. Elle n'est pas très longue, un mille tout au plus,

mais ce jour-là, elle nous parut interminable. Nous étions accompagnés

par un énorme terreneuve qui nous montrait des dents à rendre jaloux

n'importe qui, par leur blancheur, et à faire trembler n'importe quel

mollet, par leur longueur. Ce terrible échantillon de la race canine

était appuyé par un petit taureau noir, à l'encolure puissante. L'oeil

en feu, les naseaux frémissants de colère, ce dernier faisait de droite

et de gauche des charges à fond de train sur les envahisseurs de son

île. Heureusement que Gagnier était très bien avec le terre-neuve.

Pendant qu'il le cajolait et l'amadouait de son mieux, nous nous

débarrassions de notre second assaillant, en faisant pleuvoir un déluge

de pierres et de bois flotté sur cet animal farouche et dégénéré, dont

les paisibles ancêtres s'étaient jadis illustrés au service des rois

fainéants.

Une réception cordiale nous attendait à la tour, et un excellent dîner

y avait été servi par les soins de madame Gagnier. Pendant que nous lui

faisions honneur, les questions et les réponses pleuvaient des quatre

coins de la table. L'un, apprenait avec surprise la mort du fondateur de

la confédération canadienne, de Sir George Cartier; l'autre, interpellé

sur les affaires de France, annonçait la présidence du maréchal de

MacMahon. Chacun vidait le dessus de son panier en échange des nouvelles

locales, et ce fut ainsi que nous apprîmes la fin terrible d'un des

enfants de la famille Bradley. En jouant, il s'était perdu dans les

bois. De longues et de fréquentes battues furent organisées. Tout fut

inutile: et les parents s'étaient déjà résignés, lorsqu'ils virent leur

pauvre coeur soumis à une nouvelle épreuve. Quelques mois plus tard, un

second enfant partit dans une embarcation, conduite par un domestique.

Ils se rendaient à trois milles de là; mais un coup de vent du nord les

surprit en vue de la côte, et ils furent entraînés vers la haute mer.

Ont-ils été recueillis par un navire qui passait? Le golfe leur a-t-il

donné une de ses vagues pour linceul? Nul n'a pu pénétrer encore un

secret que l'abîme semble vouloir si bien garder.

Notre amphitryon était l'ami intime de David Têtu, et que de fois, ils

avaient franchi à pied ou en berge les trente milles qui les séparaient

l'un de l'autre, et ce, pour avoir le plaisir de causer et de fumer une

pipe ensemble! Comme tous les inséparables, leurs caractères faisaient

antithèse. Ils ne s'accordaient que sur deux choses, la pêche et la

chasse. Autant Têtu adorait sa liberté et ses franches coudées, autant

Gagnier aimait le confort, la vie domestique. Sur cette île déserte,

livré aux seules ressources de son bon sens et de sa modeste

bibliothèque, il avait réussi à former et à élever la plus charmante

famille du monde. Il est vrai qu'une femme pieuse et dévouée l'avait

aidé à mener à bonne fin cette tâche sublime, et que le Dieu qui aime

tant les petits enfants avait béni leurs efforts chrétiens.

L'intérieur du phare de la Pointe-aux Bruyères ressemble plutôt à celui

d'une de nos riches chaumières canadiennes-françaises, qu'à un poste

jeté au milieu de la solitude pour guider ou secourir les naufragés. En

homme prudent, Gagnier a su tirer parti de tout: pas un coin où l'oeil

ne rencontrât une armoire. Un poêle toujours ronflant, des couvre-plats

bien étamés, une longue file d'assiettes, de bols et de soucoupes rangés

dans des buffets à jour, donnent à la cuisine un perpétuel air de fête.

Le salon est joli, bien disposé et trouverait grâce devant le plus

difficile. Des chambres à coucher sort ce parfum de linge net et blanc,

qui fait l'orgueil des ménagères de notre pays, et depuis la lanterne

jusqu'au rez-de-chaussée du phare, tout respire le calme, l'ordre et la

propreté.

Hélas! cette tranquillité ne pouvait toujours durer. Bientôt

l'impitoyable mort vint faire jaillir les larmes au milieu de cette

douce joie.

Les îles: Promenades dans le golfe Saint-Laurent Une partie de la Côte Nord, l'île aux Oeufs, l'Anticosti, l'île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine · 第 7 / 12 段