N'est plus là. Du progrès le flot montant submerge
Les vestiges derniers d'un passé qui finit.
Où le désert dormait, grandit la métropole;
Et le fleuve asservi courbe sa large épaule
Sous l'arche aux piliers de granit. [16]
[Note 16: Ces beaux vers font partie d'une pièce, lue à l'Université
Laval lors du deuxième centenaire de la découverte du Mississipi, par
l'auteur, M. L. H. Fréchette, ancien député de Lévis aux Communes du
Canada.]
Cinq ans après son voyage au Mississipi, Jolliet était créé seigneur de
l'île d'Anticosti. Cette île lui était donnée "en considération de la
découverte que le dit sieur Jolliet avait faite du pays des Illinois,
dont il avait envoyé la carte, depuis transmise à monseigneur Colbert,
ainsi que d'un voyage qu'il venait de faire à la baie d'Hudson dans
l'intérêt et l'avantage de la ferme du Roy".
Dès lors, le nouveau suzerain s'occupa du soin d'améliorer les
ressources de son fief en faisant, la traite avec le nord, et en
chassant le loup-marin.
Ses actes ne sont plus signés que Jolliet d'Anticosti; et plus tard, un
de ses fils se faisait appeler Jean Jolliet de Mingan. Six ans après
avoir pris possession de son île, en 1681, un recensement cité par
M. Ferland donne de curieux détails sur la famille du découvreur du
Mississipi.
D'abord apparaît Louis Jolliet âgé de 42 ans; puis vient sa femme Glaire
Bissot, fille de Normands de Pont-Audemer, âgée de 23 ans; puis leurs
enfants, Louis âgé de cinq ans, Jean âgé de trois ans, Anne de deux
ans et Claire d'un an. La maison du sire de céans se composait de six
domestiques armés de six fusils, et Jolliet était propriétaire de deux
bêtes à cornes et de deux arpents de terre défrichée.
Si l'on en croit Charlevoix, en donnant cette seigneurie à Jolliet, le
roi de France ne lui fit pas un grand présent. Elle n'est absolument
bonne à rien, remarque cet historien. Elle est mal boisée, son
territoire est stérile, et elle n'a pas un seul havre où un bâtiment
puisse être en sûreté. Les côtes de cette île sont assez poissonneuses;
toutefois je suis persuadé, conclut Charlevoix, que les héritiers du
sieur Jolliet troqueraient volontiers leur vaste seigneurie pour le plus
petit fief de France.
Jolliet mourut très pauvre, en 1700, dans son Anticosti prétendent les
uns, sur une des îles Mingan,--celle située devant le gros Mécatina, au
Labrador-assure M. Henry Harrisse. Celui qui avait donné la moitié d'un
hémisphère à la France; cet hydrographe du roy qui avait eu la patience
de faire quarante-neuf voyages pour prendre connaissance de la rivière
et du golfe, avant de dresser sa carte du Saint-Laurent; celui que la
Grèce aurait mis au rang des dieux et que Rome aurait porté au Capitole;
cet homme fut enfoui modestement par une main inconnue, sous une grève
quelconque, n'ayant pour épitaphe que la page émue que lui à consacrée
l'histoire reconnaissante.
O mon pays! que fais-tu donc de tes gloires? Crois-tu qu'un peuple se
déshonore en érigeant des statues à des gens comme Jacques-Cartier,
Champlain, de Maisonneuve, Joliette, Dollard et Montcalm?
Mais ces réminiscences du passé semblent m'entraîner loin de cet humble
récit de voyage, et me faire oublier le phare de la pointe de l'Ouest
où, au milieu de la canonnade qui nous avait accueillis le matin,
j'avais remarqué la voix vibrante d'une pièce assise sur un affût de
gazon. Ce canon ne ressemblait nullement à celui que le ministre de
la marine fait livrer aux gardiens de lumière. C'était un spécimen de
l'artillerie anglaise du XVIIe siècle, pièce longue, en fer battu,
pesant 2,800 livres. Elle avait été ramassée, il y a une vingtaine
d'années, sur les brisants qui font face au phare. A cette époque, elle
était entourée de plusieurs autres canons qui, à marée basse, servaient
aux chasseurs d'outardes et de canards pour les aider à défiler le
gibier. Mais petit à petit, ces témoins muets d'une autre époque
disparurent. L'an dernier, il ne restait plus que deux de ces puissants
engins de guerre: encore, n'asséchaient-ils que lors des grandes marées,
et ils finirent à leur tour par être entraînés en eau profonde, lors de
la débâcle du printemps. M. Malouin m'assura, qu'au jusant de la grande
mer le voyageur qui se promènerait en chaloupe dans les environs,
apercevrait encore une foule de ces pièces qui détachent sur le vert
sombre des algues marines leurs longs cous rouilles et couverts de
coquillages.
Quel terrible drame s'est donc passé sur cette pointe de brisants? et
qui jamais viendra raconter les péripéties de ce désastre?
Je l'ai dit, ces pièces d'artillerie sont anglaises, et elles
ressemblent à s'y méprendre aux canons du XVIIe siècle que l'on montre
encore dans la Tour de Londres. Ne serait-ce pas sur les récifs de la
pointe ouest que le capitaine Rainsford, commandant une des frégates de
l'amiral Phipps, serait venu se heurter et se briser en fuyant à pleines
voiles cette ville de Québec, dans la cathédrale de laquelle, le comte
de Frontenac avait pieusement suspendu le pavillon du contre-amiral
anglais humilié et vaincu?
L'histoire du temps rapporte qu'il fit naufrage sur l'île Anticosti, où
il réussit à débarquer avec quelques-uns de ses compagnons. Plusieurs
se noyèrent en voulant prendre terre trop précipitamment; et comme les
survivants n'avaient que peu de provisions, il fut entendu que la ration
de chaque homme serait de deux biscuits, une demi-livre de lard,
une demi-livre de farine, une pinte et quart de pois et deux petits
poissons. Quelques épaves du navire leur servirent à élever une hutte,
où ils s'installèrent tant bien que mal, jusqu'à ce que le froid et le
scorbut fussent venus éclaircir leurs rangs. Le premier qui mourut fut
le chirurgien. On l'enterra le 20 décembre 1690; et quarante hommes le
suivirent en quelques semaines. La faim de ces malheureux était extrême.
Nuit et jour, les plus faibles étaient obliges de se cacher ou de
veiller, crainte de se voir voler leur maigre ration ou d'être assommés
et mangés par les plus forts. Un jour, un matelot irlandais enfonça,
malgré les protestations de tous, le dépôt à provisions, et mangea à lui
seul dix-huit biscuits, ce qui le fit tellement enfler que, deux heures
après, il faillit crever comme une peau de bouc. Enfin, à bout
de ressources et d'expédients, cinq des matelots de Rainsford se
décidèrent, le 22 mars 1691, à mettre en mer une petite chaloupe
échappée au naufrage et qu'ils avaient calfatée le mieux possible. Ils
mirent le cap sur Boston, où ils arrivaient à demi-morts d'épuisement,
après trente-cinq jours de navigation. Un navire de guerre fut expédié
de suite au secours de Rainsford; et ces naufragés décimés par
la misère, ne furent tirés de leur triste position que par un
miracle,--c'est le capitaine qui l'assure lui-même,--plus heureux en
cela que bien d'autres de leurs camarades qui périrent au nombre de
plus de mille, soit dans le golfe Saint-Laurent, soit dans la mer des
Antilles, où leurs vaisseaux avaient été pourchassés par l'ouragan.
Le secret du capitaine Rainsford n'est pas le seul que la tempête ait
confié à la discrétion, des brisants de la pointe ouest de l'Anticosti.
Mon interlocuteur, à qui je rappelais les déboires de l'amiral William
Phipps, m'apprit à son tour, qu'un matin, en sortant du phare, il avait
trouvé sur la grève un brigantin, la quille en l'air, et tout son monde
noyé à bord.
Oh! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont ensevelis!
Combien ont disparu, dure et triste fortune!
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l'aveugle Océan à jamais enfouis.
Combien de patrons morts avec leurs équipages!
L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages
Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots!
Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée,
Chaque vague en passant, d'un butin s'est chargée;
L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots[17].
[Note 17: Victor Hugo, _Les rayons et les ombres_.]
Une journée charmante s'était écoulée en études, en récits et en
pérégrinations. M. Malouin voulut nous offrir à souper. On avait tué
le veau gras en l'honneur du retour inespéré de son fils, et cette
excellente réception devait terminer notre relâche comme elle avait
commencé. Pour cette fois, c'était à mon tour d'être agréablement
surpris.
Nous étions au salon. D'une main distraite je feuilletais un album de
photographie, pieux legs laissé à la famille du gardien par une de
ses filles devenue religieuse. Tout-à-coup mes yeux tombèrent sur le
portrait de ma soeur aînée Augusta qui avait été l'amie de mademoiselle
Malouin. Aussitôt cette joyeuse trouvaille me ramena aux joies de la
famille absente. Mon oeil se mouilla au souvenir de ceux qui m'aiment,
et tout rêveur je restais là, en contemplation devant cette douce vision
qui hélas! ne devait faire que passer sur terre. Quel est donc le poète
qui a dit:
Les chemins d'ici-bas vont tous au cimetière?
A quelque temps de là, ma sainte soeur, ma douce Augusta nous quittait,
le sourire de l'espérance et de la résignation sur les lèvres.
Ainsi doit s'engloutir notre frêle existence.
......... ........ ....... ....... ........ ......
Et de nos souvenirs rien ne sera resté
D'autres enfants chéris...........................
Fouleront sous leurs pieds nos tertres funéraires
Et ne penseront pas que nous avons été.
Car tout disparaîtra, les parures, les grâces,
Les danses et les jeux, les innocents plaisirs;
Et le temps de son aile emportera nos traces
Comme l'aile des vents emporte nos soupirs. [18]
[Note 18: Jules Prier. _Les veilles d'un artisan._]
La rude voix de LeBlanc vint faire diversion à mes pensées, en nous
criant que la chaloupe était prête. Il fallait partir: le _Napoléon III
_ était déjà sous vapeur. Notre pavillon salua. Une salve lui répondit
du rivage; et deux heures après nous passions devant Ellis Bay, mieux
connue de nos navigateurs canadiens-français sous le nom de baie de
Gamache.
Les souvenirs que Louis Olivier Gamache a laissés dans le golfe
Saint-Laurent sont des plus vivaces. Les combats de Le Moyne d'Iberville
et de ses rudes matelots; les aventures du baron de Saint-Castin; les
désastres de Phipps et de Walker seront depuis longtemps oubliés de
la foule, quand les caboteurs et les mariniers canadiens-français se
raconteront encore le soir, au pied du grand mât, les merveilleux
exploits de Gamache. Dans cent ans et plus, ils se diront la manière
dont il s'y prenait pour faire la contrebande des fourrures, en évitant
les croiseurs de la Baie d'Hudson; ses tours incroyables; et ses
relations avec le malin esprit qui lui obéissait comme un mousse, et
poussait la condescendance jusqu'à souffler dans ses bonnettes et ses
perroquets, pendant que la proue du mystérieux navire du capitaine
canadien glissait sur une mer polie comme l'acier.
Le héros de ces récits du gaillard d'avant, Louis Olivier Gamache est né
à l'Islet en 1784, d'une famille originaire des environs de Chartres. Il
débuta sa longue vie par l'école de la garcette. Matelot dans la marine
anglaise, son enfance se passa à courir le monde; mais ces excursions
lointaines finirent par le blaser. Après avoir essayé un petit commerce
le long de la côte de Rimouski, Gamache vint se fixer dans l'île
d'Anticosti, et le farouche aventurier ne tarda pas à se faire
reconnaître comme le souverain absolu de cette solitude. Du fond de
sa baie, où il cultivait quelques arpents de terre, élevait quelques
animaux, et faisait la pêche en grand, l'ancien matelot dirigeait des
excursions sur la côte nord, trafiquait avec les Montagnais, et se
moquait surtout du monopole de la Compagnie de la baie d'Hudson. Si
l'hospitalité de Gamache était proverbiale, ses excentricités ne
l'étaient pas moins; et jointes à sa vie solitaire et à sa mort
mystérieuse, elles donnèrent naissance aux légendes qui se racontent
encore sur son compte. Pas n'est besoin d'ajouter qu'à bord
longues-vues, jumelles avaient été mises en réquisition pour regarder un
coin de cette terre illustrée par maître Gamache. Mais hélas! la maison
qu'avait habitée le célèbre marin était brûlée. Nous ne vîmes qu'un pâté
de maisonnettes groupées près de ses ruines, et des enfants jouer
et folâtrer à deux pas de la tombe de celui qui fut si longtemps le
croque-mitaine du golfe Saint-Laurent.
Poussés par la marée et par la vapeur, nous arrivâmes bientôt en face
de la pointe sud-ouest de l'île. C'est là que se trouve situé le plus
ancien phare de l'Anticosti. Bâtie en 1831, cette tour circulaire,
recouverte de bois blanchi, mesure une hauteur de cent pieds, et une
minute d'intervalle s'écoule entre chaque éclat de la lumière, qui est
visible entre les points nord-nord-ouest-quart sud au sud-est et est.
Le temps était superbe. Tout près de nous la mer venait mourir au pied
d'un quai naturel, taillé par la vague dans un immense banc de calcaire
gris, où les fossiles pullulent; et pendant que chacun s'éparpillait sur
la grève, j'eus à loisir le temps de collectionner des coraux et des
coquillages.
Au point de vue géologique l'île d'Anticosti est un trésor inappréciable
pour l'amateur. Un paléontologiste, mort depuis, M. Billings écrivait au
regretté sir William Logan, que le groupe de cette île était composé de
lits du passage silurien inférieur et superposé simultanément avec le
conglomérat d'Onéida, le grès de Médina, le groupe Clinton des géologues
de New-York et la formation Caradoc d'Angleterre.
A l'appui de cette théorie, un des employés du bureau des géologues
canadiens, M. Richardson,[19] assurait qu'après avoir fait une étude
minutieuse de cette île, il était arrivé à la conclusion qu'elle
se composait "de calcaires argileux ayant 2,300 pieds d'épaisseur,
régulièrement stratifiés par couches conformes et presque horizontales.
Tous ces faits tendent à prouver, ajoute-t-il, que ces strates ont été
précipitées au fond d'une mer tranquille, en succession non-interrompue,
pendant la période où les parties supérieures du groupe de la rivière
Hudson, le conglomérat d'Onéida, le grès de Médina et le groupe Clinton
étaient en train de se déposer dans cette partie de l'océan paléozoïque
qui constitue maintenant l'État de New-York, et quelques-unes des
contrées adjacentes. Si cette manière de voir est exacte, les roches
d'Anticosti deviennent alors très-intéressantes, parce qu'elles nous
procurent, avec une grande perfection, une faune jusqu'ici inconnue à
la paléontologie de l'Amérique septentrionale. En songeant à la grande
épaisseur des sédiments entre les groupes de la rivière Hudson et de
Clinton, on se convainc que leur déposition a occupé un laps de temps
considérable; et comme le conglomérat d'Onéida n'est pas fossilifère, et
que le grès de Médina ne fournit que quelques espèces peu marquées, nous
avons été jusqu'à présent presque sans moyens de connaître l'histoire
des mers américaines de cette époque. Les fossiles de la partie moyenne
des roches de l'Anticosti remplissent exactement cette lacune, et nous
procurent les matériaux nécessaires pour relier le groupe de la rivière
Hudson à celui de Clinton, par les lits de passage, contenant les
fossiles caractéristiques des deux formations, associés à plusieurs
espèces nouvelles qui ne se présentent ni dans l'un ni dans l'autre de
ces groupes."
[Note 19: Rapport de l'année 1856 par E. Billings, paléontologiste,
adressé à Sir William E. Logan, géologue provincial-p.263.]
Au nombre des découvertes faites par M. Richardson, se trouvent certains
fossiles, désignés par M. Billings sous le nom de genre _beatricea_. Ils
ont, dit-il, la forme d'arbre, et furent recueillis, par le premier,
dans les terrains siluriens inférieurs et moyens de l'île. Ces plantes,
d'après la description de ce savant voyageur, se composent de tiges
presque droites, d'un pouce à quatorze pouces de diamètre, perforées sur
toute l'étendue par un tube cylindrique et presque central; en dehors de
ce tube se rencontrent de nombreuses couches concentriques, semblables à
celles d'un arbre exogène.
A l'est de la rivière au Saumon, sir William Logan assure qu'il se
présente un escarpement de soixante pieds de hauteur, dans lequel des
troncs abattus de ce fossile avancent en dehors de la falaise. Leurs
extrémités circulaires et l'orifice qu'ils ont au milieu, donnent à
cette côte l'aspect d'une citadelle hérissée de gueules de canons, et
les voyageurs frappés de cette ressemblance n'ont pas cru mieux faire,
qu'en donnant à cet endroit le nom de Pointe-à-la-Batterie.
Que de raretés scientifiques doivent se trouver cachées ainsi sous ces
bancs de calcaire, et attendent là, depuis des milliers d'années, les
études et les recherches de la curiosité et de la patience humaines!
Petit à petit, sans se hâter, elles révèlent leurs mystères chaque
jour; et dernièrement encore un pêcheur, en voulant entrer dans une
des criques qui bordent ce paradis de géologie, trouvait, à son grand
étonnement, une énorme baleine entièrement pétrifiée et dans un parfait
état de conservation.
Tout en collectionnant ainsi un peu partout et un peu de tout, notre
promenade nous, conduisit jusqu'à la tour, et là nous fîmes connaissance
avec son gardien, M. E. Pope, qui nous fit l'accueil des gens de sa
race, et nous offrit cette hospitalité écossaise que les sceptiques
prétendent reléguée à tout jamais, au fond du libretto de la Dame
Blanche. Sa famille se trouvait réunie dans la vaste cuisine du phare,
dont le parquet était en pierre. Une épave de bois flotté flambait dans
l'âtre; et çà et là des trophées de chasse, des ailes d'aiglons, des
têtes d'ours, des carabines et des engins de pêche relevaient la couleur
sombre de la boiserie. Une fenêtre entr'ouverte laissait voir un coin de
paysage qui ne manquait pas de charmes: tout autour de nous respirait la
santé et le bien-être. Il nous paraissait évident que M. Pope possédait
un secret qui manque à bien des gardiens de phare. Où plusieurs de nos
compatriotes auraient senti les étreintes de la solitude et de la gêne,
cet homme essentiellement pratique réussissait à se créer une aisance
relative. Ses champs étaient défrichés et bien fumés; ses étables
pleines; ses vignots couverts de morues, et ce qui surprenait surtout
les gens de l'île, au bout d'un an ses vaches ne mouraient pas de
ce mystérieux catarrhe qui emportait toutes les bêtes à cornes de
l'Anticosti. Elles seules, avaient le privilège de vivre et d'attendre à
point le pot-au-feu. Un joli yacht se balançait dans la baie au milieu
d'une escadrille de berges destinées à faire la pêche sur les fonds:
bref, M. Pope avait fait fi du dicton favori de grand nombre de ses
collègues, qui se laissent aller à l'apathie et répondent à ceux qui
essayent de les en tirer:
--Bah! à quoi sert de défricher la terre, d'exploiter la mer ou de se
créer de nouvelles occupations? Nettoyons, allumons, éteignons notre
phare aux heures réglementaires, et pendant que vogue ainsi la galère,
croisons-nous les bras. Notre salaire n'est-il pas gagné? Gardons-nous
bien surtout de faire valoir ce qui nous entoure et qui n'est à
personne. Ce serait travailler pour son successeur; et la vie est trop
courte pour s'amuser ainsi.
M. Pope a cru devoir prendre un autre genre d'égoïsme. Sa lumière est
en ordre, ainsi que ses champs, ses étables, ses exploitations. Tout en
faisant son devoir, il ne rougit pas d'employer le temps de manière à
laisser à ses enfants une fortune assez rondelette, qu'il leur léguera
un jour avec l'amour de l'économie et du travail.
A quelques arpents du phare de la pointe sud-ouest se trouve la cabane
d'un pauvre colon du nom de Fortin. Il vint nous demander si nous avions
un prêtre à bord.
--Depuis trois ans, nous disait-il, ma femme et moi nous n'avons pas
entendu la messe. C'est une bien grande privation pour un catholique!
Il devait se passer encore trois longues années avant que le pieux désir
de Fortin pût se réaliser.
Ce fut un des aumôniers de notre troisième croisière, M. l'abbé Marcoux,
qui eut le bonheur de s'acquitter de cette mission, et d'offrir le
saint sacrifice dans cet humble cabanon, pendant qu'un de ses confrères
changeait la hutte voisine en confessionnal.
En me reportant ainsi vers le passé, je me rappelle la surprise
qu'éprouva Agénor Gravel, en retrouvant parmi les plus fervents
pénitents de l'île, une de ses vieilles connaissances, le père Luc
Marolles.
Depuis trente six ans le père Luc habitait l'Anticosti. Il avait été
l'ami de Gamache; avait trappé et couru en tous sens les bois et les
rivières de l'île. Ce n'était pas à ce métier-là, paraît-il, que saint
Augustin recueillit les notes qui servirent plus tard à rédiger sa _Cité
de Dieu_. Ce qui venait à l'appui de cette hypothèse, c'est que des
mauvaises langues prétendaient avoir vu le père Luc tituber, comme Noé
dans ses plus belles vignes. D'autres avaient ouï-dire, qu'il ne se
gênait pas de jurer comme un payen. Mais ces commérages n'avaient plus
leur raison d'être. Celui que nous avions quitté épervier, plus tard
nous devions le retrouver colombe: et le père Luc dépouillé du vieil
homme, et fier d'avoir mis en liesse tous les justes du paradis, a
continué depuis à être l'exemple de l'île.
La première fois que nous le rencontrâmes chez M. Pope, il vint nous
donner sans façon une vigoureuse poignée de main, et causer des
dernières nouvelles.
Comme d'habitude, elles ne roulaient que sur des histoires de naufrage:
--Tenez, messieurs, nous disait-il, en nous indiquant du doigt une
pointe sombre qui se perdait sous l'horizon: voyez-vous, là-bas, cette
langue de terre qui touche à la rivière Observation? Un brick est venu
y faire côte, en décembre dernier. Il neigeait à ne pas voir le bout de
son nez: l'équipage était à demi gelé; et ce ne fut qu'après des efforts
inouïs qu'il parvint à descendre à la mer une de ses chaloupes. A peine
cette embarcation eût-elle franchi trois encablures qu'elle se prit
à talonner. Fous de peur, se croyant sur les brisants, ses matelots
remirent le cap sur leur brick naufragé, et vinrent se faire écraser
par la mer, le long des flancs du navire. Sept matelots et le capitaine
périrent ainsi; pendant que le second, accompagné d'un de ses hommes,
furent rejetés à la mer par le contre-coup. Ils nagèrent ferme: mais la
vague les porta malgré leurs efforts, vers le récif où la baleinière
avait touché. De rechef ils se croient perdus, lorsqu'une lame en se
retirant ne leur laisse de l'eau qu'à la ceinture: puis venant les
reprendre, elles les lance sans connaissance sur ces cayes qui les
avaient tant effrayés un quart d'heure auparavant, et qui n'étaient
autre chose que le rivage! Dès le petit jour, en se rendant à la
rivière, le second trébucha sur le corps mutilé de son capitaine: il
était venu atterrir pendant la nuit.
Quant aux autres, je les retrouvai tous le lendemain; et parmi eux un
nègre qui s'était noyé la tête en bas, le pied droit pris entre un
chaînon de l'ancre et l'écubier.
Tout en causant ainsi, le père Luc nous avait entraînés du côté du petit
cimetière, situé près de la tour. Un enclos en bois peint y renferme
le tombeau destiné aux Pope, et qu'occupent déjà deux membres de cette
honorable famille.
Un peu plus loin, sont entassés pêle-mêle, sous des monticules de tourbe
couverts de ronces, les corps des vingt et un naufragés, faisant partie
de l'équipage du "_George Channing_," navire anglais qui vint à la côte
en 1830. Neuf de ces malheureux sont couchés dans une même fosse. Une
épitaphe se dresse sur ce morne charnier. Elle consiste en une planche,
sur laquelle une main amie a gravé avec la pointe d'un couteau ces
lignes, que je reproduis textuellement:
To
the memory
of
DAVID CORMACK GEORGE MILLER
who departed this life on the
22 December 23 December
aged 25 aged 51
having been shipwrecked in the OTTAWA, London
2nd December 1835.
Erected by the remaining survivors of the crew.