Oui, deux siècles ont fui! La solitude vierge

N'est plus là. Du progrès le flot montant submerge

Les vestiges derniers d'un passé qui finit.

Où le désert dormait, grandit la métropole;

Et le fleuve asservi courbe sa large épaule

Sous l'arche aux piliers de granit. [16]

[Note 16: Ces beaux vers font partie d'une pièce, lue à l'Université

Laval lors du deuxième centenaire de la découverte du Mississipi, par

l'auteur, M. L. H. Fréchette, ancien député de Lévis aux Communes du

Canada.]

Cinq ans après son voyage au Mississipi, Jolliet était créé seigneur de

l'île d'Anticosti. Cette île lui était donnée "en considération de la

découverte que le dit sieur Jolliet avait faite du pays des Illinois,

dont il avait envoyé la carte, depuis transmise à monseigneur Colbert,

ainsi que d'un voyage qu'il venait de faire à la baie d'Hudson dans

l'intérêt et l'avantage de la ferme du Roy".

Dès lors, le nouveau suzerain s'occupa du soin d'améliorer les

ressources de son fief en faisant, la traite avec le nord, et en

chassant le loup-marin.

Ses actes ne sont plus signés que Jolliet d'Anticosti; et plus tard, un

de ses fils se faisait appeler Jean Jolliet de Mingan. Six ans après

avoir pris possession de son île, en 1681, un recensement cité par

M. Ferland donne de curieux détails sur la famille du découvreur du

Mississipi.

D'abord apparaît Louis Jolliet âgé de 42 ans; puis vient sa femme Glaire

Bissot, fille de Normands de Pont-Audemer, âgée de 23 ans; puis leurs

enfants, Louis âgé de cinq ans, Jean âgé de trois ans, Anne de deux

ans et Claire d'un an. La maison du sire de céans se composait de six

domestiques armés de six fusils, et Jolliet était propriétaire de deux

bêtes à cornes et de deux arpents de terre défrichée.

Si l'on en croit Charlevoix, en donnant cette seigneurie à Jolliet, le

roi de France ne lui fit pas un grand présent. Elle n'est absolument

bonne à rien, remarque cet historien. Elle est mal boisée, son

territoire est stérile, et elle n'a pas un seul havre où un bâtiment

puisse être en sûreté. Les côtes de cette île sont assez poissonneuses;

toutefois je suis persuadé, conclut Charlevoix, que les héritiers du

sieur Jolliet troqueraient volontiers leur vaste seigneurie pour le plus

petit fief de France.

Jolliet mourut très pauvre, en 1700, dans son Anticosti prétendent les

uns, sur une des îles Mingan,--celle située devant le gros Mécatina, au

Labrador-assure M. Henry Harrisse. Celui qui avait donné la moitié d'un

hémisphère à la France; cet hydrographe du roy qui avait eu la patience

de faire quarante-neuf voyages pour prendre connaissance de la rivière

et du golfe, avant de dresser sa carte du Saint-Laurent; celui que la

Grèce aurait mis au rang des dieux et que Rome aurait porté au Capitole;

cet homme fut enfoui modestement par une main inconnue, sous une grève

quelconque, n'ayant pour épitaphe que la page émue que lui à consacrée

l'histoire reconnaissante.

O mon pays! que fais-tu donc de tes gloires? Crois-tu qu'un peuple se

déshonore en érigeant des statues à des gens comme Jacques-Cartier,

Champlain, de Maisonneuve, Joliette, Dollard et Montcalm?

Mais ces réminiscences du passé semblent m'entraîner loin de cet humble

récit de voyage, et me faire oublier le phare de la pointe de l'Ouest

où, au milieu de la canonnade qui nous avait accueillis le matin,

j'avais remarqué la voix vibrante d'une pièce assise sur un affût de

gazon. Ce canon ne ressemblait nullement à celui que le ministre de

la marine fait livrer aux gardiens de lumière. C'était un spécimen de

l'artillerie anglaise du XVIIe siècle, pièce longue, en fer battu,

pesant 2,800 livres. Elle avait été ramassée, il y a une vingtaine

d'années, sur les brisants qui font face au phare. A cette époque, elle

était entourée de plusieurs autres canons qui, à marée basse, servaient

aux chasseurs d'outardes et de canards pour les aider à défiler le

gibier. Mais petit à petit, ces témoins muets d'une autre époque

disparurent. L'an dernier, il ne restait plus que deux de ces puissants

engins de guerre: encore, n'asséchaient-ils que lors des grandes marées,

et ils finirent à leur tour par être entraînés en eau profonde, lors de

la débâcle du printemps. M. Malouin m'assura, qu'au jusant de la grande

mer le voyageur qui se promènerait en chaloupe dans les environs,

apercevrait encore une foule de ces pièces qui détachent sur le vert

sombre des algues marines leurs longs cous rouilles et couverts de

coquillages.

Quel terrible drame s'est donc passé sur cette pointe de brisants? et

qui jamais viendra raconter les péripéties de ce désastre?

Je l'ai dit, ces pièces d'artillerie sont anglaises, et elles

ressemblent à s'y méprendre aux canons du XVIIe siècle que l'on montre

encore dans la Tour de Londres. Ne serait-ce pas sur les récifs de la

pointe ouest que le capitaine Rainsford, commandant une des frégates de

l'amiral Phipps, serait venu se heurter et se briser en fuyant à pleines

voiles cette ville de Québec, dans la cathédrale de laquelle, le comte

de Frontenac avait pieusement suspendu le pavillon du contre-amiral

anglais humilié et vaincu?

L'histoire du temps rapporte qu'il fit naufrage sur l'île Anticosti, où

il réussit à débarquer avec quelques-uns de ses compagnons. Plusieurs

se noyèrent en voulant prendre terre trop précipitamment; et comme les

survivants n'avaient que peu de provisions, il fut entendu que la ration

de chaque homme serait de deux biscuits, une demi-livre de lard,

une demi-livre de farine, une pinte et quart de pois et deux petits

poissons. Quelques épaves du navire leur servirent à élever une hutte,

où ils s'installèrent tant bien que mal, jusqu'à ce que le froid et le

scorbut fussent venus éclaircir leurs rangs. Le premier qui mourut fut

le chirurgien. On l'enterra le 20 décembre 1690; et quarante hommes le

suivirent en quelques semaines. La faim de ces malheureux était extrême.

Nuit et jour, les plus faibles étaient obliges de se cacher ou de

veiller, crainte de se voir voler leur maigre ration ou d'être assommés

et mangés par les plus forts. Un jour, un matelot irlandais enfonça,

malgré les protestations de tous, le dépôt à provisions, et mangea à lui

seul dix-huit biscuits, ce qui le fit tellement enfler que, deux heures

après, il faillit crever comme une peau de bouc. Enfin, à bout

de ressources et d'expédients, cinq des matelots de Rainsford se

décidèrent, le 22 mars 1691, à mettre en mer une petite chaloupe

échappée au naufrage et qu'ils avaient calfatée le mieux possible. Ils

mirent le cap sur Boston, où ils arrivaient à demi-morts d'épuisement,

après trente-cinq jours de navigation. Un navire de guerre fut expédié

de suite au secours de Rainsford; et ces naufragés décimés par

la misère, ne furent tirés de leur triste position que par un

miracle,--c'est le capitaine qui l'assure lui-même,--plus heureux en

cela que bien d'autres de leurs camarades qui périrent au nombre de

plus de mille, soit dans le golfe Saint-Laurent, soit dans la mer des

Antilles, où leurs vaisseaux avaient été pourchassés par l'ouragan.

Le secret du capitaine Rainsford n'est pas le seul que la tempête ait

confié à la discrétion, des brisants de la pointe ouest de l'Anticosti.

Mon interlocuteur, à qui je rappelais les déboires de l'amiral William

Phipps, m'apprit à son tour, qu'un matin, en sortant du phare, il avait

trouvé sur la grève un brigantin, la quille en l'air, et tout son monde

noyé à bord.

Oh! combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Dans ce morne horizon se sont ensevelis!

Combien ont disparu, dure et triste fortune!

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Sous l'aveugle Océan à jamais enfouis.

Combien de patrons morts avec leurs équipages!

L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages

Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots!

Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée,

Chaque vague en passant, d'un butin s'est chargée;

L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots[17].

[Note 17: Victor Hugo, _Les rayons et les ombres_.]

Une journée charmante s'était écoulée en études, en récits et en

pérégrinations. M. Malouin voulut nous offrir à souper. On avait tué

le veau gras en l'honneur du retour inespéré de son fils, et cette

excellente réception devait terminer notre relâche comme elle avait

commencé. Pour cette fois, c'était à mon tour d'être agréablement

surpris.

Nous étions au salon. D'une main distraite je feuilletais un album de

photographie, pieux legs laissé à la famille du gardien par une de

ses filles devenue religieuse. Tout-à-coup mes yeux tombèrent sur le

portrait de ma soeur aînée Augusta qui avait été l'amie de mademoiselle

Malouin. Aussitôt cette joyeuse trouvaille me ramena aux joies de la

famille absente. Mon oeil se mouilla au souvenir de ceux qui m'aiment,

et tout rêveur je restais là, en contemplation devant cette douce vision

qui hélas! ne devait faire que passer sur terre. Quel est donc le poète

qui a dit:

Les chemins d'ici-bas vont tous au cimetière?

A quelque temps de là, ma sainte soeur, ma douce Augusta nous quittait,

le sourire de l'espérance et de la résignation sur les lèvres.

Ainsi doit s'engloutir notre frêle existence.

......... ........ ....... ....... ........ ......

Et de nos souvenirs rien ne sera resté

D'autres enfants chéris...........................

Fouleront sous leurs pieds nos tertres funéraires

Et ne penseront pas que nous avons été.

Car tout disparaîtra, les parures, les grâces,

Les danses et les jeux, les innocents plaisirs;

Et le temps de son aile emportera nos traces

Comme l'aile des vents emporte nos soupirs. [18]

[Note 18: Jules Prier. _Les veilles d'un artisan._]

La rude voix de LeBlanc vint faire diversion à mes pensées, en nous

criant que la chaloupe était prête. Il fallait partir: le _Napoléon III

_ était déjà sous vapeur. Notre pavillon salua. Une salve lui répondit

du rivage; et deux heures après nous passions devant Ellis Bay, mieux

connue de nos navigateurs canadiens-français sous le nom de baie de

Gamache.

Les souvenirs que Louis Olivier Gamache a laissés dans le golfe

Saint-Laurent sont des plus vivaces. Les combats de Le Moyne d'Iberville

et de ses rudes matelots; les aventures du baron de Saint-Castin; les

désastres de Phipps et de Walker seront depuis longtemps oubliés de

la foule, quand les caboteurs et les mariniers canadiens-français se

raconteront encore le soir, au pied du grand mât, les merveilleux

exploits de Gamache. Dans cent ans et plus, ils se diront la manière

dont il s'y prenait pour faire la contrebande des fourrures, en évitant

les croiseurs de la Baie d'Hudson; ses tours incroyables; et ses

relations avec le malin esprit qui lui obéissait comme un mousse, et

poussait la condescendance jusqu'à souffler dans ses bonnettes et ses

perroquets, pendant que la proue du mystérieux navire du capitaine

canadien glissait sur une mer polie comme l'acier.

Le héros de ces récits du gaillard d'avant, Louis Olivier Gamache est né

à l'Islet en 1784, d'une famille originaire des environs de Chartres. Il

débuta sa longue vie par l'école de la garcette. Matelot dans la marine

anglaise, son enfance se passa à courir le monde; mais ces excursions

lointaines finirent par le blaser. Après avoir essayé un petit commerce

le long de la côte de Rimouski, Gamache vint se fixer dans l'île

d'Anticosti, et le farouche aventurier ne tarda pas à se faire

reconnaître comme le souverain absolu de cette solitude. Du fond de

sa baie, où il cultivait quelques arpents de terre, élevait quelques

animaux, et faisait la pêche en grand, l'ancien matelot dirigeait des

excursions sur la côte nord, trafiquait avec les Montagnais, et se

moquait surtout du monopole de la Compagnie de la baie d'Hudson. Si

l'hospitalité de Gamache était proverbiale, ses excentricités ne

l'étaient pas moins; et jointes à sa vie solitaire et à sa mort

mystérieuse, elles donnèrent naissance aux légendes qui se racontent

encore sur son compte. Pas n'est besoin d'ajouter qu'à bord

longues-vues, jumelles avaient été mises en réquisition pour regarder un

coin de cette terre illustrée par maître Gamache. Mais hélas! la maison

qu'avait habitée le célèbre marin était brûlée. Nous ne vîmes qu'un pâté

de maisonnettes groupées près de ses ruines, et des enfants jouer

et folâtrer à deux pas de la tombe de celui qui fut si longtemps le

croque-mitaine du golfe Saint-Laurent.

Poussés par la marée et par la vapeur, nous arrivâmes bientôt en face

de la pointe sud-ouest de l'île. C'est là que se trouve situé le plus

ancien phare de l'Anticosti. Bâtie en 1831, cette tour circulaire,

recouverte de bois blanchi, mesure une hauteur de cent pieds, et une

minute d'intervalle s'écoule entre chaque éclat de la lumière, qui est

visible entre les points nord-nord-ouest-quart sud au sud-est et est.

Le temps était superbe. Tout près de nous la mer venait mourir au pied

d'un quai naturel, taillé par la vague dans un immense banc de calcaire

gris, où les fossiles pullulent; et pendant que chacun s'éparpillait sur

la grève, j'eus à loisir le temps de collectionner des coraux et des

coquillages.

Au point de vue géologique l'île d'Anticosti est un trésor inappréciable

pour l'amateur. Un paléontologiste, mort depuis, M. Billings écrivait au

regretté sir William Logan, que le groupe de cette île était composé de

lits du passage silurien inférieur et superposé simultanément avec le

conglomérat d'Onéida, le grès de Médina, le groupe Clinton des géologues

de New-York et la formation Caradoc d'Angleterre.

A l'appui de cette théorie, un des employés du bureau des géologues

canadiens, M. Richardson,[19] assurait qu'après avoir fait une étude

minutieuse de cette île, il était arrivé à la conclusion qu'elle

se composait "de calcaires argileux ayant 2,300 pieds d'épaisseur,

régulièrement stratifiés par couches conformes et presque horizontales.

Tous ces faits tendent à prouver, ajoute-t-il, que ces strates ont été

précipitées au fond d'une mer tranquille, en succession non-interrompue,

pendant la période où les parties supérieures du groupe de la rivière

Hudson, le conglomérat d'Onéida, le grès de Médina et le groupe Clinton

étaient en train de se déposer dans cette partie de l'océan paléozoïque

qui constitue maintenant l'État de New-York, et quelques-unes des

contrées adjacentes. Si cette manière de voir est exacte, les roches

d'Anticosti deviennent alors très-intéressantes, parce qu'elles nous

procurent, avec une grande perfection, une faune jusqu'ici inconnue à

la paléontologie de l'Amérique septentrionale. En songeant à la grande

épaisseur des sédiments entre les groupes de la rivière Hudson et de

Clinton, on se convainc que leur déposition a occupé un laps de temps

considérable; et comme le conglomérat d'Onéida n'est pas fossilifère, et

que le grès de Médina ne fournit que quelques espèces peu marquées, nous

avons été jusqu'à présent presque sans moyens de connaître l'histoire

des mers américaines de cette époque. Les fossiles de la partie moyenne

des roches de l'Anticosti remplissent exactement cette lacune, et nous

procurent les matériaux nécessaires pour relier le groupe de la rivière

Hudson à celui de Clinton, par les lits de passage, contenant les

fossiles caractéristiques des deux formations, associés à plusieurs

espèces nouvelles qui ne se présentent ni dans l'un ni dans l'autre de

ces groupes."

[Note 19: Rapport de l'année 1856 par E. Billings, paléontologiste,

adressé à Sir William E. Logan, géologue provincial-p.263.]

Au nombre des découvertes faites par M. Richardson, se trouvent certains

fossiles, désignés par M. Billings sous le nom de genre _beatricea_. Ils

ont, dit-il, la forme d'arbre, et furent recueillis, par le premier,

dans les terrains siluriens inférieurs et moyens de l'île. Ces plantes,

d'après la description de ce savant voyageur, se composent de tiges

presque droites, d'un pouce à quatorze pouces de diamètre, perforées sur

toute l'étendue par un tube cylindrique et presque central; en dehors de

ce tube se rencontrent de nombreuses couches concentriques, semblables à

celles d'un arbre exogène.

A l'est de la rivière au Saumon, sir William Logan assure qu'il se

présente un escarpement de soixante pieds de hauteur, dans lequel des

troncs abattus de ce fossile avancent en dehors de la falaise. Leurs

extrémités circulaires et l'orifice qu'ils ont au milieu, donnent à

cette côte l'aspect d'une citadelle hérissée de gueules de canons, et

les voyageurs frappés de cette ressemblance n'ont pas cru mieux faire,

qu'en donnant à cet endroit le nom de Pointe-à-la-Batterie.

Que de raretés scientifiques doivent se trouver cachées ainsi sous ces

bancs de calcaire, et attendent là, depuis des milliers d'années, les

études et les recherches de la curiosité et de la patience humaines!

Petit à petit, sans se hâter, elles révèlent leurs mystères chaque

jour; et dernièrement encore un pêcheur, en voulant entrer dans une

des criques qui bordent ce paradis de géologie, trouvait, à son grand

étonnement, une énorme baleine entièrement pétrifiée et dans un parfait

état de conservation.

Tout en collectionnant ainsi un peu partout et un peu de tout, notre

promenade nous, conduisit jusqu'à la tour, et là nous fîmes connaissance

avec son gardien, M. E. Pope, qui nous fit l'accueil des gens de sa

race, et nous offrit cette hospitalité écossaise que les sceptiques

prétendent reléguée à tout jamais, au fond du libretto de la Dame

Blanche. Sa famille se trouvait réunie dans la vaste cuisine du phare,

dont le parquet était en pierre. Une épave de bois flotté flambait dans

l'âtre; et çà et là des trophées de chasse, des ailes d'aiglons, des

têtes d'ours, des carabines et des engins de pêche relevaient la couleur

sombre de la boiserie. Une fenêtre entr'ouverte laissait voir un coin de

paysage qui ne manquait pas de charmes: tout autour de nous respirait la

santé et le bien-être. Il nous paraissait évident que M. Pope possédait

un secret qui manque à bien des gardiens de phare. Où plusieurs de nos

compatriotes auraient senti les étreintes de la solitude et de la gêne,

cet homme essentiellement pratique réussissait à se créer une aisance

relative. Ses champs étaient défrichés et bien fumés; ses étables

pleines; ses vignots couverts de morues, et ce qui surprenait surtout

les gens de l'île, au bout d'un an ses vaches ne mouraient pas de

ce mystérieux catarrhe qui emportait toutes les bêtes à cornes de

l'Anticosti. Elles seules, avaient le privilège de vivre et d'attendre à

point le pot-au-feu. Un joli yacht se balançait dans la baie au milieu

d'une escadrille de berges destinées à faire la pêche sur les fonds:

bref, M. Pope avait fait fi du dicton favori de grand nombre de ses

collègues, qui se laissent aller à l'apathie et répondent à ceux qui

essayent de les en tirer:

--Bah! à quoi sert de défricher la terre, d'exploiter la mer ou de se

créer de nouvelles occupations? Nettoyons, allumons, éteignons notre

phare aux heures réglementaires, et pendant que vogue ainsi la galère,

croisons-nous les bras. Notre salaire n'est-il pas gagné? Gardons-nous

bien surtout de faire valoir ce qui nous entoure et qui n'est à

personne. Ce serait travailler pour son successeur; et la vie est trop

courte pour s'amuser ainsi.

M. Pope a cru devoir prendre un autre genre d'égoïsme. Sa lumière est

en ordre, ainsi que ses champs, ses étables, ses exploitations. Tout en

faisant son devoir, il ne rougit pas d'employer le temps de manière à

laisser à ses enfants une fortune assez rondelette, qu'il leur léguera

un jour avec l'amour de l'économie et du travail.

A quelques arpents du phare de la pointe sud-ouest se trouve la cabane

d'un pauvre colon du nom de Fortin. Il vint nous demander si nous avions

un prêtre à bord.

--Depuis trois ans, nous disait-il, ma femme et moi nous n'avons pas

entendu la messe. C'est une bien grande privation pour un catholique!

Il devait se passer encore trois longues années avant que le pieux désir

de Fortin pût se réaliser.

Ce fut un des aumôniers de notre troisième croisière, M. l'abbé Marcoux,

qui eut le bonheur de s'acquitter de cette mission, et d'offrir le

saint sacrifice dans cet humble cabanon, pendant qu'un de ses confrères

changeait la hutte voisine en confessionnal.

En me reportant ainsi vers le passé, je me rappelle la surprise

qu'éprouva Agénor Gravel, en retrouvant parmi les plus fervents

pénitents de l'île, une de ses vieilles connaissances, le père Luc

Marolles.

Depuis trente six ans le père Luc habitait l'Anticosti. Il avait été

l'ami de Gamache; avait trappé et couru en tous sens les bois et les

rivières de l'île. Ce n'était pas à ce métier-là, paraît-il, que saint

Augustin recueillit les notes qui servirent plus tard à rédiger sa _Cité

de Dieu_. Ce qui venait à l'appui de cette hypothèse, c'est que des

mauvaises langues prétendaient avoir vu le père Luc tituber, comme Noé

dans ses plus belles vignes. D'autres avaient ouï-dire, qu'il ne se

gênait pas de jurer comme un payen. Mais ces commérages n'avaient plus

leur raison d'être. Celui que nous avions quitté épervier, plus tard

nous devions le retrouver colombe: et le père Luc dépouillé du vieil

homme, et fier d'avoir mis en liesse tous les justes du paradis, a

continué depuis à être l'exemple de l'île.

La première fois que nous le rencontrâmes chez M. Pope, il vint nous

donner sans façon une vigoureuse poignée de main, et causer des

dernières nouvelles.

Comme d'habitude, elles ne roulaient que sur des histoires de naufrage:

--Tenez, messieurs, nous disait-il, en nous indiquant du doigt une

pointe sombre qui se perdait sous l'horizon: voyez-vous, là-bas, cette

langue de terre qui touche à la rivière Observation? Un brick est venu

y faire côte, en décembre dernier. Il neigeait à ne pas voir le bout de

son nez: l'équipage était à demi gelé; et ce ne fut qu'après des efforts

inouïs qu'il parvint à descendre à la mer une de ses chaloupes. A peine

cette embarcation eût-elle franchi trois encablures qu'elle se prit

à talonner. Fous de peur, se croyant sur les brisants, ses matelots

remirent le cap sur leur brick naufragé, et vinrent se faire écraser

par la mer, le long des flancs du navire. Sept matelots et le capitaine

périrent ainsi; pendant que le second, accompagné d'un de ses hommes,

furent rejetés à la mer par le contre-coup. Ils nagèrent ferme: mais la

vague les porta malgré leurs efforts, vers le récif où la baleinière

avait touché. De rechef ils se croient perdus, lorsqu'une lame en se

retirant ne leur laisse de l'eau qu'à la ceinture: puis venant les

reprendre, elles les lance sans connaissance sur ces cayes qui les

avaient tant effrayés un quart d'heure auparavant, et qui n'étaient

autre chose que le rivage! Dès le petit jour, en se rendant à la

rivière, le second trébucha sur le corps mutilé de son capitaine: il

était venu atterrir pendant la nuit.

Quant aux autres, je les retrouvai tous le lendemain; et parmi eux un

nègre qui s'était noyé la tête en bas, le pied droit pris entre un

chaînon de l'ancre et l'écubier.

Tout en causant ainsi, le père Luc nous avait entraînés du côté du petit

cimetière, situé près de la tour. Un enclos en bois peint y renferme

le tombeau destiné aux Pope, et qu'occupent déjà deux membres de cette

honorable famille.

Un peu plus loin, sont entassés pêle-mêle, sous des monticules de tourbe

couverts de ronces, les corps des vingt et un naufragés, faisant partie

de l'équipage du "_George Channing_," navire anglais qui vint à la côte

en 1830. Neuf de ces malheureux sont couchés dans une même fosse. Une

épitaphe se dresse sur ce morne charnier. Elle consiste en une planche,

sur laquelle une main amie a gravé avec la pointe d'un couteau ces

lignes, que je reproduis textuellement:

To

the memory

of

DAVID CORMACK GEORGE MILLER

who departed this life on the

22 December 23 December

aged 25 aged 51

having been shipwrecked in the OTTAWA, London

2nd December 1835.

Erected by the remaining survivors of the crew.

Les îles: Promenades dans le golfe Saint-Laurent Une partie de la Côte Nord, l'île aux Oeufs, l'Anticosti, l'île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine · 第 6 / 12 段