et le 19, Foucault, qui était jeune et d'une grande force musculaire,
s'éteignit après une agonie terrible. Les plaies de ces malheureux ne
pouvaient être pansées qu'avec de l'urine, et des lambeaux de vêtements
arrachés aux pauvres morts servaient de charpie aux vivants. Douze jours
après ces deux départs, les pieds de MM. de Senneville et Vaillant se
détachèrent en putréfaction; mais, au milieu de ces douleurs et de cette
infection, ils ne cessaient de mettre leur confiance en Dieu et d'unir
leurs souffrances à celles du Christ. Le P. Crespel était ému de cette
foi inébranlable et de cette résignation sublime qui semblaient se
refléter sur les autres; car, au milieu de toutes ces horreurs, pas un
mot de découragement ne se fit entendre. Chacun essayait d'apporter à
son voisin quelques distractions ou quelques douceurs; et ce fut ainsi
que le 1er avril, en allant à la découverte du côté où les canots
d'écorce étaient cachés, Léger ramena au camp un indien et sa femme.
C'étaient les premières figures humaines qu'on eût vues depuis le départ
de la rivière au Pavillon. Le P. Crespel parlait à merveille plusieurs
idiomes sauvages; il expliqua à ces nouveaux hôtes leur triste
situation, et les supplia les larmes aux yeux d'aller à la chasse et de
leur apporter des vivres.
L'indien promit solennellement.
Le lendemain arrive. Deux jours, trois jours se passent; le peau-rouge
ne revient pas. Alors n'y pouvant plus tenir, Léger et le P. Crespel se
traînent jusqu'au ouigouam, mais pour constater avec terreur qu'un des
canots est disparu! Rendues prudentes par le malheur, ces deux ombres
décharnées s'attellent sur celui qui restait, le transportent jusqu'à
leur cabane et l'attachent à la porte, bien persuadées que l'un des
indiens ne quittera pas l'île, sans venir réclamer sa propriété.
Hélas! nul ne vint, sinon la terrible visiteuse accoutumée, la mort.
Elle enleva successivement MM. Le Vasseur, Vaillant fils, âgé de seize
ans, et de Senneville qui en avait vingt, et était fils du lieutenant
du Roy, à Montréal[13]. Dégagé du soin des malades et n'ayant plus de
vivres, le P. Crespel réunit alors en conseil les survivants. Il fut
décidé de quitter cet endroit funeste et de partir en canot. Pour rendre
serviable l'embarcation de l'indien, on l'enduisit de graisse: des
avirons furent dégrossis, et le 21 avril fut désigné comme le jour de
l'embarquement.
[Note 13: Le père du jeune de Senneville, avant d'exercer la charge
de Lieutenant du Roy de Montréal, avait été page de madame la Dauphine,
et avait servi dans les mousquetaires. Son fils était né au Canada.
--On dirait qu'une étrange fatalité s'attache à ce nom de Senneville.
Lors du naufrage de l'_Auguste,_ M. de Senneville, cadet à
l'aiguillette, et mademoiselle de Senneville furent au nombre des noyés.
Ce terrible sinistre eut lieu sur les côtes du Cap-Breton en octobre
1761. L'_Auguste,_ était un navire affrété par le général Murray _pour_
rapatrier en France les officiers, les soldats et les Français qui en
avaient manifesté le désir. Il portait à son bord les soldats du Béarn
ainsi que ceux du Royal Roussillon. Parmi les victimes de ce désastre
furent les capitaines, MM. le chevalier de la Corne de Bécancour de
Portneuf: les lieutenants, MM. de Varennes, Godefroy, de la Vérenderie,
de Saint-Paul, de Saint-Blin, de Marolles et Pécaudy de Contrecoeur;
les enseignes en pied, MM Villebond de Sourdis, Groschaine-Rainbaut,
de Laperière, de la Durantaye et d'Espervanche; et les cadets à
l'aiguillette, MM. de la Corne de Saint-Luc, le chevalier de la Corne,
de la Corne-Dobreuil, de Senneville, de Saint-Paul fils, et de Villebond
fils.
A cette nombreuse liste, M. Saint-Luc de La Corne, qui fut un des cinq
survivants de ce naufrage, ajoute les noms de Paul Héry, François Héry,
Léchelle, Louis Hervieux, bourgeois, et de mesdames de Saint-Paul, de
Mézière, Busquet, de Villebond, ainsi que ceux de mesdemoiselles de
Sourdis, de Senneville et de Mézière.
M. de Lacorne retrouva aussi sur la grève, et enterra le corps d'un
négociant anglais nommé Delivier, le second, trois officiers de
l'_Auguste,_ le maître d'hôtel, huit matelots, deux mousses, le
cuisinier, douze femmes tant de bourgeois que de soldats, seize enfants,
huit habitants et trente-deux soldats.]
Une moitié de jambon de renard composait alors tout le garde-manger
de cette troupe d'affamés. Il avait été entendu qu'on en boirait le
bouillon, réservant la viande pour le lendemain: mais dès que les
parfums de cet étrange pot-au-feu se firent sentir, chacun se jeta comme
un loup sur le gigot, qui fut mangé en un tour de main. "Bien loin de
nous rendre nos forces, cet excès nous en ôta", dit la relation laissée
par le P. Crespel: de sorte que le lendemain ils se réveillèrent
affaiblis, plus malades qu'auparavant, et qui plus est, sans ressources.
Deux jours se passèrent alors dans la faim et le désespoir. Personne
ne voulait lutter plus longtemps contre la mort; et déjà, la plupart
s'étaient jetés à genoux sur la grève en disant les litanies des
agonisants, lorsqu'un coup de fusil retentit sur le rivage.
C'était l'indien. Propriétaire prévoyant il venait savoir ce qu'était
devenu son canot.
En l'apercevant, les malheureux se traînent vers lui, poussant les plus
navrantes supplications; mais le sauvage n'entend pas de cette oreille,
et prend la fuite. Le P. Crespel et Léger sont en bottes: qu'importe? Ce
nouvel abandon rend l'haleine à ces moribonds. Ils se mettent à donner
la chasse au fugitif; traversent tant bien que mal la rivière Becsie, et
finissent par rejoindre le fuyard, qu'un enfant de sept ans embarrasse
dans sa course. Pris comme un lièvre au collet, le peau-rouge, redevenu
diplomate, leur indique un endroit du bois où il a caché un quartier
d'ours à demi-cuit, et tous ensemble, Indien et Français passent la nuit
blanche à s'observer mutuellement du coin de l'oeil.
Le lendemain, le P. Crespel intime au sauvage l'ordre de le conduire
au camp de sa tribu. Le canot contenant l'enfant, devenu un otage, est
placé sûr un traîneau: Léger, et le père Récollet s'attellent dessus,
pendant que l'indien marche devant et sert de guide. Au bout d'une lieue
de marche la petite caravane débouche sur la mer, et comme c'était la
voie la plus courte, on se décide à la prendre. Mais ici s'élève une
nouvelle difficulté. Le canot ne peut contenir que trois personnes.
L'indien a désigné pour l'accompagner son enfant et le P. Crespel
qui, s'embarque au milieu des lamentations de ses camarades, à qui,
cependant, il réussit à arracher le serment de suivre le rivage dans la
direction, prise par l'embarcation.
Le soir de ce jour-là, l'indien proposa au père de descendre à terre
pour y faire du feu. Ce dernier y consentit, avec d'autant plus de
plaisir que la bise était mordante. Mais étant monté sur un monticule de
glace pour examiner les alentours, le sauvage profita de ce que le père
avait le dos tourné, pour gagner le bois avec son enfant.
La mort seule pouvait maintenant mettre fin à cette série de
catastrophes. Abandonné de tous, le P. Crespel s'appuya sur le canon
de son fusil, remit ses peines entre les mains de Dieu, et récita les
versets du livre de Job. Pendant qu'il priait ainsi, il fut rejoint par
Léger. Avec des larmes dans la voix, ce dernier lui annonça que son
camarade Furst était tombé d'épuisement à une distance considérable de
là, et qu'il avait été obligé de le laisser sur la neige.
En ce moment, un coup de fusil retentit. La forêt s'ouvrait à quelques
pas de là. Léger, que le courage n'avait pas encore laissé, décide
le père Récollet à l'y accompagner, et au moment de s'y engager, un
deuxième coup de feu se fait entendre. Rendus de plus en plus prudents
par l'expérience, les deux abandonnés se gardent bien d'y répondre. Ils
marchent, se guidant sur l'endroit d'où viennent ces détonations; et
bientôt, ils débouchent dans une clairière où fumait la cabane d'un chef
indien.
Ce brave homme leur fit le plus touchant accueil, tout en leur
expliquant l'étrange conduite du guide du P. Crespel, qui ne les avait
ainsi abandonnés, que par crainte du scorbut, de la variole, et du
"mauvais air."
Enfin, ceux-ci étaient sauvés! mais tout n'était pas fini, Furst restait
en arrière. Le Père Crespel, offrit en cadeau son fusil au chef pour
le décider à l'aller chercher. Ce fut peine inutile. "M. Furst, dit la
relation, passa la nuit sur la neige, où Dieu seul put le garantir de la
mort, car dans la cabane même, nous endurâmes un froid inexprimable, et
ce ne fut que le lendemain, comme nous nous disposions à aller au-devant
de lui, que nous le vîmes arriver".
Deux jours furent alors consacrés au repos. Pendant ce court espace de
temps, ces malheureux qui n'oubliaient pas le serment fait à ceux qui
étaient restés à la rivière au Pavillon, recouvrirent assez de leurs
forces pour s'embarquer le premier mai et mettre le cap sur Mingan. Le
P. Crespel fut le premier à y arriver. Le vent étant tombé en route, ce
vaillant homme, dans sa hâte de faire expédier aussitôt que possible des
secours à ses camarades, s'était fait mettre sur un canot d'écorce et
l'avait pagayé seul, pendant l'espace de six lieues de mer.
M. Volant commandait le poste de Mingan. Il reçut ses compatriotes
à merveille. Pas un instant ne fut perdu pour aller au secours de
l'équipage de la _Renommée:_ et une grosse chaloupe armée, et bien
approvisionnée fut dépêchée sous son commandement.
M. Volant emmenait avec lui le P. Crespel, Furst et Léger.
Dès qu'ils furent par le travers de la rivière au Pavillon, une salve de
mousqueterie fut tirée. Alors on vit quatre hommes, qui ressemblaient
à des fauves, sortir du bois, se jeter à genoux, et tendre des bras
suppliants vers la chaloupe. Les soins les plus empressés furent donnés
à ces gens qui n'étaient plus que de véritables squelettes. Pendant
les pérégrinations du P. Crespel et de sa troupe, ces pauvres matelots
avaient enduré d'incroyables souffrances. Tour à tour ils avaient vu
leurs camarades tomber, décimés, les uns par le froid, les antres par
les maladies gangreneuses; tous par l'inanition. Les vivres finirent par
manquer complètement. Alors on eut recours aux expédients. Tout passa
pour la nourriture jusqu'aux souliers des morts que l'on faisait
bouillir dans de la neige, puis griller sur la braise, et quand cette
dernière ressource manqua, on se rejeta sur les culottes de peau. Il
n'en restait plus qu'une, lorsque M. Volant était arrivé en sauveur,
et devant ces inénarrables misères, ce dernier comprit toutes les
précautions dont il fallait user. Des ordres sévères furent donnés pour
qu'on ne distribuât que peu de nourriture à la fois à ces estomacs qui
en avaient perdu l'habitude; mais malgré cela, l'un des survivants, un
breton nommé Tenguy, mourut subitement en avalant un verre d'eau-de-vie,
et la joie fit perdre la raison à Tourillet, un autre de ses camarades
d'infortune.[14] Quant aux autres, Baudet et Boneau--tous deux
originaires de l'île de Rhé--ils se mirent à enfler par tout le corps,
et la chaloupe de M. Volant fut changée en infirmerie, pendant qu'à
terre, on s'occupait à donner la sépulture aux vingt et un cadavres
qui marquaient l'endroit, où la première escouade des matelots de la
_Renommée_ avait passé son dernier hiver.
[Note 14: Tourillet était contre-maître, du département de Brest.]
Une modeste croix indiqua le lieu où ils avaient souffert, où ils
s'étaient résignés, et où le sacrifice avait été consommé; puis, on
reprit la mer, en côtoyant le rivage à distance, rapprochée et en
remontant à petites journées, afin de découvrir les traces des gens du
canot.
A quelques lieues de l'endroit où s'élève aujourd'hui le phare gardé par
M. Pope, les gens de M. Volant découvrirent les corps de deux hommes qui
gisaient sur la grève, non loin des fragments d'une petite embarcation.
C'était tout ce qui restait, pour indiquer le sort des treize hommes qui
avaient vogué de conserve avec la chaloupe de M. de Freneuse, jusqu'au
moment où ce dernier les avait perdus de vue, en doublant par une grosse
mer la pointe sud-ouest, le soir du deux décembre 1736.
Pendant le cours de ce récit, la lune s'était levée: elle éclairait de
sa lumière mélancolique les flots qui doucement bruissaient sous la
proue du _Napoléon III._ Déjà le matelot de vigie avait piqué le quart
de minuit. Nous regagnâmes alors nos cadres, afin d'être plus frais
et dispos, lorsque le maître d'équipage viendrait nous éveiller le
lendemain, pour descendre à cette pointe ouest de l'île d'Anticosti, qui
avait vu s'embarquer le P. Crespel allant chercher à Mingan la bonne
nouvelle, pour la rapporter aux trois survivants de la _Renommée._
IV.
L'ILE D'ANTICOSTI.
Dès sept heures du matin, le _Napoléon III_ mouillait par le travers de
la pointe ouest de l'Anticosti[15] et le vent de terre nous apportait
le bruit de la canonnade qui saluait notre arrivée. Les habitations
du poste se pavoisaient de drapeaux et de banderolles en signe de
réjouissance; et bientôt nous étions reçus à bras ouverts par le gardien
du phare, M. Malouin, qui certes, ne s'attendait pas à la surprise que
nous lui ménagions.
[Note 15: Le mot Anticosti est indien et non espagnol (_ante_ en face
_costa_ de la côte) comme l'ont prétendu certains étymologistes. Thévei
appelle cette Ile _Naticousti_ dans son Grand-Insulaire; Lescarbot
_Anticosti_, et Haklûyt _Natiscotee_. "Ce dernier mot, remarque l'abbé
Laverdière, se rapproche davantage de celui de _Natas couel_ (où l'on
prend l'ours) que lui donnent les Montagnais".]
Un fort cheval normand attelé à une lourde charrette de roulage, aux
roues peintes en rouge, était venu au devant de la chaloupe, et nous
attendait avec de l'eau jusqu'au poitrail. La baleinière ne pouvait
atterrir, et cet, ingénieux genre de locomotion exempta les pieds de
nos seigneuries de venir en contact avec l'onde-amère qui, ce matin-là,
était de ces plus, froides et de ces plus basses. Entassés pêle-mêle sur
le véhicule amphibie, nous fûmes présentés en bloc à M. Malouin qui,
tout en nous aidant à sauter sur la grève, nous dit du ton le plus
cordial du monde:
--Soyez les bienvenus, messieurs!
Tout-à-coup, un passager s'avança vers lui, tête nue, et s'adressant au
vieux gardien du phare lui dit d'un ton tremblant:
--Ne me reconnaissez-vous donc pas?
--Mais, oui, attendez. Cette voix.....? Oh! mon Dieu! c'est toi, mon
fils!
Et enlacés dans les bras l'un de l'autre, ils se tinrent longtemps
embrassés.
Depuis neuf ans le jeune Malouin était parti pour l'étranger, dans le
but d'y tenter fortune. La Californie, qui a été le tombeau de tant
d'autres, lui avait souri. Il revenait aujourd'hui partager ses épargnes
avec son père, et dorer ses vieux jours de l'_aurea mediocritas_ du
poète. Dans le cours de ma vie aventureuse, bien des choses m'ont fait
plaisir, jamais je n'ai éprouvé plus grand contentement du coeur, qu'au
moment où ce vieillard et cet homme fait, oublieux des longues heures de
la séparation, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre pour pleurer de
bonheur.
Il fallait se garder de venir rompre ce tête-à-tête, et bientôt nous
nous éparpillâmes sur la grève, chacun se livrant à son plaisir favori:
celui-ci faisant collection de coquillages, celui-là discutant géologie,
cet autre se plaignant de ce que la sensation du roulis le suivait
jusque sur le rivage. Quant à nous, guidés par un domestique, nous
allâmes visiter le phare, belle lumière de second ordre, dont l'appareil
a été construit en 1856 par la maison L. Sautter, de Paris.
Cent neuf pieds séparent le sol de la girouette. Le foyer de la
lanterne, qui donne une lumière fixe et blanche, est à 112 pieds
au-dessus du niveau des hautes eaux. De la galerie de la tour, l'oeil
embrasse, par un temps calme, une des plus ravissantes marines du golfe
Saint-Laurent. En temps de brume et pendant les tempêtes de neige,
un coup de canon, tiré d'heure en heure indique aux gens du large
l'approche de la pointe ouest. En cas d'accident, un dépôt de provisions
où se trouvent six barils de farine, quatre barils de lard, huit barils
de pois et six paires de raquettes, est mis à la disposition des
naufragés qui ne sont pas les seuls à en profiter, si l'on en juge par
ce qui est arrivé en 1874. Une bande de Terreneuviens avait hiverné dans
l'île, et s'étant laissée surprendre par la famine, vint défoncer à
coups de hache la petite maison qui contenait le précieux dépôt. Pendant
quelques jours ces écumeurs firent bombance aux dépens du gouvernement
de la Puissance, se contentant de se bourrer l'estomac autant que
possible et de rire aux larmes des légitimes remontrances du gardien.
Comme tout n'est qu'antithèse ici-bas, à quelques arpents du dépôt qui
contient tout ce qui peut rendre à la vie, le voyageur égaré trouve
aussi le champ du dernier repos. Dans ce petit cimetière, dort, entourée
de ses trois enfants, une pauvre mère dont l'épitaphe porte pour toute
légende les mots:
ALICE WRIGHT.
_September 22 years; 1865_.
Rien de triste comme cette jeune femme abandonnée avec ses enfants dans
cette solitude, et n'ayant pour tout regret que les gémissements du flot
qui déferle à quelques pas.
Deux années plus tard, lors de ma troisième croisière dans le golfe
Saint-Laurent, en faisant une nouvelle visite à cette tombe, en
compagnie de plusieurs amis, nous vîmes que la mort, cette grande
pourvoyeuse, avait envoyé une nouvelle compagne à la pauvre Alice
Wright. C'était une petite fille de dix ans, du nom de Béliveau, qui, un
matin de juin, s'en était allée jouer dans les bois d'alentour, pendant
que ses parents défrichaient une terre nouvelle. Après les courses
sur l'herbe, la cueillette des rares fleurs sauvages de l'île, et les
chasses données aux petits oiseaux, la pauvrette se sentit fatiguée. Un
nid de verdure s'offrait au milieu d'un taillis à quelques pas de là:
elle s'y blottit pour ne plus se réveiller que parmi les anges; car son
père, étant venu mettre le feu à ces broussailles, brûla vive sans le
savoir son unique enfant!
Cette navrante histoire avait coupé la verve à mes compagnons de route,
et maintenant que je songe à ces choses, je me rappelle que pour nous en
distraire, nous acceptâmes la proposition du docteur de la Terrière, que
nous avions trouvé sur l'île, en mission officielle. Le gouvernement l'y
avait envoyé, avec l'ordre de vacciner tous ceux qui se présenteraient
à lui; et comme il y avait chômage ce jour-là, armés chacun d'un long
bâton ramassé sur la grève, nous étions allés pousser une reconnaissance
à deux milles du phare, à la pointe des Anglais. C'est là qu'était, il
n'y a pas longtemps, le siège principal de la compagnie Forsyth. Nous
en avions déjà entendu dire monts et merveilles. Ces utopistes de la
finance voulaient, ni plus ni moins, relier la baie d'Ellis à celle
du Renard, par une route macadamisée longue de 120 milles. Des
embranchements de chemin de fer sillonneraient l'île en tous sens. Le
remuement de capitaux qu'entraînerait l'ouverture de cette voie, ferait
de la pointe ouest à la pointe aux Bruyères un vaste champ en culture,
et l'Anticosti réalisait la première, ce rêve de l'ami Dupont, qu'un
poète a rendu avec tant de verve:
Là, de sa roue en feu le coche humanitaire
Usera jusqu'aux os les muscles de la terre;
Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits
Ne verront qu'une mer de choux et de navets.
Le monde sera propre et net comme une écuelle;
L'humanitairerie en fera sa gamelle
Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
Comme un grand potiron roulera dans les cieux.
Nous arrivâmes à cet Eldorado par un sentier couvert de pierre à chaux,
une des seules richesses de l'île. De fois à autres, nous étions
bien obligés de passer à gué quelques ruisseaux; où, appuyés sur nos
gourdins, de renouveler le saut périlleux du vaillant compagnon de
Cortès, de don Pedro de Alvarado qui, serré de près par les Mexicains,
le soir de la nuit triste, et se trouvant en face d'un canal qu'il
fallait traverser à la nage, ficha le fer de sa lance en terre, s'appuya
fermement sur le manche, et franchit ainsi une distance qui ne fut
égalée que plus tard, dans les contes de Perrault, par les fabuleuses,
enjambées du petit Poucet.
En route, la causerie roula sur les extravagances de la compagnie
Forsyth. En bon voyageur, j'ai contracté l'habitude de prendre un peu
et de laisser beaucoup de ce qui se dit autour de moi. J'avoue qu'il me
fallut ici abandonner cette habitude. Nous étions arrivés; et dans les
vastes hangars qui s'élevaient devant nous, on avait entassé......
--Des pelles, des pioches, des charrues, des vivres, des habillements,
enfin tout ce qui convient à de nouveaux colons, dira le lecteur
prévoyant.
Nenni! homme prudent. A la place de ces, premières nécessités de la vie,
on voyait pour des milliers de piastres de chevilles en fer pour les
bottes, des masses, des enclumes, des perches de lignes superbes des
marche-pieds de carrosses, des poignées de cercueils, une imprimerie;
bric-à-brac impossible envoyé d'Angleterre par des gens qui avaient
trompé la compagnie, et qu'il fallut revendre plus tard à des prix
infimes. Notre lieutenant, LeBlanc, nous assura qu'en échange de cinq
piastres il avait reçu des effets pour une valeur de quarante-cinq
dollars parmi lesquels se trouvait un magnifique _Ulster coat_, qu'un
loustic baptisa du nom de "sortie-d'hôpital". Au milieu de cette
pacotille impossible, pendant que dans les vitrines s'étalaient des
selles anglaises, des livrets d'hameçons et de mouches, des boucles
de harnois, on avait oublié le nécessaire; et le lard se vendait une
piastre la livre!
Autour de ces magasins, vides aujourd'hui, est venu se grouper un
village assez propret, habité par des Acadiens et par quelques familles
irlandaises. Nous y trouvâmes tout le monde en liesse. Chacun était
endimanché. Ce petit Landerneau était en l'air, car ce jour-là un
photographe avait fait son apparition dans ces endroits reculés. Ce
noble représentant de l'art était une femme de l'Islet qui avait frété
un goëleton, et se faisait accompagner par sa fille et par trois hommes
d'équipage. Elle courait, pendant la belle saison, le Labrador et les
îles du golfe, prenant le portrait de celui-ci pour trois gallons
d'huile de loup-marin, échangeant la binette de celui-là contre de
l'édredon, des oeufs d'oiseaux, confectionnant la caricature d'un
troisième pour la valeur d'une peau de renard; bref, se tirant toujours
d'affaire, et réussissant à faire louvoyer tant bien que mal sa goëlette
sur les flots du Pactole. L'occasion, l'herbe tendre, et je pense,
quelque diable aussi nous poussant, nous fîmes comme les autres. Nous
eûmes la satisfaction de voir nos têtes, hâlées par le vent de mer,
ressortir à côté du minois frais et éveillé d'une gentille Acadienne,
mademoiselle Lelièvre qui, partie il y a quelques mois de la Grande
Rivière, accomplissait ici une mission de dévouement et d'utilité
publique. Enfermée pendant cinq heures, chaque jour, dans un cabanon
en bois rond dont la porte était décorée d'une planche noire, d'où
ressortait en lettres d'or le nom d'un navire naufragé, le _Tanaro_,
elle faisait avec grand succès l'école á quarante-trois élèves; et
rarement il est donné à des voyageurs de rencontrer des enfants plus
propres, mieux élevés, répondant plus poliment, et saluant les passants
avec plus de courtoisie.
C'est ici, à la pointe des Anglais, c'est-à-dire à une lieue de la
pointe ouest, que M. Ferland place le principal établissement de
Jolliet.
Jolliet! voilà un nom qui, avec celui du P. Marquette, éveille dans tous
les coeurs français le souvenir des gloires du passé; de longues marches
dans les solitudes de l'ouest; de nuits d'insomnie employées à se
défendre contre les embûches de l'indien, les intempéries des saisons,
les morsures des moustiques; d'interminables courses en canot d'écorce,
entreprises dans le but de réaliser le grand rêve de la découverte du
Mississipi.
Le voyez-vous, là-bas, debout comme un prophète,
Le regard rayonnant d'audace satisfaite,
La main tendue au loin vers l'Occident bronzé
Prendre possession de ce domaine immense,
Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France
Et du monde civilisé!
Jolliet! Jolliet! deux siècles de conquêtes,
Deux siècles sans rivaux ont passé sur nos têtes,
Depuis l'heure sublime où, de ta propre main,
Tu jetas, d'un seul trait sûr la carte du monde
Ces vastes régions, zone immense et féconde,
Futur grenier du genre humain.