Quelques secondes après, le râle l'empoignait: et quand son compagnon

de carré courut à lui, suivi du capitaine qui essaya de soulever le

commandant dans ses bras, ces deux hommes atterrés ne purent saisir au

passage que trois longs soupirs entrecoupés.

Le commandant Têtu venait de descendre son dernier quart.

Jeune--trente-quatre ans--doué d'une intelligence supérieure, d'une âme

profondément catholique, d'un coeur loyal--dans une acception que bien

des gens de notre siècle auraient peine à comprendre, Théophile Têtu

remplissait à la satisfaction de tous le poste d'honneur qu'on lui avait

confié. Ses études, militaires et scientifiques, ses connaissances en

droit maritime, ses travaux particuliers, contribuèrent à en faire un

spécialiste qui, hélas! n'eut que le temps de se faire regretter.

Le matin de ce triste jour, la _Canadienne_, flamme en berne, cinglait

vers le bassin de Gaspé, emportant la dépouille de son ancien

commandant. Le lendemain elle s'arrêtait au milieu de la baie. Une

foule énorme était allée au-devant du cercueil qui, couvert du drapeau

anglais, était porté sur les épaules de six marins de choix. Les cordons

du poêle étaient tenus par les consuls et les notables: le canon

grondait de minute en minute, et le deuil qui assombrissait toutes ces

figures de pécheurs, au teint hâlé par le vent de la mer, donnait bien

la mesure de la perte qu'ils venaient de faire.

Puis, tout en arpentant le banc de quart, mon esprit me ramenait à

Québec, où la modestie qui avait présidé à la vie de M. Têtu avait jeté

un dernier reflet sur ses funérailles.

Ici, plus de garde d'honneur, plus de clairons, plus de fanfares de

deuil: mais-un long cortège d'amis se déroulant en file, sous un ciel

gris et sombre d'automne, derrière un modeste cercueil, sur lequel

reposaient les insignes de lieutenant de vaisseau.

Au cimetière, un temps d'arrêt au bord d'une fosse que les croque-morts

avaient oublié de faire assez large; et ce bruit mat et mystérieux de la

terre qui s'égrène et croule de la pelle du fossoyeur sur une tombe, où

gît une parcelle du coeur de ceux qui se groupent silencieux autour du

trou béant.

La mer rapproche de Dieu. Ce soir-là--et je n'ai pas besoin de l'écrire

ici--une fervente prière fut dite pour l'âme de celui qui dort

maintenant, à quelques pas de la fosse des pauvres, au pied d'une humble

croix du cimetière de Belmont; de cette croix qui sera toujours pour

le croyant ce qu'était l'_ancre de salut_ pour le commandant de la

_Canadienne_, un gage de foi et d'espérance en la miséricorde de son

Dieu.

Au milieu de ces retours vers le passé, nous avions quitté

l'hospitalière baie des Sept-Iles.

Elle commençait à s'effacer derrière nous, et le cap tourné vers

l'Anticosti, nous tanguions et nous nous laissions emporter sur le dos

flexible de la houle du large. Chacun avait regagné son cadre,

excepté les officiers de service et le gardien du phare de la

Pointe-aux-Bruyères, mon fidèle conteur Gagnier, qui ne tarissait plus,

une fois qu'il était mis à même de nous dire quelques uns des terribles

drames de son île.

--Avez-vous entendu parler de la catastrophe de la baie du Renard? me

dit-il, en allumant un cigare.

--Non, mon ami. Où se trouve cette baie?

--A quelque vingt milles de mon phare, endroit où j'ai bien hâte

d'arriver.

--Et que s'est-il donc passé à la baie du Renard?

--Quelque chose qui se présente assez souvent sur notre île. Il y a de

cela assez longtemps, au printemps de 1820, un trappeur, en visitant ses

pièges, fit la trouvaille d'une corde qui pendait le long d'un rocher.

Il la tira à lui. Une cloche de navire se mit aussitôt à tinter. Le

premier mouvement du chasseur fut celui de la frayeur; mais après avoir

réfléchi, il fit le tour du plateau, et se trouva en face de trente

cadavres. C'était tout ce qui restait de l'équipage et des passagers du

vapeur le _Granicus_. Jetés à la côte vers la fin du mois de Novembre

1818, non-seulement ces malheureux avaient eu à combattre contre le

froid; mais la faim s'était mise à les harceler sans pitié. La lutte

avait été longue, à en juger par les tristes reliefs qui entouraient ces

morts. Dans un four, construit tant bien que mal, à quelques pas de là,

gisait la moitié d'un cadavre qui avait servi à repaître ces pauvres

affamés. A la branche d'une pruche était suspendu le corps déchiqueté

d'une petite fille qui, elle aussi, avait dû faire partie du lugubre

garde-manger. Mangeurs et mangés furent enterrés pêle-mêle dans une

vaste fosse que les pêcheurs ont eu la précaution d'entourer d'une

palissade. Je vous mènerai voir ce triste endroit, si vous passez

quelques jours au phare.

--Merci de votre complaisance, et je ne dis pas non, si le capitaine

veut nous accorder cette relâche; mais en attendant, savez-vous que

votre naufrage du _Granicus_ m'en rappelle un autre qui s'est passé en

1736? A cette époque un gouvernement prévoyant n'avait pas encore songé

à venir en aide aux marins dévoyés, en jetant sur leurs routes des

phares, des amers, et, en cas de malheur, des dépôts de provisions et

des maisons de secours. Ce naufrage est celui du P. Crespel. Embarqué

sur la _Renommée_, vaisseau de 300 tonneaux, armé de 14 canons et

commandé par M. de Freneuse, il vint se jeter "à un quart de lieue de

terre, sur la pointe d'une batture de roches plates, éloignée d'environ

huit lieues de la pointe méridionale de l'Anticosti". C'est peut-être

une des plus navrantes légendes de l'île. A coup sûr, c'est la moins

connue; et comme causer aide à tuer le temps à bord, je veux vous conter

de fil en aiguille ce terrible épisode de la mer[10].

[Note 10: Ce naufrage est raconté à son frère par le père Emmanuel

Crespel qui le lui décrit d'une manière très-vive. Bibaud nous dit

dans son "Magasin du Bas-Canada" que, "ce récollet arriva dans la

Nouvelle-France au commencement d'octobre 1724". Après être resté

quelque temps à Québec, le P. Crespel fut nommé par Mgr de la Croix

de Saint-Vallier missionnaire de Sorel, où il demeura deux ans. M.

de Lignerie l'emmena alors comme aumônier de l'expédition contre les

Outagamis, et à son retour le P. Crespel desservit le fort de Niagara

pendant les trois années d'usage, puis successivement le Détroit, le

fort de Frontenac, et celui de la pointe à la Chevelure, sur le lac

Champlain: mission pénible s'il en fut une, assure-t-il, en mentionnant

cette dernière dans son livre. Sauvé du naufrage de la _Renommée_, le

P. Crespel fut nommé à la cure de Soulanges, où il demeura deux ans.

L'ordre de ses supérieurs le fit alors repasser en France, sur le

vaisseau du roi le _Rubis_, commandant de Jonquières, pour prendre le

vicariat du couvent d'Avesnes en Hainault. Il y demeura jusqu'à ce qu'il

fut nommé aumônier des troupes françaises commandées par le maréchal

de Maillebois, et finit son long et dur apostolat par venir mourir à

Québec, le 28 avril 1775, après avoir été pendant quinze ans supérieur

commissaire de son ordre, au Canada.]

--C'était le 3 novembre 1736 que M. de Freneuse partait de Québec avec

54 hommes à son bord[11]. Tout s'était passé sans aucune avarie jusqu'au

14 au matin. Il y avait bien eu, de fois à autre, quelque saute de vent

qui, jeté au nord-nord-est, avait passé au nord-est, puis à l'est, pour

se fixer pendant deux jours au sud-sud-est. Jusque là, solide et neuve,

la _Renommée_ se comportait admirablement. Les ris pris dans les

huniers, elle louvoyait au large de l'Anticosti, se gouvernant sur son

compas au sud-est-quart-est, puis au sud-est. Tout-à-coup, le vent

fraîchit et se met à souffler en tempête. La lame se creuse, devient

fatigante; et en voulant virer à terre, le navire touche, talonne et

embarque aussitôt d'énormes paquets de mer. Il n'en fallait pas plus

pour faire perdre la tête à une partie de l'équipage. Seul, le maître

canonnier eut en ce moment le sang-froid de sauter dans la soute aux

provisions, d'y prendre ce qu'il put de biscuit, de monter quelques

fusils, un baril de poudre et une trentaine de gargousses, et d'entasser

le tout dans le petit canot. Une vague vint sur ces entrefaites ajouter

encore aux plaintes et à la confusion, en emportant le gouvernail de la

_Renommée_, et le mât d'artimon rompu à coups de hache, étant tombé sur

la hanche de bâbord, fit prêter la bande au malheureux navire.

[Note 11: La _Renommée_ devait se rendre à la Rochelle: elle était

consignée à M. Pacaud, trésorier de France.]

Impassible au milieu de ce chaos, M. de Freneuse donne l'ordre de hisser

la chaloupe sur ses porte-manteaux. Vingt personnes embarquent; mais au

moment où la dernière prend place, un des palans manque: et la moitié de

cette grappe humaine est précipitée dans l'abîme pendant que ceux qui

restent, se cramponnent aux plats-bord de l'embarcation, suspendue en

l'air. Pas un muscle n'a bronché sur la figure de M. de Freneuse, à la

vue de cette nouvelle catastrophe. D'une voix forte il donne l'ordre

de filer le palan d'arrière. Mais au moment où la chaloupe reprend

son équilibre et touche au flot, une vague brise le gouvernail de

l'embarcation, et celle-ci mal assise, est rasée coup sur coup par deux

lames. On parvient pourtant à pousser au large. Un des sous-officiers

gouverne le mieux possible avec un mauvais aviron, et matelots et

passagers trempés par la pluie qui tombait par torrents et masquait

l'atterrage, la figure fouettée par les embruns de la mer, rament au

plus près, en récitant à haute voix le _confiteor_, et en s'unissant au

P. Crespel qui psalmodiait les versets du _miserere_. Pendant ce temps,

un ressac terrible bat à la côte. On l'entend clairement à bord. Le

bruit va grandissant. Tout-à-coup la chaloupe entre dans le tourbillon

mugissant. Une lame énorme l'empoigne, la soulève, la chavire, et roule

chacun pêle-mêle et meurtris sur le sable et sur les galets de la grève.

Un nouvel acte de sang-froid venait de prolonger les jours de ces

malheureux. Voyant la chaloupe grimper sur le dos de la dernière vague,

et prévoyant qu'elle la reporterait au large, un matelot avait passé

un grelin dans un organeau, l'avait enroulé autour de son poignet, et

s'était laissé porter à terre avec lui.

La mer venait de lâcher sa proie; mais la position des naufragés n'en

était guère devenue meilleure. Le hasard les avait jetés sur un îlot que

la marée haute recouvrait, et en gagnant la terre ferme, ils faillirent

périr une troisième fois. Il fallait traverser à gué la rivière du

Pavillon.

Quelques heures après, le petit canot monté par six personnes vint les

rejoindre. Elles rapportaient que dix-sept matelots n'avaient pas voulu

abandonner M. de Freneuse. Ce dernier ne pouvait se décider à quitter

son navire; et on peut se faire une triste idée de cette première nuit

passée, par les uns sans abri et sans feu sur cette terre déserte de

l'Anticosti, par les autres sur un navire battu en brèche par la mer, et

certains d'être engouffrés par elle d'une minute à l'autre.

A minuit, la tempête était dans toute sa violence. Chacun avait perdu

l'espoir de se sauver, lorsqu'au petit jour, on s'aperçut que le navire

tenait bon. La violence du flot était tombée. Il n'y avait plus une

minute à perdre pour le sauvetage, et chacun se mit à l'oeuvre. On

embarqua des provisions avariées, les outils du charpentier, du goudron,

une hache, quelques voiles. Puis, il fallut regagner terre; et le

capitaine de Freneuse les larmes aux yeux et emportant son pavillon,

quitta le dernier l'épave de la _Renommée_.

Cette seconde nuit passée sur l'île, fut encore plus triste que la

première. Il tomba deux pieds de neige. Sans les voiles, tout le monde

serait mort de froid. Ces rudes débuts ne découragèrent personne; de

suite on se mit au travail. Le mât d'artimon de la _Renommée_ était venu

du plain; on tailla dedans une quille nouvelle pour la chaloupe. Elle

fut calfatée avec soin, et son étambot et ses bordages furent refaits à

neuf. Pendant que les uns coupaient du bois, les autres faisaient fondre

la neige. Bref, on se créa le plus d'occupations possibles pour tâcher

d'oublier: mais hélas! à ces heures de travail, succédèrent bientôt les

heures d'épuisement. Les malheureux naufragés avaient, au moins, une

perspective de six mois sur l'île d'Anticosti, puisqu'il leur fallait y

attendre l'ouverture de la navigation. Or, en ces temps-là, les navires

qui passaient de Québec en France n'emportaient que pour deux mois de

vivres. Au moment où elle avait touché, la _Renommée_ avait onze jours

de mer; une partie des provisions étaient avariées par le naufrage,

et en s'astreignant à la plus stricte économie, c'est-à-dire en ne

distribuant à chacun qu'une maigre ration par vingt-quatre heures,

chaque homme pouvait--tous calculs faits--prolonger sa vie de quarante

jours! A cette incontestable certitude, était venu se joindre l'hiver,

arrivé dans toute sa rigueur. La glace rendait le navire inaccessible;

six pieds de neige couvraient le sol, et pour comble de désespoir, les

fièvres venaient de faire leur apparition et exerçaient de faciles

ravages sur ces natures émaciées.

Il fallut prendre une décision suprême.

Un poste français passait alors l'hiver à Mingan, où il s'occupait à

faire la chasse au loup-marin. Pour se rendre là, il fallait d'abord

faire quarante lieues de grève avant d'atteindre la pointe nord-ouest de

l'île, puis comme le dit le P. Crespel, "descendre un peu et traverser

douze lieues de haute mer". On agita l'idée de se diviser en deux

groupes. L'un devait rester à la rivière au Pavillon: l'autre irait à

Mingan chercher du secours. Lorsque cette proposition fut soumise au

conseil, chacun la trouva inattaquable. La grande difficulté consistait

à désigner ceux qui feraient du premier groupe, et ceux qui feraient

partie du second. C'était à qui ne resterait pas en arrière.

Dans cette pénible alternative, le P. Crespel eut recours à Dieu. Le 26

novembre, il dit la messe du Saint-Esprit; et dès que le saint sacrifice

eut été terminé, vingt-quatre hommes se levèrent, et prirent la

résolution de se résigner à la volonté divine, assurant qu'ils

hiverneraient coûte que coûte à la rivière au Pavillon.

Cet acte d'abnégation tranchait le noeud gordien. Toute cette nuit-là

fut employée à entendre des confessions; et le lendemain, après avoir

laissé des provisions à ces braves gens, et leur avoir juré sur les

saints Évangiles qu'ils reviendraient les reprendre aussitôt que

possible, le capitaine de Freneuse, le P. Crespel, M. de Senneville,

suivis de trente-huit personnes, prirent le chemin de l'inconnu. La

misère et le danger avaient nivelé la position de ces hommes. Avant de

se quitter officiers et matelots s'embrassèrent en pleurant. Hélas! bien

peu devaient se revoir.

En partant, M. de Freneuse subdivisa ses gens en deux sections. Treize

d'entre eux manoeuvraient le petit canot; vingt-sept s'embarquèrent

dans la chaloupe. Jusqu'au 2 décembre, cette navigation de conserve fut

affreuse. A peine gagnait-on chaque jour deux ou trois lieues qu'il

fallait faire à la rame, et par un froid intense. Le soir, on dormait

sur la neige: et pour toute nourriture ces pauvres abandonnés n'avaient

qu'un peu de morue sèche, et quelques gouttes de colle de farine

détrempée dans de l'eau de neige.

Le 2 décembre, le temps se mit au beau. Une petite brise soufflait sans

âpreté, et la joie renaissait sur ces figures hâves et décharnées,

lorsqu'en voulant doubler la pointe sud-ouest, la chaloupe qui allait à

la voile, fit la rencontre d'une houle affreuse. En manoeuvrant pour

lui échapper, elle perdit le canot de vue. Plus tard on sut ce qu'était

devenu ce dernier: il s'était laissé affaler. Mais comme pour le quart

d'heure, il fallait faire terre au plus vite, on finit par y parvenir

à deux lieues de là, au milieu de mille précautions. Un grand feu fut

allumé sur la côte, pour indiquer aux retardataires où se trouvaient les

gens de M. de Freneuse; puis, après avoir mangé un peu de colle,

ils s'endormirent dans l'eau et dans la neige fondante, pour n'être

réveillés que par une tempête terrible. Dès ses premières bourrasques,

elle jeta la chaloupe à la côte. Il fallut alors s'occuper à la réparer

de suite; mais ce contre-temps eut son bon côté. Deux renards qui

étaient venus rôder dans les environs furent pris au piège, et cette

viande fraîche devint par la suite d'un grand secours.

Dès le 7 décembre, M. de Freneuse put reprendre la mer, mais le coeur

navré. Malgré de nombreuses reconnaissances, il n'avait pu découvrir

aucune trace de son canot.

A peine la chaloupe eut-elle fait trois heures de marche qu'une nouvelle

tempête l'assaillissait au large. Pas un havre, pas une crique ne

s'offrait pour donner refuge à ces malheureux; et cette nuit-là fut

peut-être une des plus terribles qu'ils eurent à endurer. Ils la

passèrent à errer au milieu des vagues et des glaces, dans une baie où

le grappin ne mordait pas. On ne réussit à débarquer qu'au petit jour,

au milieu d'un froid brûlant, qui ne tarda guère à faire prendre la

baie, et avec elle la chaloupe. Dès lors celle-ci devenait inutile.

Il fallut donc se décider à ne pas pousser plus loin. Les provisions

furent débarquées; et de suite on se mit à l'oeuvre pour construire des

cabanes en branches de sapin[12], ainsi qu'un petit dépôt, où les vivres

furent disposés de manière, à ce que personne ne pût y toucher sans

être aussitôt vu par les autres. Puis, on adopta un règlement pour la

distribution. Chacun avait droit à quatre onces de colle par jour; et

on fit en sorte que deux livres de farine et deux livres de viande de

renard pussent servir au repas quotidien de dix-sept hommes! Une fois la

semaine, une cuillerée à bouche de pois venait rompre la monotonie de

cette cuisine; et en vérité, dit le P. Crespel, c'était le meilleur de

nos dîners.

[Foonote 12: Le P. Crespel qui, dans ses missions chez les Outagamis

s'était mis au fait de cette étude d'architecture primitive, avoue

ingénument que sa cabane était la plus commode.]

Les exercices du corps devinrent obligatoires. Léger, Basile et le

P. Crespel allaient couper des fagots et faire du bois; d'autres

transportaient l'approvisionnement aux cabanes; les troisièmes traçaient

ou entretenaient la route qui menait à la forêt. Au milieu de ces

occupations, les épreuves ne faisaient guère défaut. La vermine rongeait

ces malheureux qui n'avaient qu'un change pour tous vêtements. La fumée

des huttes et les éblouissantes blancheurs de la neige donnaient à la

plupart de douloureuses ophtalmies; et la mauvaise nourriture, jointe

à l'eau de neige, avaient engendré la constipation et le diabète, sans

faire, pour cela, ployer d'un cran l'énergie de ces hommes de fer.

Le 24 décembre, le P. Crespel fit dégeler quelques gouttes de vin. La

Noël approchait; et il se préparait à dire la messe de minuit. Elle fut

célébrée sans pompe, ni ornements, dans la plus grande des cabanes.

Ce dut être un spectacle sublime que de voir tous ces abandonnés,

se recueillir au milieu des solitudes de l'Anticosti, et dans leur

dénuement sans exemple, se rapprocher d'un enfant nu et couché dans une

étable, pour mêler leurs larmes aux siennes, et pour l'y adorer.

L'année 1737 débuta pour ces pauvres gens d'une manière, terrible. Dès

l'aube du jour de l'an, Foucault envoyé à la découverte, revint avec la

poignante nouvelle que la chaloupe avait été enlevée par les glaces.

Pendant cinq jours, ce ne furent que gémissements et lamentations. Tout

le monde se sentait perdu. Chacun voulait mourir. L'esprit de suicide

passait et repassait dans ces cerveaux troublés par tant de malheurs, et

le P. Crespel ne cessa, pendant ce temps, de leur démontrer la grandeur

de l'apostolat de la souffrance: cette seule voie que Dieu avait prise

pour racheter le genre humain. Il les supplia de se confier en la

miséricorde divine; célébra le jour des Rois une seconde messe du

Saint-Esprit, pour le prier de donner sa force et ses lumières à ces

âmes si éprouvées, et parla dans son sermon, de la grandeur de la

mission qui incombe à ceux qui se dévouent pour sauver les autres.

Touchés par ces bonnes paroles, Foucault et Vaillant s'offrirent pour

aller à la recherche de la chaloupe.

--Tant il est vrai, ajoute finement le P. Crespel, que dans quelque

situation que l'on soit, on aime toujours à s'entendre élever.

L'amour-propre ne nous quitte qu'avec la vie.

Bien leur prit de cet excès de zèle. Deux heures après, ils accouraient

tout joyeux, et annonçaient à leurs camarades qu'en fouillant la grève

et le bois, ils étaient tombés sur un ouigouam indien, et sur deux

canots d'écorce abrités sous des branches. Comme trophée de leur

expédition, ils emportaient une hache et de la graisse de loup-marin.

L'île était habitée!

Il n'y avait plus à en douter, et les éclats de la joie la plus vive

succédèrent au plus sombre des chagrins. Chacun sentait le courage lui

revenir. Le lendemain fut tout aussi joyeux. En poussant plus loin leurs

excursions, deux matelots découvrirent la chaloupe arrêtée au large,

dans un champ de glace, et en revenant au camp avec cette heureuse

nouvelle, ils firent l'inappréciable trouvaille d'un coffre plein

d'habits, que le flot avait arraché à la _Renommée,_ et que les hasards

de la mer étaient venus apporter là.

Mais tous ces rires ne durèrent qu'un éclair. L'épreuve allait revenir

plus amère que jamais.

Le 23 janvier, le maître-charpentier mourut presque subitement. Des

symptômes alarmants s'accentuèrent de plus en plus. Fresque tous les

hommes eurent les jambes enflées: et le 16 février, un coup terrible

vint foudroyer le camp. Le capitaine de Freneuse s'en était retourné

vers Dieu, au milieu des prières de l'Extrême-Onction. Puis, ce

fut autour de Jérôme Bosseman; puis, à celui de Girard; puis, au

maître-canonnier qui, avant de mourir, abjura le calvinisme. Chacun,

avant l'heure suprême, se confessait au P. Crespel, et s'éteignait

saintement dans la résignation. Quand tout était fini, les moins faibles

se levaient, traînaient au dehors les cadavres de leurs camarades, et

les amoncelaient dans la neige, à la porte de la cabane. Nul n'avait la

force d'aller plus loin.

Les éléments conjurés luttèrent avec ces angoisses terribles. Le 6 mars,

une tempête de neige se déchaîna sur l'île et écrasa sous une avalanche

la cabane du P. Crespel, le forçant à venir se réfugier dans celle des

matelots, qui était plus spacieuse. Là, pendant trois jours, ils furent

retenus prisonniers par l'ouragan, sans pouvoir allumer du feu, n'ayant

rien à manger, ne se désaltérant qu'avec de la neige fondue, et voyant

périr de froid cinq de leurs camarades. A tout prix, il fallait sortir

de ce tombeau. En unissant leurs efforts, ils réussissent à déblayer

la neige et vont alors aux provisions. Hélas! le froid est piquant. Un

quart d'heure suffit pour geler les pieds et les mains de Basile et de

Foucault, qu'il faut rentrer à bras dans la cabane. Grâce cependant au

dévouement de ces deux hommes, une ration de trois onces de colle

vint rompre ce jeûne de trois jours; mais elle fut mangée avec tant

d'avidité, que tous faillirent en mourir. Encouragés par l'exemple de

Basile et de Foucault, Léger, Furst et le P. Crespel courent au bois

pour en remporter quelques fagots. Dès huit heures du soir cette maigre

provision est déjà consumée, et le froid devint si intense cette

nuit-là, que le sieur Vaillant père fut trouvé mort sur son lit de

branches de sapin. Il fallut songer à changer de cabane et à déblayer

celle du P. Crespel. Elle était la plus petite, et pouvait être plus

facilement chauffée. On ne peut imaginer rien de plus navrant que le

sombre défilé qui se fit alors: les moins écloppés portant sur leurs

épaules MM. de Senneville et Vaillant fils qui tombaient par morceaux,

pendant que Le Vasseur, Basile et Foucault, ayant les extrémités gelées,

se traînaient sur leurs coudes et sur leurs genoux.

Les îles: Promenades dans le golfe Saint-Laurent Une partie de la Côte Nord, l'île aux Oeufs, l'Anticosti, l'île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine · 第 4 / 12 段