de carré courut à lui, suivi du capitaine qui essaya de soulever le
commandant dans ses bras, ces deux hommes atterrés ne purent saisir au
passage que trois longs soupirs entrecoupés.
Le commandant Têtu venait de descendre son dernier quart.
Jeune--trente-quatre ans--doué d'une intelligence supérieure, d'une âme
profondément catholique, d'un coeur loyal--dans une acception que bien
des gens de notre siècle auraient peine à comprendre, Théophile Têtu
remplissait à la satisfaction de tous le poste d'honneur qu'on lui avait
confié. Ses études, militaires et scientifiques, ses connaissances en
droit maritime, ses travaux particuliers, contribuèrent à en faire un
spécialiste qui, hélas! n'eut que le temps de se faire regretter.
Le matin de ce triste jour, la _Canadienne_, flamme en berne, cinglait
vers le bassin de Gaspé, emportant la dépouille de son ancien
commandant. Le lendemain elle s'arrêtait au milieu de la baie. Une
foule énorme était allée au-devant du cercueil qui, couvert du drapeau
anglais, était porté sur les épaules de six marins de choix. Les cordons
du poêle étaient tenus par les consuls et les notables: le canon
grondait de minute en minute, et le deuil qui assombrissait toutes ces
figures de pécheurs, au teint hâlé par le vent de la mer, donnait bien
la mesure de la perte qu'ils venaient de faire.
Puis, tout en arpentant le banc de quart, mon esprit me ramenait à
Québec, où la modestie qui avait présidé à la vie de M. Têtu avait jeté
un dernier reflet sur ses funérailles.
Ici, plus de garde d'honneur, plus de clairons, plus de fanfares de
deuil: mais-un long cortège d'amis se déroulant en file, sous un ciel
gris et sombre d'automne, derrière un modeste cercueil, sur lequel
reposaient les insignes de lieutenant de vaisseau.
Au cimetière, un temps d'arrêt au bord d'une fosse que les croque-morts
avaient oublié de faire assez large; et ce bruit mat et mystérieux de la
terre qui s'égrène et croule de la pelle du fossoyeur sur une tombe, où
gît une parcelle du coeur de ceux qui se groupent silencieux autour du
trou béant.
La mer rapproche de Dieu. Ce soir-là--et je n'ai pas besoin de l'écrire
ici--une fervente prière fut dite pour l'âme de celui qui dort
maintenant, à quelques pas de la fosse des pauvres, au pied d'une humble
croix du cimetière de Belmont; de cette croix qui sera toujours pour
le croyant ce qu'était l'_ancre de salut_ pour le commandant de la
_Canadienne_, un gage de foi et d'espérance en la miséricorde de son
Dieu.
Au milieu de ces retours vers le passé, nous avions quitté
l'hospitalière baie des Sept-Iles.
Elle commençait à s'effacer derrière nous, et le cap tourné vers
l'Anticosti, nous tanguions et nous nous laissions emporter sur le dos
flexible de la houle du large. Chacun avait regagné son cadre,
excepté les officiers de service et le gardien du phare de la
Pointe-aux-Bruyères, mon fidèle conteur Gagnier, qui ne tarissait plus,
une fois qu'il était mis à même de nous dire quelques uns des terribles
drames de son île.
--Avez-vous entendu parler de la catastrophe de la baie du Renard? me
dit-il, en allumant un cigare.
--Non, mon ami. Où se trouve cette baie?
--A quelque vingt milles de mon phare, endroit où j'ai bien hâte
d'arriver.
--Et que s'est-il donc passé à la baie du Renard?
--Quelque chose qui se présente assez souvent sur notre île. Il y a de
cela assez longtemps, au printemps de 1820, un trappeur, en visitant ses
pièges, fit la trouvaille d'une corde qui pendait le long d'un rocher.
Il la tira à lui. Une cloche de navire se mit aussitôt à tinter. Le
premier mouvement du chasseur fut celui de la frayeur; mais après avoir
réfléchi, il fit le tour du plateau, et se trouva en face de trente
cadavres. C'était tout ce qui restait de l'équipage et des passagers du
vapeur le _Granicus_. Jetés à la côte vers la fin du mois de Novembre
1818, non-seulement ces malheureux avaient eu à combattre contre le
froid; mais la faim s'était mise à les harceler sans pitié. La lutte
avait été longue, à en juger par les tristes reliefs qui entouraient ces
morts. Dans un four, construit tant bien que mal, à quelques pas de là,
gisait la moitié d'un cadavre qui avait servi à repaître ces pauvres
affamés. A la branche d'une pruche était suspendu le corps déchiqueté
d'une petite fille qui, elle aussi, avait dû faire partie du lugubre
garde-manger. Mangeurs et mangés furent enterrés pêle-mêle dans une
vaste fosse que les pêcheurs ont eu la précaution d'entourer d'une
palissade. Je vous mènerai voir ce triste endroit, si vous passez
quelques jours au phare.
--Merci de votre complaisance, et je ne dis pas non, si le capitaine
veut nous accorder cette relâche; mais en attendant, savez-vous que
votre naufrage du _Granicus_ m'en rappelle un autre qui s'est passé en
1736? A cette époque un gouvernement prévoyant n'avait pas encore songé
à venir en aide aux marins dévoyés, en jetant sur leurs routes des
phares, des amers, et, en cas de malheur, des dépôts de provisions et
des maisons de secours. Ce naufrage est celui du P. Crespel. Embarqué
sur la _Renommée_, vaisseau de 300 tonneaux, armé de 14 canons et
commandé par M. de Freneuse, il vint se jeter "à un quart de lieue de
terre, sur la pointe d'une batture de roches plates, éloignée d'environ
huit lieues de la pointe méridionale de l'Anticosti". C'est peut-être
une des plus navrantes légendes de l'île. A coup sûr, c'est la moins
connue; et comme causer aide à tuer le temps à bord, je veux vous conter
de fil en aiguille ce terrible épisode de la mer[10].
[Note 10: Ce naufrage est raconté à son frère par le père Emmanuel
Crespel qui le lui décrit d'une manière très-vive. Bibaud nous dit
dans son "Magasin du Bas-Canada" que, "ce récollet arriva dans la
Nouvelle-France au commencement d'octobre 1724". Après être resté
quelque temps à Québec, le P. Crespel fut nommé par Mgr de la Croix
de Saint-Vallier missionnaire de Sorel, où il demeura deux ans. M.
de Lignerie l'emmena alors comme aumônier de l'expédition contre les
Outagamis, et à son retour le P. Crespel desservit le fort de Niagara
pendant les trois années d'usage, puis successivement le Détroit, le
fort de Frontenac, et celui de la pointe à la Chevelure, sur le lac
Champlain: mission pénible s'il en fut une, assure-t-il, en mentionnant
cette dernière dans son livre. Sauvé du naufrage de la _Renommée_, le
P. Crespel fut nommé à la cure de Soulanges, où il demeura deux ans.
L'ordre de ses supérieurs le fit alors repasser en France, sur le
vaisseau du roi le _Rubis_, commandant de Jonquières, pour prendre le
vicariat du couvent d'Avesnes en Hainault. Il y demeura jusqu'à ce qu'il
fut nommé aumônier des troupes françaises commandées par le maréchal
de Maillebois, et finit son long et dur apostolat par venir mourir à
Québec, le 28 avril 1775, après avoir été pendant quinze ans supérieur
commissaire de son ordre, au Canada.]
--C'était le 3 novembre 1736 que M. de Freneuse partait de Québec avec
54 hommes à son bord[11]. Tout s'était passé sans aucune avarie jusqu'au
14 au matin. Il y avait bien eu, de fois à autre, quelque saute de vent
qui, jeté au nord-nord-est, avait passé au nord-est, puis à l'est, pour
se fixer pendant deux jours au sud-sud-est. Jusque là, solide et neuve,
la _Renommée_ se comportait admirablement. Les ris pris dans les
huniers, elle louvoyait au large de l'Anticosti, se gouvernant sur son
compas au sud-est-quart-est, puis au sud-est. Tout-à-coup, le vent
fraîchit et se met à souffler en tempête. La lame se creuse, devient
fatigante; et en voulant virer à terre, le navire touche, talonne et
embarque aussitôt d'énormes paquets de mer. Il n'en fallait pas plus
pour faire perdre la tête à une partie de l'équipage. Seul, le maître
canonnier eut en ce moment le sang-froid de sauter dans la soute aux
provisions, d'y prendre ce qu'il put de biscuit, de monter quelques
fusils, un baril de poudre et une trentaine de gargousses, et d'entasser
le tout dans le petit canot. Une vague vint sur ces entrefaites ajouter
encore aux plaintes et à la confusion, en emportant le gouvernail de la
_Renommée_, et le mât d'artimon rompu à coups de hache, étant tombé sur
la hanche de bâbord, fit prêter la bande au malheureux navire.
[Note 11: La _Renommée_ devait se rendre à la Rochelle: elle était
consignée à M. Pacaud, trésorier de France.]
Impassible au milieu de ce chaos, M. de Freneuse donne l'ordre de hisser
la chaloupe sur ses porte-manteaux. Vingt personnes embarquent; mais au
moment où la dernière prend place, un des palans manque: et la moitié de
cette grappe humaine est précipitée dans l'abîme pendant que ceux qui
restent, se cramponnent aux plats-bord de l'embarcation, suspendue en
l'air. Pas un muscle n'a bronché sur la figure de M. de Freneuse, à la
vue de cette nouvelle catastrophe. D'une voix forte il donne l'ordre
de filer le palan d'arrière. Mais au moment où la chaloupe reprend
son équilibre et touche au flot, une vague brise le gouvernail de
l'embarcation, et celle-ci mal assise, est rasée coup sur coup par deux
lames. On parvient pourtant à pousser au large. Un des sous-officiers
gouverne le mieux possible avec un mauvais aviron, et matelots et
passagers trempés par la pluie qui tombait par torrents et masquait
l'atterrage, la figure fouettée par les embruns de la mer, rament au
plus près, en récitant à haute voix le _confiteor_, et en s'unissant au
P. Crespel qui psalmodiait les versets du _miserere_. Pendant ce temps,
un ressac terrible bat à la côte. On l'entend clairement à bord. Le
bruit va grandissant. Tout-à-coup la chaloupe entre dans le tourbillon
mugissant. Une lame énorme l'empoigne, la soulève, la chavire, et roule
chacun pêle-mêle et meurtris sur le sable et sur les galets de la grève.
Un nouvel acte de sang-froid venait de prolonger les jours de ces
malheureux. Voyant la chaloupe grimper sur le dos de la dernière vague,
et prévoyant qu'elle la reporterait au large, un matelot avait passé
un grelin dans un organeau, l'avait enroulé autour de son poignet, et
s'était laissé porter à terre avec lui.
La mer venait de lâcher sa proie; mais la position des naufragés n'en
était guère devenue meilleure. Le hasard les avait jetés sur un îlot que
la marée haute recouvrait, et en gagnant la terre ferme, ils faillirent
périr une troisième fois. Il fallait traverser à gué la rivière du
Pavillon.
Quelques heures après, le petit canot monté par six personnes vint les
rejoindre. Elles rapportaient que dix-sept matelots n'avaient pas voulu
abandonner M. de Freneuse. Ce dernier ne pouvait se décider à quitter
son navire; et on peut se faire une triste idée de cette première nuit
passée, par les uns sans abri et sans feu sur cette terre déserte de
l'Anticosti, par les autres sur un navire battu en brèche par la mer, et
certains d'être engouffrés par elle d'une minute à l'autre.
A minuit, la tempête était dans toute sa violence. Chacun avait perdu
l'espoir de se sauver, lorsqu'au petit jour, on s'aperçut que le navire
tenait bon. La violence du flot était tombée. Il n'y avait plus une
minute à perdre pour le sauvetage, et chacun se mit à l'oeuvre. On
embarqua des provisions avariées, les outils du charpentier, du goudron,
une hache, quelques voiles. Puis, il fallut regagner terre; et le
capitaine de Freneuse les larmes aux yeux et emportant son pavillon,
quitta le dernier l'épave de la _Renommée_.
Cette seconde nuit passée sur l'île, fut encore plus triste que la
première. Il tomba deux pieds de neige. Sans les voiles, tout le monde
serait mort de froid. Ces rudes débuts ne découragèrent personne; de
suite on se mit au travail. Le mât d'artimon de la _Renommée_ était venu
du plain; on tailla dedans une quille nouvelle pour la chaloupe. Elle
fut calfatée avec soin, et son étambot et ses bordages furent refaits à
neuf. Pendant que les uns coupaient du bois, les autres faisaient fondre
la neige. Bref, on se créa le plus d'occupations possibles pour tâcher
d'oublier: mais hélas! à ces heures de travail, succédèrent bientôt les
heures d'épuisement. Les malheureux naufragés avaient, au moins, une
perspective de six mois sur l'île d'Anticosti, puisqu'il leur fallait y
attendre l'ouverture de la navigation. Or, en ces temps-là, les navires
qui passaient de Québec en France n'emportaient que pour deux mois de
vivres. Au moment où elle avait touché, la _Renommée_ avait onze jours
de mer; une partie des provisions étaient avariées par le naufrage,
et en s'astreignant à la plus stricte économie, c'est-à-dire en ne
distribuant à chacun qu'une maigre ration par vingt-quatre heures,
chaque homme pouvait--tous calculs faits--prolonger sa vie de quarante
jours! A cette incontestable certitude, était venu se joindre l'hiver,
arrivé dans toute sa rigueur. La glace rendait le navire inaccessible;
six pieds de neige couvraient le sol, et pour comble de désespoir, les
fièvres venaient de faire leur apparition et exerçaient de faciles
ravages sur ces natures émaciées.
Il fallut prendre une décision suprême.
Un poste français passait alors l'hiver à Mingan, où il s'occupait à
faire la chasse au loup-marin. Pour se rendre là, il fallait d'abord
faire quarante lieues de grève avant d'atteindre la pointe nord-ouest de
l'île, puis comme le dit le P. Crespel, "descendre un peu et traverser
douze lieues de haute mer". On agita l'idée de se diviser en deux
groupes. L'un devait rester à la rivière au Pavillon: l'autre irait à
Mingan chercher du secours. Lorsque cette proposition fut soumise au
conseil, chacun la trouva inattaquable. La grande difficulté consistait
à désigner ceux qui feraient du premier groupe, et ceux qui feraient
partie du second. C'était à qui ne resterait pas en arrière.
Dans cette pénible alternative, le P. Crespel eut recours à Dieu. Le 26
novembre, il dit la messe du Saint-Esprit; et dès que le saint sacrifice
eut été terminé, vingt-quatre hommes se levèrent, et prirent la
résolution de se résigner à la volonté divine, assurant qu'ils
hiverneraient coûte que coûte à la rivière au Pavillon.
Cet acte d'abnégation tranchait le noeud gordien. Toute cette nuit-là
fut employée à entendre des confessions; et le lendemain, après avoir
laissé des provisions à ces braves gens, et leur avoir juré sur les
saints Évangiles qu'ils reviendraient les reprendre aussitôt que
possible, le capitaine de Freneuse, le P. Crespel, M. de Senneville,
suivis de trente-huit personnes, prirent le chemin de l'inconnu. La
misère et le danger avaient nivelé la position de ces hommes. Avant de
se quitter officiers et matelots s'embrassèrent en pleurant. Hélas! bien
peu devaient se revoir.
En partant, M. de Freneuse subdivisa ses gens en deux sections. Treize
d'entre eux manoeuvraient le petit canot; vingt-sept s'embarquèrent
dans la chaloupe. Jusqu'au 2 décembre, cette navigation de conserve fut
affreuse. A peine gagnait-on chaque jour deux ou trois lieues qu'il
fallait faire à la rame, et par un froid intense. Le soir, on dormait
sur la neige: et pour toute nourriture ces pauvres abandonnés n'avaient
qu'un peu de morue sèche, et quelques gouttes de colle de farine
détrempée dans de l'eau de neige.
Le 2 décembre, le temps se mit au beau. Une petite brise soufflait sans
âpreté, et la joie renaissait sur ces figures hâves et décharnées,
lorsqu'en voulant doubler la pointe sud-ouest, la chaloupe qui allait à
la voile, fit la rencontre d'une houle affreuse. En manoeuvrant pour
lui échapper, elle perdit le canot de vue. Plus tard on sut ce qu'était
devenu ce dernier: il s'était laissé affaler. Mais comme pour le quart
d'heure, il fallait faire terre au plus vite, on finit par y parvenir
à deux lieues de là, au milieu de mille précautions. Un grand feu fut
allumé sur la côte, pour indiquer aux retardataires où se trouvaient les
gens de M. de Freneuse; puis, après avoir mangé un peu de colle,
ils s'endormirent dans l'eau et dans la neige fondante, pour n'être
réveillés que par une tempête terrible. Dès ses premières bourrasques,
elle jeta la chaloupe à la côte. Il fallut alors s'occuper à la réparer
de suite; mais ce contre-temps eut son bon côté. Deux renards qui
étaient venus rôder dans les environs furent pris au piège, et cette
viande fraîche devint par la suite d'un grand secours.
Dès le 7 décembre, M. de Freneuse put reprendre la mer, mais le coeur
navré. Malgré de nombreuses reconnaissances, il n'avait pu découvrir
aucune trace de son canot.
A peine la chaloupe eut-elle fait trois heures de marche qu'une nouvelle
tempête l'assaillissait au large. Pas un havre, pas une crique ne
s'offrait pour donner refuge à ces malheureux; et cette nuit-là fut
peut-être une des plus terribles qu'ils eurent à endurer. Ils la
passèrent à errer au milieu des vagues et des glaces, dans une baie où
le grappin ne mordait pas. On ne réussit à débarquer qu'au petit jour,
au milieu d'un froid brûlant, qui ne tarda guère à faire prendre la
baie, et avec elle la chaloupe. Dès lors celle-ci devenait inutile.
Il fallut donc se décider à ne pas pousser plus loin. Les provisions
furent débarquées; et de suite on se mit à l'oeuvre pour construire des
cabanes en branches de sapin[12], ainsi qu'un petit dépôt, où les vivres
furent disposés de manière, à ce que personne ne pût y toucher sans
être aussitôt vu par les autres. Puis, on adopta un règlement pour la
distribution. Chacun avait droit à quatre onces de colle par jour; et
on fit en sorte que deux livres de farine et deux livres de viande de
renard pussent servir au repas quotidien de dix-sept hommes! Une fois la
semaine, une cuillerée à bouche de pois venait rompre la monotonie de
cette cuisine; et en vérité, dit le P. Crespel, c'était le meilleur de
nos dîners.
[Foonote 12: Le P. Crespel qui, dans ses missions chez les Outagamis
s'était mis au fait de cette étude d'architecture primitive, avoue
ingénument que sa cabane était la plus commode.]
Les exercices du corps devinrent obligatoires. Léger, Basile et le
P. Crespel allaient couper des fagots et faire du bois; d'autres
transportaient l'approvisionnement aux cabanes; les troisièmes traçaient
ou entretenaient la route qui menait à la forêt. Au milieu de ces
occupations, les épreuves ne faisaient guère défaut. La vermine rongeait
ces malheureux qui n'avaient qu'un change pour tous vêtements. La fumée
des huttes et les éblouissantes blancheurs de la neige donnaient à la
plupart de douloureuses ophtalmies; et la mauvaise nourriture, jointe
à l'eau de neige, avaient engendré la constipation et le diabète, sans
faire, pour cela, ployer d'un cran l'énergie de ces hommes de fer.
Le 24 décembre, le P. Crespel fit dégeler quelques gouttes de vin. La
Noël approchait; et il se préparait à dire la messe de minuit. Elle fut
célébrée sans pompe, ni ornements, dans la plus grande des cabanes.
Ce dut être un spectacle sublime que de voir tous ces abandonnés,
se recueillir au milieu des solitudes de l'Anticosti, et dans leur
dénuement sans exemple, se rapprocher d'un enfant nu et couché dans une
étable, pour mêler leurs larmes aux siennes, et pour l'y adorer.
L'année 1737 débuta pour ces pauvres gens d'une manière, terrible. Dès
l'aube du jour de l'an, Foucault envoyé à la découverte, revint avec la
poignante nouvelle que la chaloupe avait été enlevée par les glaces.
Pendant cinq jours, ce ne furent que gémissements et lamentations. Tout
le monde se sentait perdu. Chacun voulait mourir. L'esprit de suicide
passait et repassait dans ces cerveaux troublés par tant de malheurs, et
le P. Crespel ne cessa, pendant ce temps, de leur démontrer la grandeur
de l'apostolat de la souffrance: cette seule voie que Dieu avait prise
pour racheter le genre humain. Il les supplia de se confier en la
miséricorde divine; célébra le jour des Rois une seconde messe du
Saint-Esprit, pour le prier de donner sa force et ses lumières à ces
âmes si éprouvées, et parla dans son sermon, de la grandeur de la
mission qui incombe à ceux qui se dévouent pour sauver les autres.
Touchés par ces bonnes paroles, Foucault et Vaillant s'offrirent pour
aller à la recherche de la chaloupe.
--Tant il est vrai, ajoute finement le P. Crespel, que dans quelque
situation que l'on soit, on aime toujours à s'entendre élever.
L'amour-propre ne nous quitte qu'avec la vie.
Bien leur prit de cet excès de zèle. Deux heures après, ils accouraient
tout joyeux, et annonçaient à leurs camarades qu'en fouillant la grève
et le bois, ils étaient tombés sur un ouigouam indien, et sur deux
canots d'écorce abrités sous des branches. Comme trophée de leur
expédition, ils emportaient une hache et de la graisse de loup-marin.
L'île était habitée!
Il n'y avait plus à en douter, et les éclats de la joie la plus vive
succédèrent au plus sombre des chagrins. Chacun sentait le courage lui
revenir. Le lendemain fut tout aussi joyeux. En poussant plus loin leurs
excursions, deux matelots découvrirent la chaloupe arrêtée au large,
dans un champ de glace, et en revenant au camp avec cette heureuse
nouvelle, ils firent l'inappréciable trouvaille d'un coffre plein
d'habits, que le flot avait arraché à la _Renommée,_ et que les hasards
de la mer étaient venus apporter là.
Mais tous ces rires ne durèrent qu'un éclair. L'épreuve allait revenir
plus amère que jamais.
Le 23 janvier, le maître-charpentier mourut presque subitement. Des
symptômes alarmants s'accentuèrent de plus en plus. Fresque tous les
hommes eurent les jambes enflées: et le 16 février, un coup terrible
vint foudroyer le camp. Le capitaine de Freneuse s'en était retourné
vers Dieu, au milieu des prières de l'Extrême-Onction. Puis, ce
fut autour de Jérôme Bosseman; puis, à celui de Girard; puis, au
maître-canonnier qui, avant de mourir, abjura le calvinisme. Chacun,
avant l'heure suprême, se confessait au P. Crespel, et s'éteignait
saintement dans la résignation. Quand tout était fini, les moins faibles
se levaient, traînaient au dehors les cadavres de leurs camarades, et
les amoncelaient dans la neige, à la porte de la cabane. Nul n'avait la
force d'aller plus loin.
Les éléments conjurés luttèrent avec ces angoisses terribles. Le 6 mars,
une tempête de neige se déchaîna sur l'île et écrasa sous une avalanche
la cabane du P. Crespel, le forçant à venir se réfugier dans celle des
matelots, qui était plus spacieuse. Là, pendant trois jours, ils furent
retenus prisonniers par l'ouragan, sans pouvoir allumer du feu, n'ayant
rien à manger, ne se désaltérant qu'avec de la neige fondue, et voyant
périr de froid cinq de leurs camarades. A tout prix, il fallait sortir
de ce tombeau. En unissant leurs efforts, ils réussissent à déblayer
la neige et vont alors aux provisions. Hélas! le froid est piquant. Un
quart d'heure suffit pour geler les pieds et les mains de Basile et de
Foucault, qu'il faut rentrer à bras dans la cabane. Grâce cependant au
dévouement de ces deux hommes, une ration de trois onces de colle
vint rompre ce jeûne de trois jours; mais elle fut mangée avec tant
d'avidité, que tous faillirent en mourir. Encouragés par l'exemple de
Basile et de Foucault, Léger, Furst et le P. Crespel courent au bois
pour en remporter quelques fagots. Dès huit heures du soir cette maigre
provision est déjà consumée, et le froid devint si intense cette
nuit-là, que le sieur Vaillant père fut trouvé mort sur son lit de
branches de sapin. Il fallut songer à changer de cabane et à déblayer
celle du P. Crespel. Elle était la plus petite, et pouvait être plus
facilement chauffée. On ne peut imaginer rien de plus navrant que le
sombre défilé qui se fit alors: les moins écloppés portant sur leurs
épaules MM. de Senneville et Vaillant fils qui tombaient par morceaux,
pendant que Le Vasseur, Basile et Foucault, ayant les extrémités gelées,
se traînaient sur leurs coudes et sur leurs genoux.