toujours douté de quelque chose de semblable, dit une voix étrangère, en
s'adressant à Agénor Gravel. Des goélettes prises par le calme, dans la
passe du Nord, y ont déjà repêché des canons. Dame! ils n'étaient pas
neufs la rouille les rongeait; les huîtres et les coquilles s'étaient
attachées au fer et au cuivre, et ils n'étaient plus de grande utilité,
si ce n'est pour servir de lest. A l'autre bout de l'île, à la pointe
des Anglais, la cabane du père Ruel est pleine de bayonnettes, de
haches, de boulets et autres vieilles ferrailles, qu'il s'amuse à
ramasser lorsqu'il ne pêche pas. Et, puisque vous êtes si curieux de
ces choses, venez, avec moi jusqu'au phare: je vous donnerai un bout
de baguette de fusil qui vient de l'Anglais, et que l'autre jour en
seinant, nous avons ramené au plein.
Cette voix sympathique était celle de M. Paul Côté, l'excellent gardien
du phare de l'Ile-aux-Oeufs.
Agénor ne se fit pas prier pour accepter ce morceau de cuivre tout rongé
par le temps et par la mer. Il l'examina longuement: puis, après l'avoir
retourné en tous sens, il le glissa flegmatiquement dans la fameuse
sacoche, en nous disant sous forme de péroraison:
--Les bibelots du père Ruel, et ce bout de baguette de fusil, voilà
peut-être tout ce qui reste maintenant pour raconter au passant la fin
terrible de l'expédition de Sir Hovenden Walker. Si d'un côté l'histoire
fut indulgente pour le marin anglais, et si quelques-uns de ses
compatriotes, Smith entre autres, allèrent jusqu'à passer sous silence
cette catastrophe, la légende s'empara de la navrante ballade, et c'est
ainsi que la soeur Juchereau de Saint-Ignace écrivit plus tard que Sir
Hovenden "craignant d'être mal reçu de la Reine fit sauter en l'air son
navire quand il fut sur la Tamise". Il est vrai que Charlevoix assurait
à son tour "qu'il se brisa sur l'Ile-aux-Oeufs avec sept de ses plus
gros transports."
Puis après une pause:
--La première de ces assertions était sans doute suffisante pour donner
libre cours à l'imagination de mon voisin de gauche, reprit Gravel en me
regardant malicieusement, car, si je ne me trompe pas, tu as jadis
écrit dans tes _"Contes à la Veillée"_ l'histoire de cet _amiral du
brouillard_ qui demandait à ses persécuteurs:
--Pouviez-vous vous attendre à ce que j'ordonnasse au vent et à la
tempête de s'arrêter? Serait-il devenu possible que, par les subtilités
de la magie, j'eusse eu le pouvoir de créer l'ouragan et de tisser des
brouillards dans le seul but de noyer tant de malheureux et de chercher
le danger, sans aucun autre profit ou avantage pour moi, que le plaisir
toujours stérile de faire le mal pour le mal?
III.
AU MILIEU DU GOLFE.
Situé à soixante-et-dix pieds an-dessus du niveau de la haute marée et à
six cents pieds au bout sud du rocher, le phare de l'Ile-aux-Oeufs est
une construction octogone de trente-cinq pieds de haut. Cette tourelle
surplombe la maison du gardien Paul Côté, et déjà sur le pas de la porte
on voyait les figures souriantes de ses deux filles, qui s'empressaient
pour mieux nous recevoir pendant que, par la fenêtre entr'ouverte un bel
enfant, à l'oeil intelligent, mais aux joues pâlies par la fièvre et
par la douleur, nous regardait venir d'un air tout étonné. Quinze jours
auparavant, en voulant tirer sur une outarde, il s'était déchargé un
fusil dans le bras gauche, et sa blessure soignée tant bien que mal par
des gens qui n'avaient pas la moindre notion de chirurgie, présentait
déjà les symptômes de la gangrène.
Pourtant, notre présence sur l'île avait ramené un peu de gaieté et
partout dans cette maison régnait le plaisir de l'hospitalité. A
l'intérieur du phare, tout n'était que joie, bruit et questions. La
vaisselle, les nappes, les friandises des jours de fête sortaient des
coffres et des armoires. Pendant que madame Côté trottinait et donnait
des ordres pour nous faire servir une collation froide, Agenor et sa
bruyante compagnie s'étaient emparés de l'harmonium placé dans le petit
salon qui fait face à la mer, et entonnaient l'_In exitu Israël_ de leur
plus belle voix de mélomanes. Quant au maître de céans il ne flânait
guère, non plus; et sous son oeil vigilant, pots, verres bols et
carafons s'alignaient ainsi, sans vergogne sur table et commodes,
défiant à qui mieux mieux la proverbiale sobriété de notre capitaine.
Ce fut alors qu'un de nos officiers mis en belle humeur par toutes ces
bonnes choses, se prit à nous raconter sur la famille Côté un trait
d'héroïsme qui mérite d'être connu.
Chaque année, du premier avril au vingt décembre, le phare de
l'Ile-aux-Oeufs doit être allumé. Du côté de la mer il offre une lumière
blanche, tournante, visible à quinze milles, et qui donne un éclat
chaque minute et demie. Tous les marins savent si la rotation d'un
phare à feu changeant doit se faire avec une précision mathématique.
Autrement, il peut y avoir erreur. Une lumière est prise pour une autre,
et un sinistre devient alors la fatale conséquence du moindre retard
apporté dans le fonctionnement de la machine. Or, une nuit vers la fin
de l'automne de 1872, le pivot de la roue de communication de mouvement
qui s'abaisse, de manière à ce que les roues d'angle engrènent
convenablement, se cassa. La saison était trop avancée pour faire
parvenir la nouvelle à Québec et demander du secours au ministère de la
marine. Force fut donc de remplacer la mécanique par l'énergie humaine,
et le gardien, aidé par sa famille, se dévoua. Pendant cinq semaines,
cet automne-là, et cinq semaines au printemps suivant, homme, femme,
filles et enfants tournèrent à bras cet appareil. Le givre, le froid,
la lassitude engourdissaient les mains; le sommeil alourdissait les
paupières. N'importe, il fallait tourner toujours, tourner sans cesse,
sans se hâter, sans se reposer, tant que durerait ce terrible quart, où
la consigne consistait à devenir automate et à faire marcher la
lumière qui indiquait la route aux travailleurs de la mer. Pendant ces
interminables nuits, où les engelures, les insomnies et l'énervement
s'étaient donné rendez-vous dans cette tour, pas une plainte ne se fit
entendre. Personne, depuis l'enfant de dix ans jusqu'à la femme de
quarante, ne fut trouvé en défaut; et le phare de l'île-aux-Oeufs
continua, chaque minute et demie, à jeter sa lumière protectrice sur les
profondeurs orageuses du golfe.
Que de navires, sans le savoir, furent sauvés, ces années-là, par
l'héroïsme obscur de Paul Côté, de sa femme et de ses filles, les
demoiselles Pelletier.
Déjà, quelques heures avaient été consacrées à la douce hospitalité de
ces braves gens, lorsqu'un matelot vint nous prévenir que la baleinière
attendait; et bientôt nous quittions l'île au milieu d'un feu de
mousqueterie bien conditionné. Agénor s'était élu à l'unanimité chef de
la pétarade du bord, pendant que Paul Côté, debout sur un rocher et armé
d'un vieux mousquet français, s'efforçait de remettre consciencieusement
à Gravel l'horrible tintamarre que ce dernier s'était ingénié à tirer
hors des flancs de son harmonium.
Mais hélas! cent fois hélas! le psalmiste avait peut-être en tête le
bourdonnement de ces bruyantes salves, lorsqu'il écrivait: "_periit
gloria, eorum tum sonitu._" Bientôt, nous ne vîmes plus que de petits
flocons de fumée blanchâtre s'élever de la falaise, où toussait le
mousquet obstiné du gardien du phare, pendant que, toutes voiles dehors
et vapeur à trois quarts de vitesse, nous laissions dans notre sillage
le flot où dormaient les matelots de Sir Hovenden Walker, et que nous
cinglions rapidement vers la baie des Sept-Iles.
Il ventait grand frais, et comme le baromètre s'était pris à baisser
et qu'il présageait du gros temps, le capitaine décida que nous
chercherions, pour la nuit, un refuge dans ce havre spacieux. Vers cinq
heures de l'après-midi, nous nous engagions donc dans la passe qui
s'ouvre entre les îles aux Basques et celles du Carousel et de la
Manowin.
Rien de féerique comme le spectacle qui nous attendait au moment où nous
allions débouquer le chenal du milieu, qui a une largeur d'un mille et
quart. Incliné sous ses huniers et faisant demi-vapeur, le _Napoléon
III_ passait comme une flèche, rasant à une encablure à peine des
rochers qui avaient de quatre à cinq cents pieds de hauteur, et dont les
têtes semblaient avoir été atteintes par la lame d'acier de Roland qui,
apprenant la trahison d'Angélique, s'amusait pour tromper sa douleur
à fendre des montagnes d'un seul coup d'épée. Large de deux milles et
trois quarts à son entrée, la baie des Sept-Iles s'étend à peu près à
six milles du nord à l'ouest. Après avoir fait notre dernière abatée,
l'ancre mordit sur un fond d'argile; et doucement à l'abri, au milieu
de cet immense cercle qui pourrait contenir à l'aise les plus belles
flottes du monde, on se serait cru alors sur un lac tranquille, si le
sifflement du vent dans nos hunes et dans nos mâts de perroquet ne fût
venu nous avertir que la tempête sûre de nous rejoindre une autre
fois, passait fièrement au-dessus de nos têtes, dédaignant pour le
quart-d'heure de secouer le _Napoléon III_ dans ses bras nerveux.
Si un climat rigoureux, une terre aride et le défaut de bois de
construction n'étaient là pour entraver ses débuts, il y aurait moyen de
fonder sur cette grève sablonneuse un des plus beaux entrepôts de pêche,
et l'une des plus fortes villes maritimes du continent américain. Six
forts construits avec toutes les innovations créées par le génie moderne
et jetés à l'entrée des chenaux de l'est, de l'ouest et du milieu--trois
goulets qui mènent au fond de la baie--seraient suffisants pour défendre
les passes et saborder n'importe quel vaisseau qui voudrait les forcer.
Mais la solitude et la désolation semblent faites pour le Labrador; et
il vaut mieux respecter le secret de Dieu qui, si l'on en croit une
légende racontée par les gens de mer, a voulu que le silence, les longs
hivers et l'abandon pesassent à tout jamais sur cette terre, qui fut
maudite avant d'être donnée en partage à Caïn.
A la place de cette splendide cité que nous nous sommes amusés à fonder
ce soir-là, on apercevait du pont du navire un maigre entrepôt de la
compagnie de la Baie d'Hudson, et une petite chapelle destinée au culte
catholique. Six hommes d'équipe nous conduisirent à terre, où nous fûmes
accueillis par un Irlandais, facteur de la puissante raison sociale qui
jadis avait le monopole des fauves arctiques, et régnait en souveraine
jusque dans les solitudes du pôle nord. Ce brave homme nous fit les
honneurs de son magasin, où nous ne vîmes qu'une assez mince provision
de fourrures.
C'était l'époque de la traite avec les Montagnais. Sur la grève gisaient
dix on onze ouigouams, autour desquels pullulaient des chiens à la queue
en trompette. La cloche venait de tinter le signal de la prière du soir,
et chacun dans la tribu se hâtait, pour arriver un des premiers, à la
petite chapelle construite en bois et peinte en bleu à l'intérieur. Les
hommes entraient de ce pas furtif et léger qui caractérise les races qui
s'en vont, et allaient s'agenouiller du côté qui leur était réservé;
pendant que dans leur compartiment, la tête enveloppée dans un large
foulard rouge, les femmes s'accroupissaient sur leurs talons, et
ressemblaient ainsi à ces moresques qu'aimait tant à peindre ce pauvre
Henri Regnault, tué par les Prussiens à Buzenval. Bientôt, une voix
vieillotte et nasillarde attaqua bravement le chapelet. La langue
montagnaise doit se prêter admirablement à la déclamation, si l'on en
juge par notre expérience de ce soir-là; car, tout en ne manquant pas un
seul _gloria_, ni un seul _ave_, la vieille chargée de réciter la prière
battait intrépidement la mesure sur les antipodes sauvages d'un rejeton
des anciens néophytes du P. Maximin Leclère[9]. Le moutard, comme il en
avait le droit, hurlait à coeur fendre, pendant que l'implacable main
montait et descendait sur la partie lésée, avec la précision d'une
pendule. Le chapelet ne subissait pas une minute de retard pour tout
cela et une madone tricotée en laine jaune et bleue regardait cette
exécution d'un air abasourdi, pendant qu'un saint, sculpté dans le
chêne d'un mât trouvé au plain, donnait gravement dans sa niche, en se
rappelant sans doute les périls qu'il avait courus jadis, sur la terre
et sur l'onde. Au milieu de ces choses, certains parfums hétéroclites
s'étaient hypocritement glissés dans l'atmosphère; et toute la tribu
toussait comme si elle se disposait à entrer à l'hôpital. Un mouvement
très prononcé de tangage et de roulis entre le pouce et l'index,
sans cesse plongés dans le scalp d'ébène de ces enfants de la forêt,
indiquait clairement que chaque personne, portait sur elle des myriades
d'autres créatures du bon Dieu. Il n'en fallut pas plus pour décourager
notre talent d'observateur. Agénor, malgré nos protestations, commençait
à trouver éternels ces hommages rendus à la patience suprême, et de
guerre lasse nous retournâmes respirer sur la grève, admirant sans
réserve le courage des saints missionnaires d'autrefois qui, pour
arracher ces âmes à l'ignorance et à l'idolâtrie, n'avaient pas craint
d'affronter la misère, le froid, les rigueurs de l'hiver, les tortures,
la maladie, _and last but not least_, l'incomparable vermine qui suit
partout le peau-rouge.
[Note 9: Le P. Maximin Leclère, frère du P. Chrétien Leclère, était
de Lille en Flandre, et avait déjà servi cinq ans aux Sept-Iles et à
l'île d'Anticosti. _Harrisse, Bibliographie de la N-France_, p. 160.]
Il était écrit que nous ririons ce jour-là; car Agénor à qui son
caractère nerveux ne permettait pas de rester en place, venait de
découvrir le chef de ces ex-anthropophages. Il était assis gravement
sur un banc, appuyant sans façon son royal dos sur le revêtement de
la petite chapelle. Une casquette d'ingénieur de la marine anglaise,
rehaussée par l'éclat d'un large galon d'or, ornait la tête huileuse
du roi de ces parages qui, pour nous faire honneur, s'était aussi
pompeusement paré que la mère Jézabel. Après s'être respectueusement
incliné devant ce collègue du roi de Prusse, qui a nom Barthélémy I,
nous cherchions et nous allions trouver quelques-unes de ces paroles
polies et flatteuses qui concilient de suite, aux humbles et aux petits,
la faveur des grands de la terre, lorsque Gravel, sans plus de façon se
mit à marchander les mocassins en peau de caribou qui protégeaient les
pieds de Sa Majesté. Barthélémy, avec toute la dignité possible, leva en
l'air trois de ses doigts de potentat, pendant que ses lèvres royales
daignaient laisser passer le mot "shilling". Agénor se mit alors à
compter six douze sous, et ce fut ainsi que maître Gravel trouva le
moyen d'entrer dans les bottes de S. M. Barthélémy I. Le roi devait
pourtant avoir une joie plus complète encore que celle que lui procurait
la possession de cette menue monnaie. Un de nos camarades de voyage, M.
Smith, ayant tiré de sa poche un galon d'argent de la longueur de huit
pouces, plus ou moins, remarqua un éclair de convoitise dans la
prunelle du chef indien. Il le lui offrit gracieusement, et, dans son
enthousiasme, Sa Majesté oublieuse de tout décorum, se mit à danser une
gavotte autour de nous. Je crois qu'en ce moment nous aurions pu obtenir
n'importe quoi de sa haute protection; d'autant plus que, si la chose
existait en ce royaume, une baronnie vaudrait un mètre de galon rouge,
et un duché s'échangerait contre une casquette anglaise. O Jean
Verrazzano, ô Roberval, ô Cook, ô Marion, ô Lapeyrouse, dire que vous
êtes disparus dans les oesophages de gens semblables à ceux-ci, et qui
n'auraient pas demandé mieux que de troquer le déjeuner de ce matin-là,
contre un bout de cuivre ou un vieux couteau de pacotille!
Pendant que nous prenions nos ébats à la cour de Barthélémy I, le temps
était devenu aussi maussade que la figure d'un ministre en train de
remettre son portefeuille. Un rideau de brume courait sur la mer.
Nous nous embarquâmes avant qu'il eût eu le temps de nous masquer le
_Napoléon III_, et bientôt nous dormions tranquillement sur nos ancres,
bercés au bruit des rafales qui s'engouffraient le long des îlots mornes
et déserts qui bouchent l'entrée de la baie.
A quelques encablures était mouillée une goëlette américaine, arrivée
de la veille. La tempête l'avait forcée à venir chercher un refuge
aux Sept-Iles, et dans le courant de l'après-midi, une embarcation se
détacha de son arrière et se dirigea vers notre steamer. Elle était
montée par le capitaine Johnson et cinq matelots américains, au nez en
poinçon, à la tête osseuse et énergique, aux épaules athlétiques et à la
chique monstrueuse. Partis de Gloucester depuis deux mois, ils faisaient
la pêche au flétan, et trente mille livres de cet excellent poisson
étaient déjà entassées dans la cale de leur bâtiment. L'équipage de ces
goëletons de pêche est payé à la part: en moyenne, chaque homme gagne
ainsi de cinquante à soixante piastres par mois, et cela pendant toute
l'année, car pour eux la morte-saison n'existe pas, puisque l'hiver ils
s'en vont prendre la morne sur les bancs de Terreneuve. En quatre jours,
l'année précédente, notre hôte avait eu la chance d'emmagasiner à son
bord 32,000 livres de ce dernier poisson.
Ces pêches miraculeuses se renouvellent souvent, et cet américain
nous raconta qu'un de ses amis, le capitaine O'Brien de la goëlette
l'_Ossipee_ avait pris, en un mois, 90,628 livres de flétan qui, vu
l'encombrement du marché, ne lui avaient rapporté pour cette courte
croisière, que deux mille cinq cent trente-trois piastres. Il y a deux
espèces de flétan, ajoutait le capitaine Johnson: l'une est blanche et
se vend habituellement seize cents la livre, l'autre est grise et se
donne pour onze cents.
Malheureusement, comme cela arrive presque toujours en Amérique,
lorsqu'un mineur cupide frappe un filon qui rapporte, il finit par le
gâter avant de lui faire donner son rendement. Il en a été de même pour
la pêche au flétan dans les eaux canadiennes. Les Américains l'épuisent
chaque année, et la conséquence inévitable de cette destruction, sans
relâche, a été la baisse toujours croissante du prix de ce poisson
recherché qui, s'il n'est protégé par une sage législation, finira par
disparaître. Ce qui se vendait en 1873 pour seize et onze cents, ne
valait plus en 1876 que neuf cents et demi et cinq cents et demi, et
dernièrement encore la goëlette l'_Arequipa_ appartenant à la maison
Rowe et Jordan, commandée par le capitaine Dowdell, rentrait
à Gloucester, après une station de treize jours dans le golfe
Saint-Laurent, avec un chargement de 32,000 livres valant $2,100. La
part seule du cuisinier, pour ces treize jours d'ouvrage se montait à
$155, et celle de chaque homme d'équipage à $119.
Depuis la signature du traité de Genève, les armateurs et les pêcheurs
américains ont le droit de venir vivre et faire fortune, où nos pêcheurs
canadiens ne trouvent que le moyen de végéter et de se traîner dans la
misère et la routine. Deux goëlettes américaines, assure le commandant
Lavoie, dans son rapport de 1875, entrèrent un matin à la pointe aux
Esquimaux, et à l'étonnement de ceux qui étaient présents, prirent à une
distance de 20 à 50 verges du rivage 75,000 livres de flétan. Il est
vrai que nos rivaux, au lieu de se diviser sur de niaises questions
locales, et de s'asservir insoucieusement au monopole jersiais, ne
négligent rien pour obtenir le succès et surtout de gros profits. Ils
ont à leur disposition les plus fins voiliers, les engins de pêche les
plus perfectionnés, les appâts les plus dispendieux, et par-dessus
tout,--chose, paraît-il, impossible à rencontrer chez nous,--ils allient
l'esprit de concorde à celui d'entreprise.
Si la visite du capitaine Johnson était intéressante pour nous, elle
était pour lui on ne peut plus intéressée. Il venait s'informer si nous
allions saisir sa goëlette, car elle péchait en contrebande; et il
ignorait complètement ce qui s'était conclu lors de la convention de
Genève. Or, le traité devenait en force quelques jours après. Notre
capitaine jugea prudent de ne pas trop faire de zèle. Nous avions assez
alors des réclamations de l'_Alabama_; et sur sa réponse négative, la
joie reparut sur toutes ces figures de loups de mer.
On organisa un concert à bord. Un de nos lieutenants avait découvert
un violon à trois cordes. Encouragée par les sons d'une petite
flûte sournoise, une lutte d'harmonie s'engagea entre ces terribles
instruments, le vent et les cordages, pendant que le capitaine qui n'y
pouvait rien, nous racontait, en guise de distraction, la fin de son
premier ingénieur, M. Crockett. Lors de la croisière précédente, ce
musicien distingué, à force de faire des fugues et des arpèges, avait
fini un beau soir par fermer à tout jamais son cahier de musique. Dans
un moment de folie incontrôlable, il se figura que les modestes chants
de la terre ne lui allaient plus. D'une main fébrile il avait déposé sa
casquette d'uniforme sur le capot d'échelle, et du haut des bastingages
de tribord il s'était perdu dans le trémolo de l'océan.
Ce récit me rappela la mort de mon ami, le commandant Têtu, qui était
venu s'éteindre dans ces parages, et comme ce brave garçon subit la loi
commune, et qu'il semble oublié maintenant, je crus bon, pendant que
flûte et violon allaient toujours _crescendo_, de me réfugier sur le
banc de quart, et là, d'essayer à me rappeler les moindres détails de
cette triste occurrence.
On aurait dit que ces choses s'étaient passées la veille, tant elles se
présentaient fraîches à ma mémoire.
C'était cependant vers les premiers jours de mai 1868: la goélette armée
_la Canadienne_ se balançait sur ses ancres, prête à quitter la rade de
Québec, pour s'acheminer vers la haute mer. Une véritable coquetterie
de marin avait présidé à son armement. Les matelots avaient endossé la
tenue de service; le pont bien ciré donnait des reflets de glace de
Venise; les canons brillaient comme un anneau de fiançailles; les
flammes et les banderolles couraient du beaupré à la corne d'artimon, et
de temps à autre un joyeux vivat s'échappait du carré des officiers. On
partait pour la campagne de l'année pour courir sus à la contrebande
et à la fraude, protéger le gagne-pain des pêcheurs du golfe; et le
commandant qui tenait toujours à bien faire les choses, donnait à ses
amis, ce jour-là un repas d'adieu.
La _Canadienne_ partit joyeuse, s'inclinant coquettement sous le baiser
de la vague, et entraînant avec elle son bruyant équipage.
Six mois se passèrent, et avec eux une croisière comme chaque parole
d'adieu l'avait souhaitée. Puis au mois d'octobre--mensonge, ou plutôt
vérité de la poussière humaine,--l'élégant officier que tous avaient
connu si jovial, si spirituel, si dévoué à ce que la religion nous dit
d'aimer sur la terre, nous revenait seul, cloué dans une caisse que l'on
déposa vers minuit, sur un quai, au milieu des colis de la cargaison.
L'agonie s'était passée ainsi.
Partie le 11 octobre au matin de la Longue-Pointe, près de Mingan,
_la Canadienne_, après s'être mise en panne vis-à-vis la rivière au
Tonnerre, armait un canot sur l'ordre du commandant qui avait manifesté
le désir de se rendre à terre.
En route, M. Têtu se plaignit d'une violente douleur dans la région du
coeur; mais de retour à son bord, le mal avait disparu assez pour lui
permettre de réciter à son équipage la prière du soir.
Le mieux continua à se manifester. Après le souper il causa avec un
garde-pêche de la côte nord, Beaulieu, et comme la mer devenait forte,
il donna l'ordre à son capitaine de mettre sur les Sept-Iles.
Vers onze heures de la nuit le malaise regagna du terrain. Croyant à une
indigestion, le commandant, avec cette nature énergique que tous lui
connaissaient, sauta hors de son cadre pour prendre ce qu'il croyait
être un vomitif. C'était de la poudre antimoniale, substance
comparativement inoffensive, écrivait son prédécesseur, le commandant
Fortin. Plus tard, ajoutait-il encore, comme la douleur augmentait, il
prit de la magnésie, puis de la menthe, puis deux légères doses d'opium.
Le mieux se montra de nouveau, et croyant que tout était fini, M. Têtu
donna l'ordre au maître d'hôtel d'aller se reposer.
--Je sonnerai, s'il y a lieu.
Quelque temps après, le garde-pêche qui était couché dans le carré, vit
le commandant passer dans son cabinet de toilette: il revint d'un pas
ferme vers son lit, s'y appuya; puis joignant les mains, murmura:
--Mon Dieu! que je suis faible! Mon Dieu! ayez pitié de moi!
Ce furent là ses dernières paroles.