A bord tout était dans la joie. Le temps était clair; il ventait frais

et bon comme disent les marins, et Dieu daignait enfin sourire à cet

amiral anglais qui, malgré la paix existante alors entre la reine Anne

et le roi très-chrétien, s'en allait, pour satisfaire un royal caprice,

porter la torche et l'épée dans le pays de nos pères. Dans ces temps

hélas! le paradoxe était une arme subtile entre les mains du pouvoir.

Anne n'était pas femme à rester en arrière, et dans un jour de spleen,

elle s'était mise en tête que les Français établis au Canada et

obéissant aux prétendus titres de Sa Majesté le roi de France, étaient

tout autant ses sujets que s'ils fussent nés dans la Grande-Bretagne ou

en Irlande. Ces beaux sentiments trouvèrent un écho fidèle chez l'amiral

Walker; et il s'était occupé à les consigner dans une ronflante

proclamation, bien longtemps avant que sa flotte, âpre à son oeuvre de

destruction, se fût mise à courir toutes voiles dehors, la poulaine

tournée vers Québec.

A la hauteur du Cap-Breton, l'_Edgar_ sur lequel était hissé le pavillon

amiral, fut rejoint par le _Chester_ qui mit à son bord le capitaine

Paradis. Ce dernier commandait le _Neptune_ de la Rochelle, petit navire

de 120 tonneaux, armé de 10 canons, portant 70 hommes, dont 80 destinés

à la garnison de Québec. Il avait été amariné quelques jours auparavant

par le capitaine Matthews. Vieux loup de mer qui avait fait deux

naufrages dans le golfe, et en était rendu à son quarantième voyage au

Canada, le capitaine Paradis connaissait son Saint-Laurent par coeur; et

décidément, le ciel semblait se ranger du côté de l'amiral, en jetant

sur sa route pareil pilote. Une récompense de cinq cents pistoles--soit

deux cent cinquante louis--dont cent pistoles d'arrhes, fut promise au

capitaine Paradis s'il voulait se faire le lamaneur de la flotte: une

fois rendu à Québec, le prix du _Neptune_ lui serait payé en entier, et

sa vieillesse mise à l'abri du besoin.

Pour être juste envers le prisonnier de Walker, les mémoires et les

documents du temps ne mentionnent pas s'il accepta ou refusa. La seule

chose qui soit parvenue jusqu'à nous, c'est que Paradis, au dire même

de l'amiral, ne se gêna nullement pour lui faire un sombre tableau des

misères et des intempéries qui attendaient la flotte anglaise dans les

eaux de la Nouvelle-France. Ces avis concordaient avec ce que le

premier lieutenant du _Neptune_, expédié à Boston à bord de la prise du

_Chester_, avait déjà assuré à l'amiral:

--Si vous vous aventurez dans le Saint-Laurent avec pareille flotte, lui

disait-il, vous y perdrez tous vos vaisseaux.

Sur le moment, Walker crut que ces paroles n'étaient qu'une ruse de la

part d'un Français qui voulait sauver son pays de l'invasion. Bientôt,

l'idée d'être obligé d'endurer peut-être les rigueurs d'un hiver

canadien se prit à hanter continuellement le cerveau de l'amiral, et

plus tard, ce cauchemar lui faisait écrire une de ses meilleures pages.

Mais en ce moment, tout entier à ce que lui disait Paradis, et se

rappelant en même temps la conversation du lieutenant du _Neptune_,

Walker devint soucieux; et la brise venant à tourner grand frais, il

prit la résolution de se mettre à l'abri dans le havre de Gaspé. Un

navire français de la Biscaye était là, en train de charger du poisson

pour l'Europe. On s'en empara, et comme le lendemain il fallait faire

d'inutiles efforts pour le touer au large, l'ordre fut donné de le

saborder, de mettre le feu aux habitations du bassin, de détruire les

provisions qu'on y trouverait, et de faire prisonniers tous ceux qu'on

rencontrerait, pendant que le _Sapphire_ et le _Léopard_ iraient brûler

Bonaventure, qui ne fut sauvé que par un calme plat.

Amère dérision des choses humaines! Qui aurait dit en ce moment au

chevalier Sir Hovenden Walker, contre-amiral de l'escadre blanche, que

ce méchant lougre coulé à fond, et cette dizaine de baraques réduites en

cendres seraient les seuls souvenirs que sa formidable armada laisserait

aux flots oublieux du Saint-Laurent, l'aurait-il crû?

Un vent frais poussa bientôt l'escadre hors du bassin de Gaspé. En le

débouquant la brise fléchit, le calme se fit; et, une pluie fine se

prit à tomber pendant qu'au large le brouillard se faisait. Bientôt il

enveloppa la flotte, ne laissant voir que de fois à autres les voiles

d'une frégate ou d'un transport, qui tâchaient de garder autant que

possible leur ligne de bataille pour éviter le boulet que chaque

commandant de division avait ordre de leur envoyer, dans le cas où ils

s'en sépareraient. Ceci dura toute la journée du 22 août, mais le soir

le vent se prit à souffler en foudre, le brouillard devint de plus en

plus intense, la sonde ne mordit pas, et comme depuis le mardi les

vigies n'avaient pas signalé la terre, ou calcula par estime qu'on

serrait de près le Nord.

L'officier de loch venait de faire une erreur de quinze lieues!

Paradis consulté, fut alors d'avis de mettre en panne avec les amures

à bâbord, tout en ayant soin de se tenir la tête au sud au moyen du

perroquet d'artimon et du grand hunier.

Deux heures et demie se passèrent à faire cette manoeuvre, et l'amiral

venait de se mettre au lit, quand tout à coup, le capitaine de l'_Edgar_

crut entrevoir là terre. D'après de nouveaux calculs, il en était

arrivé à la conclusion que c'était la côte sud, et courant avertir

son supérieur, il reçut l'ordre de faire des signaux à la flotte pour

qu'elle virât immédiatement vent arrière, et recommençât la même

manoeuvre avec les amures à tribord.

Un jeune officier du régiment du général Seymour, le capitaine Goddard,

se trouvait alors sur le gaillard d'arrière. Il aperçut la mer déferler

et se briser sous le vent, au moment où l'_Edgar_ faisait son abatée; et

tout effrayé, il se précipita dans les appartements de l'amiral, en lui

criant:

--Sir Hovenden! nous sommes entourés de récifs!

L'amiral se prit à plaisanter M. Goddard sur sa frayeur; lui assura que

le capitaine de sa frégate, M. Paddon, était encore plus compétent pour

les choses de la mer qu'un officier d'infanterie, et lui souhaita le

bonsoir.

Le fantassin ne se tint pas pour battu. Pendant cette conversation

avec son supérieur les brisants avaient grandi: un tumulte terrible se

faisait sur le pont, et oublieux de l'étiquette pour ne plus songer

qu'au salut de tous, le capitaine Goddard rentrant de nouveau dans le

carré de Sir Hovenden, le supplia au nom de Dieu, de monter sur son banc

de quart.

L'amiral s'y rendit gaiement--_in gown and slippers--_en robe de chambre

et en pantoufles.

L'_Edgar_ était à la veille de talonner. Tout le monde avait perdu la

tête; personne ne savait où était allé Paradis. La frégate faisant

chapelle s'était laissée coiffer, et avait rejeté les brisants sous sa

hanche, pendant que pour comble de malheur, le capitaine Paddon hors

de lui, faisait dégager une ancre qui dérapa de suite, et qu'il fallut

couper immédiatement.

La lune sortit alors du brouillard, et montrant distinctement la

côte Nord, permit à l'amiral de rassurer un peu ses hommes. Sur ces

entrefaites, Paradis que l'on avait éveillé fit transmettre l'ordre de

hisser toutes les voiles. Il fallait sortir de là couvert de toiles, ou

chavirer.

L'_Edgar,_ sous la main ferme du capitaine canadien-français se pencha

sur les brisants, fit une seconde abatée, plongea fermement ses écubiers

sous la lame, et sortit.

Pendant cette nuit là, séparé de son escadre, l'amiral courut dans le

sud; puis, au matin, en reprenant sa bordée, il fit la rencontre du

_Swiftsure,_ qui lui apprit une partie de l'immense désastre que nous ne

connaissons plus que sous le nom du "naufrage de l'Anglais."

A ce rapport vint bientôt se joindre celui du capitaine Alexander, du

_Chatam._ Il était navrant.

Huit gros transports de 2,316 tonneaux et trois quarts,--ancienne

jauge,--l'_Isabella Anne-Catherine,_ le _Samuel et Anne,_ le _Nathaniel

et Elisabeth,_ le _Marlborough,_ le _Chatam,_ le _Colchester,_ le

_Content_ et le _Marchand de Smyrne_ étaient venus s'éventrer sur

l'Ile-aux-Oeufs, pendant cette nuit terrible. Les capitaines Richard

Bayley, Thomas Walkhup et Henry Vernon s'étaient noyés. Jusqu'à présent

884 cadavres jonchaient les criques de l'Ile-aux-Oeufs et les sables

de la côte du Labrador. Trois frégates le _Windsor_, l'_Aigle_ et le

_Montagne_ n'avaient évité une perte totale, qu'en se réfugiant, sans le

savoir, dans la passe où le _Napoléon III_ est ancré en ce moment. Par

ce désastre, les régiments des colonels Windress, Kaine et Clayton,

ainsi que celui du général Seymour, entièrement composés de vétérans de

l'armée de Marlborough, se trouvaient presqu'anéantis: et l'on reconnut

sur la grève deux compagnies entières des gardes de la reine, qu'on

distingua à leurs casaques rouges[6].

[Note 6: _Vide_ Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, Livre

XV, page 357.

D'après les numéros des lundis 10 et 23 juillet 1711 du _Boston

News-Letter, published by authority,_ les régiments embarqués sur les

transports de l'amiral Walker, étaient ceux des colonels Kirke, Seymour,

Disney, Windresse, Clayton, Kaine, ainsi que celui du général Hill.

Outre ces troupes, il y avait 600 hommes d'infanterie de marine

commandés par le colonel Churchill, et un train d'artillerie de

quarante chevaux sous les ordres du colonel King. Les troupes de milice

consistaient en deux régiments levés dans la baie du Massahusetts, dans

le New-Hampshire et dans la plantation du Rhode-Island, le premier

commandé par le colonel Walton, le second par le colonel l'honorable M.

Vetch.]

Quel était le chiffre exact des pertes de l'amiral Walker? Nul ne le

saura positivement, mais ce que l'historien peut rappeler, sans faire

erreur, c'est que dès son arrivée à Boston, Sir Hovenden demandait au

gouverneur Dudley quatre mois de rations pour les 9,885 hommes qu'il

amenait d'Angleterre; puis que lors du conseil de guerre tenu

sur l'opportunité d'attaquer Plaisance, après le naufrage de

l'Ile-aux-Oeufs, il déclara ne plus avoir que 3,802 hommes à bord de ses

frégates et 3,841 sur ses transports, soit un total de 7,643 matelots et

soldats.

Or, d'après le rapport officiel de l'amiral Walker, 220 hommes

embarquèrent à bord de l'_Isabella Anne Catherine;_ 102 étaient sur le

_Chatam;_ 150 sur le _Marlborough;_ 246 sur le _Marchand de Smyrne;_ 354

sur le _Colchester;_ 188 sur le _Nathaniel et Elizabeth;_ et 150 sur le

_Samuel et Anne:_ soit un total de 1,410. Tous ses vaisseaux, plus

le _Content_ qui n'est pas mentionné dans cette pièce justificative,

périrent sur l'Ile-aux-Oeufs. Et en faisant la part de la maladie et des

désertions, nous pouvons donc sans exagérer mettre à 1,100 le nombre des

noyés et des manquants à l'appel, le lendemain de la triste nuit du 22

août.[7]

[Note 7: Il ne faut pas oublier, que dans l'introduction de son

journal, page 25, Walker avoue avoir perdu, en s'en revenant, la frégate

le _Feversham_ de 36 canons, commandée par le capitaine Paston, ayant à

son bord 196 hommes d'équipage, et trois nouveaux transports dont les

morts n'entrent pas dans le dénombrement.

Au moment de livrer cette page à l'impression un curieux bouquin me

tombe sous la main. Il est intitulé: _The chronological historian,

containing a regular account of all transactions relating to British

affairs, by Mr. Johnson, London, MDCCXLIII_.

On lit ce qui suit aux pages 313, 314:

22 August 1711.--Eight of the transports of Sir Hovenden Walker's fleet

with eight hundred officers and soldiers were cast away in the river

Canada, where upon the rest of the fleet returned to New-England.

9 October 1711.--Sir Hovenden Walker and Brigadier Hill with the

fleet of men of war and transports returned to Portsmouth from their

Expedition of Canada, and on the 15 instant the admiral's ship the

_Edgar_ was accidentally blown up with 400 seamen and several other

people on board, _all the officers being ashore_.]

Ce soir-là, la tempête s'était rappelé qu'elle avait jadis dompté

l'orgueil d'un autre amiral anglais, Sir William Phipps, en lui

arrachant plus de mille hommes, et en lui brisant 38 vaisseaux.

Vingt minutes lui avaient suffi pour faire cette nouvelle oeuvre de

destruction, et sauver la Nouvelle-France de l'étreinte de l'Anglais.

Atterré par son incroyable désastre, l'amiral Walker enjoignit au

capitaine Cook du _Léopard_ de croiser autour de l'île et de sauver ceux

qu'il pourrait, pendant que lui-même courrait des bordées toute la

nuit. Le lendemain, il dépêcha le _Monmouth_, avec ordre de chercher un

mouillage sûr dans les environs, pour la flotte; mais l'officier de ce

navire ayant fait un rapport négatif, et les pilotes se reconnaissant

incapables de conduire l'escadre dans la baie des Sept-Iles, l'amiral

donna l'ordre de répartir les survivants sur le reste de ses vaisseaux,

et réunit son conseil de guerre.

On était alors à six lieues ouest-sud-ouest de la pointe des Monts

Pelées.

Tous les capitaines et pilotes furent sommés de se rendre auprès du

pavillon amiral, hissé temporairement à bord du _Windsor_. Les minutes

de cette séance disent que Sir Hovenden Walker présida, et que les

officiers présents furent, le capitaine Joseph Soans du _Swiftsure_,

le capitaine John Mitchel du _Monmouth_, le capitaine Robert Arris du

_Windsor_, le capitaine George Walton du _Montague_, le capitaine Henry

Gore du _Dunkirk_, le capitaine George Paddon de l'_Edgar_, le capitaine

John Cockburn du _Sunderland_, et le capitaine Augustin Rouse du

_Sapphire_. La discussion débuta sur un ton d'aigreur. Quelques

officiers allèrent jusqu'à reprocher à Sir Hovenden Walker de ne pas les

avoir consultés, avant le départ de Boston. L'amiral fut hautain.

Le capitaine Bonner pilote de l'_Edgar_, et M. Miller pilote du

_Swiftsure_, insistèrent sur le danger qu'offrait le passage de l'île

aux Coudres, près de Québec. Leurs camarades vinrent à la suite les uns

des autres avouer leur incompétence, et il fut résolu à l'unanimité

d'abandonner toute tentative sur Québec, et de s'en aller à la rivière

Espagnole, au cap Breton, pendant que le _Léopard_, en compagnie d'un

brick le _Four Friends_ et d'un sloop le _Blessing_, continueraient à

croiser le long du lieu du sinistre.

Au Cap Breton, les tâtonnements et les pertes de temps recommencèrent.

Walker n'osait plus retourner en Angleterre sans tenter un coup de main

sur Plaisance. D'ailleurs ses instructions étaient positives là-dessus.

Beaucoup d'officiers furent de l'avis de l'amiral; mais le général Hill

fit à ce projet une forte opposition. On eut recours encore une fois

à un conseil de guerre, et il fut résolu à l'unanimité, vu que l'on

n'avait plus que pour onze semaines de vivres--les hommes étant mis à

la demi-ration--de faire voile vers les côtes anglaises. Mais avant de

partir, l'amiral crut prudent de prendre possession de cette terre

au nom de la reine Anne, en remplaçant les armes de France par une

inscription latine taillée en forme de croix.

Tout était maintenant au complet, puisque cette croix qui se dressait

sur le Cap Breton, faisait face à l'entrée de ce golfe et de ce fleuve

Saint-Laurent, devenus le tombeau des Anglais, et remplaçait celle que

Sir Hovenden Walker avait oublié de laisser sur la côte déserte du

Labrador.

Ainsi se termina cette terrible expédition armée à grands frais, et sur

laquelle la reine Anne et ses ministres reposèrent tant d'espérances. La

désertion des équipages, l'indiscipline des officiers, l'incompétence

des pilotes, l'incroyable _jettatura_ de l'amiral, et surtout le manque

de patriotisme des Bostonnais, toujours prêts à importuner le roi pour

lui faire tenter un coup de main sur Québec, mais incapables de faire le

moindre sacrifice pécuniaire pour aider Sa Majesté à mener à bonne fin

pareille entreprise--furent les causes premières des désastres de cette

campagne qui, loin de perdre la Nouvelle-France, comme on l'espérait, ne

fut qu'une source de profits pour elle.

"--On crut envoyer à l'Ile-aux-Oeufs ramener leurs dépouilles, dit la

soeur Jeanne-Françoise Juchereau de Saint-Ignace, dans son Histoire

de l'Hôtel-Dieu de Québec. Monsieur Duplessis, receveur des droits

de monsieur l'amiral, et monsieur de Montseignat, agent de la ferme,

frétèrent une barque et gagèrent quarante hommes, à qui ils donnèrent un

aumônier et des provisions de vivres pour aller passer l'hiver dans cet

endroit, afin qu'au printemps ils tirassent tout ce qu'ils pourraient.

Ils partirent en 1711 et revinrent en 1712, au mois de juin, avec cinq

bâtiments chargés. Ils trouvèrent un spectacle dont le récit fait

horreur: plus de 2,000 cadavres nus sur la grève qui avaient presque

tous des postures de désespérés: les uns grinçaient des dents, les

autres s'arrachaient les cheveux, quelques-uns étaient à demi-enterrés

dans le sable, d'autres s'embrassaient. Il y avait jusqu'à sept femmes

qui se tenaient par la main et qui apparemment avaient péri ensemble.

Un sera étonné qu'il se soit trouvé des femmes dans ce naufrage. Les

Anglais se tenaient si assurés de prendre ce pays qu'ils en avaient

déjà distribué les gouvernements et les emplois: ceux qui devaient les

remplir emmenaient leurs femmes et leurs enfants afin de s'établir en

arrivant. Les Français prisonniers qui étaient dans la flotte, y en

virent quantité qui suivaient leurs pères ou leurs maris, et grand

nombre de familles entières qui venaient pour prendre habitation."

"La vue de tant de morts était affreuse, et l'odeur qui en sortait était

insupportable; quoique la marée en emportât tous les jours quelques-uns,

il en restait assez pour infecter l'air. On en vit qui s'étaient mis

dans le creux des arbres; d'autres s'étaient fourrés dans les herbes. On

vit les pistes d'hommes pendant deux ou trois lieues, ce qui fit croire

que quelques-uns avaient été rejoindre plus bas leurs navires. Il devait

y avoir de vieux officiers; car on trouva des commissions signées du Roy

d'Angleterre, Jacques II, réfugié en France dès 1689. Il y avait aussi

des catholiques, car parmi les hardes il se trouva des images de la

Sainte-Vierge."

"On rapporta des ancres d'une grosseur surprenante, des canons, des

boulets, des chaînes de fer, des habits fort étoffés, des couvertures,

des selles de chevaux magnifiques, des épées d'argent, des tentes bien

doublées, des fusils en abondance, de la vaisselle, des ferrures de

toutes sortes, des cloches, des agrès de vaisseaux et une infinité

d'autres choses."

On en vendit pour 5000 livres.

Tout le monde courait à cet encan: chacun voulait avoir quelque chose

des Anglais.

On y laissa beaucoup plus qu'on en put enlever; cela était si avant dans

l'eau qu'il fut impossible de tirer tout ce qu'on vit.

On en rapporta deux ans après pour 12,000 livres, sans compter tout ce

qu'on avait été d'ailleurs; "c'en fut assez, ajoute naïvement la

soeur Saint-Ignace, pour nous faire espérer que nos ennemis ne nous

attaqueraient plus et pour affermir notre confiance en Dieu."

A Québec, l'effet de ce désastre fut immense. La nouvelle y était

parvenue dès le 19 octobre 1711. C'était M. de la Valtrie qui, de retour

du Labrador, l'avait annoncée le premier; et nos pères voyant que la

colonie venait d'être sauvée d'une perte certaine, ne purent contenir

leur joie. Le vocable de la petite église de la basse-ville de Québec,

Notre-Dame de la Victoire, fut changé par la ville reconnaissante, en

celui de Notre-Dame des Victoires.

"On ne parlait plus que de la merveille opérée en notre faveur, dit

une chronique du temps; les poètes épuisèrent leur verve pour rimer

de toutes les façons sur ce naufrage. Les uns étaient historiques et

faisaient agréablement le détail de la campagne des Anglais; les antres

satiriques et raillaient sur la manière dont ils s'étaient perdus. Le

Parnasse devint accessible à tout le monde: les dames mêmes prirent la

liberté d'y monter, quelques-unes d'entre elles commencèrent et mirent

les messieurs en train, et non seulement les séculiers, mais les prêtres

et les religieux faisaient tous les jours des pièces nouvelles."

En Angleterre, le retour de l'expédition de l'amiral Walker sema la

honte à la cour et le deuil dans les familles. La main de Dieu ne cessa

pas de s'appesantir sur le malheureux Sir Hovenden. A peine arrivé à

Londres pour se rapporter à l'Amirauté, une estafette l'y rejoignit et

lui annonça la plus terrible des nouvelles. L'_Edgar,_ belle frégate de

70 canons, montée par 470 marins d'équipe, et qui avait navigué sous

pavillon-amiral pendant une partie de la campagne, venait de faire

explosion en rade de Portsmouth! Pas un homme, pas un officier, pas un

document, n'avait été sauvé; et il ne restait pas même une épave pour

être déposée plus tard au Musée Britannique, et y indiquer qu'une

frégate du nom de l'_Edgar_ avait existé jadis dans la marine royale.[8]

Qu'ajouter à cette série de malheurs?

[Note 8: Parmi ces documents se trouvait l'original du journal tenu

par Sir William Phipps lors de son expédition de Québec.

--The French minister came to me this evening, brought with him Sir

William Phipp's original journal of his Québec expedition, and gave it

me. This was blown up amongst several other material papers and draughts

in the _Edgar_--Walker's Journal p. 87.]

Pendant quelques années, Sir Hovenden Walker honni et ridiculisé par

tous, lorsque son collègue,--le général Hill,--se voyait honoré d'un

commandement, reçut dans sa retraite à Somersham, près de Saint Ives

Huntington. Ses vieux camarades de l'Amirauté, qui avaient servi avec

lui ou sous lui, oublieux de sa captivité en France et de ses vingt-huit

années de commandement, pour ne plus se souvenir que du naufrage de

l'Ile-aux-Oeufs, refusèrent pendant deux ans de régler ses comptes, sous

prétexte que les pièces justificatives s'étaient perdues sur l'_Edgar_:

puis, l'année suivante, sans aucun avis préalable, ils le retranchèrent

de la liste des amiraux, et lui ôtèrent sa demi-solde. Enfin, un jour

que l'amiral était de passage à Londres, un journal, le _Saint James

Post_, ayant annoncé qu'il avait été arrêté à sa résidence de Newington

Stoak par ordre de la Reine, Walker, qui aurait pu voir ses services

acceptés par la république de Venise ou par le czar de Moscou, mais qui

était trop loyal pour se mettre dans la position de pouvoir porter un

jour les armes contre l'Angleterre, se décida le coeur navré, à quitter

son implacable patrie pour se rendre dans la Caroline du Sud, y cultiver

une plantation.

Là encore, les sarcasmes et la haine de ses compatriotes poursuivirent

le proscrit anglais.

A sa grande surprise, après son désastre, l'amiral Walker avait été

assailli à Boston, par une avalanche de brochures plus violentes les

unes que les autres. J'ai dit à sa grande surprise, car Sir Hovenden qui

rêvait d'éclipser la gloire de Drake et de Cavendish en s'emparant de

Québec, pensait sérieusement être récompensé pour avoir ramené les

restes de l'expédition. Dans ces brochures, le gouverneur Dudley, le

colonel Nicholson, tous les _New-Englanders_ s'en donnèrent à coeur

joie sur le compte du malheureux amiral, et bientôt ces dénonciations

parvinrent jusqu'en Caroline, où elles attisèrent tellement les passions

populaires contre lui, que Sir Hovenden Walker fut obligé d'aller

chercher un refuge aux Barbades.

Néanmoins, petit à petit ces haines et ces rancunes de l'orgueil anglais

blessé, se turent. Le calme se refit dans cette existence brisée. Dès

1720, Sir Hovenden Walker put faire imprimer une justification et un

rapport complet sur sa triste expédition, et ce journal fut accueilli

avec assez de faveur, si l'on en juge par la rareté de ce bouquin,

devenu presqu'introuvable aujourd'hui. Bientôt, l'oubli se fit autour

du vieil amiral; et, revenu dans la Caroline, il finit par s'éteindre

tranquillement dans sa plantation, en l'année 1725, au milieu des muses

qu'il cultivait avec un certain succès, et entouré des éditions de son

poète favori, Horace, qui lui avait fourni l'épigraphe de sa défense:

Sois fort dans la détresse et si ta bonne étoile

Fait naître enfin pour toi des vents moins désastreux;

A ces protecteurs dangereux

Ne livre qu'à demi ta voile.

Les îles: Promenades dans le golfe Saint-Laurent Une partie de la Côte Nord, l'île aux Oeufs, l'Anticosti, l'île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine · 第 2 / 12 段