et bon comme disent les marins, et Dieu daignait enfin sourire à cet
amiral anglais qui, malgré la paix existante alors entre la reine Anne
et le roi très-chrétien, s'en allait, pour satisfaire un royal caprice,
porter la torche et l'épée dans le pays de nos pères. Dans ces temps
hélas! le paradoxe était une arme subtile entre les mains du pouvoir.
Anne n'était pas femme à rester en arrière, et dans un jour de spleen,
elle s'était mise en tête que les Français établis au Canada et
obéissant aux prétendus titres de Sa Majesté le roi de France, étaient
tout autant ses sujets que s'ils fussent nés dans la Grande-Bretagne ou
en Irlande. Ces beaux sentiments trouvèrent un écho fidèle chez l'amiral
Walker; et il s'était occupé à les consigner dans une ronflante
proclamation, bien longtemps avant que sa flotte, âpre à son oeuvre de
destruction, se fût mise à courir toutes voiles dehors, la poulaine
tournée vers Québec.
A la hauteur du Cap-Breton, l'_Edgar_ sur lequel était hissé le pavillon
amiral, fut rejoint par le _Chester_ qui mit à son bord le capitaine
Paradis. Ce dernier commandait le _Neptune_ de la Rochelle, petit navire
de 120 tonneaux, armé de 10 canons, portant 70 hommes, dont 80 destinés
à la garnison de Québec. Il avait été amariné quelques jours auparavant
par le capitaine Matthews. Vieux loup de mer qui avait fait deux
naufrages dans le golfe, et en était rendu à son quarantième voyage au
Canada, le capitaine Paradis connaissait son Saint-Laurent par coeur; et
décidément, le ciel semblait se ranger du côté de l'amiral, en jetant
sur sa route pareil pilote. Une récompense de cinq cents pistoles--soit
deux cent cinquante louis--dont cent pistoles d'arrhes, fut promise au
capitaine Paradis s'il voulait se faire le lamaneur de la flotte: une
fois rendu à Québec, le prix du _Neptune_ lui serait payé en entier, et
sa vieillesse mise à l'abri du besoin.
Pour être juste envers le prisonnier de Walker, les mémoires et les
documents du temps ne mentionnent pas s'il accepta ou refusa. La seule
chose qui soit parvenue jusqu'à nous, c'est que Paradis, au dire même
de l'amiral, ne se gêna nullement pour lui faire un sombre tableau des
misères et des intempéries qui attendaient la flotte anglaise dans les
eaux de la Nouvelle-France. Ces avis concordaient avec ce que le
premier lieutenant du _Neptune_, expédié à Boston à bord de la prise du
_Chester_, avait déjà assuré à l'amiral:
--Si vous vous aventurez dans le Saint-Laurent avec pareille flotte, lui
disait-il, vous y perdrez tous vos vaisseaux.
Sur le moment, Walker crut que ces paroles n'étaient qu'une ruse de la
part d'un Français qui voulait sauver son pays de l'invasion. Bientôt,
l'idée d'être obligé d'endurer peut-être les rigueurs d'un hiver
canadien se prit à hanter continuellement le cerveau de l'amiral, et
plus tard, ce cauchemar lui faisait écrire une de ses meilleures pages.
Mais en ce moment, tout entier à ce que lui disait Paradis, et se
rappelant en même temps la conversation du lieutenant du _Neptune_,
Walker devint soucieux; et la brise venant à tourner grand frais, il
prit la résolution de se mettre à l'abri dans le havre de Gaspé. Un
navire français de la Biscaye était là, en train de charger du poisson
pour l'Europe. On s'en empara, et comme le lendemain il fallait faire
d'inutiles efforts pour le touer au large, l'ordre fut donné de le
saborder, de mettre le feu aux habitations du bassin, de détruire les
provisions qu'on y trouverait, et de faire prisonniers tous ceux qu'on
rencontrerait, pendant que le _Sapphire_ et le _Léopard_ iraient brûler
Bonaventure, qui ne fut sauvé que par un calme plat.
Amère dérision des choses humaines! Qui aurait dit en ce moment au
chevalier Sir Hovenden Walker, contre-amiral de l'escadre blanche, que
ce méchant lougre coulé à fond, et cette dizaine de baraques réduites en
cendres seraient les seuls souvenirs que sa formidable armada laisserait
aux flots oublieux du Saint-Laurent, l'aurait-il crû?
Un vent frais poussa bientôt l'escadre hors du bassin de Gaspé. En le
débouquant la brise fléchit, le calme se fit; et, une pluie fine se
prit à tomber pendant qu'au large le brouillard se faisait. Bientôt il
enveloppa la flotte, ne laissant voir que de fois à autres les voiles
d'une frégate ou d'un transport, qui tâchaient de garder autant que
possible leur ligne de bataille pour éviter le boulet que chaque
commandant de division avait ordre de leur envoyer, dans le cas où ils
s'en sépareraient. Ceci dura toute la journée du 22 août, mais le soir
le vent se prit à souffler en foudre, le brouillard devint de plus en
plus intense, la sonde ne mordit pas, et comme depuis le mardi les
vigies n'avaient pas signalé la terre, ou calcula par estime qu'on
serrait de près le Nord.
L'officier de loch venait de faire une erreur de quinze lieues!
Paradis consulté, fut alors d'avis de mettre en panne avec les amures
à bâbord, tout en ayant soin de se tenir la tête au sud au moyen du
perroquet d'artimon et du grand hunier.
Deux heures et demie se passèrent à faire cette manoeuvre, et l'amiral
venait de se mettre au lit, quand tout à coup, le capitaine de l'_Edgar_
crut entrevoir là terre. D'après de nouveaux calculs, il en était
arrivé à la conclusion que c'était la côte sud, et courant avertir
son supérieur, il reçut l'ordre de faire des signaux à la flotte pour
qu'elle virât immédiatement vent arrière, et recommençât la même
manoeuvre avec les amures à tribord.
Un jeune officier du régiment du général Seymour, le capitaine Goddard,
se trouvait alors sur le gaillard d'arrière. Il aperçut la mer déferler
et se briser sous le vent, au moment où l'_Edgar_ faisait son abatée; et
tout effrayé, il se précipita dans les appartements de l'amiral, en lui
criant:
--Sir Hovenden! nous sommes entourés de récifs!
L'amiral se prit à plaisanter M. Goddard sur sa frayeur; lui assura que
le capitaine de sa frégate, M. Paddon, était encore plus compétent pour
les choses de la mer qu'un officier d'infanterie, et lui souhaita le
bonsoir.
Le fantassin ne se tint pas pour battu. Pendant cette conversation
avec son supérieur les brisants avaient grandi: un tumulte terrible se
faisait sur le pont, et oublieux de l'étiquette pour ne plus songer
qu'au salut de tous, le capitaine Goddard rentrant de nouveau dans le
carré de Sir Hovenden, le supplia au nom de Dieu, de monter sur son banc
de quart.
L'amiral s'y rendit gaiement--_in gown and slippers--_en robe de chambre
et en pantoufles.
L'_Edgar_ était à la veille de talonner. Tout le monde avait perdu la
tête; personne ne savait où était allé Paradis. La frégate faisant
chapelle s'était laissée coiffer, et avait rejeté les brisants sous sa
hanche, pendant que pour comble de malheur, le capitaine Paddon hors
de lui, faisait dégager une ancre qui dérapa de suite, et qu'il fallut
couper immédiatement.
La lune sortit alors du brouillard, et montrant distinctement la
côte Nord, permit à l'amiral de rassurer un peu ses hommes. Sur ces
entrefaites, Paradis que l'on avait éveillé fit transmettre l'ordre de
hisser toutes les voiles. Il fallait sortir de là couvert de toiles, ou
chavirer.
L'_Edgar,_ sous la main ferme du capitaine canadien-français se pencha
sur les brisants, fit une seconde abatée, plongea fermement ses écubiers
sous la lame, et sortit.
Pendant cette nuit là, séparé de son escadre, l'amiral courut dans le
sud; puis, au matin, en reprenant sa bordée, il fit la rencontre du
_Swiftsure,_ qui lui apprit une partie de l'immense désastre que nous ne
connaissons plus que sous le nom du "naufrage de l'Anglais."
A ce rapport vint bientôt se joindre celui du capitaine Alexander, du
_Chatam._ Il était navrant.
Huit gros transports de 2,316 tonneaux et trois quarts,--ancienne
jauge,--l'_Isabella Anne-Catherine,_ le _Samuel et Anne,_ le _Nathaniel
et Elisabeth,_ le _Marlborough,_ le _Chatam,_ le _Colchester,_ le
_Content_ et le _Marchand de Smyrne_ étaient venus s'éventrer sur
l'Ile-aux-Oeufs, pendant cette nuit terrible. Les capitaines Richard
Bayley, Thomas Walkhup et Henry Vernon s'étaient noyés. Jusqu'à présent
884 cadavres jonchaient les criques de l'Ile-aux-Oeufs et les sables
de la côte du Labrador. Trois frégates le _Windsor_, l'_Aigle_ et le
_Montagne_ n'avaient évité une perte totale, qu'en se réfugiant, sans le
savoir, dans la passe où le _Napoléon III_ est ancré en ce moment. Par
ce désastre, les régiments des colonels Windress, Kaine et Clayton,
ainsi que celui du général Seymour, entièrement composés de vétérans de
l'armée de Marlborough, se trouvaient presqu'anéantis: et l'on reconnut
sur la grève deux compagnies entières des gardes de la reine, qu'on
distingua à leurs casaques rouges[6].
[Note 6: _Vide_ Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, Livre
XV, page 357.
D'après les numéros des lundis 10 et 23 juillet 1711 du _Boston
News-Letter, published by authority,_ les régiments embarqués sur les
transports de l'amiral Walker, étaient ceux des colonels Kirke, Seymour,
Disney, Windresse, Clayton, Kaine, ainsi que celui du général Hill.
Outre ces troupes, il y avait 600 hommes d'infanterie de marine
commandés par le colonel Churchill, et un train d'artillerie de
quarante chevaux sous les ordres du colonel King. Les troupes de milice
consistaient en deux régiments levés dans la baie du Massahusetts, dans
le New-Hampshire et dans la plantation du Rhode-Island, le premier
commandé par le colonel Walton, le second par le colonel l'honorable M.
Vetch.]
Quel était le chiffre exact des pertes de l'amiral Walker? Nul ne le
saura positivement, mais ce que l'historien peut rappeler, sans faire
erreur, c'est que dès son arrivée à Boston, Sir Hovenden demandait au
gouverneur Dudley quatre mois de rations pour les 9,885 hommes qu'il
amenait d'Angleterre; puis que lors du conseil de guerre tenu
sur l'opportunité d'attaquer Plaisance, après le naufrage de
l'Ile-aux-Oeufs, il déclara ne plus avoir que 3,802 hommes à bord de ses
frégates et 3,841 sur ses transports, soit un total de 7,643 matelots et
soldats.
Or, d'après le rapport officiel de l'amiral Walker, 220 hommes
embarquèrent à bord de l'_Isabella Anne Catherine;_ 102 étaient sur le
_Chatam;_ 150 sur le _Marlborough;_ 246 sur le _Marchand de Smyrne;_ 354
sur le _Colchester;_ 188 sur le _Nathaniel et Elizabeth;_ et 150 sur le
_Samuel et Anne:_ soit un total de 1,410. Tous ses vaisseaux, plus
le _Content_ qui n'est pas mentionné dans cette pièce justificative,
périrent sur l'Ile-aux-Oeufs. Et en faisant la part de la maladie et des
désertions, nous pouvons donc sans exagérer mettre à 1,100 le nombre des
noyés et des manquants à l'appel, le lendemain de la triste nuit du 22
août.[7]
[Note 7: Il ne faut pas oublier, que dans l'introduction de son
journal, page 25, Walker avoue avoir perdu, en s'en revenant, la frégate
le _Feversham_ de 36 canons, commandée par le capitaine Paston, ayant à
son bord 196 hommes d'équipage, et trois nouveaux transports dont les
morts n'entrent pas dans le dénombrement.
Au moment de livrer cette page à l'impression un curieux bouquin me
tombe sous la main. Il est intitulé: _The chronological historian,
containing a regular account of all transactions relating to British
affairs, by Mr. Johnson, London, MDCCXLIII_.
On lit ce qui suit aux pages 313, 314:
22 August 1711.--Eight of the transports of Sir Hovenden Walker's fleet
with eight hundred officers and soldiers were cast away in the river
Canada, where upon the rest of the fleet returned to New-England.
9 October 1711.--Sir Hovenden Walker and Brigadier Hill with the
fleet of men of war and transports returned to Portsmouth from their
Expedition of Canada, and on the 15 instant the admiral's ship the
_Edgar_ was accidentally blown up with 400 seamen and several other
people on board, _all the officers being ashore_.]
Ce soir-là, la tempête s'était rappelé qu'elle avait jadis dompté
l'orgueil d'un autre amiral anglais, Sir William Phipps, en lui
arrachant plus de mille hommes, et en lui brisant 38 vaisseaux.
Vingt minutes lui avaient suffi pour faire cette nouvelle oeuvre de
destruction, et sauver la Nouvelle-France de l'étreinte de l'Anglais.
Atterré par son incroyable désastre, l'amiral Walker enjoignit au
capitaine Cook du _Léopard_ de croiser autour de l'île et de sauver ceux
qu'il pourrait, pendant que lui-même courrait des bordées toute la
nuit. Le lendemain, il dépêcha le _Monmouth_, avec ordre de chercher un
mouillage sûr dans les environs, pour la flotte; mais l'officier de ce
navire ayant fait un rapport négatif, et les pilotes se reconnaissant
incapables de conduire l'escadre dans la baie des Sept-Iles, l'amiral
donna l'ordre de répartir les survivants sur le reste de ses vaisseaux,
et réunit son conseil de guerre.
On était alors à six lieues ouest-sud-ouest de la pointe des Monts
Pelées.
Tous les capitaines et pilotes furent sommés de se rendre auprès du
pavillon amiral, hissé temporairement à bord du _Windsor_. Les minutes
de cette séance disent que Sir Hovenden Walker présida, et que les
officiers présents furent, le capitaine Joseph Soans du _Swiftsure_,
le capitaine John Mitchel du _Monmouth_, le capitaine Robert Arris du
_Windsor_, le capitaine George Walton du _Montague_, le capitaine Henry
Gore du _Dunkirk_, le capitaine George Paddon de l'_Edgar_, le capitaine
John Cockburn du _Sunderland_, et le capitaine Augustin Rouse du
_Sapphire_. La discussion débuta sur un ton d'aigreur. Quelques
officiers allèrent jusqu'à reprocher à Sir Hovenden Walker de ne pas les
avoir consultés, avant le départ de Boston. L'amiral fut hautain.
Le capitaine Bonner pilote de l'_Edgar_, et M. Miller pilote du
_Swiftsure_, insistèrent sur le danger qu'offrait le passage de l'île
aux Coudres, près de Québec. Leurs camarades vinrent à la suite les uns
des autres avouer leur incompétence, et il fut résolu à l'unanimité
d'abandonner toute tentative sur Québec, et de s'en aller à la rivière
Espagnole, au cap Breton, pendant que le _Léopard_, en compagnie d'un
brick le _Four Friends_ et d'un sloop le _Blessing_, continueraient à
croiser le long du lieu du sinistre.
Au Cap Breton, les tâtonnements et les pertes de temps recommencèrent.
Walker n'osait plus retourner en Angleterre sans tenter un coup de main
sur Plaisance. D'ailleurs ses instructions étaient positives là-dessus.
Beaucoup d'officiers furent de l'avis de l'amiral; mais le général Hill
fit à ce projet une forte opposition. On eut recours encore une fois
à un conseil de guerre, et il fut résolu à l'unanimité, vu que l'on
n'avait plus que pour onze semaines de vivres--les hommes étant mis à
la demi-ration--de faire voile vers les côtes anglaises. Mais avant de
partir, l'amiral crut prudent de prendre possession de cette terre
au nom de la reine Anne, en remplaçant les armes de France par une
inscription latine taillée en forme de croix.
Tout était maintenant au complet, puisque cette croix qui se dressait
sur le Cap Breton, faisait face à l'entrée de ce golfe et de ce fleuve
Saint-Laurent, devenus le tombeau des Anglais, et remplaçait celle que
Sir Hovenden Walker avait oublié de laisser sur la côte déserte du
Labrador.
Ainsi se termina cette terrible expédition armée à grands frais, et sur
laquelle la reine Anne et ses ministres reposèrent tant d'espérances. La
désertion des équipages, l'indiscipline des officiers, l'incompétence
des pilotes, l'incroyable _jettatura_ de l'amiral, et surtout le manque
de patriotisme des Bostonnais, toujours prêts à importuner le roi pour
lui faire tenter un coup de main sur Québec, mais incapables de faire le
moindre sacrifice pécuniaire pour aider Sa Majesté à mener à bonne fin
pareille entreprise--furent les causes premières des désastres de cette
campagne qui, loin de perdre la Nouvelle-France, comme on l'espérait, ne
fut qu'une source de profits pour elle.
"--On crut envoyer à l'Ile-aux-Oeufs ramener leurs dépouilles, dit la
soeur Jeanne-Françoise Juchereau de Saint-Ignace, dans son Histoire
de l'Hôtel-Dieu de Québec. Monsieur Duplessis, receveur des droits
de monsieur l'amiral, et monsieur de Montseignat, agent de la ferme,
frétèrent une barque et gagèrent quarante hommes, à qui ils donnèrent un
aumônier et des provisions de vivres pour aller passer l'hiver dans cet
endroit, afin qu'au printemps ils tirassent tout ce qu'ils pourraient.
Ils partirent en 1711 et revinrent en 1712, au mois de juin, avec cinq
bâtiments chargés. Ils trouvèrent un spectacle dont le récit fait
horreur: plus de 2,000 cadavres nus sur la grève qui avaient presque
tous des postures de désespérés: les uns grinçaient des dents, les
autres s'arrachaient les cheveux, quelques-uns étaient à demi-enterrés
dans le sable, d'autres s'embrassaient. Il y avait jusqu'à sept femmes
qui se tenaient par la main et qui apparemment avaient péri ensemble.
Un sera étonné qu'il se soit trouvé des femmes dans ce naufrage. Les
Anglais se tenaient si assurés de prendre ce pays qu'ils en avaient
déjà distribué les gouvernements et les emplois: ceux qui devaient les
remplir emmenaient leurs femmes et leurs enfants afin de s'établir en
arrivant. Les Français prisonniers qui étaient dans la flotte, y en
virent quantité qui suivaient leurs pères ou leurs maris, et grand
nombre de familles entières qui venaient pour prendre habitation."
"La vue de tant de morts était affreuse, et l'odeur qui en sortait était
insupportable; quoique la marée en emportât tous les jours quelques-uns,
il en restait assez pour infecter l'air. On en vit qui s'étaient mis
dans le creux des arbres; d'autres s'étaient fourrés dans les herbes. On
vit les pistes d'hommes pendant deux ou trois lieues, ce qui fit croire
que quelques-uns avaient été rejoindre plus bas leurs navires. Il devait
y avoir de vieux officiers; car on trouva des commissions signées du Roy
d'Angleterre, Jacques II, réfugié en France dès 1689. Il y avait aussi
des catholiques, car parmi les hardes il se trouva des images de la
Sainte-Vierge."
"On rapporta des ancres d'une grosseur surprenante, des canons, des
boulets, des chaînes de fer, des habits fort étoffés, des couvertures,
des selles de chevaux magnifiques, des épées d'argent, des tentes bien
doublées, des fusils en abondance, de la vaisselle, des ferrures de
toutes sortes, des cloches, des agrès de vaisseaux et une infinité
d'autres choses."
On en vendit pour 5000 livres.
Tout le monde courait à cet encan: chacun voulait avoir quelque chose
des Anglais.
On y laissa beaucoup plus qu'on en put enlever; cela était si avant dans
l'eau qu'il fut impossible de tirer tout ce qu'on vit.
On en rapporta deux ans après pour 12,000 livres, sans compter tout ce
qu'on avait été d'ailleurs; "c'en fut assez, ajoute naïvement la
soeur Saint-Ignace, pour nous faire espérer que nos ennemis ne nous
attaqueraient plus et pour affermir notre confiance en Dieu."
A Québec, l'effet de ce désastre fut immense. La nouvelle y était
parvenue dès le 19 octobre 1711. C'était M. de la Valtrie qui, de retour
du Labrador, l'avait annoncée le premier; et nos pères voyant que la
colonie venait d'être sauvée d'une perte certaine, ne purent contenir
leur joie. Le vocable de la petite église de la basse-ville de Québec,
Notre-Dame de la Victoire, fut changé par la ville reconnaissante, en
celui de Notre-Dame des Victoires.
"On ne parlait plus que de la merveille opérée en notre faveur, dit
une chronique du temps; les poètes épuisèrent leur verve pour rimer
de toutes les façons sur ce naufrage. Les uns étaient historiques et
faisaient agréablement le détail de la campagne des Anglais; les antres
satiriques et raillaient sur la manière dont ils s'étaient perdus. Le
Parnasse devint accessible à tout le monde: les dames mêmes prirent la
liberté d'y monter, quelques-unes d'entre elles commencèrent et mirent
les messieurs en train, et non seulement les séculiers, mais les prêtres
et les religieux faisaient tous les jours des pièces nouvelles."
En Angleterre, le retour de l'expédition de l'amiral Walker sema la
honte à la cour et le deuil dans les familles. La main de Dieu ne cessa
pas de s'appesantir sur le malheureux Sir Hovenden. A peine arrivé à
Londres pour se rapporter à l'Amirauté, une estafette l'y rejoignit et
lui annonça la plus terrible des nouvelles. L'_Edgar,_ belle frégate de
70 canons, montée par 470 marins d'équipe, et qui avait navigué sous
pavillon-amiral pendant une partie de la campagne, venait de faire
explosion en rade de Portsmouth! Pas un homme, pas un officier, pas un
document, n'avait été sauvé; et il ne restait pas même une épave pour
être déposée plus tard au Musée Britannique, et y indiquer qu'une
frégate du nom de l'_Edgar_ avait existé jadis dans la marine royale.[8]
Qu'ajouter à cette série de malheurs?
[Note 8: Parmi ces documents se trouvait l'original du journal tenu
par Sir William Phipps lors de son expédition de Québec.
--The French minister came to me this evening, brought with him Sir
William Phipp's original journal of his Québec expedition, and gave it
me. This was blown up amongst several other material papers and draughts
in the _Edgar_--Walker's Journal p. 87.]
Pendant quelques années, Sir Hovenden Walker honni et ridiculisé par
tous, lorsque son collègue,--le général Hill,--se voyait honoré d'un
commandement, reçut dans sa retraite à Somersham, près de Saint Ives
Huntington. Ses vieux camarades de l'Amirauté, qui avaient servi avec
lui ou sous lui, oublieux de sa captivité en France et de ses vingt-huit
années de commandement, pour ne plus se souvenir que du naufrage de
l'Ile-aux-Oeufs, refusèrent pendant deux ans de régler ses comptes, sous
prétexte que les pièces justificatives s'étaient perdues sur l'_Edgar_:
puis, l'année suivante, sans aucun avis préalable, ils le retranchèrent
de la liste des amiraux, et lui ôtèrent sa demi-solde. Enfin, un jour
que l'amiral était de passage à Londres, un journal, le _Saint James
Post_, ayant annoncé qu'il avait été arrêté à sa résidence de Newington
Stoak par ordre de la Reine, Walker, qui aurait pu voir ses services
acceptés par la république de Venise ou par le czar de Moscou, mais qui
était trop loyal pour se mettre dans la position de pouvoir porter un
jour les armes contre l'Angleterre, se décida le coeur navré, à quitter
son implacable patrie pour se rendre dans la Caroline du Sud, y cultiver
une plantation.
Là encore, les sarcasmes et la haine de ses compatriotes poursuivirent
le proscrit anglais.
A sa grande surprise, après son désastre, l'amiral Walker avait été
assailli à Boston, par une avalanche de brochures plus violentes les
unes que les autres. J'ai dit à sa grande surprise, car Sir Hovenden qui
rêvait d'éclipser la gloire de Drake et de Cavendish en s'emparant de
Québec, pensait sérieusement être récompensé pour avoir ramené les
restes de l'expédition. Dans ces brochures, le gouverneur Dudley, le
colonel Nicholson, tous les _New-Englanders_ s'en donnèrent à coeur
joie sur le compte du malheureux amiral, et bientôt ces dénonciations
parvinrent jusqu'en Caroline, où elles attisèrent tellement les passions
populaires contre lui, que Sir Hovenden Walker fut obligé d'aller
chercher un refuge aux Barbades.
Néanmoins, petit à petit ces haines et ces rancunes de l'orgueil anglais
blessé, se turent. Le calme se refit dans cette existence brisée. Dès
1720, Sir Hovenden Walker put faire imprimer une justification et un
rapport complet sur sa triste expédition, et ce journal fut accueilli
avec assez de faveur, si l'on en juge par la rareté de ce bouquin,
devenu presqu'introuvable aujourd'hui. Bientôt, l'oubli se fit autour
du vieil amiral; et, revenu dans la Caroline, il finit par s'éteindre
tranquillement dans sa plantation, en l'année 1725, au milieu des muses
qu'il cultivait avec un certain succès, et entouré des éditions de son
poète favori, Horace, qui lui avait fourni l'épigraphe de sa défense:
Sois fort dans la détresse et si ta bonne étoile
Fait naître enfin pour toi des vents moins désastreux;
A ces protecteurs dangereux
Ne livre qu'à demi ta voile.