BIBLIOTHÈQUE RELIGIEUSE ET NATIONALE.
APPROUVÉE PAR Mgr L'ÉVÊQUE DE MONTRÉAL.
2ième SÉRIE IN-8. NEUVIÈME ÉDITION.
MONTRÉAL, LIBRAIRIE SAINT-JOSEPH CADIEUX & DEROME.
[Illustration: F. Emmanuël Crespel, Récolet]
FAUCHER DE SAINT-MAURICE.
LES ILES
PROMENADES
DANS LE
GOLFE SAINT-LAURENT
UNE PARTIE DE LA CÔTE NORD.--L'ILE AUX OEUFS.
L'ANTICOSTI.--L'ILE SAINT-PAUL.--L'ARCHIPEL
DE LA MADELEINE.
I.
EN DESCENDANT LE FLEUVE.
Il me semble encore que les choses que je vais vous raconter se
passaient hier; et d'ici, je revois le quai de la Reine tout encombré
de pesants colis, de chaînes d'ancres, de rouleaux de câbles, au milieu
desquels chuchotaient, riaient et discutaient, bruyants matelots, gens
d'affaires et amis venant serrer la main et souhaiter un heureux retour
à ceux qui s'embarquaient.
Le steamer sur lequel nous partions était de la taille d'un aviso de
première classe, fortement membré, un peu étroit, ce qui--pour les
novices--lui faisait trop prêter la bande au roulis, mais à première
vue il promettait de se bien défendre à la mer, promesse qu'il nous a
noblement tenue. Dans sa cale, sur son pont, le long de ses passerelles,
sur son gaillard d'arrière, s'étalait la plus étrange des cargaisons, et
dans ce pandémonium indescriptible s'était donné rendez-vous tout ce qui
peut servir à un homme qui, sept mois sur douze, se donne le luxe de
vivre comme Robinson Crusoë, loin de toute distraction, de toute amitié,
de tout secours humain.
Le _Napoléon III_ partait ce matin-là pour ravitailler les phares de la
côte et du golfe Saint-Laurent.
Dans les flancs de sa sainte-barbe sommeillaient dix mille livres de
poudre à canon qui--affaire nerfs probablement--m'ont toujours semblé
être un voisinage peu rassurant pour une centaine de barils de pétrole
que nous avions à fond de cale. Des quarts de porc salé et de farine,
des ballots de marchandises, des caisses d'épiceries balancées
lourdement au crochet d'un fort palan, descendaient et disparaissaient
par les écoutilles, pendant que sur le pont on rangeait des cages à
poules non loin de deux vaches qui ruminaient mélancoliquement au pied
du grand mât, en songeant à ces vertes prairies des plaines d'Abraham
qu'elles allaient échanger contre les brouillards de l'Anticosti. Un
cochon, insoucieux de son sort, se frottait le dos sur l'affût d'un
canon, regardant d'un air satisfait un groupe de matelots qui jetaient
de grosses toiles cirées sur des balles de foin destinées à être
exposées à l'air, pendant que des camarades empilaient des planches et
des bardeaux le long des bastingages. Sur la dunette, une charrette
donnait l'accolade à une baleinière. Partout ce n'était que chaos,
bourdonnement et travail. L'équipage soigneux et attentif s'empressait
de mettre la dernière main aux préparatifs du départ, et l'ordre se
faisait vite au milieu de ce tohubohu.
Le carré des passagers faisait bientôt oublier tous ces bruits et cet
inextricable fouillis. Le petit salon de l'arrière était simple, coquet
avec ses tentures vertes, bien emménagé, et son demi-cercle de divan
promettait plus d'une bonne heure de sieste aux coureurs et aux
travailleurs de la mer. La salle à dîner où nous devions passer de si
douces soirées, se montrait propre, bien éclairée, assez large pour
mettre à l'aise quinze personnes. Elle nous permettait d'entrer de plain
pied dans des cabines parfaitement ventilées; et c'était plaisir de
voir par leurs portières soulevées un lit frais et bien blanc. Tout
promettait donc d'aller pour le mieux sur le meilleur des bateaux
possibles, et je ne me laissai distraire de toutes ces douces choses que
par le premier tour de l'hélice qui nous entraînait vers l'inconnu.
Le temps était superbe, le fleuve calme, mon cigare délicieux, et tout
en jetant un regard à ceux qui restaient et qui agitaient leur mouchoir
en signe d'adieu, je me mis à examiner curieusement ceux qui devaient
être mes camarades de voyage.
Sur la dunette se promenait en paletot gris, le binocle gris d'acier à
cheval sur un nez passablement rubicond, un homme à favoris gris dont
la tête s'élançait triomphalement hors d'une cravate verte, pour aller
s'enfouir sous un chapeau melon. D'une voix bégayante, mais accompagnant
chaque mot d'un coup d'oeil dont la vivacité suppléait aux lenteurs
de la parole, il donnait des ordres à un colosse qui, debout sur le
gaillard d'avant, la moustache en brosse, le teint hâlé, le nez dans
le vent, répétait d'une voix de tonnerre chaque monosyllabe tombé des
lèvres de son supérieur.
Le monsieur bègue était notre capitaine, un de nos pilotes les plus
expérimentés: l'homme au torse herculéen, à la physionomie franche et
ouverte qui l'écoutait, n'était que premier lieutenant. Rude tête que
celle de LeBlanc, je vous l'assure: il avait le flair des mystères de
l'abîme, et sentait une caye, un grain ou un danger à dix lieues à la
ronde.
LeBlanc ne savait ni lire, ni écrire, mais sa vie s'était passée sur
l'océan. La mer était le livre de cet homme d'airain, et comme la
pauvreté et le hasard en lui fermant le chemin de l'école l'avaient
jeté loin de toutes connaissances humaines, il avait appris seul, et
ne connaissait pour camarades de collège que la tempête et le danger.
LeBlanc savait donc par coeur la navigation que nous allions faire, et
si de notre époque personne n'eût songé à lui pour en faire un chevalier
de la Toison d'Or, du temps de Jason il serait passé d'emblée amiral, et
aurait été de force à mener l'expédition des Argonautes.
A tribord, près du capot d'échelle, la casquette galonnée sur le coin de
la tête, l'uniforme boutonné jusqu'au col, le teint bronzé, le nez en
bec d'aigle, l'oeil doux et profond, Jérôme Savard, notre deuxième
lieutenant, s'occupait à transmettre automatiquement les ordres qui
pleuvaient du banc de quart à l'adresse de l'homme à la roue.
De la cambuse au capotin qui menait à la salle à manger, notre maître
d'hôtel, Raphaël Côté, faisait trottiner son gros ventre tout en
transportant fines poulardes, langues salées et grosses pièces de
résistance. Cela ne l'empêchait pas, suivant la course qu'il tenait, de
lancer un bon mot à William Déchêne, le cordon bleu du bord qui suait
et soufflait devant ses fourneaux chauffés à rouge, de saluer
obséquieusement un passager qu'il ne connaissait pas, ou de lorgner d'un
oeil de fin connaisseur les meilleurs plats du jour. Gai comme pinson,
il commençait ce jour là un service agréable pour tous et qui ne se
ralentit pas une seconde pendant la durée de nos trois croisières.
Ce va et vient de l'illustre Raphaël faisait pressentir les tintements
de la cloche du dîner. Nous étions alors par la travers du phare de
Saint-Laurent d'Orléans, et au moment où j'allais me lever, j'aperçus
dans la direction du sud scintiller au soleil le clocher de la petite
église de Beaumont. Je n'ai jamais pu regarder ce temple agreste et sans
prétentions, sans que ma pensée ne repliât ses ailes sur elle-même. Sous
cette voûte de bois, étoilée dans le genre du siècle dernier, dans ces
vieux murs de 1732, non loin de ces fonts baptismaux à la balustrade en
fer forgé et fleurdelysé, dorment la chair de ma chair, les os de mes
os. C'est là que mes deux frères Charles et Pierre et que ma chère soeur
Joséphine attendent, calmes et impassibles dans la tombe, le jour où il
sera du bon plaisir de Dieu de mêler ma poussière à leur poussière.
Personne au milieu de ceux qui prenaient l'air sur le pont et
regardaient d'un oeil distrait ce paysage--pour moi le plus aimé, sinon
le plus ravissant du monde--ne se serait douté que j'étais en frais
de broyer du noir, et déjà autour de moi les manies d'un chacun
s'accentuaient.
A deux pas de là, un étudiant en médecine, propriétaire d'un énorme
colis de drogues où s'étaient glissés une foule d'instruments aussi
utiles que désagréables, tâtait la clientèle du bord, parlant du mal de
mer à celui-ci, pronostiquant un rhumatisme à celui-là, faisant à un
troisième qui l'écoutait d'un air hagard, le résumé des premiers soins
qu'il fallait donner à un noyé, et prévenant chauffeurs et matelots
qu'il distribuerait _pro bono publico_, tout ce qu'exigent brûlures,
contusions ou cassures, enfin toute cette série de surprises qui
existent entre le perroquet de hune et l'arbre de couche de l'hélice.
Dans les jambes de ce Samaritain anglais, courait et jasait le plus
endiablé des gamins, _master Birdie_, homme de dix ans aux réponses
phénoménales, aux théories renversantes, qui un jour, à table, se prit
à causer d'histoire naturelle avec un joyeux shérif de ma connaissance,
bel esprit, grand parleur, et certes de fil en aiguille ce ne fut pas ce
dernier qui eut le beau rôle dans la discussion.
Assis sur un rouleau de chanvre, M. Gagnier, gardien du phare de la
pointe aux Bruyères sur l'île d'Anticosti, vrai type du canadien des
anciens jours, causait à voix basse avec M. Malouin, jeune homme qui
était parti de San Francisco pour aller embrasser son vieux père--autre
gardien de phare--et oublier au milieu des joies de la famille sept
longues années de travail et d'absence.
Un passager désolé confiait déjà tristement à l'un des ingénieurs
qu'il avait eu tort d'oublier son paletot et de partir pour le golfe
Saint-Laurent comme on part de chez soi, par une matinée ensoleillée,
pour faire le tour du Belvédère. Un autre, debout près du mât d'artimon,
chaussé dans ses bottes de sept lieues, coiffé d'une casquette aux
formes cosmopolites, le lorgnon ferme sous l'arcade sourcillière,
discutait gravement avec son autre compagnon de route, Agénor Gravel,
l'importante question de savoir quel était le meilleur temps pour
prendre en mer le coup d'appétit, lorsque Raphaël vint mettre tout le
monde d'accord eu sonnant vigoureusement la cloche, et clerc médecin,
hommes de lettres, gardiens de phare, fils de famille et gamin
disparurent en un clin d'oeil du pont, pour aller se mettre en rang
d'ognons autour de la table hospitalière du _Napoléon III_.
Je n'ai pas besoin de dire que ce premier dîner fut assez silencieux.
Chacun étudiait la physionomie de son voisin; mais Agénor, qui n'y
allait jamais par quatre chemins, et avait déjà la velléité de tutoyer
le capitaine, eut bien vite fait circuler parmi les convives cette gaîté
chaude et pétillante qui ne cessa de régner entre nous, aux jours de
pluie comme aux jours de soleil.
C'était une singulière tête que cet Agénor Gravel, et puisque son nom
reviendra souvent sur mes lèvres pendant le récit de ce voyage, j'aime
autant vous faire son portrait tout de suite.
Assez grand, large d'épaules, borgne sans le laisser voir le moins du
monde, causeur jovial et bon enfant lorsqu'on lui demandait un service
ou une anecdote, saupoudrant le moindre récit d'une légère pointe
d'exagération gasconne, ce qui n'était pas désagréable, triste comme un
saule pleureur dès qu'il approchait une plume de l'encrier, Agénor avait
été une foule de choses pendant le cours de sa vie aventureuse. Tour
à tour avocat, zouave pontifical, homme de lettres, journaliste,
naturaliste, collectionneur, bibliophile, ce nouveau Vichnou avait tout
juste conservé de ses différentes incarnations ce qu'il fallait pour
véritablement constituer ce qu'on appelle un bon garçon, trois mots
dont on fait de nos jours un usage immodéré, et que l'on applique trop
souvent à tort et à travers au premier venu.
Railleur sans fiel, hardi par tempérament, serviable et discret par
goût, jouissant d'une bonne santé et de l'_aurea mediocritas_ d'Horace,
joyeux, bon, prodigue de tout ce qu'il avait, il prenait la vie comme
elle se présentait à lui, sans permettre à l'ambition, à l'excès de
travail ou à l'envie de lui faire des cheveux blancs, des rides et de la
bile avant le temps. Ses ennemis le fuyaient pour ne pas être forcés de
devenir ses amis, et sans son incomparable paresse, maître Agénor aurait
été de force à courir après eux, pour se les concilier, en ouvrant la
conversation par leur dire tout le mal qu'il pensait de lui, et leur
faire part de tout le bien qu'il voulait aux autres.
On sait déjà qu'Agénor avait une manière particulière de s'y prendre
pour faire causer les gens; aussi ne faut-il pas s'étonner si le
lendemain de notre départ, nonchalamment couchés sur une peau de buffle,
la tête appuyée sur une bosse de chaloupe, nous étions déjà en frais de
prendre des notes sur l'intéressante conversation que nous tenait le
gardien d'un des phares de l'Anticosti.
Ceux qui sont habitués aux petites grandeurs, aux grandes misères et aux
minces bonheurs des villes, ne sauraient se faire une idée de la vie
que mènent là-bas ces braves gens. Obligés de faire cuire leur pain, de
tailler leurs habits, de travailler à la menuiserie, de chasser, pêcher,
être à la fois médecin, calfat, brasseur, que sais-je? l'été ils n'ont
pour distraction que la culture d'un petit carré de terre, si toutefois
l'avare récif le permet, l'hiver que d'interminables pipes fumées en
tête à tête avec les épaves arrachées à la tempête, et qui flambent
tristement dans l'immense âtre en pierre de la cuisine de la tour.
Notre interlocuteur, M. Gagnier, était, un des privilégiés de la bande.
Il desservait un phare confortable, spacieux, et lui du moins, pouvait
chausser ses raquettes, ou s'acheminer le long des sentiers battus par
les ours et les fauves, pour visiter ses voisins et échapper ainsi, cinq
ou six fois l'an, au terrible supplice de l'isolement.
--Ah! monsieur, disait-il à Agénor, si vous saviez comme la solitude et
le silence amènent l'homme à être serviable et à aimer son semblable.
Mon plus proche voisin fit un jour trente-cinq milles à pied pour venir
m'apporter une lettre. D'ailleurs, ajouta-t-il en clignant de l'oeil,
c'était un rude jarret que celui de mon compère James. Dans un temps de
disette il fut onze jours sans pouvoir fumer. Enfin n'y tenant plus, il
part, enjambe dix-huit milles par une pluie battante, et me tombe dessus
au moment où j'allais souper. Je veux le forcer à passer des habits
secs, et à boire un bon verre de rhum. Le rhum, il l'avala sans se faire
prier; mais pour ce qui est des hardes et du souper, il fit la sourde
oreille, et se mit à battre le briquet et à fumer avec tant d'appétit,
qu'une demi-heure après, il était malade, comme un écolier qui a voulu
faire l'homme et s'est imbibé de nicotine. Pauvre James! il devait
mourir plus tard d'une maladie bien pire que celle-là, et en attendant
ce fut lui qui entra l'un des premiers dans la maison de Gamache et le
trouva mort, étendu de tout son long sur le plancher, et la main crispée
sur l'anse d'une cruche de whiskey.
--Comment Gamache, l'homme aux relations diaboliques, Gamache le
mystérieux, Gamache le terrible, le grand Gamache buvait autant que
cela? fit d'un ton de profonde commisération maître Agénor, tout en
laissant passer un soupir encore tout parfumé par un vieux rhum de
Sainte-Croix.
--Oui monsieur, puisque c'est ce vice qui l'a tué, reprit gravement
Gagnier. D'ailleurs Gamache n'était pas aussi méchant que nous le fait
la légende. Basque, mais bon coeur sous sa rude écorce, il s'était
entouré de mystère, et se faisait une réputation de sorcier pour ne pas
se voir déranger dans cette vie de liberté et d'isolement qu'il aimait
autant que sa gourde et son fusil.
Puis secouant les cendres de sa pipe par dessus la lisse de plat-bord,
notre interlocuteur ajouta:
--Nous allons bien, messieurs; voilà que nous sommes déjà par le travers
de la Pointe-à-l'Outarde.
Et nous indiquant la terre de la main, Gagnier reprit gravement:
--Voyez-vous là-bas cette maisonnette blanchâtre qui se détache sur les
tons gris de la côte? C'est la demeure d'Hawkins, un homme qui a fait
une fin bien tragique! Par un de ces temps clairs et froids de décembre,
il aperçut un navire abandonné dans les glaces qui montaient lentement
avec le reflux. La batture était solide et prise au loin, le temps
beau, l'air sec mais sans vent, et, suivi d'un chien, Hawkins partit
résolument et se dirigea vers l'épave. Malheureusement le long de la
route le vent se fit, la neige fouettée par la brise se mit à poudrer,
la mer se prit à travailler sourdement la glace, et bientôt l'infortuné
se trouva à la merci d'un îlot flottant. Qu'advint-il? comment et quand
le pauvre Hawkins mourut-il? nul ne le sait. Seulement, à quelques jours
de là, sa femme voyait revenir au logis le fidèle terreneuve, portant
noué au cou, en signe d'adieu et de souvenir, le mouchoir de son maître.
Le printemps suivant, Hawkins était retrouvé au large de la Pointe de
Mons, gelé, dans l'attitude de la prière, le front, les mains et les
genoux scellés encore à sa banquise solitaire!
Pendant que nous écoutions attentivement ces récits de la mer, le
_Napoléon_ filait joyeusement dans une forte brise de nord-est. La
veille, nous avions ravitaillé le Bicquet; aujourd'hui nous courions
dans le nord laissant par tribord les côtes verdoyantes du sud qui, vues
de cette distance, paraissent sombres, élevées, ne laissant voir ça et
là sur les flancs escarpés des Schick-Shoacks qu'une éblouissante tache
de neige, jetée là par l'hiver en signe d'éternel défi au soleil d'été.
Déjà nous avions entrevu Bersimis avec son joli village et son église;
vers cinq heures nous doublions la Pointe de Mons[1], et l'approche du
phare nous était annoncée, en amont, par deux croix de bois qui abritent
des tombes de naufragés, et font le plus triste effet sur cette côte
montagneuse et boisée, tranchée de fois à autres par des falaises
grises, coupées à pic.
[Note 1: La pointe de Mons est ainsi nommée en l'honneur de Pierre
du Gua, sieur de Mons, l'infatigable explorateur des côtes de l'Acadie
et le fidèle ami de Champlain. L'amiral Bayfield est le seul qui ait
maintenu la véritable orthographe de ce nom. Presque toutes les autres
cartes indiquent ce lieu sous le nom de Pointe des Monts, ce qui est un
non-sens topographique.]
Dès sept heures du soir la première chaloupe du steamer était mise à
l'eau, et bientôt nous descendions à terre. Debout sur les galets, le
maître de céans nous attendait pour nous souhaiter la bienvenue dans son
aride domaine, et mettre à notre disposition son fils, dans le cas où
nous aimerions à escalader les huit étages du phare, solide construction
en pierre qui trône majestueusement au milieu de ses dépendances, de
sa poudrière, et de son abri à canon, et qui, de la hauteur de ses 75
pieds, semble narguer les tempêtes de la rose des vents. Nous profitâmes
de la bienveillance de notre nouvel ami, montant, grimpant, soufflant,
touchant à tout, demandant des explications sur tout, jusqu'à la minute
où il nous ramena sains et saufs, mais hors d'haleine sur les galets de
la grève.
Le soleil était alors à son couchant, et je n'oublierai jamais le
spectacle qui nous ravit ce soir-là. La tour détachait sa façade blanche
sur les teintes pourpres de l'occident. Au loin, la mer dormait, et
son immense respiration venait mourir au pied des roches moussues que
frangeaient de légers flocons d'écume. Debout, dans la porte cintrée du
phare, entouré de sa famille qui l'écoutait anxieuse, Ferdinand Fafard,
tête nue, la main tremblante, lisait d'une voix qui voulait paraître
ferme une lettre que nous lui apportions de l'un de ses fils. Le lecteur
pesait gravement chaque mot, savourait à longs traits chaque ligne,
s'interrompant pour jeter de temps à autre, par dessus ses lunettes, un
regard sur son auditoire attentif.
Cette scène touchante aurait mérité les honneurs de la peinture.
Fermez les yeux et groupez autour de Fafard brunes têtes de fillettes,
jeune homme au teint hâlé, profil de vieille et bonne ménagère
canadienne; mettez au fond les âpres teintes d'un paysage du Labrador;
semez sur l'horizon une poignée de nuages cuivrés qui courent vers le
couchant; relisez, avant de crayonner, ce que je viens de vous dire plus
haut, et vous aurez un tableau vrai, sinon ravissant.
--Ah! le manque de nouvelles, nous disait le brave Fafard, c'est ce qui
nous rend la vie si triste. J'ai bien là, ajoutait-il en montrant sa
lettre, de quoi me consoler pour quelques jours; mais mon fils Pierre,
qu'est-il devenu? Et mon plus jeune frère, laissé malade dès l'automne
dernier, est-il mort? Et ma petite propriété du Saguenay, est-elle
brûlée lors des derniers incendies? L'incertitude fait pousser bien des
cheveux blancs. Heureux encore si nous n'avons que cela--mais les jours
d'hiver se font quelquefois bien longs ici; à preuve ceux de l'an
dernier. Figurez-vous que vers la fin de l'automne, dès les premières
bordées de neige, ma famille fut attaquée par les fièvres typhoïdes.
Les débuts de la terrible maladie eu mirent sept au lit, et bientôt les
autres suivirent. J'étais seul valide. Mon plus proche voisin demeurait
à vingt milles, et comme les mauvaises nouvelles n'ont pas besoin d'un
fort vent pour être portées au loin, le phare était déjà signalé comme
un foyer d'infection aux Indiens qui faisaient un détour pour ne pas le
trouver sur leur passage. Un seul homme fut touché de mon malheur.
Un matin Laurent Thibeau se présenta à ma porte et me fit part de sa
détermination de rester avec moi et de m'aider. Tout alla mieux pour
quelque temps; mais comme nous étions alors aux derniers jours de la
navigation, les brouillards et la neige se mirent de la partie, et nous
forcèrent de tirer du canon toutes les demies, quelquefois tous les
quarts d'heure. Alors la vibration se faisait terrible dans cette tour
haute de 75 pieds. Nos malades ne pouvaient la supporter, et avant
chaque détonation, il fallait monter les cinq étages du phare
transformés en infirmerie, avertir ces pauvres malheureux, et mettre de
la ouate dans les oreilles des plus nerveux. Les jours succédèrent ainsi
aux nuits sans apporter autre chose que le chagrin, l'inquiétude et les
insomnies. Laurent et moi, nous étions en train de perdre la tête; le
service du phare et des malades ne se faisait plus que machinalement,
lorsque Dieu prit pitié de nous, et dans sa miséricorde nous envoya le
repos et la joie, en déterminant une convalescence générale.
Un mois de tranquillité nous remit frais et gaillards, et comme les
grands froids étaient venus, j'eus le plaisir de mener une partie de mon
hôpital faire visite à mon confrère de l'Ile-aux-Oeufs. C'est cette île
qu'il y a là-bas, à dix lieues sous le vent; le golfe était pris en vive
glace, et de ma vie je n'ai fait plus belle course en traîneau. Vous
voyez, messieurs, que le bon Dieu nous aime encore, et qu'il ne nous
abandonne pas tout à fait, ajouta-t-il sous forme de péroraison, en
versant un verre de champagne à maître Agénor, et en lui disant:
--Goûtez ferme, M. Gravel, c'est du meilleur. Je l'ai acheté il y a
quinze jours d'un de nos pêcheurs de la Trinité, qui en a sauvé bien
d'autres du malheureux naufrage du navire marseillais du capitaine
Figueron, venu à la côte en septembre passé.
Puis, comme nous faisions mine de nous retirer:
--Allons, messieurs, une nouvelle tournée à votre prompt retour et à
votre bonheur. Quant à vous autres, mes gars, mettez le petit canot à
la mer, et faites un brin de conduite à la chaloupe de ces messieurs.
Peut-être, avant que l'ancre du _Napoléon_ ne soit levée, auront-ils le
temps de trouver dans leurs cabines quelques vieux journaux de par chez
nous. Ici, les morceaux en sont bons à lire.
Et ce fut ainsi que par un beau clair de lune, sur une mer splendide,
nous quittâmes Ferdinand Fafard de la Pointe de Mons, enchantés de notre
nouvelle connaissance, et joyeux d'avoir causé avec lui et de lui avoir
donné une bonne minute de distraction. Nos rameurs glissaient gaiement
sur le flot, qui s'ouvrait pour nous laisser passer. Au loin, on
entendait les ronflements d'une baleine qui venait respirer à la
surface: sur nos têtes une aurore boréale s'amusait à couler des tuyaux
d'orgue pour les refondre ensuite, et de la terre le grand cyclope de
pierre nous regardait aller et disparaître.
Agénor en ce moment eut une inspiration. Sa mémoire était implacable, et
il se mit à déclamer aux matelots ébahis le commencement du beau travail
de Paul Parfait sur le phare.
--"A l'heure où le soir tombe, invariablement il s'allume; peu à peu
l'ombre enveloppe sa tour blanche et l'on ne voit plus surgir au loin
qu'un point brillant, étoile factice posée par la main de l'homme au
bord des flots. Que la nuit soit claire ou sombre, calme ou tumultueuse,
l'étoile luit toujours de son éclat doux, paisible, immuable, pour ne
s'éteindre qu'avec le retour de l'aube. Qui pourrait considérer sans
émotion cette lueur perdue dans l'espace, en songeant que c'est elle
qui, à travers les brumes, sous la pluie qui fouette et le vent qui fait
rage, trace au navigateur sa route, lui marque les écueils à éviter ou
la passe à gagner?
"Par les nuits étoilées, le phare trace sur la mer un sillon lumineux,
et par les nuits noires il montre encore à travers l'ombre son grand
oeil vigilant. Qui ne croirait alors volontiers que le phare est vivant?
Qui ne s'adresserait à lui comme à un être capable de comprendre?"
D'une oreille distraite j'écoutais. Ma pensée était ailleurs; et la
déclamation d'Agénor avait réveillé en moi d'autres idées.
Je songeais à la vie humble, pleine d'abnégation et de dévouement, que
menaient les modestes gardiens de ces phares.
--A chacun sa fonction dans le grand rouage humanitaire. Ceux-ci, me
disais-je, doivent être premiers ministres, généraux ou millionnaires:
ceux-là seront pauvres, méconnus, mais dévoués. S'il en faut des
premiers pour guider les états, perfectionner les engins de mort et
acheter tout ce qui s'achète sur terre, il en faut aussi des seconds
pour accomplir une mission de paix, aider et réconforter ceux qui
souffrent et qui sont en péril.
Mais comme même ici-bas, tout se compense, ce n'est pas sur les lèvres
de ces déshérités que vient errer le soupir que laissait échapper le
cardinal d'Amboise mourant, lorsque se retournant vers son infirmier, il
lui disait:
--Ah! frère Jean!... que ne suis-je toujours resté frère Jean!
II.
L'EXPÉDITION DE L'AMIRAL WALKER.
Il faisait petit jour lorsque maître Raphaël que je ne me rappelle pas
avoir vu dormir pendant le voyage, s'en vint sur la pointe des pieds,
chuchoter à la porte de nos cabines:
--L'Ile-aux-Oeufs, messieurs! Dois-je vous préparer quelques provisions
pour descendre à terre? On arme le canot en ce moment.
--Je le crois bien, nom d'une pipe! s'écria Agénor Gravel, en faisant
son apparition dans le carré avec deux bouquins sous le bras. En route
mes amis! Nous allons faire aujourd'hui un chapitre inédit de l'histoire
du Canada. C'est ici, que l'amiral Sir Hovenden Walker est venu aplatir
une partie de sa flotte, sous le spécieux prétexte de mettre le siège
devant Québec. Je vous raconterai tout cela sur l'île; et en attendant,
qui m'aime s'embarque.
Ce fut ainsi que nous nous installâmes dans la baleinière, et que nous
poussâmes au large.
En face gisait une île sauvage et dénudée, longue de trois quarts de
mille. Elle était formée par des rochers granitiques divisés en quatre
sections très-sensibles, et n'avait pour habitation qu'un petit phare en
bois, lavé à la chaux. Bien que le _Napoléon III_ fût mouillé par quinze
brasses--en approchant de la falaise on trouve soixante-quinze pieds
d'eau--la distance à franchir n'était pas considérable; et bientôt,
sous la conduite d'Agénor qui n'aimait pas ce que la brise de mer a de
piquant le matin, nous nous installions dans un de ces nombreux trous,
fouillés tout le long de l'îlot par les chercheurs de trésors, pendant
que l'équipage roulait sur les crans les quarts de pétrole, les
provisions et les ballots destinés au Robinson de céans.
Ce ne fut qu'alors que nous fîmes connaissance avec les bouquins
d'Agénor Gravel. Il venait de les sortir triomphalement hors d'un sac
qui a contenu bien d'autres choses agréables, utiles et mystérieuses,
pendant les deux mois qu'il nous tint compagnie, et ils étalaient
modestement sur la mousse sombre du rocher leurs titres jaunis par le
temps.
Le premier de ces précieux volumes était le journal du malheureux
Walker: le second, s'intitulait l'histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec par
la mère Françoise Juchereau de Saint-Ignace.
Quelle relation y avait-il entre ce livre de loch d'un amiral anglais
et le pieux récit d'événements dont les échos affaiblis étaient venus
s'éteindre sur le seuil d'un monastère? C'est ce qu'Agénor ne devait
pas tarder à expliquer à des profanes comme nous; car, il avait déjà
commencé par nous dire d'un ton grave:
--Ce fut le 11 avril 1711, à sept heures du soir, que le contre-amiral
de l'escadre blanche, Sir Hovenden Walker, accompagné par le
brigadier-général l'honorable John Hill, commandant les troupes de
débarquement destinées au Canada, vint recevoir au palais de Saint-James
les instructions de la reine Anne. Il y a cent soixante-et-deux ans de
cela, et comme les historiens se sont contentés d'effleurer le récit
d'un des moments d'angoisse les plus terribles de notre passé, je me
suis mis en tête de venir ici, pièces en main, vous donner les prémices
d'un travail qui méritait d'être fait, et que ma douce paresse aurait
désiré ardemment voir mener à bonne fin par un autre. Allons, passez-moi
le briquet; et puisqu'un cigare est le meilleur de tous les préambules,
j'allume et je commence.
--Les instructions de la reine Anne étaient précises. Après avoir pris
rendez-vous à Spithead, l'amiral et le général devaient, au premier vent
favorable, faire voile directement pour Boston. Une fois rendu là, Sir
Hovenden Walker détachait de l'escadre une nombre suffisant de vaisseaux
pour équiper et envoyer les troupes de New-York, du Jersey et de
Pennsylvanie qui devaient prendre part à l'expédition du Canada, puis
une fois cette mission accomplie, renforcer sa flotte de tous les
vaisseaux disponibles et remonter immédiatement le Saint-Laurent, pour
se mettre en mesure d'attaquer Québec au plus tôt.
Embossé devant la malheureuse ville, l'amiral anglais avait ordre
d'employer toutes les forces suffisantes, tous les moyens connus pour
la réduire, pendant que le lieutenant général Nicholson, maintenant en
route pour organiser les milices de la colonie anglaise, combinerait un
mouvement qui s'exécuterait par terre.
Tout ce qu'il est donné à l'esprit humain de prévoir avait été employé
pour assurer le succès de cette campagne, préparée longuement d'avance,
et destinée dès l'abord, à être commandée par Sir Thomas Hardy. Les
médecins de la flotte avaient été pourvus de douze mois de médicaments.
On poussa la précaution jusqu'à embarquer d'énormes grues pour hisser
les canons anglais sur les remparts de Québec, et les vaisseaux de Sir
Hovenden renfermaient une flottille de flibots à fond plat, destinés à
être jetés sur le lac Saint-Pierre pour empêcher l'ennemi de communiquer
avec les assiégés, et protéger en même temps--ils devaient être armés
en frégate--les canots et les flûtes qui emmenaient les troupes de
Nicholson. Les embarras d'argent avaient même été prévus: et l'on avait
donné droit à Walker--droit qui lui fut contesté plus tard--de tirer à
vue sur les commissaires de la marine, s'il arrivait à ses équipages de
manquer de vivres ou de munitions.
En cas de succès,--ce dont, avec le secours du Dieu tout puissant, la
reine Anne n'avait aucune raison de douter, puisque tous les préparatifs
avaient été faits, les ordres donnés, les moyens pris pour mener à bonne
fin cette campagne--une force navale anglaise devait rester dans
le Saint-Laurent, pendant que les prises faites sur les Français
transporteraient en Europe le gouverneur ennemi, les troupes
prisonnières, les religieux et toutes autres personnes comprises dans
les articles de la capitulation. Puis, quand ces choses glorieuses
seraient passées dans le domaine de l'histoire britannique; lorsque la
Nouvelle France aurait pris rang au nombre des vassaux de celle qui
s'intitulait alors reine d'Angleterre, de France et d'Irlande,[2] un
ordre d'embarquement devait être donné aux troupes qui n'étaient
plus nécessaires au maintien de la paix, et Sir Hovenden Walker
s'empresserait de revenir, non toutefois sans avoir attaqué Plaisance,
dans le cas où la saison lui permettrait d'approcher de Terreneuve.
Enfin, comme de tout temps il y a eu une pointe de commerce dans les
guerres anglaises, sa gracieuse Majesté terminait en disant, qu'une fois
ces hauts faits accomplis, l'amiral licencierait les transports dont le
service pouvait se passer, et leur donnerait pour mission d'aller dans
les îles et les ports du continent américain y prendre cargaison, et
alléger d'autant la taxe publique, tout en faisant le bénéfice du
Commerce et de la richesse nationale.
[Note 2: Le titre de roi de France, pris pour la première fois par
Edouard III d'Angleterre, fut porté par ses successeurs jusqu'en 1801.]
Muni de ces instructions royales, l'amiral Sir Hovenden Walker
s'empressa de se rendre à Portsmouth, puis à Spithead, où l'attendaient
des vents contraires, des calmes plats, des accidents de mâture, enfin
toute cette série de contretemps qui s'abattent sur une escadre à voile,
et retardent l'appareillage du jour au lendemain.
Une journée, c'étaient les officiers de la flotte qui n'avaient pas
encore reçu l'ordre d'obéir à l'amiral, et ne voulaient écouter que
Sir Edward Whitaker, plus ancien que lui. Le lendemain, c'était
l'impossibilité d'obtenir un transport pour aller chercher l'infanterie
de marine à Plymouth. Puis, les vaisseaux n'avaient pas les garnitures
d'ancre nécessaires: le gros temps s'en mêlait, et la mer devenait trop
forte pour embarquer les mortiers de siège. S'il ventait bonne brise,
les navires n'étaient pas encore suffisamment approvisionnés. S'ils
regorgeaient de vivres, au moment d'appareiller un grain fondait sur la
frégate le _Devonshire_, et lui rasait tous ses mâts de hunes, pendant
qu'une seconde frégate, le _Swiftsure_, perdait ses mâts de perroquet.
Le grain passé, le calme prenait; et pendant que toutes ces contrariétés
fondaient à tire d'aile sur la flotte, le secrétaire Saint-John--plus
tard lord Bolingbroke--ne cessait de dépêcher courrier sur courrier à
l'amiral pour lui dire que c'était le bon plaisir de Sa Majesté de le
voir prendre la mer au plus tôt.
Enfin, à force d'écrire, de donner des ordres, et d'éreinter des
courriers, tout devint prêt. Ce fut le 29 avril 1711 à quatre heures
du matin que l'amiral Walker quitta son mouillage, par un vent frais
est-sud-est, pour continuer cette série de contrariétés, d'hésitations
et de malheurs qui devait se terminer le long des falaises de
l'Ile-aux-Oeufs[3].
[Note 3: Les frégates avaient pour six mois d'approvisionnements:
les transports pour trois mois.--Livre de loch de l'amiral.]
Conformément à ses ordres, l'amiral mettait le cap sur Boston, où il
était allé 25 ans auparavant, en 1686.
A bord, sur 12,000 hommes d'embarquement, tous--l'amiral et le général
exceptés--ignoraient l'objet de l'expédition. A 153 lieues des îles
Scilly, Walker avait fait mettre en panne et distribuer à chacun de ses
capitaines un pli cacheté, contenant le nom du lieu où l'escadre devait
se rallier. Pourtant ces précautions devenaient inutiles: le précieux
secret avait été mal gardé.
Le 2 mai, Walker fut forcé par une saute de vent d'ancrer à Plymouth,
pendant que ses transports se réfugiaient à Catwater. Un matelot
français embarqué sur le _Medway_, un renégat qui prétendait avoir fait
quatre voyages dans la rivière du Canada, entendit dire dans un des
caboulots de la ville, qu'une flotte destinée à la conquête de la
Nouvelle-France était de passage en ce moment, et se fit offrir à
l'amiral anglais pour la piloter jusqu'à Québec. Walker épouvanté, se
prit à dissimuler devant lui, assurant qu'il allait croiser dans la
baie de Biscaye, et fit tout de même embarquer cet homme à bord de
l'_Humber_, avec ordre de le bien traiter. Ce qui devait être du goût de
ce nouveau Palinure car le colonel Vetch, donnant plus tard des notes
sur le compte de ce transfuge, écrivait du détroit de Canso à l'amiral,
que le pilote français lui faisait non-seulement l'effet d'un ignorant,
d'un prétentieux, d'un cancre et d'un ivrogne, mais encore qu'il était
sous l'impression qu'il tramait en sa tête rien qui vaille. Walker
comptait beaucoup sur l'expérience de cet homme pour éviter les
dangers de la navigation du Saint-Laurent, dangers que son imagination
exagérait, au point de croire qu'une fois l'hiver venu, le fleuve ne
formait, jusqu'au fond, qu'un bloc de glace. La lettre du colonel venait
de détruire une de ses plus chères illusions.
D'ailleurs, les contrariétés continuaient à s'acharner sur le malheureux
officier.
A peine en mer, Sir Hovenden s'aperçut d'une impardonnable distraction:
le transport _Mary_ avait été oublié à Catwater avec une partie du
régiment du colonel Disney. Par une nuit d'orage, le mât de misaine
du _Monmouth_ fut emporté comme une paille. La marche de l'escadre se
voyait continuellement retardée par les transports qui marchaient comme
des sabots; par tous les temps, il fallait leur faire passer péniblement
des câbles de remorque. Dans un cas pressé, était-il urgent de
communiquer avec le général Hill embarqué sur le _Devonshire_? celui-ci
souffrait trop du mal de mer pour s'occuper de choses sérieuses.
L'indiscipline se mit de la partie. Malgré la défense formelle de se
séparer de la flotte et de courir sus aux voiles ennemies, un soir, près
du banc de Terreneuve, le capitaine Buttler du _Dunkirk_ et le
capitaine Soanes de l'_Edgar_, deux officiers qui avaient pour consigne
l'importante fonction de répéter les signaux de l'amiral aux vaisseaux
de l'escadre, se couvrirent de toiles, et appuyèrent vivement la chasse
à un petit navire marchand qui louvoyait sur l'horizon. Alors il
fallait sévir. Un conseil de guerre se réunissait. Et de ces deux vieux
officiers qui auraient pu être si utiles en montrant l'exemple, l'un, le
capitaine de l'_Edgar_--parce qu'il fut constaté que le secrétaire
de l'amiral avait oublié de lui communiquer la consigne--se voyait
réprimander sévèrement et retrancher trois mois de solde; L'autre--celui
du _Dunkirk_--était renvoyé du service.
Malgré ces déboires, le 25 juin, après cinquante-huit jours de mer,
l'amiral Walker vint jeter l'ancre devant Boston, où l'attendaient des
fêtes brillantes et de lamentables déceptions. En mettant pied à
terre, Sir Hovenden sembla devenir le lion de la Nouvelle-Angleterre.
L'ouverture des cours de l'université de Cambridge se faisait le 4
juillet, sous sa présidence. Le 5 et le 10 du même mois il assistait au
défilé des troupes d'infanterie de marine, passées en revue sur Noodles
Island, par le général Hill. Le 24 il se rendait à Roxbury faire
l'inspection d'un régiment de miliciens destinés à l'expédition du
Canada. Le 19 et le 23 c'était une série de bals et de dîners donnés à
bord de l'_Humber_--en l'honneur des chefs indiens du Connecticut, ainsi
que des _Mohocks_, reçus à bord du vaisseau-amiral au bruit du canon,
des fanfares et des hourrahs de l'équipage. Ces derniers qui formaient
partie des cinq nations furent l'objet d'une distinction spéciale. Sir
Hovenden Walker voulut bien trinquer avec leurs sachems; et les chefs
pour ne pas rester en arrière de courtoisie, portèrent un toast à Sa
Majesté, en disant à l'amiral:
--Depuis longtemps nous nous attendions à contempler les merveilles que
nous voyons maintenant. Nous sommes dans la joie en songeant que la
Reine a pris un tel soin de nous; car, nous commencions à désespérer.
Maintenant nous ferons tout en notre possible, et nous espérons que
dorénavant les français seront vaincus en Amérique.
Ces raoûts et ces collations fines se succédèrent ainsi à la file, qui
à bord de l'escadre, qui chez le gouverneur, qui chez les officiers
supérieurs de la colonie, jusqu'au moment où il fallut parler d'affaires
sérieuses.
Il s'agissait maintenant de trouver et d'embarquer en toute hâte
quatre mois de provisions, pour 9385 soldats et matelots destinés à
l'expédition navale contre la Nouvelle-France.
Un seul homme dans Boston pouvait fournir une aussi importante commande.
C'était le capitaine Belcher, négociant riche et rusé, qui en peu de
temps avait su se rendre maître du marché de la Nouvelle-Angleterre, et
le contrôlait à sa guise. Tout en prêtant l'oreille aux propositions de
l'amiral, et en gagnant du temps par des promesses, Belcher réussit à
accaparer le sel disponible, et prit à sa solde tous les boulangers de
la ville: si bien que, le jour venu pour exécuter son contrat, il
se trouva eu mesure de faire ses conditions lui-même et d'exiger de
l'argent comptant. Les bouchers se mirent de la partie; ils ne voulaient
livrer leur viande que contre-espèces sonnantes.
Pendant ces pourparlers, un temps précieux se perdait. La frégate le
_Chester_ venait de briser son étambot: il fallut le réparer. Plus de
seize pieds de la fausse quille du _Humber_ ayant été emportés, on ne
put songer à l'abattre en carène, et deux plongeurs furent chargés de
l'examiner et de faire rapport. La frégate _Sapphire_ était expédiée
à Annapolis avec deux compagnies de miliciens. Sur la demande du
gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, ces troupes étaient destinées à
relever l'infanterie de marine; mais sir Charles Hobby, gouverneur de
cette dernière ville, gardait le tout, en homme prudent, et malgré
des ordres formels, ne laissait pas échapper cette belle occasion de
renforcer sa garnison. Soldats et matelots désertaient par escouade; et
cet amour de la vie au grand air devenait tellement épidémique, qu'un
soir, à bord du transport la _Reine Anne,_ six soldats, parmi lesquels
le maître canonnier et le maître d'équipage, commandés par le deuxième
lieutenant, mettaient une chaloupe à la mer et s'enfuyaient à force de
rames. L'assemblée du Massachusetts effrayée des proportions que prenait
ce sauve-qui-peut général, avait--il est vrai--promulgué une loi sévère
contre les déserteurs, mais le gouverneur Dudley semblait à tout instant
vouloir entraver les projets de Walker.
L'amiral essaya alors de la diplomatie. Un jour, le 9 juillet, il
transmet à la flotte le signal de déployer les voiles du petit hunier,
pour faire croire aux autorités qu'il commençait l'appareillage, et
aiguillonner ainsi le patriotisme des Bostonnais. Cette manoeuvre les
laissa aussi froids que le reste, et à bout de patience, Walker finit
par écrire vertement au gouverneur Dudley, et par lui dire que le peuple
de la Nouvelle-Angleterre vivait comme au temps où il n'y avait pas
de roi en Israël: chacun se conduisant à sa guise, et faisant du
patriotisme et de la grandeur nationale une question secondaire à ses
intérêts.
A partir de ce moment les rapports entre ces deux personnages devinrent
de plus en plus aigres.
--"Je suis d'avis, et tous les officiers de la marine et du corps de
débarquement partagent mon opinion, écrivait de nouveau l'amiral au
gouverneur, que votre gouvernement au lieu d'aider et de hâter le départ
de la flotte, l'a entravé autant que possible. Comment pourrez-vous vous
défendre contre un aussi grand nombre de témoins et contre des faits
aussi évidents? Lorsque le parlement anglais fera une enquête sur votre
conduite, et qu'il lui sera démontré le peu d'aide que vous ayez donné
à la partie navale de cette expédition, il y aura alors un tel cri
d'indignation, que la Nouvelle-Angleterre sera forcée de se repentir
de son inaction. Quand avec la protection de Dieu je suis arrivé ici,
j'espérais que les instructions royales seraient suivies à la lettre;
que les transports et les pataches de cette colonie auraient été armés
et approvisionnés de suite; que mes cadres auraient été complétés, et
que chacun ferait preuve de patriotisme en me permettant de reprendre la
mer au plus tôt. Le contraire est arrivé. Rien n'est prêt; mes hommes
m'abandonnent, et avec mes seuls déserteurs j'aurais pu équiper
vos transports. Jamais toute l'astuce du gouvernement de la
Nouvelle-Angleterre fera croire à la Reine et à son conseil, que la
colonie n'a pu me donner 400 matelots. Mon séjour sera court ici; avec
la bénédiction de Dieu, j'espère mettre à la voile demain ou lundi au
plus tard, et tout ce qui peut m'arriver de malheur, je le mets sur
le compte du gouvernement de la Nouvelle-Angleterre--_liberavi animam
meam_."
Enfin, la prise du _Neptune_, convoyé, à cent lieues et plus du cap au
Finistère, par une flotte sous le commandement de Duguay-Trouin,
vint ajouter aux transes de l'amiral; et en date du 27 juillet il
transmettait au gouverneur une liste des vaisseaux ennemis, tout en lui
écrivant[4]:
«--Je vous donne avis que, dans le cas où je quitterais cette rade en
d'aussi mauvaises conditions, et que j'irais me heurter, à monsieur
Duguay, comme cela est probable, s'il se propose de venir ici, je mets
sur le compte de la colonie tous les accidents qui pourront m'arriver
par le manque de matelots.»
[Note 4: Ces vaisseaux étaient le _Lys_ de 78 canons, le _Magnanime_
de 76, de l'_Apollon_ de 72, le _Brillant_ de 74, le _Glorieux_ de 68,
le _Fidèle_ de 70, l'_Aigle_ de 74, le _Protée_ de 68, et le _Jason_ de
48 canons.]
Néanmoins, à force de correspondre, de rager et de se faire du mauvais
sang, l'amiral Walker était à la veille de voir sa flotte en mesure de
se mettre en campagne, lorsqu'une dernière humiliation fondit sur lui.
Les pilotes recrutés à grands frais dans toutes les criques et baies de
la Nouvelle-Angleterre se faisaient tirer l'oreille, et prétendaient
ne plus connaître le golfe et le fleuve Saint-Laurent. Bref, ils se
cachaient ou refusaient d'embarquer, et il fallut un warrant royal pour
les consigner à bord.
Ce fut dans ces tristes circonstances, et après avoir épuisé toutes ses
ressources à se chicaner comme un clerc d'huissier, que l'amiral sir
Hovenden Walker appareilla le 30 juillet 1711. Une flotte splendide
le suivait: et derrière lui soixante et dix-sept navires de haut-bord
sortirent des passes de Nantasket, et prirent orgueilleusement la haute
mer[5].
[Note 5: Voici une liste exacte de cette flotte. Vaisseau amiral,
l'_Edgar_ 70 canons: le _Windsor_ 60 canons, le _Montague_ 69 canons,
le _Swiftsure_ 70 canons, le _Sunderland_ 60 canons, le _Monmouth_ 70
canons, le _Dunkirk_ 60 canons, le _Humber_ 80 canons, le _Devonshire_
80 canons. Transports: _Recovery Delight, Eagle, Fortune, Reward,
Success Pink, Willing Mind, Rose, Life, Happy Union, Queen Anne,
Resolution, Marlborough, Samuel, Pheasant, Three Martins, Smyrna
Marchant, Globe, Samuel, Colchester, Nathanael et Elizabeth, Samuel et
Anne, George, Isabella Anne Catherine, Blenheim, Chatham, Blessing,
Rebecca, Two Sheriffs, Sarah, Rebecca Anne Blessing, Prince Eugène,
Dolphin, Mary, Herbin Galley, Friend's increase, Marlborough, Anna,
Jérémie et Thomas, les Barbades, Anchor and Hope, Adventure, Content,
Jean et Marie, Speedwell, Dolphin, Elisabeth, Marie, Samuel, le Basibé,
la Grenade, Goodwill, Anna, Jean et Sarah, Marguerite, Dispatch, Four
friends, Francis, Jean et Hannah, Henriette, Blessing, l'Antilope,
Hannah et Elizabeth, Friend's adventure, Rebecca, Marthe et Annah,
Jeanne,_ l'Unité, et le Newcastle_, _L'Entreprise_ de 40 canons,
le _Saphire_ de 40, le _Kingston_ de 60, le _Léopard_ de 54, et le
_Chester_ de 54 canons, ainsi qu'une prise, le _Triton_, rejoignirent
l'amiral dans le golfe. Quant au _Leostoff_ et au _Feversham,_ frégates
de 36 canons qui faisaient partie de l'escadre, personne n'en entendit
plus parler.]