Les pêcheurs furent mis au courant de ce qui venait de se passer au

fort; puis M. Boyer tint conseil avec ses principaux commis.

Ignorant la trahison de James et cherchant à s'expliquer l'irruption

imprévue d'une tribu de Peaux-Rouges avec laquelle la Compagnie de

la baie d'Hudson se croyait en bons termes, il accusa hautement

Poignet-d'Acier d'avoir exécuté cette entreprise.

Les antécédents du fameux capitaine; sa haine bien connue pour les

Anglais; les luttes successives que, depuis plus de trente ans, il

soutenait contre eux; son apparition inopinée peu de jours avant le

coup; son altercation avec le gouverneur, tout semblait justifier la

présomption de M. Boyer.

On sait, toutefois, que Poignet-d'Acier était bien innocent de la charge

élevée si gratuitement contre lui.

Mais le sous-chef-facteur n'eut pas de peine à faire partager son

opinion à ses subordonnés.

Après s'être consultés, ils se trouvèrent en nombre suffisant pour

marcher sur le fort et tâcher de le reprendre à l'ennemi.

Les tentes furent pliées hâtivement et l'on se mit en route.

En approchant de la rivière Churchill, le gouverneur prit les plus

grandes précautions pour ne pas tomber dans une embuscade, car il ne

savait pas que les Chippiouais avaient évacué la factorerie.

Une épaisse fumée, qui s'élevait lentement de l'enceinte fortifiée,

lui apprit une partie de la vérité. Quelques hommes, dépêchés en

éclaireurs, revinrent bientôt, annonçant que rétablissement semblait

désert.

Malgré cet avis, M. Boyer disposa sa troupe en ordre de bataille avant

de s'avancer plus loin.

Puis, assuré de pouvoir faire bonne résistance si ce calme apparent

cachait un piège, il se porta résolument, mais en silence, sur le

comptoir.

La porte en était grande ouverte.

Aux lueurs d'un immense brasier, dans la cour, on apercevait des

monceaux de cadavres, de ruines et de débris,--tous les vestiges d'une

place de guerre mise au pillage, mais pas un être humain.

Une demi-douzaine de chiens décharnés erraient seulement autour du

foyer, en poussant des hurlements plaintifs.

--Si, au moins, le feu avait pu prendre à la poudrière! comme tous

ces coquins vous auraient dansé la danse de Saint-Guy! murmura le

gouverneur, en contemplant, avec fureur, les bâtiments à demi consumés

par l'incendie.

--Le capitaine! cria tout à coup un des commis qui se trouvaient à côté

de lui.

Quel capitaine! demanda M. Boyer.

--Mais Poignet-d'Acier! Le voyez-vous? le voyez-vous, monsieur? fit

l'employé en désignant du bout de sa carabine un homme trop occupé, sans

doute, à fouiller les décombres fumants pour avoir remarqué l'arrivée

des trappeurs.

Au nom de Poignet-d'Acier, le gouverneur arma brusquement un fusil à

deux coups qu'il tenait à la main.

Et en même temps, d'une voix haute, il cria à ses gens:

--Qu'on s'empare de lui! mort ou vif, qu'on s'empare de lui. Cent louis

de récompense à celui qui me l'amènera vivant!

Cet ordre parvint aux oreilles de l'homme qu'il concernait et qui se

trouvait, en ce moment, à l'autre extrémité de la cour.

Levant la tête, il découvrit une bande d'individus prêts à fondre sur

lui.

Aussitôt, et sans bouger de place, il appela:

--Nick!

--Qu'y a-t-il? capitaine, répondit-on du fond d'une construction que les

flammes avaient peu endommagée.

--Les Habits-Rouges! Gare à vous! reprit Poignet-d'Acier, saisissant un

tison enflammé et se plaçant sous l'embrasure d'une porte.

Cette porte, c'était celle de la poudrière.

Elle avait été enfoncée par les Chippiouais, qui s'étaient emparés d'une

partie des munitions contenues dans le magasin.

--Si vous ou vos hommes faites encore un pas, dit alors Poignet-d'Acier

au gouverneur, je mets le feu aux poudres.

Déjà les trappeurs envahissaient la cour, pour se précipiter sur lui:

ils reculeront frappés d'épouvante.

Ferme et fier comme un Jean-Bart, le capitaine les regardait avec

mépris.

--Allons, Nick, dit-il, il faut en finir! venez!

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! repartit celui-ci, qui sortit

tout à coup d'une salle basse, en portant un corps sanglant sur ses

épaules.

--Qu'avez-vous donc là? lui demanda Poignet-d'Acier.

--Louis-le-Bon! ô Dieu, oui! Louis-le-Bon, qui avait trop chaud sans

doute, car il s'est fait décoiffer par quelque vermine rouge.

--Il est mort! laissons-le et partons! dit le capitaine en montrant la

horde de commis qui refluait confusément vers la porte de la cour.

--Laisser là mon camarade! non.

--Il est mort...

--Ni mort ni en vie, mais il y a de l'espoir. J'en ai vu revenir de plus

loin, quoiqu'il ait le crâne furieusement endommagé et qu'il soit

dans une maudite petite difficulté. Avec quelques gouttes d'extrait de

basilic...je m'entends, capitaine.

--Mais nous allons être obligés de sauter par-dessus le rempart.

--On y sautera.

--Avec ce fardeau?

--Avec ce fardeau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mon oncle, le

grand voyageur dans l'Afrique Centrale.....

--C'est impossible, mon ami, c'est impossible, dit Poignet-d'Acier en

frappant du pied avec impatience.

Nick Whiffles se mit à rire.

--Vous allez voir, dit-il en déposant à terre le corps de Louis-le-Bon,

qui remuait faiblement et proférait des plaintes entrecoupées.

Ensuite, il releva un des cadavres gisant sur le sol, l'accota contre

la porte de la poudrière, pendant que les employés de la Compagnie

achevaient de vider la cour dans une confusion extrême, et, arrachant

à Poignet-d'Acier le brandon qu'agitait celui-ci, il le fixa aux doigts

crispés du cadavre.

L'obscurité naissante jointe à la distance où la porte de la cour était

du lieu de cette scène n'eût pas permis aux fuyards de découvrir la

supercherie, en admettant même que leur panique ne les en eût point

empêchés.

--Maintenant, dit Nick quand il eut terminé, nous pouvons, capitaine,

décamper tout à notre aise, ou continuer nos recherches si cela vous va

mieux. Soyez tranquille, les Anglais ne nous troubleront pas.

--J'ai soif, à boire! murmura Louis-le-Bon.

--A boire! oui, mon vieux! reprit Whiffles, qui se baissa et approcha sa

gourde des lèvres du blessé.

--N'avez-vous rien trouvé! demanda Poignet-d'Acier.

--Rien, capitaine. Mais il n'est pas probable que ces diables de

serpents-à-sonnettes aient tué une si jolie petite femme!

--Je ne le pense pas non plus.

--Ils l'auront réservée.....

--Ne me dites pas cela, Nick! ne me le dites pas!

--Comme il vous plaira, capitaine. Du reste, ce serait fâcheux, n'est-ce

pas, que cette créature du bon Dieu devint la femme d'un Peau-Rouge,

oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais attendez jusqu'à demain.

Le cousin Louis-le-Bon n'aura plus cette fièvre gui lui fait battre la

campagne à tort et à travers comme un cheval aveugle, et il nous dira ce

qui s'est passé ici.

--Oui, répondit Poignet-d'Acier d'un ton rêveur.

Et, après un moment de silence, il ajouta:

--Peut-être, cependant, vaudrait-il mieux se mettre sur-le-champ à la

poursuite des Chippiouais, car ce sont eux assurément qui ont envahi le

fort. Par bonheur qu'en nous rendant à la rivière du Veau-Marin, où nous

espérions rejoindre cette pauvre Victorine, j'ai eu l'idée de remonter

la rivière Churchill. Sans cela, nous aurions ignoré le désastre de

la factorerie et vainement attendu. Après tout, peut-être madame Robin

était-elle déjà partie.

--Partie! dit Nick, en secouant la tête. Pour cela, je jurerais que non,

quoique dans la famille des Whiffles on n'ait jamais eu l'habitude de

jurer, ô Dieu, non! Mon grand-oncle...

--Laissez vos histoires, interrompit Poignet-d'Acier. Pourquoi

pensez-vous qu'elle n'était point partie?

--Oh; ça, rien de plus simple, comme disait mon oncle le grand voya...

--Le temps presse, trêve de digressions!

--Vrai, capitaine, vrai. Mais où en étais-je? Vous m'avez coupé...

--Vous supposiez que madame Robin n'avait pas encore quitté le fort.

--Je ne supposais pas, capitaine, puisque j'en suis certain.

--D'où vous vient alors cette certitude?

--De là, dit laconiquement Nick Whiffles, en posant la main sur le bras

de Louis-le-Bon.

--Je ne comprends pas.

--Oh! c'est facile. Mon cousin que voici accompagnait la jeune dame.

On nous l'a dit quand nous sommes passés à Outaouais; eh bien, il ne

l'aurait pas plus abandonnée que moi je ne l'abandonne, ô Dieu non!

--C'est juste! prononça Poignet-d'Acier.

--A présent, capitaine, si vous m'en croyez, nous allons déguerpir,

reprit le trappeur, en chargeant de nouveau Louis-le-Bon sur ses

épaules.

--Mais nous ne pouvons passer par la porte!

--Je le sais bien.

--Comment ferez-vous avec ce corps?

--N'ayez pas peur. Seulement, pour plus de sûreté, remettez, si ça ne

vous désoblige pas, un autre charbon dans la main de notre mort, car

celui que j'y ai placé s'éteint.

--J'admire votre prudence, dit Poignet-d'Acier en suivant l'instruction

que Whiffles venait de lui donner.

Puis ils se glissèrent sur le rempart, derrière la poudrière.

Nick s'était muni d'une corde.

Après avoir examiné les lieux et s'être assuré qu'aucun des employés de

la Compagnie ne rôdait de ce côté, il attacha le corps de Louis-le-Bon

avec sa corde et le descendit doucement au pied du mur.

Durant ce temps, Poignet-d'Acier avait sauté dans un banc de neige.

Nick ne tarda pas à l'imiter, reprit son fardeau, et tous deux

disparurent dans la profondeur de la nuit, en riant cordialement du bon

tour qu'ils avaient joué au gouverneur du fort du Prince-de-Galles.

Cependant celui-ci, qui s'était retiré à un demi-mille de la factorerie,

avec tous ses gens, avait remarqué en chemin les traces laissées par le

départ des Chippiouais.

Quoiqu'il brûlât de se venger de Poignet-d'Acier et de le faire

prisonnier, la crainte d'une explosion de la poudrière l'empêchait de

revenir sur ses pas.

Nul des employés, au reste, ne l'y eût accompagné à cet instant.

S'étant consulté, il pensa que ce qu'il avait d'abord de mieux à faire,

c'était du poursuivra les Chippiouais et de les forcer de rapporter leur

butin au comptoir.

En conséquence, M. Boyer donna l'ordre de prendre la piste des pillards,

et, le lendemain soir, il les rattrapa, sans qu'ils s'en doutassent,

devant leur cimetière hivernal, au moment où Kit-chi-ou-a-pous achevait

de prononcer son discours funèbre sur la tombe des guerriers morts à

l'attaque de la factorerie.

Avec une vingtaine de ses trappeurs les plus intrépides le gouverneur

devançait le gros de la troupe d'un quart de mille environ.

Impatient du réparer l'échec qu'il avait subi, il commanda le feu dès

qu'on fut à portée de fusil.

Pendant quelques minutes, le bruit des détonations troubla les

Peaux-Rouges.

Mais ils étaient bien armés, bien approvisionnés.

Ils se rallièrent A la voix du Grand-Lièvre, ripostèrent vigoureusement

et se ruèrent en foule sur les agresseurs.

Aussitôt, Mac Carthy avait compris que de la victoire dépendait son

salut.

Quittant Madame Robin, à demi morte d'effroi, il se jeta à la tête des

Chippiouais.

Une mêlée générale s'engagea.

Dans la foule des assaillante, le métis reconnut M. Boyer.

Le souvenir de l'insulte qu'il en avait reçue fit bouillonner le sang

dan» ses veines, et, un poignard d'une main, un revolver de l'autre, il

s'efforça de joindre le gouverneur pour le tuer.

Déjà il s'en approchait, déjà il allait le frapper, quand un des

employés de la Compagnie se précipita entre eux.

Son bras brandissait un couteau.

L'arme meurtrière s'abaissa sur Mac Carthy, qui fit un mouvement pour

l'éviter: à cet instant, une Indienne couvrit le jeune homme de son

corps.

La lame du couteau s'enfonça tout entière dans le sein de cette

malheureuse.

Elle tomba en criant:

Mon fils, mon fils, prends garde à la femme blanche! Elle sera pour toi

une cause de malheur...

--Tiens, voici pour toi, chienne amoureuse des Visages-Pâles! hurla

Kit-chi-ou-a-pous, qui se mit À trépigner sur le cadavre sanglant de la

moribonde.

Puis, se tournant vers Mac Carthy, il ajouta avec une ironie amère:

--Double-Langue a le coeur faible! Je vais lui apprendre à se

débarrasser d'un ennemi.

Avec ces paroles, son tomahawk, qui tournoyait aussi rapide que

l'éclair, s'abattit lourdement sur la tête de l'infortuné gouverneur,

dont le corps roula près de celui d'Alanck-ou-a-bi.

Moins d'une minute avait suffi à l'accomplissement de ce drame.

Terrifiés par la perte de leur chef, les trappeurs se replièrent, en

désordre sur le reste de la troupe qui volait à leur secours.

Ils y semèrent la terreur dont ils étaient agités, et toute la bande

battit précipitamment en retraite.

Des vociférations stridentes célébrèrent le triomphe des sauvages.

De poursuivis, ils devinrent poursuivante, et, comme des cougouars

avides de sang, donnèrent la chasse à la proie qui tentait de leur

échapper.

Exalté, enivré par le combat, Kit-chi-ou-a-pous avait oublié sa capture,

sa passion, sa jalousie, pour rivaliser d'ardeur avec ses guerriers,

s'acharner à l'oeuvre de destruction commencée par cette déplorable

victoire.

Quant à Mac Carthy, il se hâta d'abandonner le champ du carnage pour

retourner vers madame Robin.

La nuit était venue, mais c'était une de ces nuits claires si communes

dans les régions boréales.

--Voulez-vous fuir? dit le métis à la jeune femme.

--Non... non... pas avec vous! balbutia-t-elle.

--Je vous y obligerai! s'écria-t-il, en saisissant une verge pour en

toucher les chiens attelés au traîneau où elle était assise.

Madame Robin sortit alors de la stupeur dans laquelle elle paraissait

plongée et se dressa dans le dessein de quitter le véhicule.

James l'y rejeta en la poussant rudement avec la main et prit place à

son côté.

Puis, de sa baguette, de sa voix, il stimula les chiens qui partirent

aussitôt.

Mais ce fut dans la direction du village.

En vain Mac Carthy voulut-il les contraindre à prendre une autre route,

ses jurons, ses coups de houssine, loin de le servir, accélérèrent

davantage encore la course des animaux têtus vers les loges des

Chippiouais.

Le métis était au désespoir: un pressentiment disait à Victorine que la

Providence ne l'avait pas tout à fait abandonnée.

CHAPITRE XVI

L'AVERSION ET L'AMOUR

Ces divers mouvements s'étaient succédé en moins de temps qu'il ne nous

en a fallu pour les décrire.

Mac Carthy avait une violente envie de se jeter hors du traîneau et

d'emporter madame Robin au loin.

Ce désir, il eût essayé de le réaliser, malgré les cris, malgré la lutte

que Victorine n'aurait certainement pas manqué de lui opposer; mais il

était trop tard: de nouvelles difficultés surgissaient autour de lui.

Le bruit du combat avait trouvé un écho dans le village chippiouais.

Rentrés dans leurs huttes souterraines avec les enfante et quelques

guerriers infirmes, les squaws attendaient le retour des vainqueurs,

lorsque le retentissement de la fusillade parvint à leurs oreilles.

Laissant aussitôt là les apprêts du festin dont elle s'occupait, chaque

Indienne valide sortit en toute hâte de sa loge et s'avança vers le

théâtre de l'engagement.

Moins que l'espoir de pillage, l'idée de prêter main-forte à leurs

seigneurs et maîtres les poussait [38].

[Note 38: Autant les sauvagesses du Sud sont molles et apathiques,

autant celles du Nord sont hardies, belliqueuses, remplies d'initiative.

On en voit figurer dans la plupart des expéditions entreprises par les

Chippiouais.]

Elles marchaient donc à la bataille, en proférant des cris perçants,

quand le traîneau de Mac Carthy fondit comme une flèche au milieu du

bataillon qu'elles formaient.

Reconnaissant celles qui les nourrissaient, les chiens s'arrêtèrent.

C'était la ce que Mac Carthy redoutait par-dessus tout. Il fustigea

brutalement les pauvres bêtes pour les faire passer outre. Peine perdue,

l'attelage ne bougea pas plus que s'il eût été gelé sur place.

La vue de Victorine causa un vif étonnement aux sauvagesses, qui jamais

auparavant n'avaient rencontré une blanche et s'imaginaient que toutes

les femmes étaient rouges comme elles, ou au plus cuivrées comme les

demi-sang.

Elles entourèrent le traîneau, et, timidement d'abord, s'approchèrent

de madame Robin. Mais cette timidité dura peu. Bientôt les squaws

s'enhardirent. Elles allongèrent les mains sur Victorine, la touchèrent

avec des rires et des grimaces grotesques, et elles finirent par lui

ôter la fourrure qui recouvrait fia tête, pour mieux examiner la jeune

femme.

Celle-ci supporta avec patience leurs importunités, quoiqu'elle en fût

cruellement blessée.

Mais Mac Carthy, s'apercevant que, non contentes de regarder, de

palper, les squaws paraissaient disposées à dépouiller Victorine de ses

vêtements pour se les approprier et s'assurer que la Peau-Blanche avait

une conformation semblable à la leur[39], Mac Carthy voulut mettre fin à

leur indiscrétion.

[Note 39: A cet égard, les Indiens de l'Amérique Septentrionale sont,

en général, les plus curieux des humains. Deux tribus étrangères, un

peu distantes l'une de l'autre, viennent-elles à se rencontrer, elles

s'inspectent mutuellement le corps, afin de voir si la nature les a

pourvus d'organes identiques.]

--Retirez-vous! leur cria-t-il, en langue chippiouaise.

Cet ordre se perdit dans les rires bruyants des Indiennes, dont les

tracasseries augmentaient à chaque instant.

--Veux-tu bien te retirer! continua James, en repoussant durement une

squaw plus insolente que les autres et qui commençait à dégrafer la robe

de Victorine.

Dans ce but, la sauvagesse était montée sur le bord du traîneau et se

tenait courbée en deux.

Le coup que lui porta Mac Carthy lui fit perdre l'équilibre: elle roula

dans la neige, à la grande hilarité de ses compagnes.

Furieuse de sa déconvenue, elle se releva et se précipita sur Mac

Carthy, en hurlant:

--Il battu une femme! ce louveteau a battu une femme! il faut le

fouetter! il faut le fouetter.

Toutes les autres, après elle, répétèrent à l'envi:

--Il faut le fouetter! il faut le fouetter!

Et, en moins d'une minute, l'avocat, enlevé du traîneau par les

Indiennes, voyait déjà la partie essentielle de son habillement céder

sous leurs doigts avides, lorsque, se rappelant fort à propos la parole

magique qu'il avait reçue de l'amour de la Grande-Femme, il s'écria:

--Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui!

Le mot eut tout le succès qu'il en attendait.

Les Chippiouais se reculèrent immédiatement, en murmurant d'un ton

respectueux et effrayé tout à la fois:

--Il est le neconnis de Kitchi-Ickoui! il est le neconnis de

Kitchi-Ickoui!

Celle qui, la première, avait levé la main sur lui, se prosternant la

face dans la neige, dit avec une humilité profonde:

--Mon frère pardonnera-t-il à sa soeur l'offense qu'elle lui a faite?

Et, tour à tour, les squaws prirent la même, posture et dirent:

--Mon frère pardonnera-t-il à sa soeur l'offense qu'elle lui a faite?

Ces moeurs bizarres, ces salamalecs étranges étonnaient si fort madame

Robin, qu'un instant elle oublia, la triste condition à laquelle le sort

l'avait réduite.

Pour Mac Carthy, le front haut maintenant, le regard superbe, il-posait

comme un dieu.

--Vous remarquerez, j'espère, que je commande souverainement ici,

madame! dit-il avec suffisance à Victorine.

Cette observation tira la jeune femme de ses réflexions.

--Que m'importe votre souverain commandement! répondit-elle

dédaigneusement.

--Je vais vous l'apprendre! reprit-il.

Et s'adressant aux Indiennes:

--Kitchi-Ickoui, dit-il, vous enjoint de me laisser passer.

--Que mon frère passe! firent-elles unanimement.

--Kitchi-Ickoui vous enjoint encore de m'abandonner cette femme blanche.

--Est-elle la captive de mon frère? demanda une des Chippiouaises.

--Oui, elle est ma captive.

--Cela n'est pas, Double-Langue a menti; cette femme blanche est la

captive de Kit-chi-ou-a-pous, dit soudain une voix derrière lui.

Mac Carthy se retourna avec colère.

--Qui donc ose contredire le neconnis de Kitchi-Ickoui?

--Moi, répondit un sauvage qui arrivait en boitant, car il avait été

blessé d'une balle à la jambe; moi. J'ai vu Kit-chi-ou-a-pous s'emparer

de la femme au visage pâle; c'est à lui qu'elle appartient.

--Elle appartient à Kitchi-Ickoui! s'écria James.

L'Indien secoua dubitativement la tête.

Mac Carthy continua:

--Je la lui ai promise avant de partir pour cette expédition, je la lui

donnerai, car c'est grâce à la médecine de Kitchi-Ickoui que les braves

Chippiouais ont vaincu leurs ennemis.

--Mène-la donc à Kitchi-Ickoui, Double-Langue! fit le Peau-Rouge avec un

accent sarcastique.

--Mon frère doute-t-il de ma parole?

--Quand la glace est pourrie, l'homme prudent doit s'en défier, quoique

à la surface elle soit toujours brillante.

Le métis n'entendit pas ou ne voulut pas entendre cette outrageante

figure de langage.

Il disait en français à madame Robin:

--Votre sot entêtement sera cause pour nous deux de plus d'un ennui.

Mais au moins vous ne m'attribuerez pas ce qui vous arrivera. Si

pourtant vous le vouliez encore...

--Je veux tout, sauf votre vue odieuse! s'écria-t-elle fébrilement.

--Par bonheur que les goûts ne sont pas tous les mêmes et que j'ai la

sagesse qui vous manque, repartit Mac Carthy, d'un accent ironique.

Avant deux jours, fière dame, vous solliciterez, vous bénirez cette

présence qui vous fait, dites-vous, tant déplaisir aujourd'hui.

Comme il parlait, un chuchotement circula dans la foule des squaws

chippiouaises, qui s'écartèrent devant une créature géante s'acheminant

péniblement vers le traîneau.

L'aspect fantastique de cette créature avait attiré les regards de

Victorine.

Indifférente aux menaces de Mac Carthy, elle la considérait

profondément.

Voyant que madame Robin ne l'écoutait pas, son interlocuteur promena les

yeux autour de lui.

--Kitchi-Ickoui! s'écria-t-il tout à coup avec un tressaillement

involontaire qui ramena sur lui l'attention de Victorine.

C'était, en effet, la Grande-Femme.

Elle s'approcha de Mac Carthy, l'enlaça dans ses bras robustes et le

gratifia d'un déluge de baisers dont la vivacité fit sourire madame

Robin.

Le jeune homme, confus, cherchait à échapper à ces marques non

équivoques d'une tendresse passionnée.

Mais ce n'était point chose facile: Kitchi-Ickoui joignait la force à

l'ardeur.

--James dut se soumettre à ses caresses jusqu'au moment où elle aperçut

madame Robin.

Le front de la Grande-Femme se plissa. Ses yeux s'enflammèrent. Elle

s'éloigna de deux pas de Mac Carthy, et fixant sur lui des prunelles

embrasées:

--Quelle est cette face pâle?

--Une esclave pour la chérie de mon coeur, répondit Mac Carthy.

--D'où vient-elle?

--Du fort du Prince-de-Galles.

--Qui l'a prise?

--C'est Kit-chi-ou-a-pous qui l'a prise.

--Et qui l'a amenée?

--Lui.

--Pourquoi alors se trouve-t-elle avec Visage-de-Cuivre? demanda

Kitchi-Ickoui d'un ton de plus en plus sec.

--Parce que, dit Mac Carthy, le mari de ma soeur est parti à la

poursuite des Habits-Rouges, après les avoir vaincus, et que je suis

resté pour garder sa captive.

Cette réponse sembla apaiser la jalousie naissante de la Grande-Femme.

--Conduis-la dans ma loge, tait-elle.

Victorine n'avait rien compris à leur conversation tenue dans le

dialecte chippiouais; mais elle devina dans Kitchi-Ickoui une ennemie

cruelle.

Quoique souffrant encore vivement de la blessure que lui avait faite

Pointe-de-Flèche, cette dernière avait--mais à grand'peine--suivi les

autres squaws dès que la crépitation des armes à feu se fit entendre.

Ce fut toutefois moins pour prendre part à la lutte que pour avoir des

nouvelles de son neconnis qu'elle quitta le wigwam conjugal.

La tiédeur avec laquelle Mac Carthy la reçut surprit d'abord

Kitchi-Ickoui.

Cependant, elle était trop fière pour manifester son étonnement; et

si, en découvrant madame Robin, elle pressentit en elle une rivale,

l'Indienne dissimula bien vite ses impressions derrière un calme perfide

comme la vengeance qu'elle méditait déjà.

--Les braves Chippiouais ont remporté la victoire? dit-elle à Mac

Carthy, en marchant à côté de lui, près du traîneau qui s'approchait

doucement du village.

--Oui, répondit James, ils ont vaincu les Habits-Rouges.

--Rapportent-ils beaucoup de butin?

--Leurs traîneaux en sont garnis.

--Où sont ces traîneaux?

--Près du cimetière d'hiver.

Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais · 第 8 / 12 段