De fait, tous les hommes pris furent massacrés, mutilés ainsi que toutes

les vieilles femmes.

Quant aux jeunes squaws, indiennes pur ou demi-sang, ils les gardèrent

pour les faire servir,--suivant l'usage,--à leurs caprices.

Accoutumées, dès l'enfance aux vicissitudes d'une existence nomade, ces

malheureuses s'inquiétaient assez peu de ce qui leur arriverait, depuis

qu'elles étaient à peu près certaines de ne point périr.

Après avoir aidé les Chippiouais à piller les caves, les entrepôts de

provisions; après avoir saigné et dépecé pour eux des boeufs et des

moutons qu'on nourrissait à la factorerie, elles dressèrent, dans la

cour, un immense bûcher, sur lequel on mit rôtir les viandes.

Aux clartés fulgurantes de ce bûcher, les sauvages, déjà à demi ivres,

se prirent à danser, en faisant retentir l'air de leurs hurlements

féroces.

Ni plume, ni pinceau n'eût été capable de représenter cette scène digne

de l'Enfer. Théâtre, décors, acteurs, ronde, chants, tout lui semblait

avoir été emprunté.

Pendant que ses guerriers faisaient ainsi bruyante débauche,

Kit-chi-ou-a-pous avait porté madame Robin dans la grand'salle.

Il la déposa sur un banc, et lui dit eu français:

--Je vois que ma soeur n'a point oublié le Grand-Lièvre; et lui a

toujours gardé dans son coeur l'amour qu'elle lui a inspiré, quand

il chassait sur les bords du rio Columbia et qu'on le nommait le

Renard-Rusé [33]. Alors, j'ai dit à ma soeur que je l'aimais; mais elle

m'a repoussé. Aujourd'hui elle est en mon pouvoir. Je suis libre de

faire d'elle ce que je voudrai; pourtant je lui offre encore de me

suivre librement dans mon wigwam et d'y occuper, parmi mes femmes, le

premier rang, après Kitchi-Ickoui.

[Note 33: On sait que les Indiens changent fort souvent de nom.]

Victorine ne répondant pas, le sauvage poursuivit en se redressant avec

fierté:

--Que ma soeur regarde. Je commande une armée de guerriers aussi

nombreux que les grains de sable de la baie d'Hudson. Je suis plus

puissant que tous les autres okemas du désert américain et plus fort que

les blancs.

Depuis les Grands Lacs jusqu'à l'Océan Glacé, depuis la mer du Nord

jusqu'à la mer de l'Ouest le nom de Kit-chi-ou-a-pous est célèbre; on le

respecte, on l'honore, et malheur à qui l'oserait injurier! Que ma soeur

appuie son coeur contre le mien, et je la ferai aussi grande parmi les

Peaux-Rouges que parmi le» Visages-Pâles.

Avec ces mots Kit-chi-ou-a-pous étendit la main vers la jeune femme.

Mais elle recula vivement, eu s'écriant:

--Laissez-moi! laissez-moi, je vous en prie!

--Ma soeur en aime donc un autre! fit-il ironiquement.

--Oui.

Un accès de jalousie enflamma les prunelles du sauvage.

--Elle aime Double-Langue? dit-il avec un geste de mépris.

--Je ne vous comprends pas, balbutia Victorine.

--Double-Langue, reprit Kit-chi-ou-a-pous, c'est le Bois-Brûlé, le

demi-sang.

--Celui que j'aime, c'est mon mari! dit-elle résolument.

Le Grand-Lièvre fronça les sourcils.

--Double-Langue serait le mari de ma soeur! dit-il en arrêtant sur elle

un regard d'une fixité irritante.

--Encore une fois, je ne vous comprends pas. Qui est ce Double-Langue?

--L'homme qui m'accompagnait dans la chambre de ma soeur.

--M. Mac Carthy?

--Oui.

--Lui! je le hais! dit-elle avec horreur.

--D'où vient alors que ma soeur ne m'aime pas! reprit Kit-chi-ou-a-pous.

--Je vous l'ai dit, parce que j'aime mon mari.

L'Indien fit un signe d'incrédulité.

--Quand j'ai connu ma soeur, dit-il, elle n'avait pas de mari.

--C'est vrai; mais il y a plus de dix ans. Mes parents m'avaient envoyée

au fond de la Colombie pour me séparer de celui que j'aimais. Il est

venu m'y chercher et m'a épousée.

--Où donc est le mari de ma soeur?

--Il voyage vers le Nord.

Kit-chi-ou-a-pous secoua la tête d'un air dubitatif.

--Mon frère le connaît, continua hardiment la jeune femme; car mon

frère l'a vu près de là rivière de la Mine de Cuivre. Il se nomme Alfred

Robin.

--Le Jeune-Taureau! Oui, je le connais, c'est un brave, dit le

Grand-Lièvre d'un ton calme.

Victorine s'était heureusement souvenue que Mac Carthy lui avait dit

qu'un chef indien appelé le Grand-Lièvre avait rencontré Alfred sur les

bords du Copper-Mine-River. Cet éloge donné à son mari lui parut d'un

bon augure, et elle s'imagina que le sauvage allait aussitôt cesser ses

persécutions. Mais combien elle se trompait! Outre que les Peaux-Rouges

de l'Amérique septentrionale sont généralement très-passionnés pour les

femmes blanches, Kit-chi-ou-a-pous aimait Victorine avec l'opiniâtreté

des gens de sa race. Il l'aimait depuis longtemps déjà, et les années

avaient attisé sa flamme au lieu de l'affaiblir.

Cet amour était né dans une entrevue qu'il avait eue fortuitement avec

Victorine, quand celle-ci habitait un couvent (ou mission) non loin du

fort Vancouver.

A cette époque, le Grand-Lièvre chassait dans la Colombie, pour le

compte de la Compagnie de la baie d'Hudson. Épris de Victorine, il

s'était proposé de l'enlever. Mais pendant qu'il mûrissait son dessein,

elle quittait en secret le couvent, et s'embarquait à Astoria pour les

États-Unis [34].

[Note 34: Voir la _Huronne_.]

Si jamais il n'avait revu la jeune femme, il n'en avait pas moins gardé

sa mémoire et l'espérance de la retrouver un jour. Car les Indiens

s'attachent avec une persistance incroyable à la poursuite d'un désir

non satisfait. Cette ténacité est telle, que l'objet qu'ils ont souhaité

et n'ont pu posséder ici-bas, beaucoup croient qu'ils en jouiront dans

le monde des Esprits.

--Mon frère, dit madame Robin vivement et en se rapprochant du sagamo,

mon frère peut me donner des nouvelles de mon mari?

Comme il gardait le silence, elle ajouta:

--Mon frère lui a parlé? m'a-t-on dit.

Avant que Kit-chi-ou-a-pous eût répondu, un Chippiouais entra dans la

grand'salle, en disant:

--Pied-de-Buffle est mort!

--Qui l'a tué? demanda le Grand-Lièvre.

--On l'a trouvé mort là-haut! dit le premier.

Du bout du doigt, le sagamo désigna alors Victorine au Chippiouais.

--Garde cette Peau-Blanche, je vais savoir qui a tué Pied-de-Buffle, lui

dit-il en s'éloignant.

A peine avait-il quitté la salle, que James Mac Carthy y pénétra

doucement.

Dissimulé derrière la porte, l'avocat avait entendu une partie de la

conversation de Kit-chi-ou-a-pous avec madame Robin.

En l'apercevant, la jeune femme sentit renaître toutes ses

appréhensions.

--Que me voulez-vous? lui dit-elle.

--Continuer, chère amie, répondit-il avec un sourire moqueur, le tendre

entretien que vous aviez avec cette brute...

--Monsieur, je vous enjoins...

--Un moment! un moment! Laissez-moi vous parler. Votre gardien ne

comprend pas un mot de français. Je vous prierai donc nettement de

me suivre. Je connais certain passage par lequel nous pourrons nous

échapper!

--Plutôt mourir cent fois... commença Victorine.

--Allons, soyez raisonnable, fit-il en haussant les épaules. Nous

n'avons pas de temps à perdre... Le Grand-Lièvre vous plairait-il,

d'aventure, plus que moi?

--Oui! répliqua-t-elle décidément.

--Vous voulez donc qu'une fois encore j'use de la force!

--Je ne vous crains pas, repartit Victorine.

Comme elle prononçait ces paroles, Kit-chi-ou-a-pous reparut.

Sur ses épaules, il portait le cadavre de Pied-de-Buffle.

Sans articuler une syllabe, il le jeta au milieu de la pièce, puis il

tira son couteau, pratiqua une large incision à la blessure qui avait

donné la mort à son lieutenant, y plongea sa main et en retira une balle

qu'il examina à la lueur d'une torche.

S'adressant ensuite à Mac Carthy, que ces préliminaires ne cessaient pas

d'inquiéter:

--Donne-moi ton pistolet.

Le jeune homme fit un geste de refus.

Kit-chi-ou-a-pous lui arracha le revolver passé à sa ceinture, et essaya

la balle sur la bouche de l'arme.

Ensuite, froidement, il ordonna à l'Indien:

--Empare-toi de ce sang-mêlé. Il est le meurtrier de Pied-de-Buffle.

James ne put opposer qu'une vaine résistance. Bien vite terrassé par

le Chippiouais, il fut traîné devant le bûcher, où Kit-chi-ou-a-pous le

condamna à être brûlé, pour avoir assassiné son lieutenant.

Les Indiens accueillirent cette sentence par un redoublement de

vociférations.

Cependant le coupable ne pâlissait ni ne tremblait. Il promenait sur ses

bourreaux un regard audacieux, provocateur.

L'un d'eux l'ayant touché avec un tison ardent, au moment où on achevait

de le garrotter pour le livrer aux flammes, il se contenta de dire d'un

ton élevé:

--Je suis le neconnis [35] de Kitchi-Ickoui!

Et tous, sans en excepter le Grand-Lièvre, reculèrent frappés

d'épouvante.

[Note 35: Nous avons déjà dit qu'en chippiouais ce terme signifie amant

ou ami.]

CHAPITRE XIV

LE TALISMAN

Malgré les craintes trop légitimes qu'elle pouvait entretenir pour sa

sécurité personnelle, madame Robin suivait, avec une anxiété croissante,

les péripéties de cette scène barbare.

Assise sur un banc, près d'une fenêtre dont les carreaux de parchemin

avaient été mis en pièces pendant la courte lutte des employés du fort

contre les Chippiouais, elle pouvait tout voir, tout entendre. Et,

miséricordieuse, clémente comme les personnes de son sexe, elle

demandait à chaque instant, pitié, grâce pour le détestable auteur de

ses infortunes.

Mais sa voix s'abîmait dans le fracas de toutes ces voix.

N'y eût-elle pas été engloutie, qu'un ricanement démoniaque seul lui eût

répondu.

Lorsque Mac Carthy prononça ces mots talismaniques:

--Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui! et lorsqu'elle vit les Indiens

s'écarter avec terreur, Victorine le crut sauvé, dans son coeur

compatissant se formula une prière de reconnaissance à Dieu.

Mais l'effroi des Peaux-Rouges fut de brève durée.

Bientôt, ils se rapprochèrent à cette question que Kit-chi-ou-a-pous

adressa au captif:

--Double-Langue sait-il ce que signifie son discours?

--Je le sais, répondit froidement James.

--Sait-il que s'il a encore menti nous augmenterons les tortures qu'on

lui prépare.

--Je suis, répliqua hautement Mac Carthy, le neconnis de Kitchi-Ickoui.

Pour la seconde fois, les Chippiouais firent un mouvement en arrière.

Victorine remarqua que le Grand-Lièvre perdait lui-même de son assurance

quand il reprit:

--Que Double-Langue nous montre donc la clarté de sa parole.

--Coupez mes liens, dit l'avocat.

Cette demande parut rendre la fermeté à Kit-chi-ou-a-pous.

--Le neconnis de Kitchi-Ickoui doit pouvoir se débarrasser, sans

secours, de ses ennemis, dit-il d'un ton moqueur.

--Yea! yea! appuyèrent en choeur les Chippiouais.

--Mon frère veut-il voir dans ma poitrine? dit James sans se troubler.

L'okema n'eut garde de se rendre à ce désir.

--Double-Langue a menti! s'écria-t-il avec joie. C'est un fils de loup

blanc et de renarde rouge; c'est le rejeton d'Alanck-ou-a-bi, qui a fui

le wigwam de son maître pour aller habiter la loge d'un Visage-Pâle; il

sera rôti, et les chiens des Chippiouais dévoreront ses chairs.

--Ce n'est pas vrai! répliqua vivement Mac Carthy, en brisant, par un

violent effort, les cordes avec lesquelles on l'avait attaché.

De nouveau les Chippiouais semblèrent consternés. Ils s'éloignèrent

pêle-mêle du métis, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent la fuite.

Dans leurs rangs on criait:

--Il a la médecine! il a la médecine!

Profitant aussitôt de la réaction qui s'était opérée en sa faveur, James

écarta sa tunique, et, au-dessous de son sein droit, indiqua un tatouage

récemment pratiqué.

Ce tatouage, de couleur rouge, représentait un homme et une Indienne

échangeant un baiser.

Quoique les figures fussent grossièrement dessinées, on pouvait voir,

en y mettant de la bonne volonté, que l'une, avec ses longues oreilles

battant sur les épaules et son nez chargé d'ornements, était celle de la

Grande-Femme; l'autre, vêtue en trappeur, celle de Mac Carthy.

Les Chippiouais les reconnurent sans doute, car ils se mirent à beugler

sur tous les tons:

--Kitchi-Ickoui et Double-Langue! Kitchi-Ickoui et Double-Langue!

Un nuage de dépit passa sur le front du Grand-Lièvre.

--Qui prouve que c'est Kitchi-Ickoui qui a donné cette médecine au

sang-mêlé? dit-il.

--Je le prouverai, répondit James.

--Et comment le prouveras-tu?

--En la faisant parler elle-même.

--Oui, mais elle n'est; pas ici!

--Nous la verrons en retournant au village de mes frères.

--S'ils t'y ramènent, Double-Langue! répliqua le sagamo avec un sourire

sarcastique.

--Ils m'y ramèneront, reprit James en haussant le ton, oui, ils m'y

ramèneront, car Kitchi-Ickoui m'a dit, en me faisant ces signes, le soir

du jour où elle fut blessée par Pointe-de-Flèche: Je t'aime; tu es mon

neconnis, et si quelqu'un de mes guerriers t'outrageait, je soufflerais

sur lui Matcho-Manitou, le méchant Esprit.

Ces paroles raffermirent le triomphe du jeune homme.

Les Chippiouais y applaudirent en masse, par une gesticulation et des

cris furibonds.

L'un d'eux, chef puissant, passa au Bois-Brûlé son calumet, et

Kit-chi-ou-a-pous fut obligé de dévorer en silence la colère dont il

était agité.

Mais il lui fallait une victime: il fit venir Alanck-ou-a-bi, que deux

Chippiouais gardaient près de la porte du fort.

La misérable créature fut traînée devant le bûcher.

Le Grand-Lièvre l'apostropha en ces termes:

--Femme éhontée, tu as quitté la hutte de ton mari pour te jeter

dans les bras d'un des ennemis de notre race. Je t'ai déjà punie en

t'arrachant le nez avec mes dents, en te crevant un oeil avec mon doigt,

mais ton supplice n'est pas fini!

Sans faire attention ni à lui, ni à ses menaces, l'Étoile-Blanche

considérait James avec une rayonnante expression de bonheur maternel.

--Le demi-sang est ton fils, le fils de tes débauches avec un Saiganosch

[36], n'est-ce pas? continua Kit-chi-ou-a-pous, heureux de trouver

une occasion nouvelle pour abaisser Mac Carthy dans l'esprit des

Chippiouais.

[Note 36: Anglais.]

--Oui, c'est mon enfant! le fruit chéri de mes entrailles! allait

s'écrier Alanck-ou-a-bi. Mais un signe imperceptible du jeune homme

l'arrêta. Craignant de le perdre par cet aveu, elle baissa la tête;

elle refoula dans son coeur son orgueil, son amour de mère, et, d'un ton

indifférent, elle dit:

--Je ne connais pas cet homme.

Seules, les mères ont de ces dévouements aveugles.

Mais il y avait là, autour d'eux, vingt squaws, vingt autres femmes

jalouses, dont pas une n'ignorait le lien qui unissait Mac Carthy à

l'Étoile-Blanche.

--C'est faux! c'est faux! s'écrièrent-elles. Double-Langue est fils

d'Alanck-ou-a-bi et du gouverneur Mac Carthy.

--Kit-chi-ou-a-pous le savait bien. On ne le peut tromper, dit le sagamo

avec un accent de satisfaction cruelle.

James pensa que, s'il n'intervenait, la vertu de son amulette courrait

des risques.

--Qu'est-ce que mon frère veut faire de cette squaw! interrogea-t-il

hardiment.

--Cette squaw, répondit le Grand-Lièvre, a été ma femme: elle m'a trahi.

Je veux la brûler.

--Mon frère ne la brûlera pas.

--Qui a dit cela? s'écria le sagamo courroucé.

--Moi, dit résolument Mac Carthy.

--Toi!

--Oui, moi, qui parle par la bouche de Kitchi-Ickoui, moi qui porte,

comme mon frère, la grande médecine de vie sur la poitrine.

Et, pour donner plus de poids à cette assertion, l'avocat toucha du

doigt son tatouage.

Kit-chi-ou-a-pous rugit de fureur et leva sur le jeune homme son

tomahawk.

Mais le chef qui avait prêté son calumet à Mac Carthy retint le bras du

Grand-Lièvre.

--Mon frère, dit-il, doit céder à Double-Langue et attendre la décision

de la sage Kitchi-Ickoui.

--Yea! yea! secondèrent les assistants.

Se tournant alors vers James, son protecteur ajouta:

--Que veux-tu?

--Qu'on mette cette femme en liberté, répondit-il en désignant

Alanck-ou-a-bi.

--C'est impossible, dit le chef.

--Alors vous la voulez brûler? reprit Mac Carthy.

--Non.

--Qu'en ferez-vous?

--Je l'ai dit. On vous conduira l'un et l'autre à Kitchi-Ickoui, et si

ton discours a été clair, si le symbole dont tu es marqué est l'oeuvre

de Kitchi-Ickoui, tu prendras place à nos conseils, tu garderas cette

squaw pour en faire ton esclave ou ce qu'il te plaira.

--Mon frère a parlé avec la prudence d'un Manitou, dit

Kit-chi-ou-a-pous, comprenant la nécessité de dissimuler son

ressentiment et de faire oublier la brutalité avec laquelle il avait

traité le neconnis de sa femme; car depuis son héroïque prouesse

amoureuse, Kitchi-Ickoui jouissait d'un privilège bien rare, consacré,

chez diverses tribus indiennes, aux squaws douées d'un tempérament

aussi robuste que le sien: elle rendait inviolables tous ceux à qui elle

accordait la grâce de ses faveurs.

--Mon frère, répondit le chef au Grand-Lièvre, doit une réparation à

Double-Langue. Qu'il fume donc avec lui le calumet de paix.

--J'accepte, dit l'okema, en tendant son poagan à Mac Carthy.

S'exagérant l'étendue de la victoire qu'il venait de remporter, l'avocat

crut qu'il lui était possible d'en augmenter encore les profits.

--Je remercie mon frère, dit-il après avoir aspiré une bouffée de tabac;

il reconnaît enfin que je suis son ami; aussi je lui veux demander un

présent.

--Mon oreille est ouverte à ta parole.

--Je désire, dit James, que mon frère me donne la femme blanche.

--Djecouessin-Netchegousch?

--Oui, la jeune Française.

--Te la donner à toi, Double-Langue! s'écria le Grand-Lièvre, redevenu

furieux.

--C'est mon voeu!

--Et qu'en ferais-tu si je te la donnais? observa le sagamo avec une

ironie mordante.

James avait prévu la question. Il répondit adroitement:

--Si tu me donnes la femme blanche, j'en ferai l'esclave de

Kitchi-Ickoui.

Kit-chi-ou-a-pous partit d'un éclat de rire.

--Double-Langue est fou, dit-il. Djecouessin-Netchegousch est ma

captive, je la garde. Mais si Double-Langue ou tout autre essaie de

me l'enlever, je lui briserai la tête comme je le fais à cette squaw

infidèle! ajouta-t-il en dirigeant son formidable tomahawk contre le

crâne d'Alanck-ou-a-bi.

Par bonheur, elle sut éviter le coup en se jetant en arrière.

Et le chef qui s'était déjà interposé, s'emparant de Kit-chi-ou-a-pous,

lui parla bas à l'oreille.

Leur conversation dura quelques minutes. Elle fut très-animée, à en

juger par les gestes des interlocuteurs. Mais, à la fin, le Grand-Lièvre

parut consentir à ce que l'autre exigeait de lui.

--J'attendrai, dit-il.

Puis il commanda à ses guerriers de s'apprêter à partir.

Les uns s'empressèrent alors de charger leur butin sur des traîneaux,

auxquels ils attelèrent les chiens de la factorerie. Les autres

réunirent en troupeau le bétail et les chevaux qu'ils avaient trouvés.

Après quoi ils mirent le feu aux bâtiments du fort, et le quittèrent en

hurlant comme des démons.

Kit-chi-ou-a-pous avait placé madame Robin sur un traîneau, et lui-même

en dirigeait l'attelage.

Les autres captives marchaient à pied entre leurs ravisseurs.

L'aurore se levait sous un ciel pâle et terne, mais qui commençait à

s'embraser des lueurs ardentes de l'incendie, quand les Chippiouais

abandonnèrent le théâtre de leur sanglant exploit.

Durant tout le jour et toute la nuit suivante ils cheminèrent pour

regagner leur camp.

Mais ils allaient lentement, car les gros animaux qu'ils poussaient

devant eux, enfonçant à chaque pas dans la neige, n'avançaient qu'avec

peine.

Le lendemain soir seulement, ils approchèrent des huttes.

On en distinguait déjà la fumée dans le lointain, quand

Kit-chi-ou-a-pous ordonna de faire halte.

La troupe se trouvait alors devant une colline de glaçons, haute d'une

vingtaine de mètres; mais chacun des glaçons était énorme et mesurait de

sept à huit pieds d'épaisseur sur quinze à vingt de longueur et largeur.

Ça et là, ainsi que des cellules dans une ruche, apparaissaient des

trous, à la base de l'édifice, laquelle pouvait bien compter dix pas de

rayon.

Quelques-unes de ces ouvertures avaient été bouchées tu moyen de

glaces, comme le donnaient à supposer certaines nuances différentes de

l'ensemble.

Cette montagne de congélations était le cimetière d'hiver des

Chippiouais; ils y inhumaient leurs morts. Lorsqu'arrivait la bonne

saison, lorsque le sol cessait d'être aussi dur que la roche, ils

enlevaient les cadavres en grande pompe, pour les déposer dans le sein

de la terre.

Kit-chi-ou-a-pous fit tirer d'un traîneau, où on les avait placés, les

Chippiouais tués durant le combat du fort du Prince-de-Galles. On lava

les corps avec de la neige, fondue sur des feux qui avaient été aussitôt

allumés; puis ils furent revêtus de costumes de parade, armés en guerre

et plongés, un à un, dans les trous dont nous venons de parler.

Kit-chi-ou-a-pous prit alors la parole et dit:

«Frères, vous êtes encore assis parmi nous; vos corps conservent les

mêmes traits et continuent de nous ressembler extérieurement, si ce

n'est qu'ils ont perdu la faculté de se mouvoir. Mais où est maintenant

ce souffle qui, hier encore, envoyait la fumée au Grand-Esprit?

Pourquoi ces lèvres, qui proféraient alors un langage si agréable et si

expressif, sont-elles immobiles? Pourquoi ces pieds, qui surpassaient

en vitesse les daims sur les montagnes, sont-ils maintenant engourdis?

Pourquoi ces bras, qui vous servaient à gravir sur les plus hauts arbres

ou à bander l'arc le plus raide, tombent-ils à vos côtés sans mouvement?

Hélas! tous ces membres, toutes ces parties de vous-mêmes que nous

contemplions, il y a peu, avec admiration, avec amour, sont inanimés

comme si trois cents hivers s'étaient accumulés sur eux!

«Cependant nous ne vous regretterons pas, braves et illustres guerriers,

comme si vous étiez perdus à jamais pour nous ou que votre nom fût

enseveli dans l'oubli. Non: vous êtes allés au monde des Esprits, avec

ceux qui sont venus avant vous; et quoique nous ayons été laissés après

vous pour perpétuer votre réputation, nous irons un jour vous rejoindre.

«Animés par le respect que nous vous portions pendant qu'ici vous viviez

avec nous, nous venons vous rendre le dernier devoir de tendresse qui

est en notre pouvoir.

«Afin que votre corps ne soit pas exposé dans la plaine et en danger

d'être la proie des animaux de la terre ou des airs, nous aurons soin

de vous porter sur les bords d'Athapusco où reposent vos ancêtres; nous

espérons que votre esprit vivra avec les leurs et que vous nous recevrez

lorsque nous arriverons, comme vous, sur ces grands territoires de

chasse que nous ne connaissons pas [37].»

[Note 37: Voyez Carver.]

Les Chippiouais écoutèrent ce discours dans un religieux silence.

Ayant terminé, le Grand-Lièvre fit fermer les tombes avec de la neige,

sur laquelle on versa de l'eau chaude, laquelle, condensée aussitôt par

le froid, prit la fermeté et le poli de la glace.

Pendant qu'il prononçait son oraison funèbre, Mac Carthy avait réussi,

grâce au crépuscule, à se rapprocher de Victorine.

--Un mot, madame, lui dit-il rapidement: voulez-vous vous sauver?

--Avec vous?

--Il ne s'agit pas de moi...

--Ne vous ai-je pas dit que je vous méprisais! l'interrompit-elle.

--Mais, enfant, ce sauvage fera de vous...

Victorine lui coupa encore la parole.

--Il fera de moi ce que bon lui semblera. Faut-il vous répéter que je le

préfère à vous?

--La sotte! la folle! s'écria James, en la saisissant rudement par le

bras.

--Sotte ou folle, dit-elle, en se dégageant, j'ai plus de confiance en

ces sauvages qu'en vous.

--Mais, malheureuse, vous ne vous imaginez pas de quoi ils sont

capables! Vous ne savez pas quelles féroces voluptés leur luxure sait

tirer des femmes! Vous ne savez pas...

--Je sais, monsieur, que votre langage est d'une grossièreté...

--Victorine, je vous en conjure, laissez-moi vous arracher...

--Non, répondit-elle avec impatience? non, je ne veux ni de vous ni de

vos services; vous m'êtes plus odieux que le plus brutal de ces Indiens.

Comme elle disait cela, et comme la cérémonie funèbre tirait à sa fin,

le bruit d'une fusillade nourrie retentit, autour d'eux.

CHAPITRE XV

ENTRE PEAUX-BLANCHES ET PEAUX-ROUGES

Tandis que les Chippiouais mettaient à sac la factorerie du

Prince-de-Galles, le gouverneur et quelques-uns des employés, qui

avaient, réussi à échapper à la barbarie des Indiens, couraient au lac

à la Truite, où campait encore le parti de pêche, naguère commandé par

James Mac Carthy.

Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais · 第 7 / 12 段