--Je les ai quittés pour amener cette face pâle à la belle
Kitchi-Ickoui, et j'ai cru que ce présent lui serait agréable.
--Ton présent, dit la Grande-Femme, regardant le métis en plein visage,
ton présent, je le ferai manger à mes chiens.
L'expression de férocité dont elle marqua ces paroles causa un
frémissement à Mac Carthy.
Ils arrivaient à la cabane de Kit-chi-ou-a-pous.
--Descendez du traîneau, et dorénavant écoutez mes conseils, il y va de
votre vie! dit James à Victorine.
Cette recommandation fut faite d'un ton si différent de celui que Mac
Carthy prenait ordinairement avec elle, que madame Robin,--toujours
disposée à pardonner,--le remercia par un coup d'oeil presque
affectueux.
--Que dis-tu à cette Peau-Blanche? interrogea impérieusement
Kitchi-Ickoui.
--Je lui dis que tu es sa maîtresse et qu'elle doit t'obéir en tout ce
que tu lui commanderas.
--Dis-lui alors que je veux sa robe de pelleteries.
--Quand nous serons dans la loge de ma soeur, je le lui dirai.
Et, poussant Victorine, frissonnante de froid, vers l'ouverture de la
hutte:
--Dépêchez-vous d'entrer, lui dit-il.
En même temps il se glissait derrière elle, la soutenait et la
descendait dans la salle souterraine, remplie, comme toujours, d'une
fumée épaisse, nauséabonde.
La jeune femme était épuisée de fatigue.
James la plaça sur un lit de fourrures où elle s'endormit aussitôt.
Puis, sentant qu'il fallait à tout prix rentrer dans la faveur de
Kitchi-Ickoui, il s'empressa auprès d'elle, pansa habilement sa
blessure, grâce à quelques notions chirurgicales qu'il avait acquises
à Québec, et réussit à lui persuader qu'il brûlait pour elle d'un amour
sans partage.
Chez les sauvages, les passions du coeur diffèrent peu de celles des
civilisés: ceux-ci et ceux-là croient aisément ce qu'ils aiment.
Le lendemain matin, les Chippiouais revinrent dans leur camp, en
traînant avec eux le butin qu'ils avaient fait à la factorerie du
Prince-de-Galles.
Ils ramenaient, en outre, une dizaine de captifs blancs. Mais
Kit-chi-ou-a-pous et plusieurs autres chefs avaient disparu.
Les uns prétendaient qu'ils avaient été tués, les autres qu'ils étaient
encore à la poursuite des employés de la Compagnie de la baie d'Hudson.
En l'absence de l'okema, la Grande-Femme le remplaçait. Ayant pris
connaissance des nouvelles, elle dit à Mac Carthy:
--Si mon bien-aimé le veut, il sera chef de la puissante nation
chippiouaise.
--Ce qui plaît à ma soeur me plaît, répondit le métis.
--Alors, il deviendra mon mari.
--Mais Kit-chi-ou-a-pous? observa Mac Carthy.
--Kit-chi-ou-a-pous, dit-elle froidement, est au territoire des Esprits.
--Le fait n'est pas encore prouvé.
--Il doit l'être.
--Que ma soeur s'explique.
--Aujourd'hui, dit l'Indienne, le père et la mère de Kit-chi-ou-a-pous,
vieux, infirmes, incapables de subvenir à leurs besoins, et n'ayant
pas d'enfant pour les nourrir, ont décidé de donner leur grande fête de
mort.
--Qu'est-ce que cela signifie?
--C'est que Manitou leur a appris en songe que Kit-chi-ou-a-pous ne
reparaîtrait plus ici pour les approvisionner de viande, de gibier et de
chair de poisson.
Un sourire d'incrédulité erra sur les lèvres du métis, mais il s'abstint
de toute réflexion.
--Suis-moi, Visage-de-Cuivre, reprit l'Indienne.
Mac Carthy jeta un coup d'oeil furtif sur la couche où reposait madame
Robin.
Elle dormait toujours.
James sortit de l'a cabane avec Kitchi-Ickoui, et l'accompagna sur une
sorte de place, où deux Chippiouais, homme et femme, blanchis par les
ans, fumaient gravement, entourés par une multitude de sauvages qui
chantaient et dansaient.
Les vieillards étaient accroupis sur leurs talon».
C'était le père et la mère du Grand-Lièvre. On les nommait: le
Renard-Argenté et l'Hirondelle-Grise.
Quand Kitchi-Ickoui parut, ils se levèrent, et, l'un après l'autre, lui
présentèrent leur calumet.
Elle aspira quelques bouffées, les chassa vers l'orient se tourna vers
le cimetière, dont on apercevait le faîte, un mille environ de distance,
et marcha dans cette direction.
Le Renard-Argenté et l'Hirondelle-Grise se rangèrent derrière elle; et,
à leur suite, se pressa la bande entière des Chippiouais.
Observant cet ordre, ils atteignirent la colline de glace.
Au sommet, dans la neige durcie, on avait creusé deux trous de quatre à
cinq pieds de profondeur.
Chacun des vieillards gravit le monticule,--l'homme par l'est, la femme
par l'ouest,--et s'enfoncèrent, volontairement, dans les fosses, où ils
demeurèrent ensevelis jusqu'au cou.
Le Renard-Argenté se mit à chanter ses exploits, l'Hirondelle-Grise
étendait devant elle un regard stupide.
Pendant ce temps, deux devins faisaient fondre de la neige dans des
vases de terre placés sur un feu qu'on avait allumé au pied du tumulus.
Quand l'eau fut à demi bouillante, ils retirèrent les vases, montèrent
sur le sépulcre de glace, et répandirent leur eau autour du corps des
deux vieillard.
Ceux-ci ne proférèrent aucune plainte, ne donnèrent aucun signe de
douleur.
Seulement l'eau se congelant peu à peu sous la rigueur de la
température, la voix du Renard-Argenté s'affaiblit insensiblement; le
regard de l'Hirondelle-Grise devint de plus en plus atone.
A la base du monument funèbre, les Chippiouais formaient une ronde
infernale en criant à tue-tête:
--_Ele-bon-roun!_ _ele-bon-roun!_ (ils meurent! ils meurent!)
CHAPITRE XVII
NICK WHIFFLES ET POIGNET D'ACIER
--Est-ce que je suis en paradis? demanda d'une voix faible Louis-le-Bon
en roulant autour de lui des regards incertains.
--O Dieu, oui, mon cousin, tu es en paradis, et tu pourras te vanter
que nous t'avons tiré d'un fameux enfer, répondit en riant Nick Whiffles.
--Qui est là? reprit le blessé.
--Qui? des amis, comme de raison.
--J'ai soif.
--Ah! tu as soif? On a donc encore soif au paradis fit l'autre en riant.
--Ne le tourmentez pas, Nick, intervint Poignet-d'Acier.
--Le tourmenter, capitaine! tourmenter une créature souffrante! Ce
n'a jamais été dans le caractère de la famille des Whiffles. Mon
grand-oncle, le célèbre voyageur dans l'Afrique Centrale, avait coutume
de dire...
--C'est bon, c'est bon, Nick, s'écria Poignet-d'Acier. Je n'ignore pas
que vous et les vôtres êtes d'excellentes gens.
--Oui bien, je le jure, votre serviteur! répliqua le trappeur, en
faisant boire à Louis-le-Bon quelques gouttes une infusion qu'il venait
de préparer.
--C'est comme du fiel, murmura celui-ci.
--Amer à la bouche, doux à la santé, repartit le premier.
--C'est donc toi, Nick? dit le blessé.
--Moi, toujours moi, ô Dieu oui!
--Nous ne sommes plus sur la terre, n'est-ce pas?
--Du tout, nous sommes sur la neige, dit Whiffles avec un grand sérieux.
--Que s'est-il donc passé?
--Pour ça, c'est à toi à nous le dire, mon cousin.
Louis-le-Bon n'entendait pas. Autour de lui, il promenait toujours des
yeux inquiets, comme ceux d'un homme ivre qui tâche de rattraper le fil
d'une raison fuyante.
Cependant le lieu où il se trouvait ne pouvait avoir rien
d'extraordinaire pour lui.
C'était une hutte de peaux, au milieu de laquelle brûlait un feu
pétillant, dont l'ardeur avait, toutefois, grand'peine à combattre
l'intensité du froid, qui se glissait dans le wigwam.
Deux hommes se chauffaient devant le foyer: l'un était Poignet-d'Acier,
l'autre un Indien complètement inconnu à Louis-le-Bon, alors couché dans
un coin de la tente, sur un lit de mousse, recouvert de pelleteries.
Auprès de ce lit Nick Whiffles était agenouillé: sa main droite portait
une écuelle de bois remplie du liquide qu'il donnait au blessé; sa main
gauche, passée sous le coude de Louis-le-Bon, lui soutenait la tête pour
le faire boire.
--Il me semble, dit le malade, que j'ai là-dessus un sac de plomb.
Et il mit le doigt sur son crâne tout enveloppé de linges grossiers.
--Un sac de plomb! répéta Nick, ça se pourrait; mais si tu en as un,
c'est en moins.
Cette naïveté de Whiffles fit sourire Poignet-d'Acier.
Louis-le-Bon poursuivait:
--J'ai des douleurs du diable!
--Ah! ah! tu n'es donc plus en paradis? dit Nick.
--Qui a parlé de paradis?
--Toi, mon cousin, rien que toi, ô Dieu oui!
--J'ai encore soif!
--Voyez-vous l'ivrogne! dit gaiement Whiffles en approchant le vase des
lèvres du patient.
Après avoir bu avec avidité deux ou trois gorgées, ce dernier balbutia,
en passant la main sur son front:
--Ah! je me rappelle...
--Oui, essaie de te rappeler, mon cousin, dit Nick, en replaçant la tête
de Louis sur l'oreiller.
Alors Poignet-d'Acier se leva et s'approcha du lit.
--Me reconnaissez-vous, mon ami? dit-il au blessé.
--Oh! que oui, capitaine.
--Bien. Vous souvenez-vous de ce qui a eu lieu au fort?
--Quel fort?
--Ah! votre mémoire n'est pas encore tout à fait revenue; je vais
l'aider. Mais, pour ne pas trop vous fatiguer, répondez seulement à mes
questions.
--Oui...
--Vous étiez au fort du Prince-de-Galles!
Louis-le-Bon fit un signe affirmatif.
--Il a été attaqué?
--C'est vrai, je me rappelle maintenant. Les Chippiouais...
--Des vermines! marmotta Nick entre ses dents.
Poignet-d'Acier interrompit son interlocuteur.
--Qu'est devenue, dans le combat, la jeune femme?
--Elle, capitaine!
--Oui, madame Robin.
--C'est le Bois-Brûlé...
--Quel Bois-Brûlé?
--Le fils de l'ancien gouverneur, M. Mac Carthy.
--Celui qui fut élevé aux établissements... à Québec?
--Celui-là même.
--Eh bien?
--Il a dû l'emmener, le gredin!
--Tant mieux, c'est un ami de Victorine. Alfred l'aime beaucoup.
--Un ami de la jeune dame! s'écria Louis-le-Bon avec un geste de
dénégation, dont la vivacité, réveillant ses souffrances, lui arracha
une plainte.
--Comment! ce n'est pas son ami? dit Poignet-d'Acier en fronçant le
sourcil.
--Non, capitaine.
--Je crois que vous vous trompez.
--Un métis l'ami de quelqu'un, peuh! grommela Nick.
--Bois-Brûlé langue fourchue, coeur de carcajou, ventre de loup, sang de
vipère, ajouta l'Indien qui fumait accroupi près du feu.
--Je ne me trompe pas, répondit Louis-le-Bon. Mac Carthy a voulu
l'outrager...
--L'outrager! s'écria Poignet-d'Acier d'une voix tonnante.
--Il s'était introduit dans sa chambre; mais je la guettais. Nous
l'avons arrêté au moment où il allait...
--C'est bien. Qu'en a-t-on fait?
--Le chef-facteur l'a jeté à la porte du fort.
--Son père?
--Non, capitaine, non; mais le remplaçant de son père, car c'est dans la
nuit qui suivit la mort de M. Mac Carthy...
--Le scélérat! Mais il est singulier que madame Robin ne m'ait pas dit
un seul mot de cet attentat.
--Parce qu'elle n'en savait rien.
--Je ne vous comprends pas.
--Il l'avait fait endormir.
--Endormir!
--Oui, par sa mère, une Indienne.
--Tout cela est fort étrange, proféra Poignet-d'Acier, en regardant Nick
comme pour lui demander s'il ne pensait pas que Louis-le-Bon eût encore
le délire.
Le vieux trappeur saisit aussitôt cette interrogation muette.
--Non, non, dit-il; il possède à présent sa raison, comme moi et vous,
capitaine. Quoiqu'il... enfin, suffit, je m'entends.
--Et vous dites qu'il l'a enlevée? reprit Poignet-d'Acier.
--Je le crains, car je me souviens de l'avoir vu à côté d'elle, quand...
Le blessé s'arrêta.
--Eh bien! dit le capitaine.
--Castors et loutres! ici je n'y suis plus.
--On conçoit, intervint Nick, on conçoit, mon cousin.
C'est alors que tu as reçu ce coup qui t'a fait voir autant de cierges
allumés qu'il y en a dans une église un jour de grande fête.
--Cela se peut, prononça Louis-le-Bon d'un ton indécis.
--Mais, observa Poignet-d'Acier, puisqu'on l'avait chassé de la
factorerie...
--Il y était revenu.
--Quand? de quelle manière?
--Quand? la nuit de l'attaque. De quelle manière? c'est plus que je n'en
sais, capitaine. En tout cas, il paraissait l'ami des Chippiouais.
--C'est ça, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit Nick.
--Vous comprenez? s'enquit Poignet-d'Acier.
--Si on comprend! répondit Nick. Mais c'est clair comme de l'eau de
roche ce que dit mon cousin.
--Je ne trouve pas.
--Une supposition, mon oncle le grand voyageur...
--Laissons là votre oncle et toutes vos histoires, Nick, dit
impatiemment Poignet-d'Acier. Ce n'est pas l'heure de compter des
fariboles.
Puis se retournant vers Louis, il ajouta:
--Les Chippiouais vous ont donc attaqués à l'improviste?
--Oui, capitaine.
--Par quel moyen ont-ils pu pénétrer dans le fort?
--Est-ce que la mère du Bois-Brûlé n'y était pas restée? fit Whiffles
avec un mouvement qui voulait dire: Ce n'est pas difficile à deviner,
ça!
--Oui, oui, c'est juste! reprit Poignet-d'Acier, frappé de cette idée.
C'est juste. La mère de Mac Carthy aura ouvert...
--Probablement, dit Louis-le-Bon.
--Mais, questionna de nouveau le capitaine, n'est-ce pas vous qui avez
accompagné madame Robin à la factorerie?
Oui, c'est moi.
--Elle vous avait pris à Québec.
--Non, monsieur, à Montréal. J'étais allé visiter ma famille, que je
n'avais pas vue depuis vingt ans. Mon frère, qui servait comme jardinier
chez M. Robin, m'écrivit pour me demander si je voulais conduire sa
maîtresse dans les pays d'en haut. Ça me fit rire d'abord de penser
qu'une petite femme avait envie de se promener à travers les Indiens.
Mais, pour faire plaisir à mon frère, j'acceptai, croyant bien que
la créature en aurait assez dès que nous serions à vingt-cinq milles
d'Outaouais.
Pas du tout. Elle a marché, pagayé, chassé, tout comme un franc
trappeur, et nous sommes arrivés ici après cinq mois de voyage.
--C'était pas la peine de la mener si loin pour se la laisser prendre!
gronda Nick.
--Alors, dit Poignet-d'Acier d'un air songeur, vous présumez qu'elle est
maintenant au pouvoir de ce Mac Carthy.
--Oui, capitaine.
--Quel est votre avis, Nick?
--Mon avis est que je n'en ai pas, ô Dieu, non? dit le vieux chasseur
entre deux bouffées de tabac.
--Pourtant vous m'aiderez à la retrouver.
--Ça c'est certain, capitaine; Nick n'a qu'une parole.
Whiffles n'était pas coutumier d'un semblable laconisme. Poignet-d'Acier
en fut surpris.
--Vos réponses sont étrangement brèves; me bouderiez-vous, ami Nick?
dit-il.
--Peut-être bien, capitaine.
--Parce que je vous ai empêché de nous raconter une des miraculeuses
aventures de votre oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale?
--Oui, dit sèchement le trappeur.
Poignet-d'Acier sourit.
--Bah! reprit-il, vous ne me garderez pas rancune, Nick.
--De la rancune, moi?
--Je savais bien; donnez-moi la main.
--Voici, capitaine, voici, dit Whiffles, en allongeant sa grosse main
calleuse, mais à une condition, pourtant.
--Et laquelle? J'y souscris d'avance.
--Une autre fois vous ne couperez pas net comme ça au milieu de mon
discours, car les paroles rentrées, ça me donne des crampes de langue si
violentes que j'ai failli en mourir au moins cent mille fois dans ma
vie, oui bien je le jure, votre serviteur!
Poignet-d'Acier partit d'un éclat de rire.
--Voyons, causons sérieusement, dit-il au bout d'un instant.
Mais ne sommes-nous pas sérieux comme des carpes! fit le trappeur.
Sans relever cette boutade, le capitaine poursuivit:
--Louis-le-Bon pourra, durant quelques jours, se passer de nos services;
sa fièvre est calmée. En s'astreignant à un régime sévère, dans un mois
il sera sur pied. Tu me promets d'en avoir soin, mon frère?
--Corne-de-Taureau en aura soin, répondit l'indien, auquel
Poignet-d'Acier avait adressé ces dernières paroles.
--Surtout, dit Nick, ne lui donne pas d'eau-de-feu; car si l'eau-de-feu
c'est le lait des hommes en bonne santé, c'est le poison des malades, ô
Dieu oui!
--Je ferai comme tu veux, Barbe-Rouge, dit le sauvage.
Poignet-d'Acier reprit:
--Nous allons, Nick,-chercher la piste des Chippiouais. Cela vous
va-t-il?
--Cela me va comme un sac de poudre. Mais une réflexion, capitaine, sauf
votre respect.
--Faites.
--Je vous ai suivi depuis les établissements sans vous demander où nous
nous dirigions, et ça parce que je vous aime. Pourtant, je le confesse,
je ne suis pas sûr que ce soit vous.
--Quoi? fit Poignet-d'Acier quelque peu stupéfait.
--Vous allez dire que je suis un drôle de corps. Croyez-vous que ça soit
ma faute? Non. Dans la famille des Whiffles nous sommes tous comme ça.
S'il y a un tort, capitaine, c'est notre grand'mère, la grand'mère aux
Whiffles qui est coupable. La grand'mère aux Whiffles, capitaine, était
une femme...
--Nick! Nick! vous vous écartez de la route.
--Vrai, oui, capitaine; où en étions-nous? Ah! m'y voilà. Je vous disais
donc que je désirais savoir si vous étiez vous, car c'est étonnant,
excusez, qu'on vous trouve partout depuis des années et des années. Je
vous ai vu à la Colombie, je vous ai vu à la rivière Rouge, je vous ai
vu dans les montagnes Rocheuses, je vous ai vu à l'Assiniboine, sur
le Ouinipeg, sur le lac Supérieur; je vous ai vu à Montréal, où vous
commandiez les insurgés contre ces maudits Anglais; je vous ai vu...--où
vous ai-je encore vu, capitaine?--et je vous retrouve un matin,--non,
un soir,--n'est-ce pas que c'était un soir! Ça était-il un matin, dites,
capitaine?
--Une après-midi, ami Nick! dit Poignet-d'Acier en lui frappant
amicalement sur l'épaule.
--C'est cela, une nuit! s'écria Whiffles. Il faisait noir comme chez le
diable, ce jour-là... Je vous retrouve. Étais-je content, un peu, hein?
Oh! capitaine, je vous aurais bien embrassé. Voulez-vous que je vous
embr... Une bêtise, n'y faites pas attention. Nous nous retrouvons; vous
voulez que je vienne avec vous à la baie d'Hudson. Mauvais pays; trop de
froid, trop de neige, trop de glace, ô Dieu oui! Le Grand Créateur a dû
le faire dans un moment de colère. Mon oncle, le fameux voyageur...
--Ah! interrompit Poignet-d'Acier, je consens à vous écouter jusqu'à la
fin, mais ne troublez pas la cendre de votre oncle.
--Ce n'est pas de mon oncle, mais de mon grand-père que je voulais
parler. Mon grand-père...
--Je vous en prie, s'écria le capitaine dans un accès d'hilarité,
laissez également reposer votre grand-père, et arrivez au but.
--Au but! Quel but?
--Mais vous ne croyiez pas à mon identité.
--Iden... quoi? répliqua Nick, en allongeant l'oreille comme s'il avait
mal entendu.
--Identité.
--Je ne comprends pas le latin, car je ne suis jamais allé aux écoles,
moi, dit-il gravement.
Et apostrophant l'Indien:
--Comprends-tu, toi, Corne-de-Taureau?
--Non, dit le sauvage en secouant la tête.
--Enfin, fit Poignet-d'Acier, vous doutiez que je fusse bien l'homme que
vous avez rencontré si souvent dans le cours de votre existence?
--Et j'en doute encore, sans vous offenser, capitaine.
--Vous êtes fou!
--Fou! Qui a jamais osé déclarer que Nick était fou? Capitaine, si vous
n'étiez vous...
--Vous me reconnaissez donc, à présent?
--Si je vous reconnais! La preuve, c'est que si un autre que
Poignet-d'Acier s'était permis de dire à Nick Whiffles qu'il est fou,
le sang de Nick Whiffles aurait pris feu, et... je ne sais pas ce qui
serait arrivé, oui bien, je le jure, votre serviteur!
--Vous vous faites plus méchant que vous ne l'êtes; mais écoutez-moi une
minute.
--Cinq--dix--quinze--vingt! lança le trappeur d'une seule émission de
voix.
Poignet-d'Acier ajouta avec un sourire:
--Une me suffira, mais pas d'interruption, je vous en prie.
--Des interruptions...
--Ah! vous recommencez déjà!
--Jamais! dit Whiffles d'un accent solennel.
--Nous allons partir à la recherche de madame Robin. Il y a cinq milles
d'ici à la factorerie. Dans une demi-heure, avec nos raquettes, nous
y serons. Notre ami, Corne-de-Taureau qui, depuis avant-hier, nous a
offert tant de preuves de dévouement, gardera Louis-le-Bon. Il veillera
à ce qu'il ne manque de rien. Et je le récompenserai de ses peines en
lui donnant une livre de poudre à notre retour. Mais il est décidé que
nous ne rentrerons qu'avec la jeune femme, n'est-ce pas!
--Oui bien, je le jure, votre serviteur! répondit Nick.
Comme il articulait sa locution favorite, la peau qui servait de porte à
la hutte s'écarta brusquement.
CHAPITRE XVIII
TRISTESSE ET L'OURS BLANC
Nick Whiffles poussa une exclamation de joie.
--Tristesse! ma pauvre Tristesse que je croyais perdue! Venez ici,
mademoiselle la coureuse! vous mériteriez certainement d'être battue.
Ne dites pas que non, ou je me fâche. Des mamours! je n'en veux pas.
L'hypocrite! où êtes-vous allée! Répondez. Je l'ordonne. Voyez comme
elle est arrangée! Peut-on se mettre dans un pareil état! Elle a le cou
tout en sang; ô Dieu, oui! Que ça vous arrive encore une fois! Ça n'est
pas Calamité, ni Infortune qui m'auraient joué de ces tours-là. Je
parierais que ce sont les chiens de ces vermines d'Indiens qui me l'ont
déchirée ainsi. Est-ce possible? Pauvre petite. Elle grelotte.
Allons, chauffez-vous un petit brin, et promettez-moi de ne plus
recommencer, ou sinon gare à la baguette de mon fusil, oui bien, je le
jure, votre serviteur!
En prononçant ces paroles, Nick mangeait de baisera une grande chienne,
maigre comme un squelette, laide comme un loup, qui était entrée sans
façon dans le wigwam.
Ses longs poils, clairsemés, presque aussi roux que la barbe du vieux
trappeur, étaient couverts de givre et de glaçons ensanglantés. Il était
facile de voir que la misérable bête avait dû soutenir, depuis peu, une
lutte acharnée avec quelque carnassier.
--Qu'est-ce que je vous disais, capitaine, poursuivit Nick, en
s'adressant à Poignet-d'Acier; qu'est-ce que je disais? Le Grand
Créateur n'abandonne jamais ces créatures-là! Il les aime comme il nous
aime. Et penser qu'il y a des brutes à deux pieds qui les rouent de
coups! Eh bien, moi, je ne suis pas un savant, car je n'ai jamais été
aux écoles, pourtant je crois que les chiens ont leur intelligence à
eux, comme les hommes. Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis!
--Il est l'heure de partir! répondit Poignet-d'Acier, qui s'occupait à
remplir de provisions une gibecière en peau de daim.
--Pourquoi n'auraient-ils pas aussi une âme? reprit Nick en
s'échauffant. Ils sentent la douleur et le bien-être comme nous.
Regardez-moi celui-ci. Le feu le réjouit. Il s'étire, se roule et donne
toutes sortes de marques de contentement. De vrai, ce n'est pas une
créature ordinaire que Tristesse. Elle descend d'Infortune et de
Calamité. C'est leur petite-fille. Est-ce que vous vous en souvenez,
capitaine, d'Infortune et de Calamité? C'en était des créatures d'esprit
[40]. Ah! on n'en fait plus comme ça. Après celle-ci le race en sera
perdue. Vous figurez-vous qu'elle ne sache pas distinguer ce qui est bon
et ce qui est mal? Vous vous trompez, capitaine. Elle sait parfaitement
quand elle a péché, Tristesse. Je le lis dans ses yeux, dans sa mine
honteuse. Elle me le confesse dans son langage de chien. Mais tout le
monde ne l'entend pas, ce langage-la, ô Dieu, non!
[Note 40: Voir les _Pieds-Noirs_ et la _Tête-Plate_.]
--Vous êtes prêt? dit Poignet-d'Acier.
--Oui, capitaine, dans un petit moment. Vous ne voulez pas vous mettre
en route sans Tristesse?
--Elle pourra nous être utile.
--Utile! dites indispensable.
--Soit, je ne dispute pas sur les mots.
--Je vas lui donner à manger, car elle vient de m'avertir qu'elle avait
faim.
--Dépêchez, ami Nick, le temps presse.
--Soyez tranquille, capitaine, avec Tristesse nous le rattraperons,
capital et intérêt, le temps perdu. Ah! c'est que ça m'avait saigné le
coeur, quand elle s'était égarée, l'autre jour à la chasse. Je ne disais
rien, parce que c'est stupide un homme qui se plaint, mais j'avais là un
poids qui me brisait les jambes.
Et Nick se frappa la poitrine, sans cesser de prodiguer à son chien les
plus tendres caresses.