[Note 19: L'idée que les vents, les orages, sont produits par des

géante puissants, renfermés dans une caverne, existe chez la plupart des

sauvages septentrionaux, même chez les Labradoriens, les Groenlandais et

les Esquimaux. Fait bien remarquable! Je laisse au lecteur le soin d'en

tirer ses déductions. Mais on conviendra qu'il plaide encore contre les

ethnographes qui veulent voir dans les Américains une race originale.]

Mac Carthy haussa les épaules.

--Et mon frère a visité cette caverne, sans doute? dit-il.

--Jamais, répondit solennellement le Grand-Lièvre, jamais ni homme rouge

ni homme blanc n'y est entré.

--Vraiment!

--Moi seul, reprit le sauvage d'un ton grave, moi seul ai rencontré

un jour le chef des géants; c'est lui qui m'a donné en présent mon

_mokeatogan_.

En disant ces mots, l'Indien indiquait du doigt le sabre pendu à son

côté.

Mac Carthy contint à grand'peine une violente envie de rire.

Pour dissimuler son air railleur, il se mit à examiner l'arme du sagamo.

Et, après un instant de silence, il s'écria:

--Voilà l'instrument qui procurera la victoire à mon frère.

--Kit-chi-ou-a-pous n'a pas besoin de son mokeatogan pour être toujours

victorieux, répliqua hautainement le Chippiouais.

Puis, il ajouta:

--Double-Langue, tu vas me suivre. Mais si tes paroles ne sont pas

aussi blanches que cette neige répandue devant nous; si tu es venu pour

attirer mes guerriers dans une embuscade, avant que le soleil ait paru

quatre fois à l'horizon, avant que la lune ait quatre fois pris son bain

dans le lac salé, tu arroseras de ton sang les ruines fumantes du fort

du Prince-de-Galles.

--Quand mon frère me connaîtra, il cessera de m'appeler Double-Langue,

répondit Mac Carthy.

Le Grand-Lièvre prit alors, dans sa poudrière en corne de boeuf musqué,

une mèche de pesogan, sorte de mousseron desséché, y mit le feu, au

moyen d'un silex et de son sabre, et alluma son calumet.

James pensait qu'il lui présenterait la pipe, en signe d'alliance; mais

l'Indien n'en fit rien.

Ils marchèrent silencieusement pendant dix minutes et arrivèrent au camp

des Chippiouais.

C'était un groupe de huttes creusées sous la neige, dont les toits

coniques ne dépassaient le sol que de deux ou trois pieds, afin que

les habitations fussent à l'abri des effroyables ouragans qui ravagent

fréquemment ces tristes contrées.

Quelques chiens-loups, occupés à dévorer une carcasse, faisaient seuls

sentinelle.

Mais leur garde valait assurément bien celle des hommes; car à peine

Kit-chi-ou-a-pous et son compagnon eurent-ils pénétré dans le camp, que,

quittant leur proie, ces animaux se précipitèrent sur eux, en aboyant

avec fureur.

Aussitôt, une légion de têtes hideuses et menaçantes parurent à l'entrée

des cabanes.

Le Grand-Lièvre repoussait les chiens à coups de crosse, en vociférant:

--_Te-kachi, alim_!

Qu'on peut traduire par:

--Allez-vous-en, cagnes!

Mac Carthy essayait bien d'en faire autant; mais il n'y arrivait pas

sans quelques accrocs à ses mitas, voire au gras de ses jambes.

Il se vit même obligé,--pour se débarrasser d'un de ses ennemis trop

acharné,--de jouer du couteau. Son audace eût pu lui coûter cher, car,

loin de mettre en fuite les voraces animaux, l'exécution sommaire de

quelques-uns enflamma le reste d'une telle rage, qu'ils eussent

infailliblement dévoré l'imprudent, n'eût été l'intervention des

propriétaires.

Encore plusieurs minutes s'écoulèrent-elles,--au grand détriment de leur

antagoniste,--avant qu'on réussit à les calmer.

Le vacarme de ces animaux forcenés attira au dehors une nuée d'hommes,

de femmes et d'enfants, à demi nus malgré l'inclémence du temps,

dont les laides et sombres silhouettes se dessinaient, en contraste

fantastique, sur la blancheur de la plaine, aux rouges clartés des

torches de résine dont plusieurs étaient munis.

Les hurlements de ces féroces créatures, en voyant l'étranger, ne

pouvaient se comparer qu'à ceux de leurs redoutables chiens-loups.

Enfin, le malheureux Mac Carthy,--les vêtements en lambeaux, le corps

tout sanglant,--put, en se couchant presque sur le ventre, s'introduire

dans l'une des huttes.

Mais, quelques douleurs que lui causassent les blessures qu'il avait

reçues, quelque effroi qu'il eût de ceux qui les lui avaient faites,

il recula tout d'abord, et se sentit pris d'un invincible dégoût en

allongeant la tête dans la cabane.

Une odeur infecte de détritus et de viandes corrompues l'envahissait

tout entière et sortait péniblement, en vapeurs épaisses, impénétrables

à l'oeil par l'étroite ouverture affectée à la porte.

--Mon frère ne veut-il pas avancer? dit Kit-chi-ou-a-pous en la poussant

du pied.

Mac Carthy eût bien plutôt voulu se retirer, protester; mais, à demi

asphyxié par les miasmes pestilentiels qui se pressaient sous son

nerf olfactif, inondaient sa gorge, il se trouva, sans savoir comment,

précipité au milieu même du wigwam, près d'un feu au-dessus duquel était

suspendue la plus étonnante marmite qui se fût jamais vue.

Cette marmite était formée par l'estomac d'un gros animal. Le

bouillonnement qui s'en échappait annonçait qu'il était plein de liquide

en ébullition. Mac Carthy remarqua aussitôt deux femmes et trois jeunes

enfants activement occupés à mâcher des graillons, qu'ils plongeaient

dans leur étrange chaudière dès qu'ils étaient arrivés à un certain

degré de malléabilité.

Une fumée intense régnait dans la pièce souterraine, et l'obscurité

était à peine combattue par les lueurs ardentes du brasier.

Cependant, quand, après un instant, le jeune homme se fut un peu habitué

aux senteurs écoeurantes et à la pénombre du local, il découvrit que

c'était une chambre longue de douze à quinze pieds, sur sept ou huit

de large, creusée dans le sol et voûtée au moyen de branches de pin

recouvertes de glaise et de neige.

On y voyait plusieurs canots d'écorce rangés contre l'une des parois de

la muraille; au-dessus étaient accrochés des pagaies, des filets, des

harpons grossièrement fabriqués. Dans le fond pendaient, suspendus à la

voûte, des quartiers de venaison, des tranches ou des darnes de saumon,

sous lesquels séchaient des _lots_ de pelleteries.

Le long du mur opposé aux canots, des cadres, divisés par des

compartiments de sapinage, composaient les lits des habitants de la

hutte. Et près de ces lits différentes armes étaient disposées en

faisceaux. Il y avait des fusils, des pistolets, mêlés à des arcs, des

flèches, des haches, des lances, des casse-têtes et des coutelas.

A la tête de l'un des cadres, deux plumes d'aigle fichées en sautoir,

comme pour servir de support à une tête d'ours, indiquaient la couche du

chef ou _okema_.

Devant le foyer, un siège bas et large, drapé d'une riche fourrure et

alors inoccupé, annonçait aussi la place de l'okema.

Quoique jeunes et mises avec une sorte de coquetterie, les deux femmes

étaient peu faites pour inspirer l'amour. Elles avaient le visage

violemment tanné, le front étroit, fuyant en arrière, les joues creuses,

aux pommettes saillantes, la bouche grande et le nez aplati. Leurs

oreilles, tendues par de lourds anneaux de fer, descendaient presque sur

les épaules. Des coquilles bleues et rouges étaient enfilées dans les

tresses de leurs cheveux noirs, séparés par une raie au sommet du front,

et qui flottaient en deux nattes sur leur dos.

L'_ouabiouou_, couverture nationale, en peau de cygne, brodée avec de la

passementerie écarlate et des grains de verre multicolores, constituait

leur vêtement principal.

Au col, elles portaient des colliers de ouampums.

Les marmots, qui travaillaient avec elles à mastiquer des morceaux de

graisse, étaient presque nus.

--Kit-chi-ou-a-pous a faim, dit le sagamo en s'adressant à ces femmes.

Aussitôt les enfants se retirèrent au bout de la hutte.

Le chef s'assit sur son escabeau, et désigna à Mac Carthy une place vis

à vis de lui.

Il n'avait pas quitté ses armes. James crut devoir agir de même.

Les squaws enlevèrent du feu l'estomac et le portèrent entre les deux

convives, à l'aide des petites fourches qui avaient servi à le cuire.

--Voici ton mets, mon frère, dit le Grand-Lièvre à Mac Carthy, en

s'armant d'une _poche_ faite avec une espèce de buis nommé pour cette

raison _bois à cuiller_ par les trappeurs canadiens-français.

Et, sans plus s'inquiéter de son hôte, le Chippiouais se mit à vider le

contenu du viscère avec une rapidité merveilleuse.

L'avocat avait grand'faim. Le parfum qui s'exhalait de la soupe

aiguisait encore son appétit, développé par un jeûne de plus de quinze

heures; et, quoique élevé parmi les civilisés, il ne se sentait aucune

répugnance à ce mélange d'eau, de suif et d'herbes aromatiques préparé

par les dents de deux sales Indiennes et de leurs babouins plus immondes

encore, dans l'estomac d'un daim.

Mais notre homme était fort embarrassé. Son amphitryon le traitait

un peu bien comme le renard avait traité la cigogne de la fable. Soit

mégarde, soit malignité,--et les Indiens sont très-mystificateurs, Mac

Carthy le savait,--Kit-chi-ou-a-pous avait oublié de lui donner une

cuiller.

L'avocat se garda, avec raison, d'en demander une. C'eût été s'abaisser

dans l'esprit du sagamo, qui, d'ailleurs, eût sans doute fait la sourde

oreille.

Imposant donc silence aux tiraillements de ses entrailles, il attendit

patiemment qu'il plût au Grand-Lièvre de le restaurer.

Après avoir absorbé la plus grande partie de sa pâtée, celui-ci parut

s'apercevoir, tout à coup, de l'inadvertance qu'il avait commise.

--Mon frère ne mange donc pas? hô-hô! fit-il en exprimant en même temps,

par cette exclamation, la jouissance qu'il éprouvait à savourer la

nourriture.

Deux fois de suite il plongea encore la cuiller dans l'estomac, la

retira pleine à déborder, l'engouffra dans sa vaste bouche et ajouta, en

tendant l'ustensile à Mac Carthy, mais non sans lancer un coup d'oeil de

regret à la bouillie:

--Oissine (mange).

L'avocat ne se le fit point répéter.

Il dévora le rogaton avec moins d'intrépidité et plus de plaisir qu'il

ne l'avait cru [20].

[Note 20: Rien d'étonnant à cela; le dégoût qu'inspire à un étranger

la préparation première étant surmonté, la soupe d'estomac constitue un

mets succulent. La plupart des voyageurs, comme Franklin, le prince de

Neuwied, Samuel Hearne, l'affirment. Ce dernier va jusqu'à dire que «les

palais même les plus délicats le trouveraient fort agréable.» Tout est

d'ailleurs affaire d'habitude. Sans parler de ces fromages bien faits,

de ces viandes faisandées qui 'font nos délices, qu'on songe à la

fabrication du vin, du sucre, du pain, etc., et l'on conviendra qu'il ne

faut pas trop plaindre les pauvres sauvages!]

Pendant ce temps l'Indien fumait son calumet.

Lorsque Mac Carthy fut rassasié, le Grand-Lièvre fit signe à ses squaws,

qui se jetèrent, comme des louves affamées, sur les débris du repas et

les expédièrent en quelques minutes avec leurs enfants.

James alors sortit de son carnier une gourde au ventre rebondi, sur

laquelle Kit-chi-ou-a-pous arrêta immédiatement un regard avide.

--Mon frère acceptera-t-il une gorgée d'eau-de-feu! fit l'avocat, en

débouchant la gourde.

--_Nebbi-scutta_!

--Oui, de l'eau-de-feu! répondit Mac Carthy à cette question.

--J'en accepterai, dit le sagamo.

James lui tendit la gourde qu'il saisit avec empressement et porta à ses

lèvres.

Mais, s'arrêtant soudain sans goûter au liquide:

--Que mon frère, dit-il, boive le premier.

Mac Carthy comprit que le Grand-Lièvre avait peur que la gourde ne

contînt du poison.

Pour le rassurer, il la reprit, tira de sa carnassière une petite tasse

en cuir, y versa du whiskey, le but, et repassa le flacon à son hôte.

Mais la méfiance de celui-ci n'était pas vaincue. Supposant probablement

que le goulot de la gourde pouvait être empoisonné, il fit signe qu'il

voulait la tasse.

L'ayant reçue, il la remplit, et, d'un trait, en avala le contenu.

--Hô! hô! exclama-t-il voluptueusement après, en faisant claquer sa

langue contre son palais.

Mac Carthy crut le moment favorable pour renouveler sa proposition.

--Mon frère, dit-il, est-il décidé à me suivre au fort du

Prince-de-Galles?

--Quand le soleil se lèvera, Kit-chi-ou-a-pous assemblera son conseil

de guerre, répondit laconiquement le Peau-Rouge, en ingurgitant une

nouvelle tasse de whiskey. A cette deuxième en succéda une autre, puis

une autre; puis le Grand-Lièvre, à moitié ivre, dit à Mac Carthy:

--Si mon frère veut pour sa couche une esclave, j'en ai de plus belles

et surtout de plus jeunes qu'Alanck-ou-a-bi?

James fit un geste de refus.

Le sagamo continua, après avoir caressé cette fois la gourde à pleine

bouche.

--Si mon frère n'était pas un demi-sang, je lui offrirais une de mes

propres squaws, suivant l'usage; mais...

Sans achever, le chef chippiouais laissa tomber le flacon, roula de son

siège près du feu, où il s'endormit profondément.

CHAPITRE IX

LES CHIPPIOUAIS (suite)

Accablé de fatigue, Mac Carthy ne tarda pas à céder au sommeil.

Il se jeta tout habillé sur un cadre, en ayant soin de placer ses armes

à sa portée.

Peu confiant dans la loyauté de son hôte, il espérait avoir l'oeil et

l'oreille au guet. Il comptait sans les droits de la nature. Une nuit

passée en plein air, à parcourir des sentiers difficiles, jointe à une

longue journée de marche, l'avait abattu. Au lieu de veiller, il tomba

dans un profond assoupissement.

Déjà depuis plusieurs heures, James était dans cet état, quand il

s'éveilla tout à coup sous l'étreinte d'une vive douleur.

Instinctivement, Mac Carthy voulut étendre la main, saisir ses armes.

Mais alors il s'aperçut qu'on lui avait garrotté les poings et les

pieds.

Jetant les regards autour de lui, il vit Kit-chi-ou-a-pous qui fumait

avec calme près du feu.

--Tu as manqué aux lois de l'hospitalité! cria-t-il, en faisant des

efforts pour rompre ses liens.

L'Indien sourit.

--Il n'y a pas de lois, dit-il, pour les demi-sang.

Mac Carthy ne savait que trop combien les Peaux-Rouges méprisent les

métis. Cessant donc de se débattre, il essaya d'obtenir par la douceur

ce que la violence ne pouvait lui faire gagner.

--Pourquoi, dit-il, mon frère m'a-t-il attaché? Ne suis-je pas son ami?

--Double-Langue, répondit le sagamo, n'est ni le frère, ni l'ami d'un

Chippiouais. C'est un fils de chien et de renarde.

--Le noble Kit-chi-ou-a-pous n'a donc pas foi en ma parole?

--L'eau trouble cache souvent des serpents venimeux.

--J'ai partagé le festin de Kit-chi-ou-a-pous, et il a bu à ma gourde.

Que diront ses guerriers quand ils apprendront comment il m'a traité?

--Ses guerriers diront qu'il a eu la prudence du cheval et la finesse du

lynx. Au lever du soleil, Double-Langue jugera.

--Tu me rendras ma liberté? fit avidement Mac Carthy.

Le sauvage ne répondit pas.

--Et, continua l'avocat, je te mènerai, comme je te l'ai promis, au fort

du Prince-de-Galles.

Kit-chi-ou-a-pous hocha la tête comme s'il voulait dire:

--Nous verrons.

Puis il se leva, alluma une torche de résine et la ficha dans le mur,

près d'un fragment de miroir qu'il avait probablement acheté à quelque

comptoir de la Compagnie de la baie d'Hudson.

Prenant ensuite, dans son sac à médecine, un morceau de fil de laiton,

il le roula on forme de tire-bouchon autour d'une aiguille.

Sa vis terminée, il la promena gravement sous son menton où croissaient

quelques maigres touffes de poil. A mesure que ces poils s'engageaient

dans les pas de la vis, il la pressait entre le pouce et l'index, et,

par un coup sec, rapide, il extirpait la végétation.

Malgré les périls de sa situation, et quoique le Grand-Lièvre procédât

à cette opération avec dextérité une promptitude qui eussent honoré un

épilateur de profession, Mac Carthy ne pouvait s'empêcher de rire.

Heureusement que, tout entier à sa besogne, Kit-chi-ou-a-pous ne le

remarqua point.

Quand il eut fini, notre Chippiouais prit encore, dans son sac à

médecine, une petite bourse en peau, qu'il vida sur un plateau en écorce

de cèdre.

La bourse renfermait une poudre fine qui n'était autre chose que du noir

animal.

Ce noir, le Grand-Lièvre le délaya avec un peu d'eau et en fit une

teinture dont il se couvrit le visage, le cou, les bras et la poitrine,

jusqu'à la ceinture.

Après quoi, il rajusta les plumes d'aigle dans ses cheveux, arrangea son

collier de dents de morse, et saisit une hache en silex, sur le manche

de laquelle on avait peint des serpentins alternativement rouges et

verts.

Comme il achevait ces préparatifs, l'aurore parut à travers les pierres

qui bouchaient l'entrée de la cabane.

Kit-chi-ou-a-pous brandit sa hache et poussa un hurlement intraduisible

dans notre langue.

Jusque-là les deux femmes et les enfants n'avaient bougé ni soufflé mot;

à ce cri, ils répliquèrent par des chants bizarres et en dansant devant

le chef.

Lève-toi! dit-il à Mac Carthy.

Le jeune homme montra les liens qu'il avait aux pieds.

Aussitôt, d'un coup de sa hache, et avec une précision incomparable, il

les fit sauter, sans effleurer seulement l'épiderme du captif.

--Marche! lui ordonna-t-il ensuite en le poussant hors de la hutte.

Le Grand-Lièvre sortit derrière Mac Carthy.

Une foule de sauvages semblait attendre leur arrivée.

Le temps était froid, le ciel lourd, couvert.

L'apparition du chef et de son prisonnier fut saluée par des

vociférations effroyables, auxquelles les aboiements des chiens

donnaient un cachet plus horrible encore.

Malgré la rigueur de l'atmosphère, Kit-chi-ou-a-pous n'avait pour tout

vêtement qu'un court jupon de peau de boeuf qui lui ceignait les reins.

Conduisant toujours Mac Carthy devant lui, il monta sur le toit d'une

cabane plus élevée que les autres, et força James de s'asseoir à ses

pieds dans la neige.

Plus de deux cents Chippiouais, hommes et femmes entourèrent aussitôt

l'okema [21].

[Note 21: Chef.]

--Frères, dit-il, les ossements de nos compatriotes morts, tués par les

Visages-Pâles, restent à découvert. Ils nous appellent pour venger leurs

insultes; tarderons-nous à les satisfaire?

--Ka! ka! (Non! non!) répondit unanimement l'assemblée.

L'orateur reprit:

--Les esprits de nos aïeux sont irrités contre nous; il les faut

apaiser. Vous l'avez vu, au soleil couchant, Matcho-Manitou, le méchant

génie, a soufflé la colère sur nous. Il est temps de calmer sa fureur.

Allons chercher les ennemis de nos frères égorgés! Allons! et dévorons

ceux qui les ont tués! Ne demeurez pas davantage oisifs! Livrez-vous

à l'impulsion de votre valeur naturelle, et que les Visages-Pâles

apprennent que vous êtes des hommes! Oignez vos cheveux, peignez vos

faces, remplissez vos carquois; que les forêts retentissent de vos

chansons guerrières pour consoler les esprits des morts et leur

apprendre qu'ils vont être vengés!

--_Eo! eo!_ Oui! oui! firent les auditeurs avec enthousiasme.

Enchanté de l'effet qu'il avait produit, le Grand-Lièvre continua:

--Hier, je me suis emparé de ce demi-sang. Il nous conduira à

l'établissement des blancs; il a promis de nous y introduire; mais que

chacun veille sur lui, que chacun se défie de lui; car, vous le voyez,

il appartient à une race maudite!

Ces paroles soulevèrent contre le métis une tempête d'imprécations et de

menaces.

Après avoir calmé l'effervescence des Chippiouais, Kit-chi-ou-a-pous

ajouta:

--Nous allons tenir un grand conseil de guerre; pendant ce temps, vous

garderez le captif; mais si l'un de vous le blessait, je lui casserais

la tête avec mon tomahawk.

Après ces mots, le Grand-Lièvre descendit de sa tribune, et entra, avec

six chefs, dans la cabane du haut de laquelle il avait parlé.

L'intérieur de cette cabane n'avait rien de particulier. Un petit feu

brûlait au centre. Les sagamos s'accroupirent sur les talons autour de

ce feu.

Kit-chi-ou-a-pous, après avoir aspiré quelques bouffées de tabac, qu'il

lança vers le levant, et après avoir dit que son prisonnier, Mac Carthy,

avait promis de les faire entrer dans le fort du Prince-de-Galles en

échange de sa liberté, demanda aux sachems s'ils jugeaient convenable

d'entreprendre cette expédition.

La plupart répondirent affirmativement.

Mais l'un d'eux, qui remplissait dans la tribu les fonctions de

jongleur, fut d'un avis différent.

La discussion s'animant, le Grand-Lièvre insulta le jongleur.

--Pointe-de-Flèche, tu n'es qu'un coeur mou, sans vigueur, lui dit-il.

--Je suis prudent, répliqua Pointe-de-Flèche, en portant à sa bouche le

calumet de Kit-chi-ou-a-pous.

--Tu veux dire lâche! cria l'autre avec plus d'emportement.

Pointe-de-Flèche, à ce moment, retira vivement la pipe de ses lèvres et,

d'un air assez négligent, cacha dans sa main le bout du tuyau.

--Ne me force point à parler, mon frère, dit-il d'un ton grave.

L'irritation du Grand-Lièvre redoubla.

--Quel est ce langage! proféra-t-il avec fureur, et depuis quand les

corbeaux osent-ils menacer les aigles!

A ces mots, le jongleur jeta sur Kit-chi-ou-a-pous un regard où se

trahissait toute la maligne méchanceté de son caractère.

--Tu n'es pas sage, mon frère, dit-il avec une humilité hypocrite.

--Sage! Est-ce toi qui m'apprendras la sagesse?

--Oui, et, crois-moi, renonce à ton projet.

--Plutôt te tuer que d'y renoncer, louveteau, vociféra l'okema.

--Eh bien, que mes frères voient et qu'ils apprécient! dit lentement

Pointe-de-Flèche, en montrant aux chefs le bout de la pipe qui était

tout fendillé.

Les Chippiouais firent un mouvement d'effroi.

--Que signifie cela? reprit le jongleur, sinon que Kit-chi-ou-a-pous a

eu commerce avec Kitchi-Ickoui, pendant sa retraite lunaire [22], et que

les manitous ne seconderont pas une entreprise commandée par une bouche

impure.

[Note 22: «Il y a certaines époques où il est interdit aux femmes

d'habiter dans les mêmes loges que leurs maris... C'est un usage reçu

dans toutes les tribus.»--Samuel Hearne, _Voyage à l'Océan Nord_, tome

II.]

Cette accusation changea en rage la colère au Grand-Lièvre.

Se levant tout d'une pièce, il allait se précipiter sur

Pointe-de-Flèche, quand la porte s'ouvrit subitement pour donner accès à

une Indienne colossale.

--Kitchi-Ickoui! murmurèrent les assistants.

C'était, en effet, Kitchi-Ickoui, la Grande-Femme, première épouse de

Kit-chi-ou-a-pous.

Elle passait pour une beauté sans rivale parmi les Chippiouais, car

ses oreilles, percées d'un trou qui avait au moins dix centimètres

de circonférence, pendaient sur ses omoplates comme les oreilles d'un

éléphant.

Pour acquérir cette rare séduction, Kitchi-Ickoui s'était, de bonne

heure, habituée à porter de lourds cercles de fer au lobe de ses

oreilles. Elle possédait, d'ailleurs, un autre charme non moins apprécié

par ses compatriotes, c'était la dilatation de ses fosses nasales,

qu'elle était parvenue à étendre jusqu'aux coins de la bouche, à l'aide

de morceaux de bois introduits, par grandeur progressive, entre les

ailes et la cloison du nez.

Puis elle avait au moins six pieds de haut, puis elle était forte à

soulever un bison sur son dos.

Sachez estimer l'admiration dont elle était l'objet dans sa tribu!

Tout cela cependant n'était rien en comparaison d'une qualité, d'un

trait d'héroïsme qui lui valait l'insigne honneur de siéger au conseil

des chefs.

Jeune fille encore, Kitchi-Ickoui avait donné une fête de maïs à

quarante jeunes guerriers, et, après les avoir copieusement régalés,

elle avait, avec eux, renouvelé l'exploit de Messaline[23].

[Note 23: A l'appui de ces détails, j'invoque le témoignage des

voyageurs qui ont publié des études sur les moeurs des Chippiouais ou

Chippeways, comme ils sont improprement nommés en France. Le fait que je

viens de mentionner est rapporté tout au long par Carver (_Voyage

dans l'Amérique septentrionale_), qui croit cependant, mais à tort, la

coutume particulière aux Nadoessis.]

En récompense de sa valeur, la Grande-Femme épousa Kit-chi-ou-a-pous,

principal sagamo des Chippiouais.

Elle était l'orgueil de son sexe, le modèle proposé à toutes les

aimables squaws.

L'entrée de cette glorieuse créature dans la salle des délibérations

produisit une sensation immense.

--Kitchi-Ickoui a, dit-elle, entendu les paroles de Pointe-de-Flèche, et

elle déclare que sa langue est fausse. Durant les huit derniers jours

et nuits, elle est restée dans la loge des purifications, sans voir ni

Kit-chi-ou-a-pous, ni aucun autre homme. Que Pointe-de-Flèche me donne

le poagan.

Le jongleur jeta aussitôt la pipe au feu, mais un chef la ramassa avant

que la flamme l'eût touchée et la passa à l'Indienne.

Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais · 第 4 / 12 段